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demain. » Il méditait sur ce que pourrait être la nature du vaste ouvrage qu’il portait en lui. Il dessinait en san âme une première esquisse où il cherchait à découvrir une harmonieuse architecture. Il se reportait à la composition de ces Contemplaions aù, déjà, la volonté des belles ordonnances l'avait guidé. Pendant un an, il consignait alors ses pensées au jour le jour, divisant son livre en quarantg « distinctions », parce que Jésus avait jeûné quarante jours au désert, prévayait trois centsoixante-cinq chapitres selon la distribution de l’an-
née, ajoutant un chapitre pour représenter le jour
supplémentaire de quatre années en quatre années,
sectionnant le tout en dix parts au souvenir des
Dix Commandements, chaque partie étant traitée, en trois points en hommage à la Sainte Trinité, chaque chapitre étant fragmenté en trente versets à cause des
trente deniers de Judas. De même avait-il ordonné
san premier volume en neuf groupes, puisqu'il y a neuf sortes d’anges, le secand en treize puisque Jésus et les apôtres étaient treize, le troisième en dix puisque l’homme a reçu cinq sens corporels et einq spirituels; le quatrième en six puisque la créature est placée entre ce qui est devant et ce qui est derrière, ce qui est dessus et ce qui est dessous, ce qui est à
droite et ce qui est à gauche, le cinquième en deux
puisque tout être créé connaît la vie et la mort (x). Ce n’était là encore qu’un bien médiocre édifice. Ii rêvait plus vaste et plus majestueux.
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(4) On trpuvera des détails complémentaires fort curieux sur la répartition du Libre de Comtemplacié en Deu, dans le « Prologue » flatin) de l’édition gothique de Paris (1505), trad. Jacques Lefèvre d’Etanles, et dans l'édition de Mayence (latine), tome IX, de 1740.— Voir aussi, version latine n°" 17819, 17820, 17821 et 3348 À (Bibliothèque Nationalé, Paris). Lull lui-même donna un manuscrit des Contemplations au monastère de Vauvert, près Paris, en 1998. De
Ainsi se formait en lui le projet de reprendre à pied d'œuvre le labeur déjà péniblement commencé, sous le titre d'Art Major, pendant ses retraites au monastère de la Réal. A cette encyclopédie géante, il donnerait le nom d’Art General; il le concevait comme un tableau de la science universelle, basé sur les principes premiers, les « començaments » dont il recevrait l’explication de Dieu lui-même. De 1à, il ferait monter et s'épanouir, comme la branche sur le tronc et la feuille sur la branche, les multiples vérités particulières, l’objet de toutes les sciences et de toutes les expériences. Avec toute la rigueur possible, il confronterait les systèmes classiques de la philosophie, les déductions aristotéliciennes, les inductions platoniciennes, et la Foi, crible de tout. Dans l’avenir, toutes ses productions didactiques ne seraient que des fleurs poussées sur cette tige assez robuste pour porter la totalité des Connaissances. Il relirait la Bible, Augustin, Anselme, Denys l’Aréopagite, Richard de Saint-Victor, Thomas, l’Alkoran, le Talmud, Justinien, Avicienne et Constance. Ainsi armé par les hommes et servi par le ciel, il prouverait les erreurs par la logique de sa piété qui ne pouvait s’égarer. Ainsi mériterait-il le titre de Doctor Illuminat que le Créateur lui venait de consentir, par anticipation. Pénitence, poésie, ascétisme, vérité, seraient ses quatre horizons, sous le soleil de l’amour adorant, dans la solitude de Puig de Randa. Il ne se coucherait dans la tombe, puisque l’Ange lui promettait longue vie, qu'après avoir éclairé la métaphysique, épuré la grammaire, popularisé la théologie, recommandé les meilleures disciplines, combattu les : vaines casuistiques, fixé le vrai droit, pénétré la géométrie, l’astronomie, la médecine, signé un Ars magna, un Ars cabbalistica, un Ars brevis, un Ars
inventiva, un Ars demonstrativa, réconcilié les pen- . Seurs païens et les pères de l’Église, exposé rationnellement le mystère, fait de la philosophie une science chrétienne, été rechercher toute matière, substance ou forme, dans le chaos primitif, unifié la pensée de tous les temps dans un christianisme qui, avant Jésus, était déjà en substance dans les aspirations spirituelles des hommes.
Son devoir majeur était de ruiner le « sata- nisme » chez les disciples du Stagirite (1), de démontrer que, sans le savoir, leur maître parlait de la Foi, de prendre Averrhoës à la gorge, et de le punir pour avoir osé distinguer la foi de la raison : « Si Dieu me donne encore quarante années, j'aurai le temps de tout démolir, de tout reconstruire, et d'amener des foules d’incroyants devant ses autels (2). »
Un soir, Lull, endormi sous un arbre près de la grotte taillée pour lui, dans le roc, par les bons paysans, rêva que, sur des feuilles de lentisques et de millepertuis, il apercevait des signes arabes, latins, grecs, hébreux et chaldéens. Eveiilé par un songe si étrange, son premier soin fut d'étendre la main vers une lentisque et d’en détacher quelque rameau. À sa stupeur, derrière chaque feuille, des signes très nets s’engravaient dans le tissu végétal entre les côtes et nervures. Il en reconnaissait quel-
(1) Aristote, né à Stagire (Macédoîne), aujourd'hui Stavre.
(2) Du 15 juillet 1274 au 2% juin 1315. les quarante années lui furent largoment comptées.
de
ques-utis pour être assurément de la langue iMaüresque. Un très petit nombre avait figure latine. D'autres, qui lui restaient incompréhensibles, cohtenaient peut-être un sens dans un idiomeë inconnu (1): Cette singularité le frappa. Elle lui rappelait avec force que son devoir n’était poihit uniquement d’écrire la vérité, mais de la prêcher. Il s’enitenhdait prévenir, par un tel rêve, que les béatitudes et délices de là Randa n'auraient qu’un temps; et qu’il faudrait redescendre de cette cime pour éduquet des inissiônnaires, aller requérir le pape et les rois, construire dans la chrétienté la nef idéale qui franchiifrait ün jour les mers pout porter les libérateurs du Christ jusqu’à la conquête du Tombeau.
Il se promit de hâter son ouvrage autant que ses forces le lui permettraient et de he point achevet ce monument sans reprendre contact avec les hotimes. Ainsi recevait-il, ce jour-là, une lumière précieuse. Elle lui désignait les routes qu’une étude exagérément absorbée eût pu lui faire délaisser trop longtemps. Il comprenait que, partant, il pourrait ajouter à ses écrits en souscrivant à d’autres pressants devoirs. Alors son zèle à l’ouvrage redoubla. Il se fixa un délai pour ajuster solidement les grandes divisions du livre que Dieu écritait en 8e servant de sa main. Il décida que cette fotte struc-
(4) D'un court séjour que nous fimes personnellement à la . Randa, hôus avons rapporté unè branclie détachée ‘des lentisques qui, actuellement comme jadis, pousserit nombreux dars le jdrdin de Lull, à l'ombre de la grotte déplorablement mutilée. Derrière chaque feuille, nous ävons en effet constaté la présence de ces « signes » qui, selon la saison se montrent plus ou moins nettement. Les feuilles de mars sont déjà très marquées, celles de juillet le sont bien davantage. Est-il besoin d'ajouter qu'il faut avoir beaucoup de bonne volonté, lorsque l'on n’est pas un saint, pour y identifier Ges caractères alphabétiques, arabes, latins ou autres Ÿ
ture, avec hien des parties achevées, devrait être terminée pour les fêtes pascales, l’année suivante. À ce moment, il descendrait à Palma, et dirait : « Je vous apporte un Art general qui me fut nouvellement donné par octroi spirituel, afin que chacun ait moyen de s’instruire de toutes choses naturelles, en tant que l’entendement intéresse et atteint le sensuel. Mon manuscrit est utile pour la médecine autant que pour le droit, pour le corps autant que paur l’âme. Il convient à chaque science et à toutes. Et sa ligne maîtresse lui vient de la théologie, qui me tient le plus à cœur. »
Un ange venait l’aider souvent. C’était un bel adolescent qui s’asseyait près de sa table, et qui, au moment de disparaître, baisait les pages écrites, en touchant le front de leur auteur. Lorsqu'il était présent, la pensée jaillissait comme un flot, si bouillannante qu'il fallait bien des efforts pour la saisir et la retenir toute. Mais quand l’inspirateur n'était pas là, Ramôn l’ascète savait bien qu’il se tenait invisible en quelque partie de la chambre. Lorsque la sève de l'invention semblait manquer à la pointe des doigts fébriles, l’écrivain demandait assistance au guide de sa logique militante et, dans l'instant, elle redevenait plus vive et plus aiguë, alerte et pleine de diligence à travers le feulllet, courant au but comme si elle galopait sur un cheval de feu, dans des terres conquises. |
Ainsi l’œuvre prospérait à merveille. Toute la science s'y rangeait en ingénieuses équations, qui la rendaient facile à concevoir, presque même sans qu’il fut besoin de raisonnement. L’idée d’être se décomposait en neuf aspects : Dieu, l Ange, le ciel, l’homme, !? imagination, la sensation, l’état végétatif, l’état élémentaire, l’état « instrumentatif », auxquels
correspondaient, se prêtant à toutes les combinaisons, les attributs de l’être : bonté, grandeur, durée, puissance, connaissance, appétit, vertu, vérité, gloire. D'autres subdivisions touchaient l'analyse des attributs : différence, concordance, contrariété, principé, milieu, fin, supériorité, égalité, infériorité. Ces trois groupes d'éléments suffisaient à toutes les combinaisons du syllogisme. Les hautes sciences, sur le chêne royal de la Sapience intégrale, s’attachaient aux branches, dites Vierge Marie, arbre angélique, arbre apostolique, dont les racines sont les vertus théologales et dont les feuilles sont les cardinaux, les évêques et les prêtres. Son but, c'était l’unité de la Science. La vérité du savant, il l’étayait sur le doute méthodique. Son chemin pour arriver au Trône des trônes, c'était, par étapes, l’élément, le végétal, le sensuel, |” « imaginal », l’humain, le moral, le politique qu'il appelait impérial, l’apostolique, le céleste (r), l’angélique, l'éternel, le « maternel » (Marie, Mère de Dieu), le Christ et l’arbre divin : Dieu lui-même.
Et lorsqu'il eut grandement avancé sur ces routes hérissées d’obstacles où l’escortait son bon génie, Lull s’aperçut que la mauvaise saison prenait fin. I! avait traversé l’hiver sans y rencontrer le froid, et la neige avait pu, au loin, recouvrir toutes les pentes, sur les montagnes de l’île, sans que l’ouvrier de l'esprit y prit garde. La vie renaissait de son
(1) Bien intéressante serait à reprendre, au point de vue métapsychique, son étude sur les impressions que les corps célestes laissent dans les corps terrestres, non moins que la 10° Branche de son « Arbre », l'Angélique, où il traite des Anges, de leurs œuvres, des honneurs qu'ils rendent à Dieu, et de l’aide qu'ils portent aux hommes.
assoupissement et la nature se reprénait à louer, par les chants, les frémissements et le jeu des fraîches couleurs, la précocité du printemps méditerranéen.
. Ayant rapproché en une lourde liasse tout ce qu’il
avait composé dans sa retraite féconde, l’ermite pria
l’un des paysans qui montaient le saluer de décou-
vrir quelque messager disposé à se rendre à Palma et à prévenir Francesch qu’il vînt, au pied du sentier, attendre son Maître avec deux bons chevaux.
Dans la semaine qui suivit, et c'était celle de Pâques, le Maître et le serviteur s’embrassèrent à l'endroit où, jadis, ils s'étaient quittés. Le vieillard ne se plaignait point que, depuis un an, la promesse de redescendre du ciel eût été oubliée par celui qui tenait si peu compte des biens de la terre. Avant Algaïda, mestre Ramén savait que dame Bianca, Domingo et Madeleine jouissaient d’une heureuse santé, mais que les domaines souffraient, quelque soin que l’on mît à en assurer la surveillance.
« Nous arrangerons bientôt tout cela », se contenta.
de répondre le grave cavalier, en pressant un peu sa monture. Le jour était de ceux, rares dans l’île, où le soleil se repose. Aussi, le voyage fut-il agréable à tous égards. Lull pensait qu’il bénirait tout à l’heure sa compagne et ses enfants, qu’il rentrerait dans le siècle pour y faire encore du bien et qu 11 tendrait aux docteurs son Ari Major, pour qu'ils l’étudiassent et en pussent tirer profit. Francesch se réjouissait fort de pouvoir, pendant un temps, entourer de soins l’homme qu'il admirait tant, écouter ses sages paroles, en profiter pour son salut, et corriger, par la vénération d’un saint personnage, les Souvenirs d’une époque où le Majordome du prIRES Jayme donnait un Si mauvais exemple.
Le soir de ce Jeudi saint 1273, ils abordèrent les faubourgs de Palma, après avoir chanté bien des cantiques, tout le long du chemin. La ville était comme endormie, car ce Jour-là et le lendemain, au respect d’une ancienne tradition (1), aucune voiture ni charrette ne devait circuler par les rues. Dès les premières demeures, ils mirent pied à terre, et, tenant leurs bêtes par la bride, s’en allèrent à pied, en se signant devant toutes les églises, jusqu’à la maison.
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(1) Conservée jusqu'à nos jours.
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Jésus-Christ est né vierge de la bienlieureuse mère, laquellé a conservé sa virginité en sa naissance, et Jésus-Christ et sa bienheureuse mère ont esté comme les deux extrémités au milieu desquelles Ia virginité a esté excellemment exaltée au-dessus de la nature.
(LiIBER CLERICORUM, Chap. 9, second article : Né de la Vierge Marie. Edition françgaise, M. S,; 1390 de la Bibliothèque Mazarine, Paris.)
Le lendemain matin, l’ermite rentré au sein du
siècle, s’en fut à la messe, puis se promena dans
la ville. Aux premiers pas, il rencantra l’un de ses inténdants de Manacor et en apprit une triste nouvelle, Don Sanche de Clot, le vieux guerrier probe et loyal entre tous; était mort la semaine précédente. Avec l’homme des champs, le serviteur de Dieu s’arrêta sous un arbre et ils prièrent pouf l’âme du défunt: Ramén songeait qu’un témoin de sa vie dissolue achevait d’arriver au paradis et que, sans doute, près du divin tribunal; il commençait déjà à plaider, avec sa solide raison, pour le Lull d’autrefois, le satanique et le perverti, en faisant valoir ou 1 s'efforçait depuis lors de se bien afieñder.
our cétté intercéssion généreuse, le pécheur remétr-
cia l’ancien ami de son père et lui promit, par une réciprocité honnête, de lui faire place, souvent, dans ses prières. |
Tandis que se poursuivait l’oraison, les bons chrétiens, à l’ombre du feuillage, ne s’étaient pas avisés d’un concours de foule qui allait toujours grossissant autour d’eux. Il fallut bien qu’enfin, redescendus des sphères, ils compriîssent que se passait un fait inusité. Les Palmasans descendaient de toutes les rues vers la place basse pour mieux assister, de ce vaste espace découvert, à la chasse que donnait aux pigeons un faucon sous l’azur du firmament.
C'était là un des plaisirs favoris des Baléares et aujourd’hui encore il enchante, dans l’île, la population des villes et des campagnes (1). L'oiseau de proie manœuvrait avec grand art, mais causait plus d’effroi que de mal. Les pauvres bestioles, harcelées par lui, redescendaient, en cas de trop imminent péril, jusqu'aux toits des maisons qui leur étaient familiers, alors que le rapace, craignant quelques représailles, se contentait de planer ou de voler en tous sens. Parfois il fonçait, choisissait une victime dans la compagnie ailée et s’acharnait à la poursuite. Alors, d’en bas, montait l’encouragement des spectateurs qui faisaient des vœux bien plus pour l'assassin que pour les assassinés.
— C’est ainsi, méditait Lull. Les sentiments humains sont-ils, dans leur tréfonds, si naturellement sanguinaires ? Pourquoi cette populace ne souhaïite-t-elle pas plutôt la victoire des « gorges
(1) Nous en avons été personnellement témoins, À Palma de Mayorque, un dimanche matin. Les citadins retenus ce jour là par l'intérêt du spectacle qui se déroulait dans le ciel, arrivèrent, pour beaucoup, très en retard à la messe.
bleues » ? Il y a de la haine dans le cœur de chacun
et c’est elle qui se tient, première à parler, sur les
lèvres des êtres que l’on dit les meilleurs. Entre fils du Christ, entre peuples de la Croix, on s’offense, on se blesse, on se jure misère et mort. Et lorsqu'il y a un faucon qui vole sur l’Europe, qui fait son nid sur le Saint-Sépulcre, les pigeons ne savent pas apaiser leurs colères, s’unir en une épaisse nuée, et aller chasser leur commun ennemi. En sera-t-il toujours ainsi ? Ce serait bien de l’humiliation pour le monde si, dans la suite des générations, les honnêtes gens se réjouissaient toujours de la fortune des mauvais.
Par la ville rudement pavée, longeant les murs, coulant de fréquents regards dans les cours et patios, Ramôn s’en allait, peiné d’avoir vu applaudir un faucon et souhaiter la mort d’innocentes créatures, et d’autres raisons de dépit se formaient devant ses yeux. Déjà depuis des années, il avait gémi de l’excessive élégance des femmes. Mais, en ce jour, où mourut le Christ, ne faisaient-elles pas la pire offense au Sauveur en s’ingéniant à donner à leurs vêtements de deuil des grâces superflues et malséantes ? « I1 serait bien aussi que ces pratiques fussent réformées, disait-il pour lui-même. Dieu ne peut les tolérer longtemps. Pour moi, elles me semblent appeler des malheurs sur l’humanité. Je l'ai écrit dans mes Contemplations et ne cesserai de l'écrire. Plaise au Seigneur que la postérité en fasse profit. » |
Le ‘hasard l'avait conduit vers l’église Saint- , François. Il entra, par une porte basse, dans le cloître que l’on commençait à construire au pied d’une tour sarrasine qu’à cette heure le soleil éclairait d’un feu dur et éblouissant. La vieille pierre
lézardée, montait par assises énormes jusqu’au toit bas et plat qui découpait un menu triangle noir dans le saphir de l'étendue. Peut-être, bien peu d'années encore auparavant, du haut de cette taur, quelque « aboyeur d'Allah » avait crié sa foi maudite sur les Maures de Palma. Par une brusque association d'idées, Ramôn se retrouva en présence de l’anachorète Penvafort, à qui il confessait sa volonté d’aller catéchiser les Incroyants : « Oui, j'irai, et bientôt, se promit-il, en pressant du bout des doigts sur les soubassements de l’architecture ennemie, parmi les feuilles d’un petit buisson où une épine lui déchira la peau: j'irai par mon sang, affirma-t-il joyeux, mon sang accalmé que je laisserai avec bonheur couler tant que Dieu le permettra. »
Il porta la main à ses lèvres pour effacer sur sa chair la perle rouge qui présageait les veines ouvertes et toutes les souffrances du martyre.
Non loin de Sainte-Eulalie, Lull rencontra la procession. En tête, se dressait la Croix sanglante et, sitôt après, la statue de la Vierge qui suivait son fils en pleurant. Sur des pavois rectangulaires, des hommes robustes soutenaient la représentation de scènes affreuses : le Christ tombé saus le bois du supplice et les soldats le frappant sans pitié; le Golgotha même, au moment où le marteau enfonçait les clous... Des artistes attentifs avaient sculpté ces figures dans le chêne, et y avaient posé, à teintes claires et brillantes, toutes les couleurs, en un riche mélange. Les fidèles, sur deux haies, se prosternaient au passage des porteurs et les hymnes emplissaient la longue rue, vers l’Éclise et vers la maison de ville, selon le même mode tempéré et avec une égale ferveur. A la suite du clergé, venaient les frères de la Bienfaisance, ceux des malades et des prisonniers et
bien d’autres qui se distinguaient par la coloration de leurs robes et de leurs cagoules aux coiffes pointues ; les azurées se mêlaient aux brunes, aux blanches et aux violettes. Sur les amples étoffes se croisaient des chaînes, des cordes nouées, des chapelets et tous les pénitents allaient pieds nus.
« Quélle force au service de Dieu ! constatait l’'Evangélisateur. Ne pourra-t-on un jour rassembler ces épis, dans tout l’Occident, et faire la gerbe ? Quel Pontife bénira l’armée qui, sous la croix brodée, ira délivrer la Croix? [’irai voir le pape. J'irai partout, J'ai la mission d’animer la croisade libérâtrice, »
I1 s'était reculé pour laisser passer la procession, Il estimait avoir mieux à faire que de la suivre. Il fallait qu’il fût partout dans la ville, qu’il allât de place en place pour recueillir des preuves qu’en dépit de ses erreurs, de ses faiblesses, le peuple baléare était marqué pour servir la Cause des causes.
Aussi s’en fut-il à la cathédrale. Les piliers s’élevaient avec rapidité. Dans le chantier, vide en ce jour. de fête, il rêva longtemps. Devant lui, à hauteur du regard, une pierre qui venait d’être encastrée dans la maçonnerie, — car l’enduit des joints était à peine sec, — montrait cette inscription : « Ave, Maria, purissima, concebuda sens pecat (1). » À Marie il demanda conseil et appui : « Vôtis tm'aiderez aussi, Madame. J'irai d’abord vous défendre devant ceux qui osent mettre en sujet de querellé le fait que vous avez conçu sans péché. Je férai triompher l’Immaculée Conception chez ceux qui là niént. Et puis vous me conduirez chez les mécréants d'Arabie. »
4} Je vous salué, Marie très püre, conçuë sans péché.
140 | LE DOCTEUR ILLUMINF
Une fièvre d'agir le soulevait : « Demain, je réunirai des docteurs et savants. Je leur lirai mes écrits de la Randa, mon Art Mayor; il faudra bien qu’ils souscrivent à ses termes et y voient la clé de vérité que Dieu forgea par mes débiles mains. » Plus loin que la soumission des « maîtres de toutes sciences » devant l’enseignement qu’il leur apporterait, lui, clerc sans diplômes ni études, il apercevait l’œuvre à entreprendre : « Quand j'aurai obtenu des savants qu’ils approuvent ma parole, j'irai voir notre Maître, « lo senyor Rey de Mallorque » et lui demanderai de me laisser fonder un collège de missionnaires. Ce sera à Miramar, terre bénie, faite pour la solitude, la pensée et la féconde préparation des actes utiles. Un an encore, moins peut-être, je me retrancherai dans mon ermitage, et puis je descendrai fort et armé. Rien, ce jour-là, ne m’empêchera d’agir. »
Quant serâ aquell temps gloriés que hom no aur4 necessitut de nomenar nulla cosa al cors necessaria, per tal que hom pusca nomenar continuament Ja vostra unitat gloriosa ?
(Quand viendront ces temps glorieux où l’on n'aura plus besoin de parler d'aucune des choses nécessaires au corps, de telle façon que l’on puisse seulement et continuellement ne s'entretenir que de votre glorieuse unité ?)
(Libre de Contemplacié, Chabitre 316, par. 9.)
Le mardi qui suivit Pâques, Ramôn Lull sortit de sa maison, en compagnie de sa femme, de ses
enfants et de son fidèle Francesch pour se rendre chez le « baïle » (1) Callidis, son ami, et y mettre de l’ordre dans ses affaires. Dame Bianca s'était habillée d’une simple capeline, par esprit de modestie, et, avec son éventail, elle tenait un chapelet fort long, orné de glands de bois et d’une croix de métal vulgaire. Les enfants étaient vêtus avec la même simplicité. Seul, le bon serviteur, pour la solennité de la circonstance, s’était autorisé un semblant de luxe; il portait le chapeau de feutre à larges bords, le mouchoir d’indienne autour du cou, une tunique ornée d’une ceinture en cordelière, le pantalon large sur la cheville, et le soulier découvert. Jamais peut-être ne s’était-il rasé de plus près.
Le baïile attendait son ami sur le seuil de sa porte. Avec grande courtoisie, il salua la Dame, puis, caressant les cheveux des petits, il ne manqua pas d’observer, sans trahir en rien la vérité, qu’ils étaient les plus charmantes créatures de Dieu. Au vrai, Magdelena touchait le sixième mois de sa quatorzième année et peu de « donzelles » auraient pu prétendre l’égaler en sagesse et en beauté. Quant à Domingo, ses seize printemps pleins de souplesse et de vigueur annonçaient un digne continuateur de la lignée des Lull, hommes de fière taille et de courage infatigable.
Dans la salle, déjà, attendait le cousin Gaücerandi : « Je vous sais bien gré de votre bonté, Mateu, lui dit Ramén en l’abordant.| Mes devoirs spirituels me contraignent à dédaigner les autres. Je vous les remets donc. »
(1) Bailli faisant fonction de motaire.
— Jis seront dans ma garde comme en la vôtre, promit le parent. |
| — Je le sais, mon frère en Dieu, je le sais. Et vous avez bien agi, tous ici, en me retenant de donner ma richesse entière aux pauvres. Pour vous, Madame, pour vous, mon fils et ma fille, il reste assez de revenus, après ce que J'ai distrait et attribué à des œuvres.
Trois voix consentaient : « Il reste assez. »
— Signons donc. Et d’abord, Messer baïile, lisez l'écrit.
— Le voici en propres termes, disait l’homme de la loi, en rapprochant l’acte de ses yeux de myope : « Ce troisième des ides d’avril, an 1275. — Il est manifeste et certain que Bianca, épouse de Ramén Lulil, étant venue en présence de nous, Pere de Callidis, baïile de Mayorque, nous a déclaré et assuré que le dit Lull Ramén, son mari, en est arrivé à être tellement contemplatif, qu’il ne se soucie ni ne peut se soucier de la gestion de ses biens temporels. Ainsi, chaque jour, ses biens périclitent et périssent par dévastation. Conséquemment, et puisque cela importe à elle tout comme à son fils et sa fille, elle m’a supplié de désigner un curateur aux fins d’administrer et sauver les dits biens. Après avoir agréé sa supplication, nous nommons curateur et administrateur Mateu Gaücerandi, habitant en cette île de Mayorque, parent de la dite darhe Bianca, lequel a proposé de se charger de cette fonction, sans réclamer rétribution. — Et moi, Mateu Gaücerandi, recevant cette administration de vous, Pere de Callidis, je fais promesse de gérer les dits biens et de les défendre selon tout mon pouvoir. Une diligente enquête a été faite des vies
et mœurs dudit Ramôn Lull, et il est acquis et constant qu’il a, en tout, marqué sa prédilection pour l’existente contemplative, et qu’il n’entend pas s’occuper de l’administration de ses biens. » On signa dénc, et puis, Lull, déposant la plume d’oie, proposa, approuvé par tous : « Maintenant, récitons ensemble un fervent Salve Regina. »