‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 32 sur 51 · ON SR TA ST · texte numérisé non relu

ON SR TA ST

sortiront des limbes qui reprendront nos outils et bâtiront des temples dont les années feront des décombres. Et ainsi toujours ! Mais l'essentiel est que, de façon ininterrompue, un temple soit dressé pour que ceux qui le voient de loin y puissent entrer

et y prier. Le passereau qui chante au-dessus de ma

tête n’est plus celui qui gazouillait sur la branche quand je faisais ici la première offre de mon âme à Dieu. Mais c'est toujours un oiseau qui est là, et toujours une chanson. Vieillard, je puis mourir demain. Un jeune homme gravira le sentier de ce mont et reprendra mon hymne où je l’aurai laissé. Miramar, Randa, ce ne sont là que des noms, mais les oraisons qui y furent dites avec ferveur sont des faits ! Que ces élans de l’âme se soient accordés avec l'harmonie universelle, et le concert intégral se perpétuera,'comme Dieu le désire, par le double alleluia de la créature et de la création. »

Pour ajouter au chant des âmes, Lull, humble musicien, pendant des mois encore, composa des livres frémissants d’accents lyriques : ce furent le Livre de Dieu et de l’homme, et ce poème, La médecine du pêche.

Et, dans un domaine plus concret, il mettait la

dernière main à une Application de l’Art général

aux sciences lorsqu'un jour, étant descendu au port, afin de parler avec les mariniers et d’apprendre d'eux les nouvelles qui couraient dans le monde, il connut, par des Chypriotes, que le grand Khan des Tartares, ce Kassan qu’il avait jadis rencontré dans les steppes nordiques, ayant conclu alliance avec divers princes d’Arménie, tous chrétiens, entraînait déjà ses hordes vers la Syrie, pour en faire sortir les Musulmans. Il projetait de donner

la chasse au « soudan » (1) jusqu’en terre égyptienne. S'il en allait ainsi, c'était Jérusalem délivrée ! Les chrétiens de Tartarie, en Terre-Sainte, crieraient « Orislim ! Orislim !! » (2) avant ceux de l’Europe ! Honte et joie tout ensemble ! Partir ! II fallait partir, être avec les vainqueurs pour pouvoir revenir témoigner d’un si haut fait devant les Papes et les Rois.

Alerte, soulevé par un bonheur si inespéré, le Docteur Illuminé s’empressa de retourner à son logis où, ce même jour, tous les siens et quelques amis choisis se réunissaient pour une fête d’anniversaire. Au souper, sitôt après le Benedicite, il annonça, avec une joie visible, sa résolution. Des sanglots lui répondirent chez les femmes et les enfants. Les hommes dissimulèrent mal leur peine. Avec une affectueuse douceur, il consola tous et chacun. Et l'on comprit qu'on ne pourrait le retenir quand, debout et les mains jointes, il récita la troiscent-quarante-sixième métaphore morale du Libre de Amic et Amat : « L’ami avait à parcourir de longues routes, et de dures et d’âpres, et il était temps qu'il s’en allât par l’une et par l’autre et qu’il soutînt la grande foi que l’amour fait porter à ceux qui aimaient. Et par ainsi l’ami allégea son âme des pensers et des plaisirs temporels, à seule fin que son corps puisse endurer le fardeau plus légèrement, et pour que son âme puisse mieux cheminer par les routes, en compagnie de son Aimé. »

(1) Sultan.

(2) « Jérusalem ! Jérusalem !!1 » en langue tartare.

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