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« missatges per les selves, per les alts munts e per les altres locs (1) », et même subir la torture pour la plus grande gloire du Seigneur.
Quand il mit le pied sur le sol qu’il ne cesserait plus de fouler avant de se trouver face à face avec le « Pare Sant » (2), il oublia la méchanceté des flots qui lui avait été cruelle, et toute fatigue et toutes peines. [1 allait, faisant le bien, attendant de le mieux faire. En quelque cité, non loin de Rome, il eut le bonheur de servir Dieu très honnétement. Comme il approchait du faubourg, il se vit entouré par des femmes de mauvaise vie, qui le raillaient de sa barbe grise de poussière et, sans respect ni vergogne, lui faisaient offense par gestes, paroles et invitations (3). Il leur dit : « Femmes, je veux plutôt pleurer vos péchés, vous qui allez au démon pour le prix d’un diner. Les richesses du monde entier ne valent pas le salut d’une âme et chacune de vous donne son âme au diable pour une obole. Je suis triste en pensant que votre prince tolère ici votre présence, vous qui faites pécher les hommes. Mes yeux ruissellent quand je songe que personne en cette ville n’interdit à vous ni à d’autres de faire un si honteux négoce. » Alors les femmes pleurèrent et s’excusèrent près de celui qu’elles avaient voulu tenter. Elles lui dirent qu’elles agissaient ainsi parce que la pauvreté les y poussait. Les passants s'étaient groupés, et, les voyant si navrées, avaient pitié de ces malheureuses. A ce
(1) Blanquerna, livre V, chap. 96, parag. 6 : Des messages par les forêts, par les monts élevés et par les autres lieux. (2) Saînt-Père. | (3) Blanquerna, livre M, chap. 71, parag. 4 : « Fembres de bordell ».
moment, un riche bourgeois qui n’avait pas d’enfants s'avança, cavalcadant, sur son palefroi et, de même
à cheval, sa femme et d’autres dames de compagnie
le suivaient. Ayant connu la cause de toutes ces larmes, le bourgeois et sa femme, inspirés par la grâce divine, emmenèrent les femmes à leur hôtel. Et, dans une autre maison, ils fondèrent un asile pour les vierges folles qui consentiraient à s’arracher du péché de luxure. Et le prince avec tous Îles citadins approuvèrent cette belle action, car, désormais, à l’entrée de la ville, et sur le chemin, il n’y aurait plus de ces créatures qui donnent le mauvais exemple aux hommes, aux dames et aux enfants.
.. Lull, en voyageant, fit, de cette manière et d’autres, beaucoup de bien, partout où il passait. Le matin que le pape l’accueillit, il trouva sans les chercher d’éloquentes paroles pour se faire comprendre. Il dit qu’il irait voir les empereurs et les rois, mais qu'il avait voulu commencer par le plus grand. Il ne mit pas un seul instant en doute qu’il trouverait, à la cour pontificale, assistance d’abofd, et puis des compagnons aussi ardents que lui. « Je
suis tant affamé d’amout divin que j’entraînéerai Îles
plus timides ! Le moment est venu qué vous partagiez la terre en douze régions, que vous désigniez douze procurateurs, que vous cormandiéz aux réligieux d’étudier les langages « estranges 5, que vous poussiéz la vérité dans l’âme des Juifs et des Sarrasins vivant encore en terre chrétienne ». Le pape objectait : « Si nous les pressons trop vite, il fuiront en pays de mécréants et échapperont à notré vigilance. Nous les ferons chrétiens peu à peu, s’ils
restent parmi nous ».
— J'irai les poursuivre jusque sous le Croissant et derrière l’Alkoran, protestait le pélerin, tout
comme font ceux qui ont appris l’humilité et la confiance, en mon Collège. Pour moi, je me sens le cœur de courir jusque chez les Tartres ! (1). Les incroyants ne sont pas tous barbares. Nombreux sont ceux qui veulent comprendre. Oyez, Pare Sant
oyez ce récit ! On m'a parlé d’un vieux Sarrasin.
qui a écrit à un roi chrétien, pour le prier de l’informer si notre Foi est une vérité, auquel cas il quitterait la foi de « Mafumet » (2). Il ne lui restait plus qu’à savoir si la vérité catholique peut se prouver par la raison. Sinon, il ne se ferait chrétien, car il serait, alors, inutile d'abandonner une foi pour une autre. Mais s’il se convertissait, il donnerait toute sa terre à l’église de Rome pour que tous ses sujets en viennent à adorer Jésus-Christ (3).
Mais le pape se taisait, et considérait étonné ce laïc mal vêtu qui, presque sur le ton du commandement, exigeait appui avant de demander conseil.
— Je plaiderai donc mieux, pensa Ramén opiniâtre, et il reprit : « 11 existe une terre qui est derrière les sables et là, une ville qui se nomme Gana. En ce lieu se trouvent un grand roi et des princes qui adorent les idoles, le soleil, les étoiles, les oiseaux et les bêtes. C’est un grand peuple noir et qui va tout nu. Je sais qu’un homme, parmi ces nègres, a dit : « Peut-être devrions-nous adorer un seul] Dieu au monde et je crois que celui-là mériterait l’adoration plus que tous les autres. Mais quel est-il ? » Et cet homme s’en allait par Îles terres, criant : « Une seule divinité doit être priée. Cherchez-là, cherchez-là partout ! » Séduits, ceux de sa
(1) Tartares.
(2) Mahomet.
(3) Blanquerna, livre 1V, chap. 84, parag. S.
Es ture me cm tiens WT
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race disaient : « Avez-vous connaissance de cette divinité unique ? » et personne ne savait où elle était. — À la fin, on se décida à envoyer des messages dans le monde pour se renseigner de l’endroit où l’on saurait enfin quel est le seul Dieu. J'ai rencontré l’un de ces messagers, je lui ai remis
les articles de la Foi et quelques livres qui les prou-
vent. Il est reparti pour informer ses rois. Si je le suivais, je renverserais les idoles et amènerais les noirs au baptême (1).
Le pape hésitait toujours, et regardait, l'œil vague, le groupe de ses cardinaux. Lull implora l’assistance et continua : « Des gens, à qui l’on doit faire crédit, m'ont instruit que, dans la région sise entre Tibalbert et Damiette, vivent des infortunés réduits à se prosterner devant de vaines images. Pourtant, ils ont des âmes désireuses de justice et de vérité. Ils haïssent le mensonge. Ils m'’attendent. Autre part, en pays asiatique, il existe une île au milieu d’un grand étang : on y voit un dragon vénéré comme un Dieu et, pour lui, on tue des hommes offerts en sacrifice. Personne là-bas n’a entendu dire qu’il se trouve des chrétiens sur la terre. J’irai en porter la nouvelle. J’en pourrais nommer une quantité d’autres qui professent diverses croyances, et que les démons tiennent en erreur par illusions et déceptions. Il y a une terre dite Girlanda, une autre Bocinia (2), d’autres où les habitants croient avoir un Dieu pour leur champ, pour leurs bestiaux, pour leur jardin. En Dacie tels ne vivent que de chasse et prient près des entrailles des bêtes ouvertes. En Barbarie, tout de la foi,
(1) Blanquerna, livre IV, chap. 84, parag. 6. @) Bohème. | |
n’est que démence. En Turquie, malgré les méchan- ‘cetés dont ils souffrent, nous avons déjà des frères qui évangélisent (1). Saint Père, attribuez des noms à vos cardinaux : appelez les Gratias agimus tibi, Benedicimus te, Tu Sanctus altissimus, Domine Deus Agnus Dei Filius Patris, Glorificamus te. Qu'ils m'’aident alors à créer des écoles et nous agrandirons la chrétienté jusqu’aux bornes du monde. »
Mais les cardinaux souriaient, et le pape joignait les mains, fermait les paupières. Rome ne comprenait pas |
Après de longs mois d'espérance et de déceptions, Ramôn Luil sut, en termes trop certains, qu'il ne serait pas entendu. Et, au milieu des ruines antiques, il ne voulut pas croire à la ruine de son rêve. Ïl quitta la ville après avoir dit : « Je serai quand même le martyr vivant, le chevalier prédicateur, le pélerin infatigable, le docteur à la barbe fleurie, dans toutes les universités, le voyant par delà les temps, celui qui contraindra les cours et les conciles à souscrire aux devoirs dont l’accomplissement prime tout. On me verra sous plus d’un ciel faire mon œuvre de « Disputador » formidable, qui ne connaît l’usure ni du corps ni de l’âme; on apprendra dans tous les ports de la mer africaine, dans toutes les villes de l’hérésie, qui est ce vieux mayorquin, cet ancien Sénéchal d’un roi, celui qui a goûté à toutes les larmes du monde, celui qui a inventé un art de science et d'amour, le prédicant, l’écrivain sans peur ni souci et qui, dans la fraternité de son cœur, ne veut plus faire aucune distinction entre
(1) Blanquerna, livre IV, chap. 84, 85, 86, 87, 88, passim.
chrétien et infidèle, barbare ou civilisé, à l’imitation de l’apôtre Saint-Paul (1) » |
Rome n’était que pourriture. Ses pontifes, mêlés aux guerres des hommes, veillaient jalousement sur leurs intérêts temporels et oubliaient Dieu. Le Saint Siège faisait entretenir à son service des lances par les princes et, en échange de tributs annuels, retenait la peine d’excommunication jusque sur la tête des plus méprisables conducteurs de peuples. Déjà, quelques années auparavant, Clément IV avait donné hypothèque aux banquiers de Pise, Florence et Gênes sur les basiliques romaines. Et, depuis lors, les fautes contre la vraie loi du Seigneur se multipliaient outrageusement. À tout venant, la ville se prostituait (2) depuis les temps où les cardinaux avaient investi, du royaume de Sicile, Charles d'Anjou, reçu à Rome avec sa femme Béatrice et vingt mille hommes d’armes, avant d’être couronné roi et d’aller battre Manfred.
Près de qui, parmi les puissants de la terre, aller chercher appui ? Non, certes, près de ceux dont les Etats touchaient la mer, où le Sarrasin voguait à l'aise, mais chez celui qui, d’une poigne forte, depuis cinq ans, s’appliquait à renouer en faisceau la Germanie restée sans empereur de 1264 à 1273 (3). Rodolphe de Habsbourg, restau-
(1) D’après l'introduction du Libre de Sancta-Maria (obres de Ramén Laull), pp. 11, 12, par Moss. Salvador Galmès, notaire apostolique, directeur de l'Edition originale d'œuvres lulliennes. Volume X, Palma de Mallorca (1915). — Edit Mn Antoni Ma Ailcover.
(2) Cutlibet ventientt Domino (JULES ZELLER, Histoire résumée de l'Allemagne et de l'Empire germanique, deuxième édition, 1889, p. 709). |
(3) Der Kaïiserlose Zeil. « Le temps sans empereur » (historiens allemands modernes). « Le souvenir de l'empire s'était évanoui comme un son » (chroniqueurs contemporains).
rateur de l’Empire, fondateur de la très chrétienne maison d’Autriche, écouterait le soldat de Dieu. Il entraînerait Frédéric de Nuremberg, les Zollern et d’autres chevaliers de Souabe et de Bavière sur la seule route qui valût d’être suivie. Aux anciens chantres d'amour des seigneurs (1), aux actuels maîtres chanteurs (2), des bourgeois se joindraient avec leurs cantiques, aux moines des couvents. La Terre sainte reverrait un empereur allemand: Rodolphe après Barberousse (3). Les autres rois suivraient ! L’armée descendant par les forêts des Boulgres, les plaines valaques, Philippopoli, Andrinopoli, s’embarquerait à Constantinopoli, passerait l’Hellespont, le chemin montueux du Tmolus et ses torrents, les affluents du Méandre, les ruines de Hiéropoli, les plaines de Laodicée, et puis, entrerait sur le territoire des Infidèles ! On Ses entendre l’ancien cri : « Jésus est notre victoire .
A longues étapes, par les cités gibelines et guelfes, Lull monta vers le Nord avec son rêve. Et quand il se fut engagé dans les terres de langue germanique, il reconnut bien, en parlant au peuple, que l’esprit du Christ était dans toutes les Âmes, et que la Volonté d’en haut avait sagement fixé le terme de son voyage.
Trop tôt il devait être désabusé.
Le vieux monarque l’avait maintes fois écouté et loué de sa ferveur, mais il n’osait entreprendre. |
(1) Minnesaenger.
(2) Meistersaenger.
D’autres soins le retenaient en son Empire. L’apôtre éperdu s’éloigna du palais, un soir d’orage et sans espoir de retour. Humilié, il cédait aux raisons de Rodolphe : reconstruire, avant tout labeur, ce qui, pendant près de dix ans, était resté sans architecte, assurer le prestige impérial, mériter le diadème, et puis un jour, faire la gerbe des forces allemandes et les porter au loin jusqu’au Saint-Sépulcre, pour la sauvegarde de tout ce qui est chrétien. Féodale, ecclésiastique, municipale, morcelée à l'infini, en royaumes, duchés, margraviats, landgraviats, comtés palatins, comtés et vicomtés bailliages, burgraviats, seigneuries, archevêchés, abbayes, villes impériales, princières, épiscopales, libres, indépendantes, autonomes, peuplée de princes et de vassaux, de seigneurs avec ou sans fiefs, tenus ou soustraits au service de cour, de justice ou d’ost, chevaliers, hommes d’armes à tous degrés de noblesse, citoyens nobles ou non, hauts et petits bourgeois, patriciens et compagnons, serviteurs, manœuvres, mercenaires armés, propriétaires, usufruitiers, tenanciers, métayers, manants, colons, censitaires, serfs à redevances et corvées, roturiers et gens de servitude, l’Allemagne, sous le sceptre nouveau, lentement reprenait forme. Il importait d’y organiser la hié- ‘rarchie régulière, d’y combattre l’anarchie par la loi commune, d’y mettre fin aux conflits du droit romain, du droit public, du droit canonique et des coutumes. Il fallait réconcilier le donjon et la haie palissadée, désarmer la Sainte Vehme et les francsjuges, contraindre à la sagesse les seigneurs et prélats qui malmenaient les chevaliers et bourgeois de ville, ou volaient les terres des paysans. L'ordre allemand, la paix allemande, la prospérité et la joie allemandes, l’abbé heureux sous son bonnet carré,
l'archevêque sous sa mitre, le prince sous sa couronne, le « ritter » sur son dextrier, le moine sous son capuchon, le marchand derrière son Comptoir, le compagnon devant ses outils, le rustre entre ses sillons. C’était là la tâche urgente. Plus tard, si Dieu le voulait encore, on lèverait dix mille hommes par villes; et l’on s’en irait, sous le signe de la Croix. |
— Ainsi soit-il ! avait répondu le chrétien errant.
Triste mais non point désespéré, il s’en fut, séul, sur les routes de la terre. Par les bois et les landes, les campagnes nues et les montagnés perfides, il allait ne craignant rien. Aux portes des villes, à le voir hâve et misérable, à l’enténdre dire pourquoi il marchait sans cesse, on l’exemptait des droits d’accès, tout aussi bien qu'aux péages; les seigneurs, sur leurs domaines où rodaient les gens de rapine, lui donnaient une escorte qu’il ne pouvait toujours refuser. Depuis le soleil levant jusqu’au couchant, et souvent tard dans la nuit, il suivait les chemins et les sentes et, pour se rapprocher de ses buts, coupait au plus court, à travers buissons et fourrés. Il lui advenait dé coucher dans des abbayes ou des monastères, et, avant de repartir, il faisait entendre son enseignement aux maîtres et aux disciples, lorsqu'on ne s’inquiétait pas de ce que cértains prieurs tenaient pour une ferveur excessive. Et luimême s’instruisait, encore et toujours, à dialoguer avec les théologiens, les professeurs de droit canon, de médecine, de grammaire, de rhétorique, et de philosophie. Les entretiens de philosophie scolasti-
que le reposaient des fatigues de la marche. Quoiqu’il sût et pensât, il aimait se comparer à l’homme ignorant, qui dans le Monologue de Saint Anselme, cherche la véracité avec la seule assistance des lumières naturelles. Il persistait à soutenir que la raison est l’humble servante de la Foi et qu’au reste, la Foi se raisonne excellemment. Il continuait à disputer pied à pied les propositions du Stagirite, alors en grand honneur. I] luttait contre la sotte gymnastique intellectuelle du syllogisme, contre les joutes de mots et les distinctions subtiles. I] disait son penchant pour la dialectique de cet Ecossais, Duns Scot, qu’il devait personnellement connaître un peu plus tard, et se renseignait avec intérêt sur les spéculations d’un certain Roger Bacon, moine (1). A regret, il tournait le dos à Paris, la « cité des philosophes » où, disait-il, confiant en sa mission, il irait un jour pour tracer une classification des sciences, Il rencontrait des astrologues, des alchimistes, ‘Il les écoutait volontiers par curiosité d’esprit, Mais tout informé qu'il fût de plus d’une pratique cachée, il ne les encourageait pas dans leurs hypothèses contradictoires et leurs espérances souvent si déraisonnables. Il approuvait pourtant que les premiers servissent le savoir en trouvant dans le ciel ce qu’ils n’y cherchaient pas et que les autres avançâssent la connaissance, en retirant de leurs creusets des sels, des acides, des émaux, que le hasard formait pour eux. Quant aux sorciers, il leur promettait le fagot,
(1) Franciscain comme Ramén Lull, et comme Duns Scot. — Albert le Grand, philosophe et alchimiste de la même époque (1198- 1989), était dominicain comme Saint-Thomas-d'Aquin, mort en 1974.)
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On le vit en Grèce, peu de temps. Îl ne s’en éloigna pas, toutefois, avant d’avoir visité les villes où il pourrait en priant recevoir d’utiles inspirations. À Athènes, il appelle dans ses oraisons Saint Denis et Saint Nicaise, qui y avaient été convertis par Paul, alors qu’il annonçait la Foi devant le Sénat de l’Aréopage. Et il invoqua aussi Saint Basile qui y avait connu Saint Grégoire de Nazianze. En Morée, il se souvint que Saint Honorat d'Arles avait vécu là de l’existence des solitaires. À Salamine, il implora ia protection de Saint Epiphane qui en avait été évêque. À Corinthe, il vénéra Saint Paul comme il l’avait fait en Chypre et dans l’île de Samothrace. Lorsqu'il eut quitté la Grèce en disant un Ave pour Saint Zacharie, pape, de qui c'était le lieu d’origine, il retrouva Paul, à Tyr, à Ephèse, à Thessalonique, après avoir imploré l’aide de Saint Luc, en Macédoine.
Ainsi, il se savait entouré de bons guides pour aller plus loin dans la magnifique aventure.
On le vit en Arabie, et, à travers de constants périls, s’avançant imperturbable dans les régions mal connues des géographes. Partout il confessait sa croyance et y appelait les peuples. Dans la diversité infinie des langages et des dialectes, il était servi par la plus heureuse chance. Il se rencontrait toujours quelque auditeur qui, ayant voyagé au pays d’Afrique, savait traduire, pour l’auditoire, la parole du nomade téméraire. Souvent les mécréants, après
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l’exhortation, restaient troublés en considérant les images de leurs dieux et en pensant à l’Autre.
Lull, ayant dit, continuait son voyage apostolique, par de longs détours, pour éviter les montagnes trop hautes et les déserts trop arides. Il ne s’inquiétait point des rigueurs des saisons, de l’hostilité des hommes et, presque tous les soirs, il remerciait le ciel de l’accueil qu’on lui faisait dans les bourgades. On y connaissait bien ces mendiants de l'idéal, dont la pauvreté était si riche qu’elle distribuait de purs consbils à pleines mains. Il en venait maintes fois de l’Orient, qui proposaient des croyances fort belles. On ne ieur faisait aucun mal. Que n’eût-on reçu avec la même curiosité sympathique celui qui arrivait de l'Occident en assurant qu’il apportait des lumières plus belles encore ?
On le vit en Tartarie, chez des créatures aux yeux bridés et aux peaux couleur de l’huile. A peine au milieu de cette peuplade, il eut le secret instinct qu’il ne devrait point revenir sur ses pas sans l’avoir touchée au cœur. Avec une émerveil- Jante persévérance et une facilité qui tenait du miracle, il apprit à s'exprimer dans la langue des Tartares. Et il découvrit que ses prévisions ne l’avaient pas trompé. Les princes semblaient tout préparés à recevoir l’enseignement qui leur était offert. Le Christianisme en ses principes ne les irritait pas, ni ne les faisait sourire. Déjà, dans leur religion, il était dit qu’un seul Dieu existe. Précieux avantage pour un missionnaire du Christ ! Mais, par ailleurs, .
que d’égarements, que d’offenses à la saine morale !
Dans l’immense état, ni le libertinage, ni la fornication n'étaient regardés comme des péchés. Pilusieurs femmes cohabitaient dans chaque foyer. Et
le plus haut honneur pour l’homme revenait à être
bon archer et bon cavalier.
| — Qu'importe ! s’encourageait le « recruteur de la Croix », je les amenderai de correction en correc-
tion et les pousserai sur la meilleure pente.
Il formait des néophytes, veillait à leur avancement dans la vérité, prenait tous soins opportuns pour qu'après son départ, l’œuvre fût continuée et muitipliée. Entre temps, il irait plus à l’Est éduquer d’autres foules et l’heure viendrait où, à cheval devant des armées descendues du Sepientrion, il paraîtrait devant Jérusalem.
Pour donner plus de consistance à cet espoir splendide, il s’en fut chez l’Empereur Ko-Tay, Tartare. À cette cour, bien des déboires l’attristèrent. Beaucoup de vassaux ne priaient que par Allah et Mahomet. La peste islamique était venue sévir, bien que si éloignée, dans ces contrées perdues de la terre. Et, plus odieuse encore, l’hérésie de Nestorius y conservait de nombreux sectateurs, Contre eux, âprement, et contre ceux de f’Alkoran, il lutta pour ne remporter que des succès médioces. Alors il se retourna vers le Maître. S’il convertissait celui-là, les autres se feraient dociles.
Ko-Tay écouta comme avait écouté Rodolphe de Habsbourg, puis il dit : — Je sais ce qu'est votre requête, mais le temps me manque pouï la méditer à loisif. Quelqu'un, il y a encore peu d’années, est venu des pays des Chrétiens et a entretenu de votre Christ des docteurs de Chine qui l’ont redit à dés savants de mes Etats. Avez-vous entendu nommer un seigheur Marco Polo ? Nous écouterions mieux vos propos si, depuis de bien longues années, nous n’étions occupés à la guerre. Nul besoin pour ñous d’aller bätailler chez les Sarrasins. La Chine,
proche, nous favorise de plus faciles victoires et de plus abondantes dépouilles. Plus d’un de ses Empereurs nous a été livré en otage depuis l’avènement de la deuxième branche des Song du Midi (1), et nous pensons bien que la Tartarie fera la vie dure aux souverains de la Dynastie Yuen (2). En ce moment même j'organise une expédition contre l’Empereur Tche-Yuen (3) et, cette fois, nous irons jusqu’au Chan-si, et Tai-Yuen-Fou, sa capitale.
La plus grande partie de la Tartarie lui faisant ainsi défaut, Ramôn Lull vit les forces dont il pourrait .se servir éventuellement et, sans doute, dans un bon nombre d’années, réduites aux soldats groupés par les quelques princes asiatiques à qui le Christianisme avait paru une doctrine digne d’intérêt. Se souvenant avec émotion de cette promesse à long terme, il se traça des itinéraires tortueux pour aller interroger la conscience des hommes sur les frontières du pays où vivaient les idolâtres hindous. Aucun détail précis ne semble avoir été transmis concernant cette période de l’immense périple, sur les eaux de l'incertitude et de l’espoir. Vraisemblablement, le Docteur Illuminé dut, après une incursion si lointaine, revenir vers l'Occident en traversant la Perse ou en la contournant, ne s’attardant que peu dans un infécond effort d’ évangélisation, car on le retrouve un jour chez les Turcs où l’intransigeance des gens d’Islam lui. crée entraves æt obstacles. Une occasion lui est donnée de passer la mer : après avoir touché l’Asie-Mineure, il quitte
{3 Régna de 1280 à 14995. L'expédition projetée n'eut pas lieu.
son vaisseau devant les rochers de Jaffa et se hâte : d'atteindre Jérusalem qu’il voit pour la seconde fois. :;
Tacitement irrité, il entend autour de lui les : Juifs et les Musulmans louer Jehovah et Allah. Son :: cœur un instant défaille. Il tremble d’être né trop tard, en un siècle qui ne veut plus croire possible la libération des Saints Lieux. En se rendant au : Sépulcre, il pleure et l’on se gausse de lui. Son : courage est près de l’abandonner. Il comprend que : ni les Pontifes, ni les Princes n’entendront jamais : sa voix, que l’Europe se satisfait de construire des : cathédrales, d’écouter chanter la cloche de milliers : de couvents, mais que ni les hommes de guerre, ni leurs chevaux n’ont cure d’aller franchir désormais . le Selef où, quatre-vingt-onze ans plus tôt, périssait : Barberousse. Avec une peine affreuse, il se souvient de ce qu'était sa confiante prière, lors de son voyage : en Palestine, au lendemain de son retour à Dieu. : Alors, il imag'nait aisée l’entreprise de nettoyer le : divin Sanctuaire. [1 avait fallu la sagesse du clair- . voyant Penyafort pour tempérer l’ardeur du néophyte. Hélas ! le vieillard connaissait le monde et les âmes.
— À quoi me résoudrai-je demain ? supputait Lull en passant sous les arceaux de pierre blanche, “dans Jérusalem livrée aux suppôts du démon. Retournerai-je près du pape obtenir la permission de fonder d’autres collèges ? Ne rentrerai-je point à Miramar. pour n’y plus vivre que dans l’existence contemplative ? M’évertuerai-je à multiplier mes écrits pour qu’au moins je serve Dieu en chantant sa louange aujourd’hui et dans l’avenir du temps ?
Mais, quand il eut prié dans la vieille église constantinienne et trois fois baisé la pierre de l’onc-
tion, il se releva lés yeux secs et dit avec Saint- Paul : Ubi est, Mors, victoria tua ? (1).
Non, rien ne mourait en lui de ce qui était sa seule raison de vivre, et la Mort ne pouvait crier victoire. Puisque tous se dérobaient à l’appel du Christ, seul Ramén Lull prendrait le diable par les cornes. Ils n'étaient que douze, ces pécheurs qui avaient dressé la profession de foi du genre humain, renversé les temples de Rome, réformé la pensée des hommes, avec leur raison, leurs lois, leurs politiques et leur morale. Un grain de sénevé peut multiplier dans toute l’étendue du champ.
Ayant gravi la montagne, plus haut même que l'olivier fameux au pied duquel le Fils avait prédit
le jugement universel, le pélerin, qu’un enfant con-
duisait, distingua sur le rocher l’empreinte du pied gauche d’un homme. De là le divin corps était monté au ciel, après sa résurrection, le visage tourné vers le Nord, comme pour appeler les peuples de la future Chrétienté à venir dresser l’étendard et la Croix dans Jérusalem.
Lull appliqua son pied nu sur la dépression du roc et, vaillant contre tous, vers l’univers oublieux et ingrat, à pleine voix il clama la parole de Tobie : Jérusalem, civitas Dei luce splendida fulgebis !
On le vit en Egypte, devant le Sphinx. Il remonta le Nil jusqu’en Ethiopie et on y adora devant ses yeux, et pour sa grande douleur, le soleil et les animaux. À ces noirs, dont l’humeur restait invariablement joyeuse et qui étaient assez moraux pour punir de mort les menteurs, il parla. Il ne craignit pas d’être supplicié, car il ne mentait pas. Les
(1) Où est, Mort, ta victoire ?
Ethiopiens en eurent la prescience et le respectèrent. Ils honorèrent en lui l’homme qui expose des vérités probables. Dans ce milieu accueillant, il trouva un nouveau réconfort pour son cœur qui, un instant, avait failli chavirer. On voulait le retenir, en sorte qu’il fit mieux connaître une foi si séduisante. Impatient d'agir, il répondit que Dieu le voulait, sans délai, en « Berberie » prêchant les Sarrasins qui étaient dans l’extrême nécessité d’être éclairés. À regret, on le laissa partir. Une poignée de Chrétiens formés par lui l’assurèrent que le grain semé germerait et qu’il avait été le bon laboureur.
Satisfait d’avoir fécondé un sillon en terre africaine, il se vêtit du costume des Arabes et, ayant recu le présent d’un robuste chameau avec des vivres en nombre et de grosses outres gonflées d’eau, il entra dans le désert. On l’avertissait qu’il rencontrerait des peuplades féroces, attachées à leur croyance islamique, et qui n’en toléraient point la critique. Souriant, il bénit ses trop prudents conseillers. Ils voulurent alors le convaincre de choisir des chemins moins périlleux car, dans les étendues du sable, il risquait de s’égarer, de souffrir de la faim et de la soif, de mourir sous les feux d’un soleil sans pitié. Il sourit encore et fit savoir que trop de détours différeraient la conquête de bien des âmes, et qu’au surplus, rien ne lui serait plus agréable que de souffrir le martyre.
Epouvantable voyage ! Les solitudes, les chaleurs du jour, la troublante angoisse des nuits où, dans le silence sous les étoiles, montent les cris des fauves, la frugalité des repas près de la monture couchée, muffle allongé sur l’arène brûlante, l’eau qui peu à peu s’épuise sous le cuir distendu, les tornades du vent qui brouillent les maigres pistes,
et pour seuls guides, les astres aux regards durs. Parfois quelques indigènes montés, armés de lances, errant en compagnie, accourant jusqu’au nomade, l’interrogeaient, soupçonneux, flairant sous le burnou quelque ennemi caché...
Lull, en usant parfaitement de leur langage, rendait confiance aux Infidèles. Certains l’accompagnaient une demi-journée, voire un jour entier, curieux de découvrir pourquoi il s’en allait ainsi,
s’écartant des caravanes, ne parlant point de négoces, et toujours regardant le ciel. À la fin, ils se séparaient de lui et s’en retournaient au Sud en échangeant leurs impressions. Tels disaient :
« C’est un rêveur inoffensif, peut-être un fou », et
d’autres : « C’est un marabout qui a reçu une mission à accomplir dans une cité du littoral. »
Le chrétien gardait son secret. Il attendait d’entrer dans les oasis pour annoncer son Dieu. Les rôdeurs du désert l’auraient tué comme un chacal et sans profit pour la Foi. Mieux valait tomber sous les coups du nombre pour qu’un jour le repentir des meurtriers fut plus grand et leurs conversions plus exemplaires.
Et comme, depuis deux jours, il ne disposait plus d’une seule goutte d’eau, il vit au loin une palmeraie et des cases. Il entrait dans une région moins âpre et s’en réjouissait pour son chameau qui devait avoir bien soif. Aussitôt près de la source, il parla du Christ aux hommes et aux enfants qui l’entouraient. Les sourcils se fronçaient. Une poignée de sable, traîtreusement lancée, aveugla le missionnaire. Indifférent à la douleur, :il priait qu’on acceptât de l'écouter encore, car il n’avait pas besoin de ses yeux pour ouvrir ceux de son prochain. Alors ému, un religieux qui, en courant,
était sorti de la petite mosquée et arrivait à temps pour entendre ces paroles, recueillit de l’eau dans ses paumes et baigna les paupières du « Romain ». Lull, le bras haussé, s’appuyait sur l’épaule de l’homme de bien et disait : « Dieu vous rendra votre bonté, mon frère. »
Ce qu’entendant, la populace se dispersa et, jusqu’au dernier palmier, à l’entrée du désert, le pieux musulman conduisit par la main le Docteur qui tenait le méhari par la bride. Ils ne se séparèrent que lorsque la vue fut revenue au persécuté, après s'être accordés, loin des passions du monde, à bénir le Grand Ordonnateur de l’Univers, de quelque nom qu'ils l’appelassent.
— Cessez, intimait celui de l’Alkoran, cessez de heurter notre foi par la vôtre. Votre vie pèserait moins qu'une figue avariée.
Mais celui de l'Evangile répondait, en s’adressant au ciel :
— « Qu'il vous agrée, Seigneur, lorsque mon être passera de cette vie dans l’autre, de l’y conduire tout droit par la voie du martyre. »
Plus loin, comme il renouvelait ses enseignements devant d’autres Sarrasins, ils lui arrachèrent les cheveux et la barbe par poignées.
A vous dame Vierge Sainte Marie
Je donne mon vouloir qui veut s’énamourer De vous si fort que, sans vous, ne voudrais En nulle chose aimer ou désirer.
Car ce vouloir outrepasse en meilleur
Tout autre qui ne serait point
Vouloir de vous aimer, vous qui donnez | [l’amour. .
Qui ne vous a voulu sans amour a vécu.
Plus d’un homme se vante, et dit qu'il [veut mourir Pour votre fils, s’il est besoin, Mais peu sont ceux qui vont prêcher
Aux Infidèles, car la mort les fait douter.
(Livre de Blanquerna. Chapitre 76, De persecusi6.)
En dépit des vexations, l’Illuminé se savait dirigé par la Providence. Après la traversée des étendues désertiques, il voyait des bourgades et des villes et, tout molesté qu’il fût partout où il passait, il se faisait entendre. D’étapes en étapes, il remontait au nord et se réjouissait que son ange, sûr conseiller, l’eût porté dans une région d’où il lui serait aisé de joindre bientôt la cité savante où subsistait, si vivace, le souvenir d’une des plus grandes lumières de l’Église, d’un des plus terribles fléaux des hérétiques, Saint Augustin. Bône près de l’ancienne et célèbre Hippone, n’était plus qu’à une journée de route, et c’est là qu’il était convenable de mener la première bataille. Bien des sophistes d’Islam y professaient, et, sans prétendre égaler l’éloquence d’Augustin confondant ses mafîtres à Carthage, Lull se promettait de belles joutes dialectiques à la gloire de Jésus fils de Dieu.
Le jour où le Saint était mort (1), huit centcinquante ans plus tôt, le chrétien qui venait défaire l’hérésie koranique, prêcha pour la première fois sur la place publique devant le peuple, sous les murs du palais royal. Une longue huée, une insulte. immense l’accueillit. En manière d'introduction, il avait choisi pour sujet la Vierge Marie. Habilement
(1) 28 août 430.
il se servait de l’Alkoran lui-même pour capter la sympathie. Il ouvrait la Sourate 111 et commentait le verset 31 ::« Je l’ai nommée Mariam, Seigneur ! Je la mets sous ta protection, elle et sa postérité, afin que tu les préserves des ruses de Satan le lapidé. » [l invoqua le verset 37 : « Les anges dirent à Marie : Dieu t’a choisie, il t’a rendue exempte de toute souillure, il t’a élue parmi toutes les femmes de l'univers » et le 38°, si probant : « O Marie, sois pieuse envers le Seigneur : prosternetoi et fléchis le genou devant lui, avec ceux qui fléchissent le genou » et le 42°, triomphal : « Seigneur, dit Marie, comment aurais-je un fils, car aucun homme ne m'a touchée ? — C’est ainsi, reprit l’ange, que Dieu crée ce qu’il veut. Il dit Sois... et il est, »
Déjà on murmurait. Sans trembler, il tourna les pages et lut le verset 169 de la quatrième sourate : « Le Messie Jésus, fils de Marie, est l’apôtre de Dieu. »
Mais on lui objectait : Tu ne dis pas tout !
chien ! Il est écrit aussi : « Le Messie, fils de Marie, n'est qu'un apôtre. D’autres apôtres l'on précédé (1). » « Dieu ne peut pas avoir d’enfants. Loin de sa gloire ce blasphème (2) ! »
Lull se défendait : :
— Entendez cela !.…
« Souviens-toi de celle qui a conservé sa virginité, et en qui nous soufflâmes une partie de notre Esprit : nous la constituâmes avec son fils, un signe pour l'univers (5). » Mes frères, agirez-vous donc
{1 Sourate V, verset 79.
(9) Sourate XIX, verset 36.
(3) Sourate XXI, verset 91.
toujours comme ceux d'Israël de qui il est dit : « Ils n’ont point cru à Jésus : ils ont inventé contre Marie uh mensonge atroce (1). »
Les pierres volaient. Sous une arcade, l’imprudent, ñon pour chercher refuge, mais pour prolongér son commentaire, se retira parmi les marchands de mouton et de melons d’eau. Mais partout on le chassait, et il dut se jeter dans des ruelles, au quartier des femmes, qu’il traversa en dégageant son marteau à chaque pas. La risée publique le suivait.
Autant d’injures, autant d’enrichissements de son courage. Sur une autre place, dans un triangle de murailles blanches que brûlait l’aveuglant soleil, quelques hommes s’étaient assis autour d’un Iman qui, par un hasard étonnant, clamait : « Dieu n’a poiñt de fils; il n’y a point d’autre Dieu à côté de lui; autrement chaque Dieu s’en irait avec ce qu’il a créé, et les uns seraient plus élevés que les autres. Loin de la gloire de Dieu les mensonges qu’invertent les imposteurs (2). »
L’Apôtre de la croix avait bondi dans le cercle, et il criait : « Criminel tu es, criminels vous êtes tous ! Jésus le Christ est fils de Dieu ! »
Les offensés, déjà debout, frappaient l’insolent avec leurs bâtons et des lanières. I1 parait les coups de son mieux, redevenu guerrier. Tout en luttant, il prenait plaisit à prêcher encore. Il se souvenait de la prosodie et des modes chers aux maîtres en l’art du Gay-Scavoir, et il chantait « la guerre pour le Père, le Fils et le Saint Esprit » sur la cadence des poésies de troubadours. Mais cette fois la « Dame
(1) Sourate IV, verset 155.
(2) Sourate XXII, verset 93.
des pensées », c'était la Vierge Marie (1). « Car de toi, fontaine de virginité, naquit le Fils de Dieu, homme déifié. Elle était vraie, la parole que te dit l’ange quand il te saluait et t’assurait que tu étais d’entre toutes les femmes la plus bénie. Car ta bénédiction est sans égale, tant il est certain qu’il ne sera jamais créature plus naturelle et plus vierge que toi, et que tu enfantais Vierge, ton fils, Dieu dont tu étais à la fois la mère et l’enfant ! (2)»
Les matraques se lassaient, et les furieuses apostrophes s’étranglaient au fond des gorges sèches, Lull restait maître de la place devant ses agresseurs, stupides à l’entendre répéter avec douceur, comme si aucun coup ne l'avait meurtri : « Je convertirai vous et les vôtres. Je ferai l’union des schismatiques orientaux. Je donnerai spirituellement toute la terre d’outremer à la Chrétienté. Je provoquerai la confusion dans tous les systèmes doctrinaux appuyés sur l’erreur. Et, de toute cette peine, vous me rembourserez, si vous le voulez, par le martyre. »
L’Iman reculait en hurlant : « Ne salissons plus nos bâtons sur cette hyène. »
(1) On peut s’étonner de cette boutade soudaine, mais elle redevient toute logique si l’on considère que Ramén Lull, tout d’abord nourri de lectures de chevalerie, en transposa fréquemment ia forme dans ses œuvres. Il n’y avait pas si longtemps qu'il avait composé le Libre de orde de Cavalleria ! Presque toute la littérature lullienne est pénétrée d’un arôme sentimental, d'une saveur poétique et passionnée. Et ce poète, quoi qu’il en fit, subissait la manière des troubadours ultrapyrénéens, épousait les tendances de la tradition poétique provençale, tout comme l'avait fait Saint François parlant à ses frères ombriens. À ce propos, on consultera utilement De los Trovodares en España, Barcelone, 1865, p. 467 et diverses. Auteurs : MILA y FONTANALS : et La Tradi Catalana, livre u, chap. 2. Auteur : Dr TORRAS y BAGES. — Voir de même : Origines de la Novela, tome 1, Introduction. Madrid, 1905. Auteurs : MÉNÉEN- DEZ Y PELAYO.
(2) Libre de Benedicta tu in mulieribus. Début de la nr partie.
Tous ne montraient pas une égale fureur. Certains écoutaient et se reconnaissaient ébranlés. On en vit qui entraient dans les mosquées et qui, derrière les piliers, autour du mirhab, cherchaient leurs directeurs de conscience pour les avertir de leurs scrupules. Quelques scènes violentes furent signalées où des hésitants s’étaient introduits dans des écoles pour imposer des controverses aux maîtres, devant les élèves. On eût montré de la faiblesse en tolérant plus longtemps le danger. Divers docteurs,
réunis pour prendre un parti, discutèrent pendant
la moitié d’une nuit. Les uns proposaient qu’on livrât le perturbateur à la foule, en une occasion favorable qu’il ne serait pas difficile de faire surgir. Les autres hésitaient en disant que cet illuminé ne commettait d'autre faute que celle de se tromper. Ce qu’il importait, c'était de l’empêcher de nuire sans le tuer, car la mort d’un égaré par amour même de Dieu pourrait n’être pas agréable à Allah.
Comme on ne parvenait pas à se mettre d’accord, on décida qu’une requête serait adressée au Souverain. Dix éminents délégués s’en furent au palais dès l’aurore. Le roi les accueillit dans l’instant et leur fit savoir qu’il n'ignorait rien des méfaits de ce Ramôn Lull. Lui aussi avait eu !a pensée de le faire expédier aux enfers par un coup de poignard, mais il s’était repris. « Celui-là mort, il en reviendrait d’autres, expliqua-t-il, et qui troubleraient non moins le peuple. Les détruire comme des serpents ne ferait qu’ajouter à leur pullulement.
parmi nous. N’accepteriez-vous pas, plutôt, vous qui savez manier la discussion et avez pour vous la vérité, de proposer un défi à cet arrogant, de le réduire en pièces devant un nombreux auditoire ? Battu et honteux, il fuira nos rivages. Et vous, parlant aux fidèles, pourrez attester, approuvés par mille témoins : « [l a avoué sa folie et s’en est allé avec son mensonge. » Ainsi, nul ne s’alarmera plus de ne pas Suivre la foi véritable et les « Romains » ne reparaîtront plus en terre d’Islam. »
Chacun approuva et l’on fit rechercher, dans les faubourgs, le prédicateur du faux, pour lui apprendre que, dès le jour suivant, il aurait À se mesurer, sur la doctrine et devant un grand concouts d’assistants, avec cinquante Musulmans docteurs. … 11 faut regretter que Lull, dans ses œuvres, n'ait pas consigné plus de détails sur ce rude combat. Ce que l’on sait et peut dire, c’est qu’il ÿ triompha avec une souriante aisance et que, dans la foule, bien des fois de longs frémissements, des murmures sympathiques, soulignaient ses périodes et approuvaient sa saisissante adresse à manier la dagué oratoire. Enervé, crispant les poings, le roi regardait les savants, chaque elfettah (1) déconcerté, et regrettant d’avoir décidé cette fatale assemblée, il se blâmait d’avoir oublié, par excès de bonté ou de prudence, le verset péremptoire : « Tuez-les partout où vous les trouverez, et chassez-les bien d’où ils vous auront chassés. La tentation de l’idolâtrie est pire que le carnage à là guerre. Ne leur livrez poirit de combat auprès de l’oratoire sacré,
(1) Proprement : celui qui ouvre tout, qui dénous et tranche toutes les difficultés et tous les différends. |
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à moins qu'ils ne vous y attaquent, S'ils le font, tuez-les. Telle est la récompense des infidèles (1). » Mais, comme secrètement il admirait la royale intelligence de cet homme, il ne voulut pas lui prendre la vie, et il lui dit, avec toute sa sévérité : « Chrétien fou, havard déraisonnable, toi qui as méprisé ma foi et nargué la force de ma Seigneurie, ne t’aperçois-tu pas que j’intègre assez de puissance pour te faire, d’un seul geste, ôter à tout jamais le goût de mentir, ou t’envoyer éprouver plus d’un genre de torture ? » | | Lull répondit avec une grande douceur : « Il est notoire, Seigneur, que votre autorité corporelle
peut subjuguer et terrasser le pouvoir de mon propre
corps. Toutefois, l’énergie de mon cœur ne pourrait être réduite par la force dont vous disposez, ni par. celle de tous les sujets de votre royaume, car la fermeté de ce cœur est plus tenace et plus noble que toutes les rigueurs de vos lois, et que toutes les parties de vos instruments de supplice. Je le proclame hautement : mon cœur est tout débordant d’une charité qui ensemble prête appui et demande soutien à la vaillance incommensurable qui réside en lui. Et cette charité me fait tenir en dédain la puissance matérielle qui apparaît en votre personne comme dans l’étendue de vos Etats. Et c’est la raison qui me fait allègrement ajouter : pour combattre tous les pouvoirs de votre âme et de toutes les Âmes qui croient au faux Dieu dans votre Seigneurie, la charité et la force de mon cœur sont prêtes. »
(1) Sourate II. Varset 187. — Le roi n'avait d’abord tenu compte que du verset 186 : « Combattez dans la voie de Dieu contre ceux qui vous feront la guerre. Mats ne commettre point d'injustice en les attaquant les premiers, car Dieu n'aime point les injustes. »
— D'où tires-tu cette force ? demanda le roi, interdit.
— Si immenses, Seigneur, sont l’Incarnation du Fils de mon vrai Dieu et la Passion qu’il voulut endurer pour nous, si formidable levier est la vérité militant contre l’erreur, que j'y trouve une force de cœur et une charité sans mesures ! Aussi bien ni vous ni aucun de ceux sur qui vous régnez ne saurait outrepasser ma force, car vous vivez tous dans l’égarement et n’êtes tous que faiblesse, puisque vous n’avez ni dévotion ni confiance en l’Incarnation et la Passion de mon Seigneur Jésus.
Alors le prince, blême de rage, mais dominé, se tourna vers les savants et avec dureté les admonesta :
— Répondez-lui !
Mais ils se tenaient cois sur leurs bancs et les mains cachées sous les plis du burnou. Ce que voyant, le maître des Sarrasins commanda que l’on s’assurât de ce sacrilège qui devait s’estimer heureux de n'être point abettu sur le champ, comme un chien enragé. Il serait reconduit avant la nuit sur les limites de l’État, averti que, s’il y reparaissait jamais, on le lapiderait sans procès.
Raméôn Lull, en priant bien pieusement, se laissa saisir par les gardes.
*x LE:
On le vit au pays des Marocains qui, informés par la rumeur accourue de l'Est, le chassèrent de ville en ville, tel un pestiféré. Par grande chance, il échappa à la mort, encore qu’il appliquât tous ses efforts à la mériter cent fois. Il prétendait s’insinuer dans les cois de montagne, pour suivre les
plus belliqueux de la race, et les plus revêches,
ceux chez qui se confondaient encore, en un affreux mélange, l’Islam et le fétichisme monstrueux des tribus nègres. On le poussa jusqu’à la mer, sous Îles coups et sous les crachats. Des vaisseaux étaient là qui, équipés par des Maures d’Espagne, allaient repartir avec le bon vent. Favorisé d’une rare indulgence — car, en parlant, il insultait si crânement le sabre et le poignard qu’on se serait fait reproche de tuer un fou— il fut jeté dans la cale et déposé sur le sol d'Europe comme un vil animal. De tant de sévices glorifiants, il bénissait le ciel, à ne les compter que comme des bienfaits. L’hérétique, en le laissant vivant, ne venait-il pas de prouver sa perméabilité aux sentiments de la douceur ? Puisqu’il restait quelque humanité dans ces âmes aux épaisses écorces, comment eût-on pu désespérer d’en pénétrer un jour l’enveloppe, de percer la gangue où se cachait l’or pur qui, dégagé par le feu de la persuasion, s’offrirait un jour, et de lui-même, au Seigneur des seigneurs ?
Pourtant Lull se lamentait d’avoir été écarté si loin de son but par les mécréants si résolus à ne point entendre et ne point comprendre. Il ne rapportait de son aventureux voyage que deux certitudes, l’une baignée d’espoir et l’autre trempée d’amertume. Ces aveugles et ces sourds n’étaient point tellement infirmes qu’on ne pût admettre la possibilité de les guérir. C'était là l'espérance réelle. Mais sauver tant d’infortunés par l’œuvre d’un seul pélerin restait vanité et orgueil. En cela se dénonçait le fiel d’un breuvage exaltant.
En marchant vers Lisbonne, « l’ami du Christ » tout, comme jadis, au temps où il rêvait d’'émouvoir l'Allemagne impériale, s’interrogeait pour savoir quels princes chrétiens consentiraient cette fois à l’accueillir. Il leur dirait ce que, seul et désarmé, il achevait d’oser. Il produirait les noms de trois de ses « enfants » de Miramar qui avaient été massacrés aux portes de Tunis à peine proclamaient-ils leur foi. Il ferait apprécier que, si leur généreux sang ne devait point être tout à fait perdu, — car sur la tombe des martyrs, la vérité réussit toujours à fleurir — au moins était-ce pitié que de braves soldats de la Croix fussent égorgés un à un par des assassins fiers de leur crime, alors qu’en bonne justice divine et humaine, tout meurtre ainsi perpétré appelait une ferme représaille.
La hantise, la folie de la croisade le ressaisissaient et, lorsqu'il eut erré, perplexe, deux jours durant, sur le port de la cité lusitanienne, il fut ému jusqu'aux larmes à la vue d’un bâtiment qui appareillait pour le royaume d’Angleterre. Une Voix impérative lui commandait du fond de lui-même : « Embarque-toi sur ce bord. Le roi Edouard [‘ te prêtera bonne oreille. » Il était pauvre. Comment pouvait-il partir ? Une si piètre considération eut retenu un homme moins déterminé. Avant une heure, il avait fait promesse d’aider les mariniers avec toutes ses forces et son bon vouloir. Le maître du navire, chrétien exemplaire, se réjouit d’ajouter à son équipage un religieux qui ne répugnait pas à la manœuvre.
Dès la nuit, on s’éloignait des côtes.
De toute évidence, Dieu voulait que son messager s’en fût à Londres parler au chef d’une nation qui aimait la mer et ses risques. Le vent ténait la
voile en bonne ligne et le firmament doublait son image dans la calme étendue comme dans un miroir à peine ridé. On avançait lentement mais sûrement, et le pélerin se voyait refuser le plaisir de servir. Ses compagnons lui évitaient toute peine et préféraient l’entendre, assis sur le plancher au milieu du pont, commenter l’Evangile du jour.
Pour le reste du temps, ils apaisaient leurs chants lorsqu'ils le savaient en prières, et lui, retiré de longues heures dans une logette où entraient à peine une table et une chaise, commençait à tracer le plan du roman de Blanquerna, dont l'inspiration lui était venue soudain (1). I1 s’en reposait en écrivant cette œuvre étonnamment improvisée qui est connue sous le titre De la Première et de la Seconde Intention et que, aussitôt parvenu au pays d’Albion, il devait envoyer à son fils Dominique. Enfin, il rêvait d’un traité sur les articles de la foi catholique, d’un abrégé de médecine, d’un traité de droit. L'activité de sa pensée portait plus loin que les horizons de l’océan. Il inventait un astrolabe, se distrayait à construire en une menuiserie primitive un instrument où des angles aigus, obtus et droits, ingénieusement combinés et mobiles, permettaient de déterminer à quel lieu on se trouvait entre le ciel et l’eau (2). |
Le vaisseau, pour les échanges des commerces, s'attardait dans les havres de France et puis regagnait le large. Mais Lull ne se laissait détourner
4) A Montpellier et, en 1984, il devait donner à ce livre les développements qui en ont fait un véritable chef-d'œuvre de mystique.
(@) Le futur quartier de réduction. — Par aïlleurs, on trouve, dans De Contemplatione, le passage suivant, d’où il appert que Lull connaissait la boussole : « ... Sicut acus per naturam vertitur ad septentrionem dum sit tacla a magnele. »
par aucun spectacle terrestre ou marin et, en attendant le jour où elle fendrait les eaux de la Tamise, il attachait, à la proue ornée d’une figure ailée, toute sa confiance en un proche avenir.
Lorsque Edouard eut longuement entendu l’«animateur de la Foi agissante », il déclara en pesant ses mots qu’il souffrait plus que tout chrétien de la captivité du Seigneur à Jérusalem, et qu’il aurait grand honneur, à ses yeux comme devant l’histoire, si une croisade sortie d'Angleterre rendait le Tombeau à ceux qui le vénèrent. Mais, à une telle œuvre, il fallait des ressources considérables, en hommes, en armes et, hormis un miracle, il ne pourrait trouver dans son royaume les moyens de soutenir une guerre si coûteuse. |
— À dire vrai, qui parle de guerre ? objectait Ramén. Je n’entends pas que soient massacrés tous ces Infidèles, mais que nous leur en imposions par le nombre, avant de leur en imposer par la Foi. La guerre, loin d’être un bon auxiliaire pour répandre la religion, est le plus grand obstacle à sa propagation. Comment la vérité pourrait-elle pénétrer les âmes que remplissent la discorde et la haine ? Telle n’est pas la voie que Jésus-Christ nous a ouverte par son exemple. Le fils de Dieu n’a pas employé la violence pour convertir les Juifs : il a vécu en paix. avec tous les hommes, et il a mis à profit ses relations pacifiques pour enseigner la vérité à ceux qui étaient dans l'erreur. C’est ainsi que les chrétiens doivent agir. S’ils ont recours à la force, c’est parce que l’ardeur de la charité s’est refroidie. Qu'ils aient plus de confiance dans leur religion, qu’ils la prêchent aux hérétiques; la démence païenne ne
peut longtemps résister à la force invincible de notre raison.
Mais le roi objectait : « Il me faudrait beaucoup d’or. Savez-vous l’art des Alchimistes ?
L’apôtre réprima un haut le corps et : « L’art
des Alchimistes ? ». Un combat s’engageait dans sa
conscience. Îl comptait ses paroles à son tour :
— J’eus l’occasion d’approcher les chercheurs de la pierre philosophale et du grand élixir. Je les vis même pratiquer .
— Croyez-vous que Dieu approuve leur recherche ?
— Dieu ne peut s’offenser d’un désir de savoir, si ce que l’on saura doit contribuer au bien.
Mais Edouard s’attachait brusquement à un autre objet.
— Vous savez que Venise, Gênes, Pise gagnent d'énormes sommes d'argent en prenant soin du transport des pélerins jusqu’en Orient. On m'a dit qu’à Marseille, un homme avisé s’enrichit dans ce commerce. Les vaisseaux chargés de créatures et de vivres emportent sa fortune et la lui rapportent doublée. Si nous nous croisons, Anglais, pour la
gloire de Dieu, nous pourrions, j’imagine, au retour, , fermer l'Egypte, y installer des négoces. La Pales-
tine elle-même est un pays riche en épices précieuses. Nous y ferions des entrepôts. Le Saint- Sépulcre ne nous blâmera pas de songer au poivre et au gingembre (1).
L’errant qui, au désert, s’était nourri de figues pourries, écoutait, les yeux clos, le monarque soucieux de la richesse des marchands : « Les soieries, les porcelaines, les denrées de l’Hindoustan ne nous
d) Curieusement, le roi G’Angleterre, en 1281, s’exprime à peu près dans les mêmes termes que le Vénitien Marino Sanudo, résumant en son ouvrage Le livre des Secrets des Croisés (1320), les principes de la politique économique de sa patrie.
proviennent guère que par les soins des Flamands et des Vénitiens. Et quant aux Français... (1). Enfin, il se pourrait que Dieu vous ait envoyé vers moi !.. Faites-moi de l’or et nous partirons après un an, sitôt établie la paix dans nos Etats. »
| … Nouvelle et décevante épreuve ! Brûler de l’impatience d’aller, en Asie et en Afrique, porter à boire à ceux qui ont soif, et accepter de vivre pendant des mois dans la Tour de Londres pour s’y livrer au vain exercice de forcer la nature, de lui demander l'or qui paiera l’expédition mercantile, bien plus encore que la croisade ! De l’or pour attaquer le Turc, conquérir la mer et les rivages et, par voie de conséquence, délivrer le Fils de Dieu ! Sauver le trésor spirituel par le moyen de l’ambition matérielle ! Chemin détestable !.… Et pourtant, s’il ne reste plus que celui-là !... Si l’esprit des Croisés est mort, si les Godefroi de Bouillon ne sont plus rien que des songes creux et si l’heure est venue où les seuls négociants seront les vainqueurs du Croissant !.….. Dieu aurait-il voulu cette décadence de l’Idéal ? Faut-il y souscrire en manipulant l’arsenic, le vitriol, l’antimoine, le mercure calciné, 1” « electie » qui est métal, le « Verd azuré »? Est-ce, pour un Ramôn Lull, se renier que d'approcher du fourneau et de l’alambic ? Non certes, car en son âme, il les estime comme tous autres instruments de la connaissance. S’il n’y a point attaché un intérêt plus constant, c’est qu’il se savait plus pressant ouvrage à parfaire. Mais il se garderait de contester, a priori,
(1) Jusqu'en 1579, l’Angleterre ne devait commercer, dans le Levant, que sous le Pavillon français. C’est en cette année seulement qu'Elisabeth obtint d’Amurath la liberté du commerce anglais au Levant. Une Compagnie turque fut alors créée avec comptoirs à Constantinople, Angora, Chio, Alexandrie, l'Egypte et Chypre.
que la « Pierre » put être saisie un jour. Sans la concevoir mieux qu'aucun de ceux qui S’acharnaient à sa poursuite, il lui présupposait une prééminence et prérogative « par laquelle elle peut purger les noires et bilieuses humeurs du corps et en faire sortir les diables qui aiment et cherchent volontiers telles humeurs comme sortables à leur nature (1) ». | Mais le temps passe, les expériences échouent l’une après l’autre. À grand prix, on avait fait venir de France une copie du manuscrit : La Clef du Secret des secrets, de Nicolas de Valois, seigneur
d’Escoville (2).
Hélas, Ramôn n’y avait trouvé que des notions déjà répandues dans ses propres écrits, avec un hommage flatteur de celui qui les lui avaient empruntées :
Si tu veux scauoir la manière De faire pierre et minière Dans Lulius te convient voir.
C’est luy qui me la faict scauoir.
Et puis tout n’était que spéculation vulgaire
| chez les profanes qui, parlant d’'OR, ne pensaient qu’au plus précieux des métaux. Ceux qui, instruits
(4) Libre 11 dé quintæssentia. Référence incomplète fournie par Pierre Le Loyer, conseiller du Roy au siège présidial d'Angers, en son livre Discours et histoires des spectres, visions et apparitions des Esprits, anges, démons et âmes se montrant visibles aux hommes, page 898, liber vi. Edité à Paris, chez Nicolas BUON, à
l'enseigne Saint-Claude, M. D. C. V. L'auteur ajoute : « Et dé
Lulle (sic) tiennént leur doctrine, beaucoup d’Alchemistes ». Nous possédons ce précieux ouvrage dans notre collection d’ouvrages occultistes.
(2) Suivant la tradition, Lull éonnut cet hermétiste et ses compagnons alchimistes Grosparmy, comte de Flers, et Vicot, chapelain, Nous avons la bonne fortune de posséder un précieux exemplaire de ce traité complet d’Alchimie, sous la forme d’uñ manuscrit du xvr siècle, sur peau de velin, avec frontispice aécrivant toutes les phases d'évolution de la pierre philosophalé.
du secret, mais ne pouvant parler, connaissaient la vérité ENTIERE, savaient bien que le mot OR cachait un autre mot que l’on ne pouvait dire ! Médiocre besogne que la pitoyable alchimie de ceux qui ne cherchaient rien, sinon le bloc doré ! A quoi bon gaspiller Jes jours dans cette enquête de basse qualité et qu’il fallait abandonner aux plus ignares des savants. La Pierre!!... C'était une bien autre merveille que ce que pensait un Edouard I* pressé d’emplir ses coffres. Lull, devant les mornes perspectives de la Tamise, relisait Nicolas de Valois : « Or donc, la pierre proprement dite n’est mie autre chose que la quintescence très pure d’une chacune chose, laquelle est dégagée et extraite de la terre impure qui la tenoit comme gesnée en son intérieur, laquelle quintescence n’est mie qu’une vertu et substance invisible aux yeux corporels, laquelle ne peut de soy se contenir sans corps ainsi comme l'âme de l’homme. C'est pourquoi icelle quintescence tant noble, à métier d’un corps moult subtil et approchant de la noblesse de sa substance subtile, laquelle quintescence ainsi corporiffiée, est un médicament merveilleux à toutes personnes et maladies. L’or, les ruraux le clament ainsi : il n’est pourtant que terre. Car il est dit que notre quintescence, ou OR DES PHILOSOPHES, est invisible aux yeux corporels (1). »
Ainsi, l’alchimiste, que ne passionnait point le Grand Œuvre, allait renoncer à ces investigations
(1) A la fin de son ouvrage, Nicolas de Valois fait encore une double allusion, très directe, à Ramôn Lull : « Aussi sont toutes opérations assez au long, dans Lullius, escriptes, lequel tant ie t’ay recommandé ensuivre... Mais je viens de te déclarer choses que {es plus grands rois de la terre deuroient estimer plus que leurs propres empires ; garde le soigneusement, que personne n’y mette l'œil. Et quand mort t’atuiendra, si plutost tu ne l’a faict, brulle
où sa science trébuchait, lorsqu'il reçut la visite du monarque. L’éventuel croisé-trafiquant s’affligea fort, en apprenant que le « Secret » se refusait à la sollicitation du « franciscain catalan ».
C’est qu’en effet, il se convainquait, de jour en jour davantage, que la croisade anglaise serait bénie par le Seigneur. Que le ciel voulût bien faire descendre l’or dans les creusets, et Jérusalem verrait s’enfuir le dernier de ses maîtres sarrasins.
— Serait-il vrai, devant Dieu ?
— Que compterait donc une parole de Roi ?
Lull gardait un doute. Edouard avait besoin d'argent pour dompter les Gallois. Il lui en faudrait beaucoup d’autre pour tracasser l’Ecosse dont il menaçait l’indépendance. Auraïit-il jamais loisir de passer sur le continent et de naviguer au delà des mers nordiques ? |
— Pour Jésus-Christ, cherchez encore, Maître, dont le savoir est grand !
le devant toy, près des escris de Lulius ». Cette indication suffirait, s’il n’en était d’autres pour prouver qu’en dépit des assurances réitérées des auteurs agréables à Rome, Ramôn Lull s'occupa très positivement d’alchimie. Les éditions contemporaines de son œuvre ne contiennent rien ou fort peu de ces productions particulières, et en Espagne comme aux Baléares où rous avons poursuivi une enquête, on proteste avec énergie dès qu’il est suggéré que Lull
“eût pu, de près ou de loin, se frotter au monde « des chercheurs de
la Pierre ». |
Pour qui, étant informé des travaux des métapsychistes d'’aujourd'hui, examine avec attention la « pensée secrète » de l’auteur, la citation qui motive la présente note ouvre des horizons extreémement troublants. On ne peut qu'être frappé du rapprochement qui s'établit entre l’ectoplasme dont il est tant parlé de nos jours et cette matière suhtile dont la mention est ertourée de tant de circonlocutions par les auteurs anciens. Alors qu’un Thomas Vaughan en dénonce l’existence en termes fort clairs, bien d’autres, au moyen âge, ne la laissent que soupçonner à travers l'obscurité des mots. Il ne fait pour nous aucun doute que l’ectoplasme, quelque désignation qu'on fui attribuât, fut connu de Ramôn Lull, ce qui n'entend pas dire que la « pierre philosophale » ne soit exclusivement que l’ectoplasme !
En se retrouvant seul, au milieu de ses cornues, entre les murs de pierre humide, le « recruteur de la Croix » pleura jusqu’à la nuit tombante. I] avait cru pouvoir bientôt s'échapper de cette maussade prison où il se sentait captif, bien qu’entouré d’honneurs. Dieu ne lui permettait point de partir. Un prince, d’un cœur sincère, venait d’engager solennellement son épée, pour la plus pure cause.
— Les larmes que je verse ne le sont donc pas tant sur ma condition d’incarcéré que sur mon impuissance à créer l’or par qui mon « Aimé » sera tiré des fers. Que le Seigneur tout puissant considère ma douleur et, pour son divin Fils, me remette en mémoire ce que me dit un jour Arnaud de Villeneuve, catalan comme moi et alchimiste informé de tant de mystères naturels (1)
Toute la nuit, l? opiniâtre Ramén associa l’expérience à la prière et pendant bien des jours, l’oreille tendue vers la voix de celui qui avait parlé jadis et qu’il avait presque dédaigné d'écouter, il reconstitua la « méthode », [” « expériment », le secret (2).
Certain dimanche à midi, juste devant que de courir à la messe, il vit briller l’or au fond d’une
(1) Arnaud de Villeneuve, 1240-1313.
(2) I1 est vraisemblable que l’on niera le fait. Nous ne croyons pas, cependant devoir le taire, quelque désir que nous ayons de ne pas offenser l’orthodoxie des historiens catholiques qui s'’intéressèrent au Docteur Illuminé, force nous est bien de tenir compte d’un document très explicite que nous trouvons, longuement développé, dans L’Apocalypse d’Artephius, médecin juif, « moyens pour faire le magistère nécessaire à la santé, et aussi nécessaire à la transmutation des métaux ». Ce remarquable manuscrit fait partie de notre collection. Le texte d’Artephius y a été abrégé en quelques chapitres traitant de la pierre philosophale, et c’est là une mutilation bien regrettable. Mais on y trouve d'importants extraits de Ramôn Lull, pages 67-97, sous ce titre hautement significatif : « C’est le treisiesme et fort grand Experiment des Minéraux, donné à R. Lull par Arnaud de Villeneuve, à Naples, et, depuis, recouvert
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coupelle. Après la dernière bénédiction aux fidèles, Edouard savait la nouvelle admirable. Oubliant sa cour qui l’attendait, il vint en hâte caresser les fourneaux, s'incliner sur le métal des métaux, et lui sourire de telle façon que Lull comprit avoir été joué. Aussi dit-il avec fermeté : « J’en puis produire
à pleins tonneaux. Il n’est que de me dire quand
nous partons. » Mais Je rusé Anglais de répondre : « À la volonté de Dieu, j’en jure. Mais Philippe III, mon cousin de France, prétend trop. Il a déjà réuni à son domaine le Valois, le Poitou, le comté de Toulouse et le Comtat Venaissin. Il a reçu serment de fidèle obéissance du comte de Foix. Il ne saurait tarder à avoir de plus larges ambitions et à songer à la Guyenne dont je suis le roi (1). C’est vers ce
par un de ses parents, en l'isle de Majorque ». Le caractère secret
de ce document apparaît en les lignes du début : « A la vérité, ce seroit un mal extrème que cette operaôn (opération) vint ez mains des méchants, ce qu’il se faut bien garder qui n’advienne à cause. des grands maux qui en pourroicent advenir, si Dieu permettait qu'ils fissent cette operaôn bien excellente, et de laquelle pourroient provenir de très grands effets, estant traitée par un Phe (philosophe) sage et entendu ». Suit toute la technique opératoire de l'opération. sous üne forme rendue inutilisable au vulgaire, — combien de nombreux termes et désignations de produits sont omis 1! — un blanc étant ménagé aux endroits où il devraient être mentionnés. Une indication finale précise l’origine de cette révélation et il en appert qu'elle vient de Luli : « Ceci est ce que j'ay faict pô (pour) le Roy Edouard d'Angleterre, lequel m'ayant promis d’en employer l'Or
contre les infidelles il aila contre le Roy de France, ce dont je pris
tel dedain que je ne lui voulus plus faire d’Or : c’est pourquoi il m6 tint prisonnier: plusieurs mois. Mais par la grâce de Dieu j’eschapay de ses mains. Ainsy si tu es sage et te conseilles soi-même, profite de cet exemple et te garûe des hommes ambitieux. Dieu soit loué. » (Page 196 est reproduit, photographié, le titre de chapitre où figure |. texte, dans notre copie manuscrite de l’Apocalypse d’Artephius.)
(1) De fait, quelques années plus tard, Philippe IV le Bel devait pousser ses armées en Guyenne. Une flotte française pillerait Douvres, et le comte de Flandre, ami des Anglais, serait battu À Furnes (1297).
danger que je veux d’abord me tenir prêt à tourner les yeux. »
À peine le félon s’était-il retiré que le Docteur renversa ses vaisseaux de toùtes tailles, arracha les pierres des maçonneries entre lesquelles couvait encore le feu et dispersa les cendres chaudes. Mais quand il voulut s'éloigner de ce lieu détestable, la lourde porte était fermée. Le laboratoire devenait cachot et c’est à cette honte qu’en était venu celui qui avait échappé au poignard des Juifs et des Maures : mourir peut-être enchaîné dans les caveaux de la Tour de Londres, martyrisé par un roi chrétien.
Dans ce moment, Lull regretta les sables du désert, les camps de Tartarie, les défilés des monts d’Asie, les matraques des fanatiques, à Bône et au Maroc, et, inclinant sa pensée vers dona Bianca, ses enfants et Palma la Jolie, écouta-avec douleur la morne pluie d’Albion qui faisait rage, à l’embrasure de son étroite fenêtre.
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