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Comme dans un songe, il apprend la fin de Pierre III, qui fut compagnon de sa jeunesse, aux jours où les cithares frémissaient sous les doigts d’un Ramôn amoureux. Désormais, il n’est plus, pour lui, qu’un seul amour : celui du Christ. Pour le servir, le « Sénéchal de Jésus » demande au pape une lettre qu’ouvrira, à Paris, le cardinal de Sainte- Cécile Jean Choletti, légat apostolique à la Cour de France. Il est temps d’aller saluer Philippe IV le Bel, qui vient à peine d’être proclamé roi à Perpignan, et qui, à dix-huit ans, par un heureux mariage avec Jeanne de Navarre, entrevoit le moyen de réunir, à sa couronne, cette province même et celle de Champagne. L’évangéliste catalan se retrouvera là en pavs connu. Le jeune prince n’eut-il point pour mère cette Isabelle d'Aragon, cette fille du Conqueridor Jayme, à qui bien des fois, au palais de Barcelone, le frivole petit page avait décerné sa plus gracieuse révérence ?
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Lull arrive sur les bords de {a Seine, au quartier des Ecoles et, à son plein cœur, rue de la Bûcherie, au printemps de 1286. L'Université de Paris, « fille aînée des rois, citadelle de la foi catholique », compte alors près de vingt mille étudiants. Leurs querelles font grand tapage et aussi leurs débauches, mais de leurs rangs, depuis le début du treizième siècle, sont déjà sortis cinq papes avec un bon nombre de cardinaux et d’évêques. Des studieux accourus de tous les pays y écoutent d’illustres maîtres. C’est le champ clos des retentissantes controverses, des héroïques joutes doctrinales. Le chancelier Ber-
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thault accueille le philosophe dont le renom est venu jusqu'à lui : il prend meilleure connaissance de l’Art majeur et autorise l’auteur à le commenter en Sorbonne.-
C’est seulement après les Drénières leçons que le roi fait appeler le maître, l’anti-Averrhoës, celui que la jeunesse, dans sa soudaine admiration, a baptisé « Barbe-fleurie ». L'ancien Majordome de Mayorque sait que la lettre papale à Jean Choletti a été lue par le monarque. Il s’en réjouit. Les sentiments cordiaux qu’on lui prodigue servent ses intentions, car il ne les oublie pas dans la fougue des dialectiques. De loin, et vers la Terre-Sainte, il manœuvre sa barque. Sous l’enjouement du roi, il devine une sourde anxiété. Il entend à Paris ce qu’il entendait à Londres, près d’Edouard [* : des paroles de convoitise ou de haine. Sans brusquer sa pieuse attaque, par lentes approches, satisfait s’il lui paraît avoir conquis un lambeau de terrain, employant à son œuvre des jours et des mois, il veut entraîner Philippe à ranimer un fantôme: : l'esprit des croisades. Le temps passe.
Et c’est du temps gaspillé. La preuve en éclate un soir aux yeux de celui qui en doutait encore. Le roi manque d’argent. Il en fait l’aveu au savant qui possède bien des secrets : « Baïllis, sénéchaux, prévôts, tabellions, juges, conseillers, soldes dés gens de guerre, galères, tout me dévore. Peux-tu me faire des livres tournois ? Ainsi, nous irons chez les Sarrasins. »
Atroce recommencement ! Coupe amère déjà une fois vidée! Lull pleura, le soir, dans son logis, au milieu de ses livres. Quelqu'un frappa à la porte et le désespéré n’ouvrit point. Blotti contre la fenétre, il regarda seulement s'éloigner, dans là rue,
: celui qui était venu : Thomas, un professeur d’Arras, qui avait pris goût à la méthode lullienne et ‘qui voulait la propager partout. À quoi bon, si, partout, l’idéal lullien était bafoué !
Trois saisons encore, et espérant quelque chance | miraculeuse, Ramén attendit. Philippe se taisait. Et, certain jour, pendant l’automne de 1287, il eut un sourire ambigu en annonçant que, peut-être, 1l : lèverait des dîmes sur le clergé pour la croisade (1). Le lendemain, un voyageur sortait de Paris, à pied, la besace au dos, le bâton au poing et s’en allait sans retourner la tête... Lull avait compris.
Cinq mois à Montpellier, fontaine de Jouvence,
— le temps strict d'écrire l’Art inventif de la Vérité,
de conquérir l’admiration du Général des Franciscains, de recevoi de lui des lettres patentes pour enseigner dans lés maisons de l’Ordre, — et le Docteur Illuminé repart sur les routes d’un monde
. sourd et aveugle. Pour ouvrir les oreilles et les yeux, il se hâte vers Gênes, ressaisi d’un immense besoin | d’action. Tout en essayant de persuader ceux qui ont la fortune, les vaisseaux, tout en promettant . qu’un énergique appel pour la Croix ferait se lever des masses populaires dans l’Europe et l’Asie, il
(1) Philippe le Bel devait n’user de ce procédé qu’aux dernières 4 années de son règne, alors que, faux-monnayeur, il avait longtemps ; interdit d'importer des espèces étrangères, « par crainte de la . comparaison, ou d’ essayer les monnaies du roi, pour qu’on ne put savoir au juste, en reconnaissant l'alllage, ce qu'elles valaient ».— Victor DURUY, Histoire de France.
traduit en arabe son Art General. Mais, tout à coup, il prend le chemin de Rome. Nicolas IV est pape de la veille. Il ne se donne de repos qu’il ne l’ait
approché. Il trouve un pontife impassible et glacé,
qui approuverait une expédition de 300.000 hommes, mais ne la suppose pas possible, et qui considère comme une illusion généreuse, mais vaine, l’idée d’aller persuader les Infidèles un à un. If voit en Luil un exalté, un demi-fou. Il lui refuse tout appui. La lutte est inutile : c’est un nouvel écroulement sur d’anciens décombres. A la fin de mars 1288, le vaincu ne rapporte à Montpellier qu’une vague assurance. Nicolas enverra des missions aux princes tartares et éthiopiens, dans un an. Pauvre satisfaction en présence d’une si humiliante débâcle ! Que faire ? Que devenir ? Comment servir ? Avec les lettres de Gaufredi, général des frères mineurs, retourner en Îtalie, prêcher, enseigner l’art ? Est-ce là, pour le présent, la mission ? Plutôt, ne vaudrait-il pas mieux visiter tous les Templiers, tous les Hospitaliers de Saint-Jean, ceux de
Saint-Jacques et Calatrava, tenter la formation de
l'Ordre des ordres, agréger le bloc de la Foi agissante, qui enlèverait la décision de Rome ?
Dans la fièvre, le malheureux se débat. Ira-t-il à Palma où sa fille vient d’épouser un Pere (Pierre) de Sentmenat, cavalier de Barcelone ? Non ! Que la famille patiente, puisqu’un plus haut devoir commande ! A l’Immaculée, il offre une Louange de la Bienheureuse Vierge Marie, que suit un Arbre de la Philosophie désirée. Ces deux armes à peine ajoutées à son arsenal, au printemps de 1280, il regagne l'Italie et, pendant plus d’un an et demi, frappe le sol, de ville en ville, pour en faire jaillir la source dont l’eau ardente multiplierait la foi des
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soldats de Dieu. On ne boit que ses paroles, mais
nul ne se déclare disposé à le suivre.
Tout autre homme, en son temps, eut, devant tant de tiédeurs et tant d’indifférence, reconnu que son vœu datait d’un âge périmé. A cette abdication, il se refuse. Plus résolu que jamais, il se rejette dans Gênes, en 1292. L’y COMprEnQrArt0n enfin ? Les mariniers l’écoutent parler, sur le port. Au loin, en Afrique, pendant les escales, ils ont ouï dire du
pélerin téméraire. Ils l’admirent et, du reste, toute
la ville le vénère. Mais ce n’est qu’un saint homme, et lorsqu'il a parlé, on s’émerveille de sa candeur qui confond la terre et le ciel.
Il souffre de l’inintelligence universelle bien
plus que des coups de matraques des Maures. Une
telle vie lui est intolérable ! Ce n’est pas ce genre de martyre qu'il recherchait. Il fut trop naïf de compter sur les hommes attachés aux jouissances d’en-bas. Il ne fonde plus rien sur ce sable mouvant. Papes, rois, peuples, sont des lâches ! « Je retournerai donc, seul, m'offrir en sacrifice. »
Et Lull, ayant dit, chercha quelle nef !?
terait à la mort.
QOUINZIEME EPISODE
Lo peccador ergullôs al diable se humilia per desesperançsa.
(Le pécheur orgueilleux s’humilie devant Île diable par désespérance.)
(Hores de Sancta Maria, Psaume 32, De superbia.)
La veille de partir, le Docteur qui, à peine le soleil couché, descendait des hauteurs de la ville, éprouva une étrange sensation en apercevant, audessus de la grande porte d’un très vieil hôtel, un écusson, sculpté dans la pierre, aux armes des Castillo. À cette vue, et bien qu'il se défendiît aussitôt contre la magie du souvenir, il ne put éviter de voir, avec une horrible précision, devant lui, et un court instant, le sein rongé, la chair cancéreuse de la trop belle Gênoise Ambrosia. Epouvanté, il gravit le perron d’une église et s’abîma en prières. Quelque démon se tenait près de lui et frappait doucement son épaule. Il se redressa, menaça l’invisible, s’en fut se blottir dans une chapelle sombre
et supplia le ciel de lui envoyer un bon ange pour chasser le maudit.
Rien du désir sensuel, en vérité, mais une soudaine mollesse de l’âme, l’impression effroyable que le granit dont elle était faite s’effritait un peu et tombait en poussière, devant lui, sur les marches de l’autel.
— Arrière, tentation ! ordonna-t-il, les poings crispés, comme pour foncer sur l’insidieux agresseur qui, peut-être, méditait une attaque plus vive.
Satan parut reculer. L’apôtre écouta battre son cœur, regarda, au-dessus de sa tête, la petite lampe de cristal dont le feu rouge faisait scintiller les ors de la triple chaîne.
Récitant le Pater et l’ Ave, il attendit. Et tout en prononçant les paroles d'amour et de paix, il s’observait comme il eût fait d’un autre homme troublé par quelque maléfice. Il songeait à ses livres qu’il avait lui-même portés sur le vaisseau, pendant l’après-midi, à ses manuscrits dont la liasse était déjà déposée à la tête de sa couchette marine.' Et, quoiqu'il fit pour se certifier la fermeté de son courage, il tremblait.
— Retirez-moi la vie, Seigneur, si je dois vivre
ainsi !
Trop visiblement, la lâcheté dont il avait accusé les hommes, peu de jours auparavant, l’envahissait et le réduisait à merci. Devant ses yeux embués, passaient des visions décevantes, la mer en furie et ses gouffres sans fond aperçus dans la déchirure de vagues immenses, la mosquée, blanche et ocre, d'où sortaient des foules hurlantes, bâton levé, et qui se ruaient contre un infortuné bientôt renversé sous les babouches, laissé, sanglant, écrasé par un monceau de pierres.
— Aurais-je peur ? protestait Ramôn, en se frappant la poitrine.
Mais des douleurs imaginaires couraient dans ses nerfs et ses muscles. Une main qu’il ne voyait pas, dont cependant il sentait sur sa peau l’étreinte huileuse, lui tordait le poignet. Contre son visage, une haleine chaude soufflait. Et, en arabe, à son oreille, quelqu'un vociférait : « Chien ! tu seras torturé ! »
— Jésus, mon divin Maître, mon Aïmé, ne me porteras-tu pas secours ?..
. I allait, dans l'église, à tâtons et trébuchant, comme s’il avait les yeux crevés et, en une afifreuse illusion, il portait les mains à ses joues, pour y étaler le sang qui devait couler de ses orbites. Il s’appuyait aux piliers, plus faible qu’un enfant. Il lui semblait que le sol allait manquer sous ses pas.
— Est-ce toi, Malin, Prince de la Nuit, qui me persécutes ?
Devant le grand autel, il se laissa choir, brisé par la lutte surhumaine. Des voix aux inflexions perfides l’avertissaient : « [ls t’attendent, là-bas, pour t’écarteler et distribuer tes membres aux bêtes ! Ne pars pas. Ils inventeront des supplices nouveaux. Tu faiblirais sous les pinces et les coins. Tu renierais ta foi pour qu’on desserre tes liens. Professe la vérité sur ce rivage. Agis avec prudence et sagesse. Ta mort serait une offrande inutile, et nullement agréable à Dieu ! »
Pour mettre fin à la profanation du temple, il en sortit. Mais dans les rues, la voix l’accompagnait, insinuante et douce. Le conseiller infernal s’exprimait avec autant de sollicitude que l’eût pu faire l’ange protecteur. Non seulement il se souciait d’évi-
: ter à son « ami » les souffrances physiques, en terre
barbare, mais encore il s’inquiétait de le voir s’obstiner à prêter crédit à de vastes erreurs spirituelles. Dans l'escalier qui montait au logis, dans le logis même, derrière les courtines du lit où l’obsédé s'était réfugié sous son crucifix, la voix, toute la nuit, recommanda la sagesse au voyageur et au chrétien : « Aussi redoutable que les crocs de fer où complotent de te suspendre les Maures et autres Sarrasins, aussi fâcheuse, aussi peu raisonnable est ta croyance en l’Immaculée Conception de la Vierge. Daïigne réfléchir. Est-il une logique humaine ou divine qui sache appuyer une telle invention ? Pour te bien prouver que tu n’as rien à craindre de moi, que je ne viens point d’en-bas mais d’en-haut, et que je te dis la vérité, tolère que je te propose des témoignages qui sortent de l'Eglise même. Tertullien et Origène disent qu’elle a enfanté comme toutes les femmes et non point clauso utero. Mais ils sont orthodoxes encore, en croyant qu’elle ne connut point l’homme : virgo quantum a viro, non virgo quantum a partu. » | Lull insultait l’impie : « Retire-toi, imposteur ! » | — Tu sais bien qu’elle a eu des enfants, soulignait la voix, et que Jésus eut des frères et des sœurs. Leur mère n’était qu’une créature élue, mais Saint Basile, Saint Hilaire de Poitiers, Saint Jean Chrysostome, Saint Cyrille d'Alexandrie la considèrent bien comme affectée de l’imperfection humaine. Ïs ne vont pas sans signaler, dans sa vie, des faiblesses et même des défaillances de la foi.
.— Démon ! Va-t-en, ou je renverse ma lampe et incendie la maison que tu souilles ! :
— Non, écoute-moi: Chrysostome surprend la
Vierge en péché d’ambition et d’arrogance. « Comme les autres, affirme Hilaire, elle subira les rigueurs du Jugement dernier. » Et Saint Augustin n'hésite pas à croire qu’elle fut atteinte du péché originel. Sa sainteté parfaite ? Ramén, conviens que c’est là une croyance qui n’a point d’antiquité. C’est un abbé de Corbie, Paschase Radbert, qui, au neuvième siècle, s’avisa d'écrire un traité De Partu Virginis et d'y prétendre qu’elle n’avait pas péché. L'idée fit son heureux chemin. Je n’ai pas à t’apprendre qu’en 1140, les chanoines de Lyon instituaient une fête de la Conception sans se risquer pourtant à la dire immaculée. Les Franciscains alièrent plus loin, en 1263, tout récemment, lorsqu'ils approuvèrent cette fête, dans leur assemblée générale de Pise.
— Je ne t’entends pas, obscène destructeur des vérités sacrées | ,
— Tu as tort. Je te parle en historien du vrai. Voici que tu ne peux contester. Saint Bernard proteste contre l’Immaculée Conception, et avec lui Albert Le Grand, Bonaventure et Saint Thomas d'Aquin : ils conçoivent que, sanctifiée au sein de sa mère, bien que conçue dans le péché originel, . elle naquit sans péché. Mais quant au reste...
Lull, pour fuir la tyrannie du tentateur, prenait son manteau et descendait vers la rue, la foule et la mer. Et la voix dominait, partout, ia rumeur populaire. Errant pendant de longues heures, sortant de la ville, allant, loin, baigner son front brûlant à la frange de ces vagues auxquelles il ne voulait plus se confier, portant en lui la tempête qu’il redoutait de rencontrer sur les flots, il se retrouva à l'aube, près du vaisseau qui partirait
tout à l’heure. Et, blême de rage, obéissant, docile,
à « l’autre homme » qui s’était emparé de son âme et de sa chair, il monta, terrifié de son crime, jusqu’à la chambrette où ses écrits l’attendaient, s’en saisit, repartit, tête basse, plus lionteux que Judas. Pendant la journée qui suivit, on le retrouva, tombé devant son lit au milieu de ses livres éparpillés. Il délirait et, désespérément, sans arrêt, implorait le pardon de Dieu. | | ‘— C'est une dangereuse fièvre, constata le médecin qu'entouraient les Frères Prêcheurs, avertis de la grande infortune du chrétien exemplaire. Et il ajoutait, en hochant du chef : « On ne parcourt pas sans risque tous Îles pays de la terre. Toutes les influences malsaines qu’il subit en ses voyages se rappellent à lui aujourd’hui. Mes bons frères, il est bien malade. »
Après des semaines d’incertitude, c’est seulement le jour de ia Pentecôte que l’on put le transporter à la messe, dans l’église de ces Prêcheurs qui l’avaient recueilli. Mais au moment du Vent Creator, comme il suppliait : « Assurez mon salut, Saint- Esprit ! »il s’évanouit. Au dortoir, dans une grande exaltation, il cria : « Sur le toit de la maison me parle une étoile claire ! Eîle me dit que dans votre Ordre, je trouverai le salut ! »
Perplexité ! Quand ïil récupérait un peu de lucidité, il songeait à cette étoile plusieurs fois revue et entendue. Devait-il rester, selon son conseil et pour être sauvé, dans cet ordre qui était dominicain ? Mais les Dominicains dédaignaient la croyance de la Conception-Immaculée, base même de l’Art
lullien. Fallait-il déchirer tant de pages qui, cependant, provenaient, par révélation, de Dieu luimême ?
Cette angoisse ajoutait aux douleurs du patient, de telle façon qu’il sentit sa mort très prochaine. Son testament dicté et confessés ses péchés, il allait recevoir le Christ, lorsque, cédant encore au Maurvais, il détourna son visage vers le mur. Il pensait : « Plutôt être damné que d’anéantir mon œuvre ! » — « Tu souffriras, lui disait Jésus, tu souffriras de dures peines si tu m'accueilles ainsi ! » Atroce combat ! Une force irrésistible redresse la tête du révolté, qui: voit l’hostie ! Pourtant, il lutte encore. Il veut sauver l’Art ! Il le défendra jusqu’au sacrilège. Il se soulève, se jette au pied de sa couche, et, feignant la dévotion, après avoir baisé les pieds du prêtre, consomme, épouvanté, la Sainte Communion. Il a perdu toute chance de salut, mais sa doctrine est sauvée. Il donne un démenti à l'étoile. Il ne sera pas dominicain. Il ne reniera point son œuvre. [l la préfère à tout, et même à Dieu !
Dès lors, et bien lentement, la santé lui revient. Dans la plus affreuse indétermination, il suppute sa faute mortelle. A la certitude du péché, il oppose le raisonnement de sa critique. Il en fait témoin le ciel qui devrait admettre, pour un Ramôn Lull, dont l’amour éperdu a des ailes, la nécessité de n'être jamais que franciscain, seul état conforme à l'exaltation de sa foi mystique. La science, la raison sèche, les froides méthodes de Dominique le glacent et le paralysent. Et il se remémore du fond . des années, la rigueur du dominicain Ramén Penyafort devant le néophyte qu’emportait si haut sa ferveur délirante !
— Non, Seigneur, non ! Je tiens à conserver
mon grain de folie ! J'ai le malheur de vous déplaire, mais que ne ferai-je pour vous reconquérir ! Ren-
dez-moi la force, et, à me voir agir, vous me resti-
tuerez bientôt votre bénédiction.
… Mieux guéri par la prière que par les remèdes, le pénitent, avant un mois, faisait porter son bagage sur un vaisseau prêt à cingler vers l’Afrique. Au jour dit, et pour partir, il se levait et chancelait au premier pas. Il sanglota, à la vue dé ses livres encore une fois débarqués. Et il pria encore. Après deux semaines, et à sa requête expresse, on s’en fut déposer sa petite caisse de bois sur le pont d’un autre navire qui détacherait l’ancre le lendemain. Cette fois, le convalescent put aller jusqu’au port. L'air vif, accouru du large, affermit sa vigueur renaissante. Quand toutes les voiles furent déployées, quand l'équipage, monté dans les mâts, se prit à chanter pour demander la protection de Dieu avant de quitter le rivage, Lull, à genoux, entonna, lui aussi, tourné vers le libre espace et l’espoir du rachat, un hymne de sa façon : « Tout comme les gens de mer, Glorieux et Eternel Seigneur, te supplient et se remettent à toi si l’orage fait peser sur eux sa menace, moi, la plus humble de tes créatures, élève jusqu’à toi mon imploration. Daigne, daigne mesurer le péril où se tient ma misérable nef dans l’ouragan de péchés qui la secoue. Lé. nautonier demande, pour elle, le gouvernail de ta grâce et l’aviron de la vertu. Epuises-y, pour qu’elle ne sombre pas, tout ce qui peut y entrer de vices et de hontes. Elle s’enfoncera si tu ne veux la soutenir, et n'’atteindra jamais au havre salutaire, sous le regard de son Dieu ! »
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