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plusieurs mois, il en fit son occupation principale. En rentrant chez lui, il disait au boulanger de sa
rue, joyeusement : « J'ai fait aujourd’hui deux bons
chrétiens plus vite que tu ne fais un pain. » Il allait chercher des partenaires dans les campagnes, leur racontait Bougie et Tunis, leur expliquait tout l’agrément de se voir la mort suspendue sur le front,
parce que l’on s’en va répétant à des gens qui ne
le croient pas : « Jésus-Christ est le fils de Dieu. » Encore un peu, et dans ces saintes promenades, il aurait reconstitué son collège, s’il avait accepté le dévouement soudain de disciples qui, sans famille et sans biens, lui proposaient de l'accompagner, quand il repartirait, er en quelque Barbarie qu’il alHât. Mais il tempérait ces ardeurs, satisfait de la tâche accomplie, en objectant que nul ne devait outrepasser Sa force et ses pouvoits ; il valait mieux rester à Mayorque, persévérer dans la bonne voie, ne point chercher à trop bien faire, se consoler de ne pas savoir la langue des Africains ét attendre patiemment l’heure où i’ Europe chrétienne se lèverait en masse. Alors, si l’on se sentait toujours brave et dispos, on partirait, pour servir utilement.
Plusieurs fois, il poussa jusqu’à son ermitage de Randa. |
Depuis les jours où il s’y était retiré loin du siècle, on avait quelque peu aménagé des sentiers, dont l’un, — qui trace au temps présent le même méandre sur les pentes de la montagne, — facilitait aux mulets l’accès du haut plateau. Dédaignant leur auxiliaire, il s’engageait sur le roide cailloutis, et dans l’ombre des arbres à qui il parlait comme à d'anciens amis, se rapprochait du ciel à pas lents. On imagine quel chapelet de souvenirs il égrenait chemin faisant, et ceux aussi qu’il retrouvait,
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vivants et si doux, en appuyant ses mains ridées sur la pierre de la chambrette où, un soir, il avait attaché le crucifix. Tout renaissait de ce temps d’enchantement, et il ne manquait plus, pour compléter l'illusion d’un retour vers ce qui était si vieux, que la vision du Sauveur, dressée, au crépuscule, sur l’herbe poussiéreuse et tendant, au solitaire, le Bois où il avait souffert. Les millepertuis montraient, comme jadis, au revers de leurs feuilles, l’écriture arabique ou celle des Hébreux. La grotte creusait le rocher où s’insérait le banc de pierre qu’avaient mouillé tant de larmes. Les feuillages secs formant le lit gardaient encore cette dépression qui marquait l'endroit où le corps du pécheur s’étendait, exténué par de longues heures d’imploration. Et partout alentour, le visage de la nature, à peine maquillé par l’artifice des hommes, entretenait ses grâces impérissables, sa jeunesse de tous les âges. On y voyait toujours {es villes un peu agrandies, et les forêts et les plaines, et les oiseaux qui tournoyaient dans l’air, au-dessus de l’abîme, rapportaient, du même coup d’aile, la même chanson qu’ils lançaient, autrefois, dans la joie de la lumière, vers les mêmes nuages ronds, gracieusement peints au firmament, sur un azur inaltérable. Et, sur tout un large pan de l'horizon, la mer étalait, sous le soleil, génial enlumineur, son éblouissante sertissure d’indigo et d'argent vif, parfait chef-d'œuvre, tel que le verraient les hommes après des centaines et des centaines de générations. — « Ah ! la voilà, songeait Ramén Lull, la merveille éternelle qui nous contraint à la modestie agenouïillée et qui nous rappelle de ne compter nos créations que pour fragiles et temporaires. Qu'importe notre mort et le renversement de nos édifices spirituels ! D’autres ouvriers