‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 24 sur 51 · DOUZIEME EPISODE · texte numérisé non relu

DOUZIEME EPISODE

Les carreres per les quals l’'amic encerca son amat son longues, perilloses, poblades de consideracions, de suspirs e de plors, e il'uminades d’amors.

(Les routes par lesquelles l’Ami cherche son Aimé, sont longues, périlleuses, peuplées de considérations, de soupirs et de pleurs, mais illuminées d'amour.)

(Libre de Amic e Amat, Verset 2.)

Lull redescendait de la montagne, pour la seconde fois, en 1276. Il y avait fort avancé l’œuvre où il savait consigner la lecon de Dieu. On était venu lui apprendre, dans sa retraite, que les maîtres de science riaient de l’Art Mayor et déniaient à son auteur le droit de penser et d’écrire, car il n’avait jamais fréquenté les écoles. « Soit, répondait-il à ces vains propos. La Scolastique vous étouffe et je n’en ai cure. Voilà la première preuve de ma, science. Mal jugé de Dieu est le savant qui se croit seul à savoir. Si Mayorque sourit, d’autres pays

seront moins narquois. J'ai toute ma vie, et après moi tous les siècles pour me faire entendre. Dieu ne peut pas vouloir que les Docteurs en diverses hautes connaissances soient à tout jamais gonflés d’orgueil. Ce serait à désespérer de leur avoir attribué l’intelligence ».

Au reste, des raisons impératives commandaient à l’ermite d’abréger sa retraite. Le roi Jayme I°, le « Conqueridor », allait mourir (1). Le solitaire en avait reçu la certaine révélation en un songe. Or, l’Infant Jayme était alors dans sa seigneurie à Montpellier. C’est là qu’il importait d’aller le saluer sans retard, avant que le deuil, et de presque inévitables conflits avec son frère Pierre, futur roi d'Aragon et de Catalogne, ne le mîssent dans l’impossibilité de s’occuper d’affaires spirituelles, quelque importantes qu’elles fussent (2).

Après un demi-mois vécu près des siens, Ramén se préoccupa du bateau qui le porterait sur le continent, et il eut tôt fixé le jour de son départ. Pour servir sa foi, en attendant de prendre la mer, il convertit un bon lot de Maures impénitents et ramena au vrai Dieu un rabbin même, par la puissance irrésistible de ses arguments. Il eut, en outre, grand plaisir à réconcilier plusieurs époux qui vivaient dans la discorde, et d’autres qui, chacun pour sa part, se livraient scandaleusement au péché de luxure. Il les ramena au bien en leur disant :

« Luxure et chasteté se combatent l’ung contre l’au-

__.(1) Le roi « En Jaume el Conqueridor » mourut à Valence, le 27 juillet 1276.

() En effet, Pierre ne tarda pas à obliger son frère à lui prêter hommage de vassalité pour les Baléares, le Roussillon et la Cerdagne (1979).

tre ; et les armes dont luxure guerroye chasteté sont ionesse (jeunesse), beaulté, moult boire et mengier, jolies vestures, faulseté, trayson, iniure et mesprisement de Dieu et de sa gloire, et pou doubter les paines d’enfer. Chasteté guerroye et surmonte luxure par force de courage, par ramembrer Dieu et ses commandemens et par bien entendre les biens et la gloire que Dieu donne à ceulz quy l’ayment, servent et honneurent, et la paine quy est appareillée à ceulz quy font le contraire. Et par ce, la chasteté à l’ayde de force guerroye et vainct luxure avec noblesse de courage, quy ne se veult soubzmettre à quelques maulvais pensers ne veult estre abaissée de son hault honneur (1)... La luxure avec la paresse, et au rebours, causent la zalousie, parce qu'une seile femme suffit à un paresseux luxurieux, de laquelle il est embarassé, parce qu’il ne peut se donner de la peine pour en gaigner plusieurs, acçcause de sa paresse. Mais quand le plaisir de la compagnie de la femme est lent, alors vient le plaisir de vertu, parquoy la zalousie vient à se corrompre, et conséquemment la luxure et la paresse, et s’acquiert, au lieu, la chasteté et le plaisir de veitu (2) ».

Le pélerin n'était encore à Montpellier que depuis peu de jours et déjà il avait tiré sa revanche

(1) Libre de Cavalleria, chap. 7. Des coustumes qui apparttiennent à un chevalier, parag. 10 (Version française du xvV' siècle, d'après le très beau manuscrit enluminé du British Museum).

(2) Liber Clericorum, chap. 47. De Luzxuria (Version française mentionnée en tête de notre onzième épisode).

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des doctes insolents qui s'étaient cru en droit de bafouer ses livres à Palma.

L’Infant, après un trop magnifique accueil, favorisait à l’ancien Sénéchal toutes les occasions pour enseigner, dans l'estime des auditoires et des maîtres. Le frère mineur Bertrande de Berenguer (1), ayant lu et examiné théologiquement l’Art Mayor, approuvait que l’auteur en donnât des lectures publiques et des commentaires, à l’Université. Lull, avec une étonnante facilité, apprenait la langue locale, le vulgar, et si sa logique surprenait les docteurs languedociens, Ia simple clarté de ses

. propos émerveillait le peuple. Les mois passaient,

dans l’étude, l’enseignement, la rédaction d’un Art démonstratif. L'’évêque qui, en ce temps, se tenait à Maguelone, signait de son nom, Berenger de Fredol, des recommandations aux religieux et laïcs, où il les invitait à tirer profit de la bonne parole apportée de si loin. Près des maîtres qualifiés en cette cité, où l’art de guérir fut toujours en honneur depuis qu’il y fut importé par les Arabes, Lull étudiait les principes de la médecine. Il allait commenter des points de dogme chez les Bénédictins, se portait jusqu'aux ports de Lattes et d’Aigues-Mortes même, pour voir arriver et partir les navires du Levant. Il montait sur la colline d’où l’on découvré la Méditerranée et les Cévennes, se promenait sur les remparts, méditait tout en marchant sur les roides pentes du nord-est, sur les pentes plus douces du sud-est. [I] revisait, pour s’instruire, l’histoire des conciles montpellierains, depuis 1134, pour la discipline des clercs et des

(1) De l’ordre mineur de Saint-François :

moines, contre la simonie, l’usure, et l’infraction au vœu de pauvreté. Et, reconduit ainsi quotidiennement à la pensée de former son collège de Miramar, il associait ce projet à l’ancienne résolution jurée en 1224, par Raymond, comte de Toulouse, de purger ses terres de toute l’hérésie. C’est lui, Lull, qui, avec ses disciples baléares, réaliserait dans le monde entier la promesse du seigneur d’antan.

. Enfin, un soir, après bien des luttes, il enleva l'approbation de l’Infant Jayme qui, jusqu’alors, hésitait. Le prince approuvait qu’à Miramar fussent éduqués des missionnaires d'Afrique, tant pour la langue arabe que pour l’offrande totale de leur courage et de leur vie. Ils seraient treize et l’institution vivrait sur une rente annuelle de 500 florins.

— Partez, mon frère, conseilla le donateur, et que Dieu vous aide.

— [1 m'aide et m’aidera, demain comme hier !

| « .… aira un clergue qui era d’une ia sobre la mar, la qual es dita Mal- {orques, e recomtä que aquella illa es d’un noble rey molt savi, lo qual ha nom En Jacme rey de Mallorques.

Aquell rey es molt be acostumat de bores cusiumes e ha gran devorio com per predicacio fos hontat Jesu Christ enfre’ls infeels : e per ço ha ordonat que Xiij. frares menors estudién e aprener la lengua arabica en un monastir nomenat Miramar, lo qual es assignat e fundat en un loc molt covinent, e halls pro-

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vehits per ad açé de lurs necessitats ; e que con sapien be lo arabic vajen ab licencia de lur general preicar.…. »

ll y avait un clerc qui était d’une île sur la mer, laquelle est dite Mayorque, et on relate que cette île appartient à un noble roi très savant, lequel a nom « En Jacme rey de Mallorques ». Ce roi est très accoutumé aux bons usages et il a grande dévotion, surtout par ses prédications faites, au nom de Jésus- Christ, contre les infidèles. C’est pourquoi il a ordonné que treize frères mineurs fissent l’étudé de la langue arabe et l’apprennent, dans un monastère nommé Miramar, lequel est fixé et fondé en un lieu très convenable, et où il a pourvu à toutes leurs nécessités. Et ceux qui savent bien l'arabe s'en vont, avec la licence de leur général, pour prêcher.)

(Libre de Evast e Blanquerna, Chap. 65, verset 3.)

« De Ponent à Tramontane », une chaîne de hauteurs traverse Mayorque. Miramar, sur le domaine de Valdemossa, y est un lieu d’enchantement et de paix. Lull l’avait toujours eu en affection particulière. C’est avec une joie immense qu'il y bâtit son rêve, y tria et rapprocha ses treize porteurs de vérité et entreprit de les modeler pour la noble tâche promise (1). Après la cime de Randa,

(1) 11 y eut là une très concrète anticipation sur la future congrégation Propaganda Fide, près de trois siècles et demi avant qu'elle ne fut canoniquement instituée à Rome. Et c’est peut-être dans ce fait même que l'on pourrait trouver le principe- de certaines hostilités conduites par divers ordres religieux, assez puissants parait-il, pour avoir jusqu’aujourd’hui exercé une forte infiuence sur la Papauté, lorsqu'elle se montrait désireuse de situer Ramén Lull dans la hiérarchie des saints personnages. On nous a assuré, à Mayorque, que le Vatican secouera avant peu cette contrainte.

Pour l'historique de ces vives controverses touchant l'orthodoxie

les forêts, les golfes, les falaises rocheuses plongeant leurs pieds dans les eaux plus bleues que le ciel ! Les collines, les oliviers, les vignes ! Et la douce vie si agréable au Créateur ! Quitter sa couche au milieu de la nuit, s’agenouiller dans la cellule, devant la baie ouverte, et parler à toutes les étoiles ! Attendre ainsi mâtines, retrouver les frères à la chapelle devant l’autel de la Sainte Trinité. Puis se délecter, tous réunis, aux entretiens spirituels ! Ecouter la messe à l’aube, et après la dernière oraison, cultiver, chacun dans sa platebande, le jardin. Aimer les fleurs, mais savoir pourquoi on les aime saintement : « Respirer les lys et les roses, c’est donner des plaisirs et des délices au corps, et, par là, il y a danger que l’âme ne s’incline à désirer quelque vanité charnelle. Ainsi, il est bon que nous autres, habitants de ce monastère pour faire pénitence et vie dure, n’ayons de fleurs que pour les exposer sur l’autel afin qu’il soit mieux orné. À l’encontre des bonnes odeurs que les femmes du siècle ont, en ambres et baulmes, sur leurs vêtements, 1l est sage que nos fleurs nous fassent souvenir du fiel et du vinaigre dont fut abreuvé Jésus-Christ le jour de sa Passion, et aussi de la maladorante étable où il voulut naître pour nous donner l’exemple de ne pas nous griser des par-

lullienne, on pourrait consulter avec le plus grand intérêt l'ouvrage fort rare et dont nous nous réjouissons de posséder un exemplaire : Ars generalts ultima venerabilis magistrt, ac doctoris tlluminatt Raymundi Lullt, maioricencis, lercit ordinis sancti Francesci, par le R.-P. franciscain Marcal Seraphicæ religionis, 1643. Les pages 35-40 fournissent en effet des détails extrêmement circonstanciés sur les attaques faites en cour de Rome contre « l’Homo novus, Doctor barbatus », sur la censure que le siège apostolique prononça même contre la doctrine de Lull et sur la réaction indignée qui, en de nombreux points de la chrétienté, s’éleva contre un tel traitement

fums qui conduisent l’homme au péché (1) ». Guider les jeunes moines vers la contemplation et l’extase (2), parler aux « escolans » (3), dans les salles d’études, s’agenouiller au milieu d’eux dans les salles de méditation, recevoir les visites de l’évéque (4), monter, pour s’isoler davantage, à flanc du roc, à travers bois jusqu’à la retraite du belvédère suspendue entre ciel et terre et baptisée Ave Maria, cultiver les champs du monastère, y faire pousser le blé, le recueillir, le donner pour partie, aux indigents ! Et, pendant tous ces travaux, savoir que l'on se prépare, en bons frères et du même zèle ardent, pour s’en aller un jour embrasser les Sarrasins, les Juifs, les Grecs, les Mogols (Mongols), les Tartres (lartares), les Bulgars (Bulgares), les Bédouins, Haschichins, Syriens, Nestoriens, Arméniens, Géorgiens et autres malheureux égarés. Et, pour que cela se réalise bien vite, réciter d’une même voix l’imploration à toutes les forces et puis-

{) Libre de Blanquerna, chap. 27, parag. 1, De Odorar. La revue anglaise The occuit Review publiait, en son fascicule d’août 1926, une étude de M. Arthur-Edward Waite sur « Raymund Lully » (Ramén Lull}. L'auteur y commentait notamment, l’admirable œuvre poétique qu'est Blanquerna et annonçait la toute récente traduction de çe roman, en langue anglaise. — Référence : BLAN- QUERNA : À Thirteenth-Century Romance. Translated from the Catalan of Ramén Lull, by E. Alison Peers. Royal 8 vo. pp. 556. London : Jarrolds, 34, Pater noster Row. — Price : 30 s. net.

(2) La légende veut qu'à Miramar, Lull ait pris en affection particulière l’un de ses disciples et l’ait instruit des moyens d’atteindre l'état extatique. (Voir à la fin de cet ouvrage : Commentatres Métapsychiques).

(3) Ecoliers.

(4) L'évéque nomma le monastère de Lull : Benedictus fructus. Un jour vint où « il renonça à l’épiscopat, et avec quelques chanoines, religieux et laïcs, se mit dans ce couvent pour honorer le fruit de Notre-Dame, selon la règle et la manière de Miramar, qui est dans l'île de Mayorque ». (Libre de Blanquerna, chap. 65 : Henedictus fructus ventris tui).

sances du Ciel, qui se termine par ces mots : « Jésus, fils du Père céleste qui est en toi, reine du ciel et de la terre Notre Dame Sainte Marie, Saint Michel et tous les Anges, Abraham, Isaac, Jacob, Saint Joachim et tous les patriarches, Saint Pierre et Saint Paul et tous les Apôtres, Saint Laurent et Saint Vincent et tous les Martyrs, Saint Bernard, Saint François, Saint Dominique et tous les confesseurs, que tous nous tiennent en leur garde, sans oublier Sainte Eulalie, Sainte Madeleine, Sainte Marguerite et Sainte Claire, et toutes les autres Saintes, non plus qu’Adam, père des prophètes et de tous les hommes ! »

Les jours fuient comme des heures, les mois comme des jours. Le temps qui s'écoule n’est qu’une messe qui recommence de l’Introït à l’Ite, missa est. Lull et ses frères tournent comme des oiseaux dans une vaste cage dont on ne verrait pas les clôtures, dans le cycle des exercices du commentaire des Ecritures, de tierce, de sexte et de none, des repas d’herbes cuites et des légumes frais, des récréations près de la fontaine, de la prière sur le rivage, à l’église, à table, dans la forêt, au lit et partout. Les paysans sont des amis. Ils viennent aux offices. Au temps des fêtes, ils veillent jusqu’au jour avec les religieux, devant le tabernacle.

-Lull est heureux du bonheur des anges. Il s'élève vers Dieu par la pensée, par les écrits. I compose Alchindi et Teliph, deux œuvres où il fait encore la preuve de l’aberration koranique. Ii trace d’une main qu’emporte l’Esprit, le Livre du Saint- Esprit, où il met le Sarrasin grossier, face à face avec le savant grec et le savant latin, dans la discussion de la provenance du Saint-Esprit. Vient-il du Père seulement, ou tout à la fois du Père et du

Fils ? C’est le grave problème théologique que l’Infidèle, dans sa mosquée, plus tard, posera aux disciples en raillant. Il faut savoir le résoudre. Il entreprend et termine la Plainte de N.-D. Sainte- Marie, les Heures de la Vierge, l'Ordre de la Chevallerie (1), le Livre des Gentils et des trois sages. Quel n’est pas son plaisir, à créer cette héroïne, femme de tout savoir, — Intelligence est son nom, — qui, sous un arbre, dialogue à la gloire de toute la vérité, avec le Juif, le mécréant mahométan, et le chrétien ! Pages venues du ciel ! « Intelligence » explique avec une souriante aisance le sens secret des inscriptions que la nature grava au revers des feuilles. C’est la renaissance du miracle de la Randa, alors que les bons Anges traduisaient, pour le solitaire, le secret des signes contournés sous les feuilles de la lentisque. Et chaque phrase ajoute à l'amour de Dieu, à la louange des vertus majeures (2).

Sur-les paliers de pierre, à l’ombre des bois dont le perpétuel frémissement est encore une oraison des créations humbles, parmi les oliviers tordus comme le péché sur le terreau de l’Ââme, au milieu des orangers et des citronniers, on attend, dans la béatitude, l’heure de partir pour la bataille de la Croix. Et avant d’aimer ceux qui, dévoyés dans l’hérésie, se laisseront convaincre un jour, on aime tout ce qui vit alentour, les brebis brunes, les agneaux capricieux, les coqs et les poules qu’ils poursuivent, les jarres d’huile, le silence, la cloche qui tinte les appels réguliers, le bruit de l’eau qui, par les chemins du rocher, descend à la mer, le chant

) Libre de Orde de Cavalleria.

(2). Voir en ce livre : Commentaires métapsychtques.

des oiseaux, les cris des enfants paysans, le braimént de l’âne, frère inférieur, le bond oblique des chèvres, le petit bassin et sa margelle à six pointes, le reflet de l’étoile dans l’eau qui dort, les poutres de la cellule et ses murs blancs, les peaux de moutons, épaisses toisons couchées devant les lits, les chaises de paille et les tables rustiques, la grande croix de pierre qui protège la porte, et, au parloir, la reproduction du portrait de cette divine Bergère des Âmes, que l’on vénère à l’église des Capucins de Palma.

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