‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 27 sur 51 · QUATORZIEME EPISODE · texte numérisé non relu

QUATORZIEME EPISODE

Tant s’alongua lo dia Sènyer, que jo prena martire per la vostra amor en mig del poblé confessant la sancta fe crestania, que tot me sent languir € murir.….

(Tant s’allongent les jours, Seigneur, que je souffre le martyre pour votre amour, au milieu du peuple, confessant la sainte foi chrétienne, tant s'allongent les jours que je me sens languir et mou-

rir.….) (Contemplacié, Chap. 135-21.)

Le prisonnier ne s’évada que plusieurs mois plus tard. Et, ce jour-là, Dieu permit que revint à Londres le bâtiment sur lequel, déjà, l’inventeur de l’astrolabe avait franchi l’océan en espérant tant de bien d’une contrée où il avait rencontré tant de mal. Au début de 1282, décernant à la bonté du Très Haut une bien fervente action de grâces, Ramén, alchimiste désabusé, embrassait, en vue de Lisbonne, les navigateurs marchands qui, un soir, l'avaient accueilli, transi de froid, sur leur bâtiment, et caché derrière des caisses, tandis que les « gens

du roy.» le cherchaient partout, dans un infect brouillard.

Maintenant, un radieux soleil métamorphosait, en le plus pur des ors, toutes les maisons de la ville méridionale, étagée devant ses yeux. Le voyageur se réjouissait de la gaieté de la nature et, bien qu'il se sentît déprimé par ses épreuves, 1] savait conserver en son âme toute une réserve de force, prête à s’employer. Puisque son destin le ramenait dans la péninsule, il courrait au plus pressé. On lui disait que, dans tout le sud de l’Espagne, les mauvais philosophes faisaient ravage. Il irait donc les affronter dans les écoles qu’ils corrompaient, et surtout au pays andalou, si tristement arabisé.

Quelle admirable dépense d’énergie chez un apôtre, énergie que refusaient les pontifes, qu’exploitaient les rois ! Au moins puisqu'elle jaillissait de partout, en cet homme né pour le combat, rien n’en serait perdu. La maison de Dieu flambait dans Îles universités ibériques. Lull irait éteindre un feu pour en rallumer un autre ! A Malaga, à Almeria, à Grenade, la désolation koranique sévissait. Il s’élance, propose partout des défis aux égarés de la vraie philosophie, les blesse de leurs propres armes, démontre aux gens d’Islam que leur Mahomet n’a jamais, dans son paradis, prévu de félicités matérielles, qu’il ne s’est exprimé que par symboles et que les belles houris ne sont rien sinon des pensées pures. [1 rencontre, au pied des chaires, les enthousiastes de cet Alfarabi qui disait : « Tout être soumis à la loi de la raison peut accéder au degré perfectif : le sentiment de sa perfection lui tient lieu de récompense. » Il se heurte à ceux d’Avicenne, assez misérables pour prétendre que, dans l’administration du monde, Dieu n'intervient pas, car

l'humanité lui est indifférente ! Il brise le marteau des tenants d’Averrhoës, et tout ensemble, l’enclume des Djarabites avec celle des Kadarites, dissidents sur le fait de la liberté. Il affronte les Moattils pour qui Dieu est une abstraction sans attribut, et réduit en poussière les impudents Sifadites et Haschivites qui, au Créateur, osent prêter une apparence corporelle à l’image de l’homme. [ s’en prend à l’abominable Gazzali, qui marche sur les ruines de la raison, des lois naturelles, de la science, de la gloire céleste et de Dieu lui-même, dont il fait la négation en bloc. Et il rompt, avec tous, des lances spirituelles, pour cette Immaculée-Conception que des religieux chrétiens même mettent en controverse.

Exténué, mais ravi, il fait trêve enfin à l’exaltante bataille, et s’en va à Perpignan, aux beaux jours de 1282, près du roi Jayme, qu’affectent des soucis politiques. Le roi de France lui impose de reconnaître sa suzeraineté sur la seigneurie de Mont-

pellier et, bientôt, la guerre éclatera, inévitablement,

entre Pierre ÎTT d'Aragon et Philippe le Hardi (1). Dans son recueillement temporaire, Lull reprend la plume, compose le Péché d'Adam, puis, pour se

(1) Philippe III le Hardi s’est en effet laissé entraîner par les intrigues de la papauté et les instances de son oncle Charles d'Anjou, à prendre parti dans la querelle de ce dernier avec Pierre d'Aragon : il a accepté, pour son fils puiné, Charles de Valois, !a couronne aragonnaise et se prépare à entrer en campagne. Jacques de Mayorque (Jayme) qui n’a pas oublié son humiliation de 1279,

. — Alors que Pierre l’obligeait à devenir son vassal pour les Baléa-

res, le Roussillon et la Cerdagne, — fait secrètement tous les vœux pour les envahisseurs qui nuiront à son frère. Pierre n'en ignore point et son ressentiment sera si vif qu'à la faveur d’un coup de main, en avril 1285, il tentera de s’assurer de la personne de son cadet. À ce moment il occupera Perpignan, mais Jayme, enfai par un égout jusqu’à un château voisin, contraindra son aîné à reculer vers les Pyrénées. Jayme se fera dès lors, et de plus en plus, l’auxi-

consoler par le cliquetis des idées et la musique des mots, écrit La Conquête du Saint-Sépulcre. Il revise les plans de Blanquerna et se retire, loin des bruits de cour, près des studieux, à Montpellier, pour improviser magnifiquement ce livre où tient toute la réforme du monde chrétien. À peine s’en distraitil pour assister à l’assemblée générale des Frères Prêcheurs. Dans ces travaux, l’année 1284 s'écoule et une partie de celle qui la suit. Mais le rêve n’est point le but suprême. Il importe d’agir. Le pape Honorius IV vient de recevoir le pontificat. L’opiniâtre plaideur passe la mer, arrive dans la ville sainte, prie à Saint-Jean-de-Latran, à Sainte-Marie- Majeure, à Saint-Paul-hors-les-murs, descend aux catacombes demander l’aide des premiers martyrs, traverse, plein de confiance, la cité des barons et des princes, le repaire des démons, la sentine de tous les forfaits, l’enfer des vivants, approche l’héritier de Saint Pierre, le séduit par sa passion de vaincre, obtient de lui la fondation d’un collège romain, tout semblable à celui de Miramar. L’hypothèse d’une grande expédition de missionnaires en Tartarie ne semble plus paradoxale. Dans quelques années, elle pourra être un fait. Hélas ! en 1288, à l'avènement de Nicolas IV, un si noble projet, réduit à presque rien, S’effondrera encore ! Lull, qui ne veut croire à l’adversité, s’évertue dans la joie, organise son école orientale, et bénit la Providence.

liaire des Français, les aidera à saisir les places fortes roussillonnaises que tiennent des garnisons catalanes. Il indiquera à Philippe III le col de la Massane par où les Français pénétreront en Catalogne (juin 1985). Coûteuse alliance. A cause d'elle, Roussil'on et Ceidagne seront dévastés et bientôt, le neveu de Jayme, Alphonse d'Aragon va enlever, en manière de représailles et sans coup férir, les Îles Baléares.

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