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Le 14 juillet 1274, après avoir bien des fois demandé la grande Illumination, Ramôn Lull la reçut. C'était le soir. Ayant écrit et prié tout le jour, le solitaire se promenait sur les proues de roc qui surplombaient de profonds abîmes, à quelque distance de sa maisonnette. Il pensait avec reconnaissance à la bonté des paysans qui, venus du val en bon nombre, depuis plus de deux mois, s’ingéniaient à le servir däns son œuvre de piété. Ils avaient de leur mieux réparé le logis, apporté des oranges, des limons, des amandes, du pain, de l'huile et du vin qu’il avait doucement refusé, des figues, des olives, un gros fromage de chèvre. I1 s'était arrêté au bord du précipice, et loin au-dessous de lui, il regardait, minuscules comme des * mouches, à l'entrée d’un hameau, des garçons agiles qui jouaient à lancer la balle, Dans sa pensée, à cette vue, renäissait le Souvenir d’une lecture récente, où il avait découvert, parmi Îles écrits de
Tite-Live, une allusion à ce jeu cher aux fils des Baléares (1).
Et, selon une habitude qui lui restait chère, tout en déambulant, il parlait, en ami, aux arbres, aux feuilles, aux fleurettes, aux fruits sauvages, comme François, qu’il vénérait entre tous, avait prêché pour les oiseaux. Avec la nature dont le frémissement, la vie et l'intelligence l’entouraient, il dialoguait mieux encore que, jadis, avec les hommes. Il félicitait le buisson et le brin d’herbe de n’avoir jamais péché, d’avoir grandi, confiants, sous le ciel, sans craindre l’orage qui frappe et le vent qui renverse. [1 s’excusait, près des cailloux, de les fouler aux pieds. Ainsi honorait-il Dieu dans son œuvre entière. Il le bénissait, par ce cri de joie toute spirituelle : « Mes sens intellectuels sont tellement venus de puissance en acte, par mon ardeur à te contempler, Ô Seigneur, que mes sens corporels ne sont plus qu’en puissance et que mon corps est parfois tout semblable à une statue de bois ou de pierre »,
Et c’est alors qu’il vit s’avancer vers lui, sorti d’un fourré épais, un homme qu’il ne connaissait pas (2). Cet être avait, par son costume, toute l’appa-
(1) Epitome du 60° livre de Tite-Live. Etymologie du nom des Baléares, d’après le mot grec lancer : joueurs de fronde. — Déjà Diodore de Sicile avait parlé des « gymnesies n où excellait ce peuple insulaire, en son temps. — ŒEt l'on sait que dans ses Commentaires, Jules César signala le goût très vif des peuples Baléares pour Je lancement du disque et tous exercices similaires.
(2) L'épisode qui va suivre appartient à la légende lullienne. Ii est de caractère essentiellement miraculeux. On pourra mettre sa réalité en doute, tout à l’égal de bien des visions et apparitions dont l'hagiographie païlenne et chrétienne est pleine. Néanmoins, ce n'est pas une raison pour que nous le passions sous silence, ainsi que d’autres du même genre, üont il sera parlé. On trouvera, à la fin de ce livre, des considérations où l’auteur s'efforce de ramener
rence d’un berger, mais la noblesse de son visage, la pureté de son regard, dénonçaient une âme haute, une créature de rare essence. Sans dire qui il était, ni d’où il venait, l'inconnu salua Lull et lui demanda tout d’abord s’il s’estimait heureux de son nouvel état de reclus. Puis il l’instruisit de plus d’un point de théologie transcendentale, sur un ton qui prouvait une admirable intelligence des textes, des controverses, des interprétations et de la vérité révélée. Lorsque l’entretien évolua vers la « qualité de ce qui est divin » et vers le « caractère de ce qui est angélique », Ramén était à genoux et écoutait, dans l’allégresse silencieuse, l’enseignement incomparable. L'homme, d’un geste de fraternelle bonté, le releva, l’invita à marcher près de lui jusqu’à la maison. Là, il demanda à poser les yeux sur les écrits du philosophe chrétien. Il en lut, à haute voix, plusieurs pages, puis il baïisa les feuillets et dit : « Sage et saine pensée, qui fera grand profit aux humains dans la série des âges. Pour cette contribution à la gloire de Dieu, mon frère, soyez béni. »
Le jour tombait. L’obscurité gagnait la pauvre chambre. Lull se prosternait, conscient que cet hôte venait du ciel. Et, lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit devant lui, non plus un berger, mais le Christ qui lui proposait une croix. Contraint par une force maîtresse de la sienne, il se remettait debout, recevait, avec l’accolade du visiteur, le bois de la divine douleur. Déjà le visiteur se dépouillait de son enve-
toute cette phénoménologie sous l’angle d’une observation critique et scientifique, en s'appuyant sur des constats modernes tels ua'on peut admettre, à la lumière qu'ils projettent sur des faits jadis traités comme des illusions, leur consistance et leur authenticité à certains égards.
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loppe de matière. Les formes se fondaient en une nuée mauve qui s’éleva et se dissipa entre les lattes du plafond. La croix elle-même perdait son contour sous le dessin flottant d’une vapeur colorée du ton de la neige. Elle s’évanouit dans l’espace, bientôt déployée comme un voile. On eût pu croire qu’un ange venait de passer entre ces quatre murs et que sa robe, au moment de disparaître en une lente ascension, laissait traîner un pan Ten à la hauteur des poutres.
Une Voix louait le loyal serviteur : « Travaille désormais dans la paix, l’amour.et la certitude séraphique. Tu es maintenant le Docteur Illuminé. »
Ramôn , Lull, le front contre terre, les yeux remplis de larmes, pria longtemps, en baisant la place où s’étaient posés les pieds de 1” « Ami » (1).
« Je décide donc de composer ce que je n’osais
encore entreprendre », résolut l’ermite, sitôt l’aube
suivante. Comme pour une revision de ce qu’il avait déjà fait passer sous le bec de sa plume, il rouvrit les manuscrits « moresco » et « romanç catala vul-
gar » de son Libre de Contemplacio, sitôt qu’il fut
éveillé. À peine avait-il relu quelques pages qu’il entendit une Voix : « Hier est mort Bonaventure,
(1) Ramôn Lull écrivit le Livre de l’Amt et l’Aimé (Dieu et l’homme), dont il devait plus tard (1292-1995) insérer plusieurs extraits, où tout au moins des rappels très nets dans son ouvrage : l’'Ardre de la Philosophie d'Amour. Parmi les récentes traductions du Livre de l’'Ami et de l’Aîmé figurent celle de M. Marius André, le très distingué historien du Lullisme, et celle de MM. A. de
Barrau et Max Jacob. La notice biographique que contient cette
dernière ne va pas sans de ragrettables inexactitudes.
évêque. Il était né onze ans avant toi. Il s’éteint à ciñquante-trois ans. Tu vivras bien plus âgé. Travaille sans hâte. Il était de cet ordre de Saint-François que tu affectionnes. Il te protégera. C’est au pied de son crucifix qu’il puisait toute la profondeur de sa science. Imite-le. Tu ne seras point, comme lui, évêque ni cardinal. Ta mission est autre. Tu dois composer d’excellents ouvrages où l’on remarquera une tendre piété. Aie, comme lui pourtant, une dévotion singulière pour la Sainte Vierge. Comipose en son honneur les prières les plus affectuèuses. J1 militait, voici quelques mois encore, pour la réunion des Grecs et des Latins, au Concile général de Lyon. Aussi, est-il tombé épuisé de fatigue, Tu tomberas comme lui, mais dans un autre combat. Appelle les Infidèles à la Foi. C’est le but de ta vie avant d’être la cause de ta mort (1), »
Ce qu’entendant, Lull implora : « Seigneur Jésus, qui avez fait éclater la vertu de Bonaventure à proportion qu'il a fait paraître la dévotion pour Votre Sainte Mère, faites qu’à vouloir l’imiter, je sois digne d’un tel exemple. »
Puis, 1l reprit sa lecture, de plus en plus transporté de joie, car de si beaux prodiges contrôlés par ses sens lui rendaient certain, pour l’avenir, qu’il recévrait souvent la visite des plus précieux et des pe saints inspirateurs. S’il en allait ainsi, plus
était besoin de se croire ignorant : « Tout ce qui me manque de science me viendra de ces sources spirituelles que la Providence vient de faire jaillir pour ma soif. [l me faut construire une inébranlable charpente pour l’œuvre que Dieu me dictera
(1) De fait, Saint-Bonaventure était mort le 14 juillet 1974, vers l'heure où Ramén Lull, sur lé mont Randa, dialoguait avec l’apparition du « berger ».
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