É SEIZIEME EPISODE
En desconort e en plors estava Ramon ne un bell arbre, e cantava son desconort.
(Au désespoir et en pleurs était Ramn que un bei arbre, et il chantait sa doueur.)
! {Arbre de Science. Première phrase du prologue.)
Bien avant d'arriver à Tunis, le Docteur avait dressé un sage plan d’action. Il l’appliqua sitôt qu’il toucha terre. L’expérience l’avertissait qu’il est vain de vouloir utiliser la force contre le nom-
- bre lorsque le fait d’être seul constitue une évidente
faiblesse. Il emploierait donc la ruse.
Diligent, il s’en fut à la plus grande mosquée et dit aux religieux : « Je ne viens point apporter le trouble parmi vous. Connaissant tout du christianisme, j'entends bientôt tout connaître de l’Islam. Veuillez m'expliquer votre loi : je la suivrai
. si elle est préférable. »
— Nous essaierons, répondirent les Musulmans, en lui faisant place dans leur cercle. Il écouta donc,
puis discuta : « Voici pourquoi je vous crois dans l'erreur », objecta-t-il lorsque ses instructeurs fui eurent donné un grand nombre des clefs par où l’on entre dans l'intelligence de leurs livres. Et, par sa controverse serrée, il les surprit fort. Lorsqu' il
n’était pas là, ils s’irritaient : « Cet homme offense notre foi », mais quand il revenait et argumentait, ils étaient subjugés et ne savaient lui répondre. Avec une joie qu’il tenait secrète, il voyait chancelier leur édifice doctrinal. Sans hâte, il démolissait tout en paraissant vouloir construire pour lui-même avec la pierre et le ciment des sourates. \utour du member et des mastabahs (1), un grand trouble commençait à régner. Certains croyants, ébranlés, consultaient le chrétien seul à seul et restaient perplexes, après l'entretien. En cachette, et dans l'ombre même de la mosquée, il en baptisa une trentaine.
Alors, il osa davantage, et se tourna vers le peuple des rues. Il ne prêchait point, monté sur une pierre, pour la foule. Il recueillait le blé de Dieu, grain à grain. Cheminant avec les humbles, vêtu comme eux et foulant comme eux la poussière des longues routes, il demandait des lumières et c’est lui qui, à la fin de l'étape, les éclairait. Séduits par la richesse allégorique de ses propos, ils y retrouvaient, en un écho épuré, des paroles qui leur semblaierit connues, et ils venaient au Christ en “HPES: sant encore se rapprocher d'Allah.
Un matin, Lull qui rêvait d’avancer ainsi sa victoire, d’une marche d’autant certaine qu’elle serait prudente, se réveilla secoué par les gardes : royaux. Un traître l'avait dénoncé. Poussé dans un
(1) Chaires et estrades servant aux lecteurs du Koran.
cachot nauséabond, il sut, à midi, qu’il mourrait le soir. Mais Dieu veillait sur lui. Moins cruel que les fanatiques de son entourage, le roi voulut se souvenir que, déjà une fois, en terre africaine, ce prédicant, blâmable en son hérésie, louable en son zèle sincère, avait été retiré au bourreau. Il était plus fou que criminel. La nuit venue, l’ordre généreux arrivait à la prison de Île conduire sur un navire napolitain qui prenait la mer. À peine à bord, il s'échappe. Il prétendait, avant de partir, convertir deux jeunes Arabes qui, dans une échoppe de marchand de sandales, l’avaient écouté, la veille, avec sympathie. On le rattrape et, avec ‘bonté, on l’enferme dans le bateau.
Du large, il voit s’éteindre les lumières sur la : côte d’où il est chassé. Et sa colère est sans bornes. . UÜ jure bien qu’il reviendra... (1).
* LE
Pendant sa lointaine aventure, l’Illuminé avait ! élaboré quelques œuvres que son premier souci fut | de mettre en forme définitive dès qu'il eût, contraint : et forcé, atterri en pays chrétien, à Naples même. ‘ C’est de ce temps que date la Tabula generalis et d'importantes adjonctions à ce Livre des Cinq Sages : où un grec, un latin, un nestorien, un jacobite et | un sarrasin épiloguent à perte de vue. Peut-être Pinépuisable cerveau du pieux écrivain lui eût-il + dicté, au pied du Vésuve, d’autres pages non moins édifiantes, si l’instable fortune des papes, à cette ‘: époque agitée, n’avait amené au trône de Pierre un
(1) Les Infidèles l’avaient toléré plus d’un an.
pontife nouveau, ce Célestin V, qui devait à peine cinq mois s’y maintenir. À cette nouvelle, Lull, qu’envahit une espérance instantanément réveillée, repousse loin de lui les écrits qu’il compose, et demandant à son écritoire sa meilleure encre, rédige, d’un seul élan de sa pensée, une pétition dont la teneur est tout entière synthétisée en cet extrait : « Vous, Suprême Evêque élu pape par le choix du Saint-Esprit, et vous, Cardinaux, tant discrets et .honorés, consentez à ouvrir, bien grand, le trésor de notre Epglise. Mettez cette fortune spirituelle à la portée de ceux-là qui acceptent de courir au devant de la mort. Appuyez en tous lieux la fonda-
tion de collèges orientaux, et sur les biens tempo-
rels, songez à prélever des dîmes en sorte que soient
reprises aux mécréants les terres bénies de Dieu ! J'ai des amitiés parmi les Tartares. Je saurais, avec d’autres, être votre ambassadeur près des rois de
l'Afrique submergée par l’erreur ! Je brûle de l’im-
patience de m'employer au service de Jésus. L’entre-
prise est de durée et comporte des risques sévères.
Mais je la tiens pour agréable et bonne. Tout indigne que je sois, os porter la vérité à ceux
qui l’attendent.
De hetemps instruit par une merveilleuse prescience (1) l’apôtre se hâte de faire parvenir sa . supplique. Il n'ignore pas que si elle s’attarde,
celui à qui elle est destinée n’aura pas le temps de
la lire. Mais quelque diligence qu’il fasse, il arrive :
trop tard. Lorsque l’appel ardent franchit les portes de Rome, Célestin vient de renoncer au pontificat. :
Et c’est encore un cri inutile, qui se perd dans le
ciel !
(1) Voir aux Annexes, pages 394, 395.
... Le jour de l’archange Saint-Michel, en 1295, Lull déçu, amer, une fois de plus battu par la malchance, erre dans Rome, son texte de vaine imploration froissé au creux de sa main. Au crépus-
cule, fuyant le bruit profane, il se dirige vers la ‘ campagne, pour essayer d’y perdre les chagrins et : la mélancolie de son âme blessée. De loin, il consi- - dère la cité des Césars et des Papes, symbole de ‘ la toute-puissance, et d’où il ne sut jamais rien ‘ arracher pour l’honneur de sa cause. Assis sous un arbre, il en est réduit à tirer de lui-même les moyens : de se consoler. Il chante des passages de son Des- À conort (1). Ce chant, à cette heure, répond si bien à Ÿ sa peine de n’avoir accompli, à la Cour romaine, le d « Saint négoce de Jésus-Christ », du Sauveur qui, d maintenant, a si peu d’amis dans la chrétienté ! La # passion de retourner, tout de suite, chez les Maho- # métans, le soulève. Le découragement le rejette sur M la souche où il s’est assis. Des larmes roulent dans t sa barbe fleurie. Les souvenirs de toute une vie ( gaspillée sans véritable profit pour Dieu flagellent son âme comme autant de lanières. Et il interroge, #' dans l’angoisse, comme le Fils de Marie sur la croix : « Deu meu, Deu meu ! Per que m’haveu ef abandonat ? (2) » [1 sent qu’ « il se défait comme un (Ni grain de sel dans la dissolution de la tribulation », à tt l'heure où meurt le soleil.
SE, Pendant plusieurs heures, il se cherche sans se retrouver, au milieu de la débâcle qui l'emporte. Me en est venu à penser que, si elle n’est comprise “ide personne, c'est que la méthode de son Ari est fs F
| (1) La désolation, œuvre à peine commencée md Œuvre rimée, ‘60 strophes monorimes, de douze vers.
|__ (9) Voir Arbre de Sciencia. Prologue, 1-5.
mal établie. Et sa vaillance se ressaisit, en présence de ce doute même. Tout ce qu’il a vécu n’est qu’une épreuve voulue par le Créateur. Tout ce qu’il a composé n’est qu’une ébauche. Il en repétrira l’argile et il donnera un meilleur sens à sa vie. Lorsque la lune monte au firmament et éclaire, près de lui, la face oblique d’un roc, il entend la silencieuse leçon de l’astre. Sous l’adversité, il se durcira comme une pierre et il brillera comme un métal. C’est encore au Desconort qu’il pense, maintenant que le courage rentre en lui, avec la fraîcheur nocturne. Et il note, sous la clarté argentée de l’espace, cette strophe qui, dans une œuvre- de découragement, signifiera, tout de même, la confiance : « Ermite, jugez si j’apportai de la négligence à considérer le bonheur de tous, tant vertueux que coupables ! J'ai délaissé mon épouse, mes enfants, mes biens temporels : j'ai consacré trente années aux durs labeurs et aux vaines attentes : à cinq reprises, je fus, avec mes deniers, près des pontifes romains, j'ai été visiter les Prêcheurs en trois de leurs chapitres, et les Mineurs en trois autres. Vous connaissez tout ce que j'ai suggéré aux monarques et aux princes, et quel fut mon labeur. Aussi vous ne penserez point que j’ai mis quelque paresse en tout ce travail, et si vous êtes pitoyable, vous aurez pitié. »
Devant lui, en un royal épanouissement, l’arbre sous lequel il était resté assis pour gémir, et d’où il venait à peine de s’éloigner pour rimer, massait sa puissante architecture en étages équilibrés par l’harmonieuse raison de la nature artiste. Lull resta frappé par la beauté de cette œuvre. Du tronc, les maîtresses branches rayonnaient, fortes et noueuses comme des bras de géants et d’autres branches,
plus déliées, plus souples, s’en détachaient qui, elles-mêmes, répartissaient l’élan et l’inclinaison de leurs rameaux, avec une science impeccable, toute d'ordre, de mesure et de grâce. Des ramilles plus grêles y prolongeaient la loi de sage proportion et
Chacune portait des feuilles de taille décroissante, en un nombre nécessaire et suffisant pour que l’ar- ‘bre fût beau. Sous le sol, l’image renversée de
cette merveille, si parfaite en tous détails, se répandait à la ronde, depuis les racines-mères jusqu'aux radicelles, menues comme des cheveux.
À cette vue, Lull sentit, sous son crâne, un autre arbre enfoncer ses premières pousses. Ce serait l’Arbre de la Science et le titre même d’un ouvrage qui s’élèverait le plus haut dans la forêt de ses
œuvres (1). Pour la première fois de sa vie, et avec
(4) PLAN DU LIVRB. — 10 Arbre élémental, nature et procédés fes choses élémentaires ; 2° arbre végétal, connaissance des plantes, de leurs instincts et aprétits naturels ; 30 arbre sensuel, connaissance des choses sensibles ; 40 arbre « imaginal », connaissance des impressions qui restent dans les choses sensibles, végétales et élémentaires ; 59 arbre humain, connaissance des commencements et conjonctions des choses spirituelles, corporelles et de leur nature et de leur fin : 60 arbre moral, connaissance des vertus et vices qui sont dans les hommes et des choses qui les provoquent ; 70 arbre impérial, connaissance du régime des princes et de la fonction des personnes communes ; 8° arbre apostolique, connaissance du vicariat que Jésus-Christ commit au Saint-Pèrse et de la sainteté qui fut dévolue aux prélats ; 90 arbre céleste, connaissance de l’impression que les cours célestes exercent sur les cours terrestres, et des avantages que les terrestres tirent des célestes ; 100 arbre angelique, connaissance de la nature des anges, des œuvres qu'ils font par eux-mêmes, de la gloire qu'ils donnent à Dieu et de l’aide qu’ils prêtent aux hommes : 119 arbre éternel, connaissance du paradis et de l'enfer ; 12° arbre Maternel, dédié à Dame Sainte-Marie mère des justes et des pécheurs. De l'espérance que nous avons en elle, de l’aide que l’on en reçoit, de la gloire et l'amour qui règnent entre elle et son fils ; 130 arbre chrétien, de Jésus-Christ, de sa participation à la nature aivine et humaine : comment il est fin et complément de toutes les choses créées; 140 arbre divin, Dieu et les œuvres qu'il réalisa pour les créatures. Les fins et complé-
une éblouissante clarté, il découvrait que toutes créations de Dieu, ici-bas, et quelles qu’elles fussent, contiennent en elles une signification. L’Arbre de Science compléterait l’Art general, comme la branche soutient le nid, et, ces deux livres à la main, l’homme de l’avenir pourrait sans crainte traverser toutes les difficultés de l’entendement, comme le chat passe à travers la braise ardente (1).
Rentré, aussi vite que le lui permettait son âge, dans la demeure où il logeait à Rome, il alluma sa lampe, au milieu de la nuit, et sans se préoccuper du sommeil, mit, impatient de coudre, le fil à l’aiguille. Toute la vigueur de sa jeunesse servait ses soixante-trois hivers. Six mois durant, et jusqu'aux calendes d’avril, lié à sa tâche, il ajouta des couronnes de feuillages vivaces et de claires pensées à l'arbre magnifique (2).
* LE
Or, Boniface VIII étant le nouveau pape, Lull, qui n’oublie rien de son rêve propagandiste, recopie, enrichit d’implorations plus persuasives, son mé-
ments qu'il possède en lui-même et que nous trouvons en lui : 150 arbre « exemplifical », des exemples que l’homme peut donner at raconter des arbres, en cherchant et considérant les natures et propriétés de ceux-ci : arbre « questional », l’art et la manière @e poser des questions et de les résoudre, de trouver la vérité dans les cho-
ses, de confondre les erreurs qui paraissent en bien des livres et
par lesquelles bien des hommes sont dans les ténèbres. (Ardre de Sciencia, escrit À la ciutat de Roma, l’any M.CC.LXXXXV. Prologue : De la division de ce livre. |
La reproduction de la planche gravée qui figure en notre ouvrage, représente l’Arbre de Science avec ses racines, ses branches et ses feutiles dont chacune porte une mention afférant à Ja subdivision ci-dessus exposée,
(1) Desconort, 92.
(2) C'est-à-dire que l'ouvrage commencé le 29 septembre 1905,
fût terminé, dans le strict temps nécessaire à l'écrire, aux derniers
jours de mars 1906.
Gi =
moire naguère piétiné, après l’infructueuse visite
à Célestin V, et le dépose entre les mains du Pontife,
avec une copie de son livre : Les articles de la foi. Le mauvais sort s’acharne ! Le Saint-Père ne se retient pas de sourire en écoutant le plaidoyer oral de l’Tlluminé. Il plaint cet homme des temps anciens, il en a pitié, et il le lui dit autant qu’il le pense. Les prélats pontificaux considèrent le vain animateur comme un invraisemblable revenant, et avec une pointe de compassion railleuse qui équivaut à un courtois mépris. On l’assure d’une vérité manifeste en lui rappelant que Louis IX de France a cles l’ère enthousiaste où les chrétiens pouvaient plausihlement partir en guerre sous le signe de la croix. Il. insiste : on ne l’écoute plus !
La mort dans l’âme, et pour s’étourdir, ne se décidant pas à quitter cette Rome où Jésus-Christ est si parfaitement oublié, il s’enferme pour cacher sa détresse et son deuil, trace en courtes phrases qui sont autant de cris vers son Dieu bafoué, son Livre des Proverbas. Il s’y redonne, s’il en était besoin, le goût du martyre, de ce martyre qui lui a été deux fois refusé. À n’écouter que sa voix intérieure, il mettrait aussitôt en pratique cet axiome qui se forme sous sa plume : « Nul ermite.ne concourt à autant de bien qu’un hardi prédicateur, en qui se conjuguent l'existence contemplative et la vie de l’action, dans l’exercice de la prédication. » Mais il tremble, par ailleurs, que sa carrière ne soit trop courte pour tout l’ouvrage qu'il lui reste à accomplir parmi les hommes, I] lui faudrait le privilège de vivre deux siècles afin d’y faire face dignement. N’a-t-il paint à terminer ce Desconort
ui bout en Jui ? N'est-il point nécessaire qu’il se
fasse encore entendre aux Parisiens, pour une
suprême tentative ? Les Averrhoiïstes y redressent la tête. On est venu lui dire que, là-bas, la jeunesse l'attend, qu’elle a déploré son départ, qu’il sera recu, par elle, comme un frère bien-aimé !
Chargé d’écrits, et portant, dans la tête, un monde de pensées, il remonte au Nord, après avoir longuement regardé vers l’Orient dont la redoutable séduction l’attire. Que n'est-il favorisé de ce pouvoir d’ubiquité qui fut imparti à des saints fameux ? Les paysages français lui font regretter ceux d’Afrique et c’est par un triste jour de pluie qu’il entre dans Paris, en rêvant de Tunis, du soleil de feu sur le mur des mosquées et des nuits étoilées où s'élève, comme une offense, le cri de bête du muezzin impérieux |
I1 fait un serment : « Je précipiterai ma besogne en ces murs, et sitôt parachevée, je m'en détacherai pour guerroyer à force chez les radoteurs de sourates. J'ai honte d’être ici, venu pour mendier un peu de foi militante près d’un roi voleur qui frappe de faux deniers, et pour répondre à d’impudents rhéteurs qui empoisonnent les jeunes ârhes. Je ne crois, en fait, qu’au miracle qui mettrait sur l’un des trônes de la chrétienté un roi honnêtement chrétien, sur celui de Saint Pierre un pape consciencieusement pontife, et qui, par surcroît, sèmerait dans le cœur des écoliers le grain de la colère à voir le monde gâté par la lèpre sarrasine. Suis-je trop vieux, comme on l’a prétendu à Rome ? Je le gurai bientôt. Je n’attendrai pas, des années, un
SJ MES. re, ms
Louis IX, un Innocent V (1) et des armées pour aller me mesurer avec les Sultans. Il faudra bien qu’un jour quelqu'un ait raison, de leur Dieu ou du mien. Et, comme le mien est le seul qui compte dans l'univers, je ne doute pas que tous les peuples
de la terre finissent par s’en apercevoir. »
Mais, déjà, on le réclamait en Sorbonne. Il y reprend, au point où il l’avait laissé, le commentaire de son Art. De tous côtés, des questions lui sont posées : il y répond avec une maîtrise, une autorité, une sûreté de spadassin de la pensée. Pour
les idées et la vérité, il fait la guerre, à grands coups d’estoc, dont chacun porte, blesse, tue ou sauve
celui sur qui il s’abat. I1 se prépare la main en vue de plus vastes combats et, souvent, les yeux fermés en présence de son auditoire, ce n’est plus à Paris qu'il discourt, mais dans quelque cité méditerranéenne, devant un peuple nourri du mauvais pain koranique.
Son ancien disciple Thomas le Meysier, d’Arras,
celui-là même qui frappait à sa porte, un soir désespéré de 1287, et qui ne recevait pas de réponse, est
toujours animé de la même ardeur pour répandre,
dans sa province, l’enseignement de Lull. Il arrive, transporté de joie en retrouvant son maître. [1 présente des points de doctrine, épineux, qu’il ne sai comment saisir, et devant lesquels la netteté de son jugement s’est troublée. Magistralement, Ramôn élucide et clarifie tout, en des leçons publiques qui restèrent mémorabies. Il se grise au jeu du vrai contre le faux, de l’interprétation qui se dévoie et de l’explication qui rectifie. Il ne s’accorde aucun repos. Un certain Pierre Lombard s’avise de formuler des
(1) Pape au moment où Louis IX dirigeait la septième et avant dernière croisaile.
sentences hétérodoxes touchant l’Immaculée-Conception. Le chevalier de la Sainte Vierge rompt une lance encore en répondant par un Livre sur les sentences de Pierre Lombard, qui, pour un temps, clôt le débat. Tout aussitôt, il estime que, sans délai, il doit composer une Pratique abrégée de la Table générale et le document fleurit entre ses doigts comme un bouton de rose en une nuit d’été. Est-ce tout ? Non, certes. Il se sent obsédé par un problème qui hante les hommes depuis toujours, et, quoi qu'il en puisse advenir, s’essaye passionhément, — car la géométrie exprime aussi la sagesse de Dieu, — à un Traité de la Quadrature et Triangulation du Cercle.
Distractions d’une intelligence qui veut parcourir tous les domaines. N'’est-il point, dans sa foi : lyrique, dans son délire toujours chantant, poète et musicien des mots ! Qui donc le retiendrait de rimer ce Chant de Ramôn qui palpite en lui, et bat de l’aile comme une alouette en cage ?
J'ai pris la croix de mon Seigneur, Et j'ai traduit mon tendre amour A vous, la Dame des pécheurs, Pour qu’elle me baille secours !
Ma poitrine est temple d'amour, . Mes yeux sont fontaines de pleurs.
Je vis entre joie et douleur !
Ah ! tomber aux combats d’amour !
Je ne redoute leur ardeur… Princes méchants, et faux Pasteurs, Vos jours ne sont que déshonneur.
Dieu jugera les vains seigneurs j Qui tiennent le monde en erreur.
Mais d’autres chants bruissent en son âme. Il se souvient de l’arbre romain. Il en découvre un autre encore, d’une essence plus subtile et où il y a
‘de beaux fruits à cueillir. Pour le mieux recon-
naître, il suspend ses classes en Sorbonne et s’en va, non plus très loin, mais dans quelque bois touffu et silencieux où sa pensée chantera plus haut que le ramage de toutes les branches. L’Arbre de la philosophie d'amour, ïl en étreint allègrement l’écorce, dans cette retraite sous le ciel. Frère de son Blanquerna le Solitaire, par les sentiers de la forêt, il voit descendre jusqu’à lui une dame encore, bien radieuse en sa beauté et parée d’atours de haut prix. Elle n’est qu’une création de son génie, mais elle se tient près de lui comme une créature débordante de vie. Ah ! si elle était aussi riche d’allégresse ! Hélas ! elle pleure et Lull la reconnaît à plus d’un signe parlant. C’est la Foi qui, pour se présenter à lui, a pris le nom de Philosophie d'amour. Îl lui adresse une parole respectueuse et contrite, et ils dialoguent, dans le ton fleuri des troubadours, sur des thèmes théologiques: « On voit grand nombre de serviteurs à ta. sœur la Science, mais tu n’as pour te servir, selon ta dignité et ton ‘’ honneur, que bien peu de fidèles. — Il est vrai. Rares sont mes amants. Science s’en connaît beau- coup plus que moi. » | Ainsi l’apôtre, qu'aucun des Puissants ne vou- Jut entendre, se venge-t-il de leur indifférence. Et le poème l’enchante au point que, pour le cynique Philippe le Bel, il en fait une traduction latine, en . manière de dérision, et pour la reine Jeanne de . Navarre, une transcription en vulgar catala, par manière d'hommage.
Le roi, la reine admirent l'inspiration et la
forme d’une œuvre si galamment chrétienne, mais
semblent frappés de surdité lorsque l’auteur parle |
de la fondation d’un collège oriental en France. Alors, Lull, ajoutant à son fardeau d’épreuves
un nouvel affront, court réciter un dernier Ave à la
Sainte + Chapelle, et s’en va.
EE RE SRE Ë