DIX-HUITIÈME EPISODE
Ne quiers pas noblesse de courage en la bouche: car toute bouche ne dist pas vérité. Ne la quiers pas es honnourables vestemens; car dessoubz maint bel habit a souvent vil courage failly et plain de maulvaistié. Ne la quiers pas en cheval, car il ne te peut respondre. Ne
la quiers pas en beaulz harnois et riches garnemens, car dedans beau harnois est souvent maulvais cuer et couard.
Donques se tu veulz trouver noblesse de courage, il te convient la demander a foy, esperance, iustice, charité, force, attrempance, a loyau:é et aux autres vertus. Car encelles est noblesse de courage et par celles se deffent le noble cuer du chevallier, de maulvaistié, de tricherie et des ennemis de chevallerie.
(Libre de Cavalleria, Chap.
4, par. 4 Traduction française du xv° siècle.)
En naviguant vers Chypre, l’apôtre se sentait riche de vie, et tout assuré de rester longtemps encore parmi les hommes pour voir son rêve debout, Jes étendards chrétiens flottant sur le divin Tombeau. Aux matelots, il disait toute sa certitude que ces temps étaient proches et il les invitait à prier avec
lui, à l’aube, à midi et au crépuscule, pour que le Khan tartare avançât bien vite sur les routes du monde, en chassant devant lui, sous une honteuse poussière de fuite, les Musulmans épouvantés. Il leur contait des souvenirs et leur expliquait pourquoi il n’était pas étonné en voyant, de chez un peuple injustement réputé barbare, partir les armées qui allaient délivrer le Christ. [1 disait : « Ces hommes aux yeux bridés ont compris l'Evangile chaque fois qu’il fût entr’ouvert devant eux. Je les ai reconnus, quand je les visitai, prêts au baptême, comme s'ils l’attendaient. Je n’étais pas le premier à leur parler de la seule vérité. Dans leurs camps, j'ai rencontré un Tartare qui, longtemps, avait été fournisseur de casques dans les armées du précédent roi de France. Cet homme était rentré chrétien dans son pays. On m'a montré, un jour, sur les rives d’un fleuve au nom rude, là-bas, au milieu des déserts, un cordelier flamand qui y avait été conduit par je ne sais quelle aventure et qui se consolait d’être si loin de son pays natal en enseignant la vraie religion autour de lui. Bien mieux encore. Une femme de Metz, nommée Paquette, avait, je ne sais trop pourquoi, fait un voyage aux confins de la Hongrie. Là, elle fut enlevée par des hordes du Nord. Elle m’a exposé le cours de ses infortunes le jour où je fus bien surpris de me trouver en sa présence, chez les Tartares qui vont conquérir demain la Terre-Sainte. Quand j'étais à Paris, un orfèvre de cette ville, établi sur le Grand-Pont, ayant appris que j'avais parcouru ces contrées si peu connues, est venu me demander, à la Sorbonne, si je n’y avais pas eu connaissance de son frère Gaspard, ainsi que d’un jeune homme né proche la cité de Rouen, car ces deux compagnons, un soir, s'étaient mis en tête
d’aller prêcher la foi en notre Dieu au milieu des peuplades d’Asie. Chemin faisant, j’ai croisé des gens partis de l’ Angleterre, dans la même intention, et l’on m'a assuré, en France, qu’un nommé Robert,
chantre depuis à la cathédrale de Chartres où il
est mort, a parcouru longtemps le septentrion pour convertir les païens. Aucun de ces dévouements n’aura été inutile et nous allons cueillir bientôt les fruits sur Îles arbres que ces bons serviteurs de Jésus ont plantés dans la neige du Nord. »
Les mariniers écoutaient Lull enthousiaste et se réjouissaient beaucoup, avec lui. Puis ils l’approuvaient quand il ajoutait, à ses récits, cet argu-
ment qui consolidait leur espérance de savoir avant
peu Jérusalem vide d’Infidèles : « Ce n’est pas sans
une intention divine qu’un docteur aussi parfaite-
ment admirable que le fut Thomas, le maître de la Somme théologique, a pu parcourir, avant de rendre
son âme au Seigneur, l'Ethiopie, le pays des Abys-
sins, celui des Parthes, des Mèdes et des Perses, une partie de la plus lointaine Asie, et jusque la Chine même. »
A Chypre, le vieillard voulut, lui le premier,
mettre pied à terre. Il avait hâte de savoir, par
d’autres coureurs de mer arrivés du Levant, ce qu’il était advenu des armées du grand Khan et jusqu’à quel point du monde elles avaient déjà mar-
qué leur glorieuse avance. Il désirait aussi s’instruire
des moyens qu’il trouverait au port pour rejoindre la rive d’où il pourrait, par le moindre détour, aller au-devant du conquérant. Alors, il reviendrait au
navire qui l’avait porté, en retirerait son humble
bagage et l’irait déposer sur une autre nef, qu'il priait le ciel de tenir prête à gagner le large.
Mais lorsqu'il reparut, tête basse, parmi les compagnons de voyage qui avaient partagé sa foi, il ne put retenir ses larmes.
— Pourquoi pleurez-vous ? lui demandèrent-ils.
— Comment ne pleurerais-je pas ? J'ai appris le plus grand des malheurs. Kassan a bien levé son armée. Il s’est hardiment mis en route, mais des révoltes l’ont fait rentrer dans son Etat. Tout est abandonné. Ne valait-il pas mieux mourir avant de connaître cette infortune ?
[Is l’aidèrent à porter ses coffres sur le rivage, et, tristes comme lui, remontèrent sur le pont pour s’occuper de leurs travaux marins. Des Grecs, des Francs, des Vénitier.s entouraient Ramén et s’inquiétaient, pour lui porter secours, dans sa douleur manifeste. Il leur dit que tant de peine ne venait point d’une souffrance qu’il portât dans sa chair, mais qu'il ressentait dans l’âme une grande détresse. Alors, ils s’éloignèrent, en estimant qu’ils ne pouvaient lui être d’aucun service.
Un rude vent du nord soufflait, bien que le printemps fût avancé, et qu’à cette saison, généralement très chaude, le vent fût rare dans l’île. Le voyageur si amèrement déçu frissonna plusieurs fois et chercha, dans la ville, un abri pour la première nuit. |
Le lendemain, il comprit, bien qu’il l’eût fermement nié la veille, qu’il était malade dans son corps. Des religieux l’accueillèrent et le soignèrent plusieurs mois. Quand il se sentit mieux, le perpétuel problème se posa devant lui. Que faire pour être agréable à Dieu ? A Chypre, vivaient des nestoriens, des momnines, des jacobites. Il s’en fut les
visiter et les détermina à l’entendre commenter son Livre des Cinq Sages. Certains parurent émus et lui avouèrent qu'ils doutaient maintenant de leurs convictions impies. D’autres l’insultèrent et regagnèrent leurs coreligionnaires, au cours de polémiques doctrinales qui, par leur âpreté, épuisèrent le convalescent. I! dut consentir à reprendre le lit, isolé, cette fois, dans une petite maison qu’il avait louée avec une part de l’argent emporté de Palma. Et c’est là qu’une nuit, lamentablement faible, il faillit périr. Un domestique et un clerc convoitaient son très modeste bien. Ils lui versèrent un breuvage qui, chargé de poison, le mit au seuil de la mort. Pourtant, la Providence ne voulait pas qu’il
terminât ainsi sa pieuse carrière. Il fut sauvé par
un Templier qui le transporta chez le Maître de l’ordre, à Famagouste même. Le retour à la santé fut d’une lenteur désespérante. Lull implorait en vain le Christ et la Vierge sa mère, pour qu’ils lui rendissent sa force puisqu'il gardait sa foi. Plus d’une demi-année, épuisé mais non découragé, il séjourna dans cette condition cruelle. Les religieux du Temple le choyaient, car ils l’estimaient hautement. Mais ils ne répondaïient que par des paroles ambiguës lorsqu’aux premiers mois de l’an 1300, il les questionnait pour découvrir leurs intentions,
touchant les Lieux Saints. Leur opinion l’affligeait,
car il discernait bien que, comme les Pontifes et.
les Princes, ils ne croyaient pas le moment opportun
pour agir. Cependant, il leur objectait la richesse inouïe et la puissance de l’ordre, véritable armée qui comptait plus de 15.000 chevaliers, une multi-
| tude de frères servants et un nombre énorme d’affi-
liés. Il leur rappelait qu'ils possédaient 10.000 manoirs dans la chrétienté, et des forteresses par
tem: te
centaines. [1 faisait le compte des centaines de mille de florins d’or qu'ils gardaient dans leurs caisses, sans préjudice de tout l’arg'ent et des objets précieux.
Un jour enfin, il les quitta, assuré que ces enfants de Dieu ne parlaient pas le même langage que lui, et que le Temple dédaignait le Sépulcre…