‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 30 sur 51 · DIX-SEPTIEME EPISODE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIEME EPISODE

Era temps :jue anàs por sausres (carreres) e que portàs lo gran feix que amor fa portar a sos amadors.

{1 était temps qu'il s'en fût par ces (routes) et qu'il portât la grande foi que l’amour fait porter à ses amants.)

(LIBRE DE AMIC E AMAT : Métaphore morale, n° 346.)

A dater de ce moment, on pourrait croire qu'il accepte, avec une sorte de louable orgueil, d’être bientôt, dans un siècle nouveau, l’homme d’un siècle mort. Sans avouer la défaite de son idéal de conquérant mystique, il est trop lucide, il a des

vues trop épurées sur les idées qui marchent, sur les

âmes qui évoluent, sur les faits qui s’enchaînent, pour ne pas comprendre que Dieu ne lui a pas été généreux en le faisant naître cent ans trop tard. Mais semeur, il a répandu derrière lui, depuis qu’il parcourt les champs du monde, le grain de sa foi

active, guerrière, à pleines poignées. Il en a nourri

des consciences affamées qui y trouvèrent la force et la santé. Il a modelé des Lullistes dans ses col-

lèges, dans les universités, et même chez les Juifs et les Islamiques. Ce qu’il enseigne s’appuie sur. des vérités éternelles. [1 n’y a rien de sa faute dans cette circonstance inouie que l'humanité paraît désormais vouloir, en matière de foi, renoncer aux traditions multiséculaires qui mettaient l’arme au poing . des croyants pour peu que leur Dieu fût offensé. Toute la Bible restait pleine de ces sursauts de la religion blessée par l’irreligion, de ces élans de peuples pourvus de vérité contre des peuples gangrenés de mensonge. Alors, on tuait, on massacrait, on exterminait. Plus tard, le fer et le feu devaient . être de rudes, mais nécessaires moyens, pour assurer, sous des cieux lointains, le respect du vrai Dieu. Ainsi, dans la suite des temps, la force servait la foi. Les Croisés, derniers de cette longue épopée: pour le Christ, n’oubliaient aucune pièce de leur armure avant d’y faire graver le signe de la Croix . par lequel ils juraient de vaincre.

Mais l’époque actuelle, par un effroyable renoncement, se faisait gloire d'oublier tout d’un passé si chevaleresque et si beau. L'Eglise, absorbée dans les conflits pour le temporel, écartait un Lull lorsqu’il venait dire : « Je suis prêt. Fais un signe et je t’apporte des milliers d’épées. » Les rois ne rêvaient que d'argent, de rapts, de mariages propres à arrondir leur couronne, d’alliances trahies et de guerres sournoisement préparées. |

Au-dessus de ce monde où l’amour de Dieu était en déroute, subsistait, ridicule, extravagant, sublime, un homme : Ramén Lull ! Dans ses cris, Rome n’entendait que la vocifération d’un langage passionné dont elle avait perdu la clef. Les princes n'y reconnaissaient plus leur propre « Montjoie Saint-Denis ! » Si de tels malheurs ne présageaient

pas Ja fin du monde, ils annonçaient infailliblement un quatorzième siècle où l’ancien Sénéchal de Mayorque, si la Providence ajoutait à ses jours, vivrait parmi les chrétiens peut-être moins à l'aise qu’il n’eût vécu chez les Barbares.

Quoi qu’il en fût, pas un instant la supposition rie pouvait l’effleurer qu’il déchirerait et jetterait

: aux orties, pour se conformer au détestable esprit du

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temps, cette robe toute tissée d'amour et de délices

pures, et où le fil de l’enthousiasme recoupait celui de la plus douce folie. Mettre en charpie cette laine

chaude et souple dont il se sentait si heureusement

vêtu ? Jamais ! Prendre l’habit d’indifférence, le pourpoint de scepticisme pour ne point attirer, par “un archaïsme désuet, l’attention et la risée des foules affublées selon les modes du plus récent esprit ? Non,

encore une fois jamais ! Rester le Ramôn Lull qui,

ayant vu cinq fois le Christ près de sa table et une fois la Vierge sous la porte de f’Almudaïna, a promis à l’un et à l’autre de délivrer un tombeau

et de fleurir un autel. De si magnifiques serments

ne se renient pas. Plutôt traverser les villes, les cours royales et pontificales, les campagnes, Îles foules, les années, comme un mort sorti du sépulcre, comme un cadavre redressé et rempli de vermine, plutôt donner à rire par d’absurdes propos, que de renoncer à une personnalité, à une doctrine, à une ligne de conduite, formées, épanouies, affirmées par quarante ans de certitude.

En s’acheminant vers les Pyrénées, Lull se flattait de savoir ce qu’il adviendrait de lui jusqu’à ce qu'il tombât de fatigue, épuisé parle « combat d'amour », sur un âpre sentier qui ne menait à rien! Il rencontrerait, partout, des hommes qui le com-

prendraient moins que s’il eût parlé l’araméen. Il

écrirait des livres que, pendant peu dns des lecteurs curieux de bizarreries, feuilleteraient d’une main distraite et qu'ils lanceraient ensuite, comme des pierres dans un gouffre, sur les plus bas rayons d’une bibliothèque poussiéreuse et sombre. Il visiterait des monastères où il surprendrait, dans leurs ingénieux exercices spirituels, des casuistes et des exégètes, maniant l’itaque et l’ergo avec une habileté digne d’un meilleur emploi. [1 propagerait, du haut des chaires qui, peut-être, lui resteraient ouvertes, un frisson passager dans de jeunes âmes un instant séduites par un pieux romancero, et dès le lendemain oublieuses. I] mettrait le pied.sur des vaisseaux et il déposerait ce bagage désormais invraisemblable, — sa foi de lutteur, — au milieu des denrées, des épices, et autres produits du négoce. Il s’en irait encore aux pays d’où il avait été deux fois expulsé, et incapable de consentir l'inefficacité de l’entreprise, seul, désapprouvé par ses frères chrétiens, soutenu par Dieu uniquement, il braverait le Sarrasin, le nargueraïit, l’énerverait,

lasserait sa patience, se ferait à la fin assassiner, abattre comme une bête galeuse, et pour toute récompense, du ciel où il renaîtrait, il entendrait les chrétiens faire de lui une ironique oraison funèbre : « C’était un dément. Les Infidèles ne sont point si mauvais, car ils auraient pu le tuer sitôt sa première incartade. »

Bref, il recommencerait sa vie, monotone et pareille À elle-même, autant de fois qu’il le faudrait pour mériter le repos dans la mort. Sinon, qu’en pourrait-il honorablement faire ? Se déclarer vaincu ? Rentrer à Palma, s’y fixer, partager ses jours, au monastère près de ses frères en Dieu, et dans sa famille, près des enfants de ses enfants ? Ecrire,

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noircir des pages que le vent emporterait une à une et qui se perdraient sur la mer, autour de son île natale ? Cesser d’être le « Vagabond quand même », le colporteur de Jésus, arracher le battant de la cloche qu’à tous les carrefours de la terre il détachait de sa ceinture pour réveiller les peuples endormis ? Non, mille fois non ! Le monde, lassé de le voir, le reverrait encore, et partout. Et si, par aventure, les siècles conservaient la mémoire de cet irréductible Paradoxe fait homme, de ce Docteur ivre du vin des anges, de cet errant qui se réclamait du tiers ordre de l’extatique Saint-François, peut-être, en un retour de justice, accepteraientils de l’appeler l’Illuminé, consentant tardivement à croire qu’une perpétuelle Pentecôte lui valait les lumières du Saint-Esprit.

A. Barcelone, il séjourne quelques mois. Bien que très près de sa famille, il diffère le moment où il s'embarquera pour aller la revoir. Il ne veut rentrer aux Baléares qu'après avoir ciselé, pour son fils, une œuvre où il met tout son soin, et qu’il appelle L'art d'aimer. De même, désire-t-il parfaire ses Méditations de l’Ami et de l’Aimé, qui lui sont si chères. Le Livre des Oraisons n’est jamais com- . plètement, à ses yeux, ce qu’il devrait être. Ce sont là des travaux qu'il terminera d’abord, et à tête reposée, avant de remettre le pied dans cette cité de Palma qui, en son absence, a connu bien des vicissitudes. Par bonheur, les temps troublés ne sont plus qu’un souvenir. L’aventureux Alphonse d'Aragon, qui avait, par surprise, enlevé Mayorque

et [viça, a dû les restituer à Jayme, époux d’Ésclar, monde de Foix, en 1295. Le pauvre prince a été lui-même fort éprouvé. Par force, il a été amené à accepter la vassalité totale de la couronne de France et c’est encore un méfait de ce Philippe le Bel qui a acheté, à l’évêque de Maguelonne, sa part de la ville de Montpellier, La splendide architectute dressée par le Conquérant, jadis, a perdu sa belle façade, toute d’ordre et d’unité.

Lull, passif observateur du destin des empires, se porte de cour en cour, va saluer le roi d'Aragon et la reine Blanche (1), qui veut bien accueillir une copie du Libre des Oraisons. Aussitôt, l’ermite de Miramar parle de la fondation d’un collège de missionnaires, mais ne persuade pas (2).

En 1299, le père de Dominique et de Magda-

lena, le seigneur de Manacor et de Polienza, a soixante-sept ans. Au milieu d’un chapitre en cours de rédaction, la plume glisse de ses doigts et il sent que son cœur est agité d’une émotion toute paternelle. La nostalgie du terroir, du foyer, se saisit de lui. Il descend à la côte et s’informe, sur le port, des moyens de regagner Mayorque. Il part, : réjoui de surprendre ceux qu’il aime et qu’il n’a point oubliés, Il arrive à Palma dont il découvre de loin, et les cils tout humides de larmes, la cathédrale aux murs plus hauts et plus robustes, A peine est-il

(1) Fille de Charles II de Naples.

(2) Peu d'années plus tard, une institution de ce genre sera pourtant créée à Alcala.

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reconnu qu’on l'entoure et l’honore de mille façons. Il gravit, entouré de respect et de protestations affectueuses, les pentes par où l’on atteint la cité haute. I1 trouve au logis, doûa Bianca, qui, comme Pénélope, achève une tapisserie. Au milieu du canevas, la Vierge Marie s’élève au ciel, dans un semis de roses et de lys. Dominique est sur le bien de Pollenza, mais on attend son prompt retour. Il paraît le jour suivant, alors que le grand-père Ramén fait sauter sur ses genoux les deux garçons qui portent dans leurs veines le sang des Lull et celui des Sentmenat. Les amis accourent de toutes parts. Le voyageur raconte ses bonheurs et ses déboires, ses routes et ses haltes. Les moines des ordres représentés dans la ville et ses alentours le pressent de questions. [l apprend les unions, les naissances et les deuils. On lui dit : « Ne resterez-vous point parmi nous ? » Et, pour ne pas causer de peine, il

ne sait qu'élargir un grand geste qui, dans sa pensée, désigne l'Orient.

-Tout au moins ne partira-t-il que lorsqu’il aura précisé et bien choisi son but. Il promet que, s’il

s’éloigne encore, il ne tardera pas à revenir. L’admi-

nistrateur de ses domaines croit bien adroit de prendre texte de cet engagement pour faire observer, avec un semblant de malice : « C’est, qu’à dire vrai, voilà que vous êtes vieux. » Le nomade n’y eût jamais songé, et il n’en croit rien. Il se redresse pour répondre : « Je suis jeune. » | se

Si. ce retour heureux et ce concert de tendresses avaient pu, aux premiers instants, mettre quelque tiédeur dans le zèle apostolique du prédicateur, si

tant de vénération dans la rue et tant d’amour sous son toit s'étaient coalisés, d’abord, pour lui conseiller le labeur sédentaire auquel, bien qu'il en dit, semblaient le désigner son âge et son usure, la seule vue du pitoyable collège de Miramar eût suffi à ranimer en lui une volonté quelque peu menacée de léthargie. Devant ces murs abandonnés, ces jardins où croissaient les ronces, ces escaliers de pierres mal taillées et qu’envahissait maintenant la végétation la plus folle, devant ce petit campanile où la cloche s’était tue, au spectacle de son « isoloir » aménagé à flanc de montagne et où l’attendaient, sans visiteurs, sa table branlante et sa lampe éteinte, Lull, ressentant une cruelle peine, avait appelé, par leurs noms, à tous les échos de la grève et des bois, mais en vain, ses compagnons d’autrefois. Tels ‘étaient morts martyrisés, en Afrique, et leurs os blanchissaient aux portes du désert. Tels autres s’en étaient allés, vers des terres lointaines, porter l’enseignement, et, depuis, on n’avait jamais plus reçu de leurs nouvelles. La compagnie des serviteurs de Dieu était dispersée à tous les horizons

du monde et plus aucun néophyte ne chantait à la’

chapelle ni ne soignait aux plate-bandes les fleurs que l’on offre à Marie. Un lourd silence enveloppait ce cadre pieux qu’avaient fait vibrer de si beaux hymnes et l’on n’entendait monter, contre la falaise,

que l’éternel murmure de la mer, tout semblable à

ce qu'il avait été, aux temps reculés où les païens maures, sur leurs propres rivages, reconnaissaient en lui la réplique de ce bruit de vagues qui emplissait les nuits où ils cherchaient, derrière les étoiles, le paradis d’Alläh. Après y avoir groupé tant de vie ardente, le fondateur n’y retrouvait qu’une solitude endeuillée, et dans ces ruines délaissées, l’image

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même de ce noble rêve à demi écroulé, qu’il soutenait, seul et contre tous, dans son âme de Croisé incompris.

Etait-il donc écrit que, pareille à ce monastère, son œuvre entière ne tarderait pas à s’effondrer, quelque précaution qu'’ileût pris de lui donner des assises fortes ? La doctrine lullienne, comme un autre et plus vaste Miramar, s’en irait-elle en lambeaux, sous le souffle dédaigneux des scolastiques de demain, aussi définitivement perdue que le dessin des allées dans le verger des moines ? Une si puissante construction dont tout le mérite revenait à Dieu, se lézarderait-elle du faîte à la base, comme le mur du réfectoire où, par de larges déchirures s’inséraient des lianes tordues et épineuses, qui, un jour, désunieraient tout ? Qui relèverait jamais la maison des missionnaires orientaux ? Qui reprendrait, à sa base, et peut-être sur de nouvelles maçonneries, l’œuvre de la propagation de la foi ? (x).

Profondément affecté, Ramôn sut pourtant ajouter, avec calme, ce déboire à toutes les épreuves par lesquelles Dieu voulait sans doute mesurer la ‘vaillance de sa créature. Il s’obligea à comprendre tout ce que renfermait d’ambition la pensée de ne laisser, derrière soi, que des œuvres capables de longue durée et se souvint que le divin Maître demande aux hommes leur plus loyal effort, sans

{) Ce devait être, sous une autre forme, Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des Jésuites (1481-1566).

leur promettre qu’il portera des fruits in sæcula sæculorum. Au surplus, pour qui sait réfléchir, n’est-il pas entendu, entre le Seigneur et nous tous, qu'aucune bonne intention n’est jarhais perdue et que si les apparences les annulent, leur effet, occultement, persévère dans le monde, fussent-elles ensevelies au fond des océans comme des continents disparus ? Perdit-on le souvenir de l’évangélisateur palmasan, il n’en subsisterait pas moins qu’il se serait employé à convertir quelques abusés de l’hérésie et que les âmes sauvées par lui, ici-bas ou du haut du ciel, — aideraient, ad perpetuam Dei memoriam, à tirer les autres de la fange.

Il fallait continuer, sans plus s’honorer de ce qui était fait que se désespérer de ce qui restait à faire. Le passé, le présent et l’avenir, tout ce qui tiendrait entre le berceau et la tombe, serait pesé dans la plus juste des balances.

Ainsi redevenu confiant pour peu qu’il eût perdu courage, ne craignant plus l’amollissement du milieu familial, dominant, à Miramar, sa douleur d'architecte, plus que jamais il se reconnut maître de sa sérénité.

Dans l’île, à cette époque encore si relativement voisine du temps de la conquête, il ne manquait pas de mécréants, tant arabes que juifs, qui, pour n'être pas inquiétés, feignaient de pratiquer un christianisme tout équivoque. C’est à ceux-là que l’apôtre s’attaqua fraternellement. Son expérience chez les Infidèles le servait à merveille. Avec une aisance de grand joueur, il gagnait une âme en moins d’une heure de controverse, et il emmenait le perdant offrir l’enjeu à Dieu, sans intention de le reprendre, à la plus prochaine église. Son plaisir à triompher dans ces faciles parties était si grand, que, pendant

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