TREIZIEME EPISODE
Tant que Jésus-Christ a vescu au monde, il a tousjours voulu estre pauvre et sans estre honoré, et a voulu mourir en la croix, principalement pour la rédemption du genre humain, aussi affin de relever la nature humaine qu’il a prise, pour en honorer la divine; parce que si Jésus-Christ eust été riche, constitué dans les prospéritez et les honpeurs, et qu’il fust mort de sa mort naturelle en ce monde, il n'aurait pas tant honoré la nature divine qu'il a fait en supportant patiement la pauvreté dans laquelle il a esté vendu, pris, fouetté, injurié et mort en la croix pour rachepter le genre humain, que le péché du premier père avait perdu; et Jésus-Christ a donné en cela exemple aux homes, affin qu'ils le servent et l'honorent en ceste vie, de la mesme
| | manière qu’il à honoré en ce monde !a nature divine et qu'il l’a servie en voulant patiement supporter toutes ces adversitéz, ses travaux, ses infâmies et la mort mesme. :
{Libre de Clerecia — Liber Ciericorum, Chap. 10, Version française. Mss. 139%.
De Mazarine, Paris.
— Le monde est grand !
Ecartant largement les bras sur la terrasse du * monastère, à Miramar, Ramén Lull répéta : « Le
monde est grand », puis échangea l’accolade fraternelle avec ses disciples qui allaient partir. La mer, à leurs pieds, étincelait, semée de pierreries innombrables, à l’heure du couchant. Les suprêmes rayons de l’astre coloraient des tons Îles plus suaves le mur de la chapelle et mettaient
comme une auréole autour du petit clocher. Les
frères s’agenouillèrent sur les dalles encore brû-
lantes des feux du jour et dirent ensemble leur dernier Ave Maria. Puis, relevés, ils attachèrent à leur dos un sac où, avec quelques menus objets, ils avaient enfermé les vertus de pauvreté, d’abstinence, de chasteté, d’humilité et de parfait dévouement à Dieu.
Dès lors, remontant par les sentiers, jusqu’à la route qui unit Deya à Valdemossa, ils s’en allèrent, dans la direction de Palma, pour prendre place dans les bateaux, suivant la destination qui leur avait été fixée.
Lull, ce même soir, rassembla autour de son prie-Dieu les deux maîtres de langues orientales, qui restaient au « Collège » et les douze néophytes qui, de l’île et de divers pays continentaux, étaient venus, attirés par le zèle de la propagande et le goût du martyr. À ceux-là, comme aux premiers, il recommanda le respect de la règle, l’ardeur à l’étude et les exaltants bienfaits de la prière. I! confirma ce que l’on savait, et qui était répété dans tout le monastère, en pleurant. Le bon maître s’en allait où l’appelait le devoir des devoirs, pour le « Plaidoyer en faveur de la Croix ». On l’attendait partout, et partout il trait.
À l'aube, le lendemain, ceux qu’il laissait 1à pour qu'ils se préparassent à suivre ses traces, l’accompagnèrent jusqu’au moment où la route,
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tournant pour la troisième fois, s'éloigne un peu de la mer. Ils se recueillirent d’abord et le voyageur sentit couler ses larmes en entendant, claire malgré la distance, la cloche de la chapelle qui lui disait aussi un affectueux adieu. Et, après l’oraison, ils s’en furent chacun à sa mission.
LE
Le premier but du Docteur Illuminé était Rome. Il y avait tout à dire, tout à demander. Il y rendrait compte du bon ouvrage fait, déjà, dans la Maison approuvée par Jean XXI; il ferait savoir que ses « jeunes aigles » prenaient maintenant leur essor vers les contrées empoisonnées d’hérésie. Il déposerait au pied du trône de Saint-Pierre des copies de ses écrits, traduits en latin et en arabe par ses enfants spirituels. Et cela n’était rien encore. Il importait qu’il se fît entendre de Nicolas III, sur bien des points. Les années avaient couru depuis le temps où il se jugeait indigne d’approcher le Saint-Père. Non que maintenant il fut meilleur en son âme, — car il lui restait tant à guérir de ses maux ! — mais ce n’était plus Lull le pécheur qui allait demander de l’aide au pontife; bien plutôt il demanderait que fût écouté Lull le porteur de la vraie parole, le missionnaire de l’Evangile. Il séjournerait dans la ville autant de mois qu’il serait besoin pour obtenir le droit et les moyens de fonder des collèges semblables à celui de Miramar. [1 se ferait octroyer licence de passer chez les Infidèles. Il solliciterait la Bénédiction avant d’aller, en tous lieux de la terre, prêcher, convertir, porter des