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Irrité, tournant le dos à ceux qui se disaient hypocritement les « chevaliers du Christ » et pourtant oubliaient que leur premier devoir avait été de protéger les pélerins en Terre-Sainte, Lull, méprisant en eux le goût de la puissance temporelle, gardant au cœur le chagrin d’avoir vu, chez eux, et si parfaitement incomprise, une copie de De recuperatione terræ sanctæ, l’œuvre de Pierre Dubois à peine composée, citant, pour plus tard, au tribunal de Dieu, tous ces sénéchaux, maréchaux, drapiers, gonfaloniers, turcopliers (1), aumôniers, chapitres, trésoriers et banquiers de l’ordre ingrat et plus juif que les Juifs, regarda tristement l’étendue de la mer et chercha, sur la carte du monde, à quelle rive il irait demain porter son indéfectible espoir. Sous sa robe franciscaine, infiniment plus noble que le manteau blanc à croix rouge (2) et que le manteau noir à croix blanche (3), il s’en fut au port et prit passage sur un navire qui se préparait à cingler vers Gaza. Le chrétien errant, à défaut de pouvoir entraîner les Templiers, irait débarquer dans cette mémorable cité, où, cinquante-sept ans plus tôt,
(1) Troupes indigènes des Templiers.
(2) Chevaliers du Temple.
(3) Servants du Temple. |
les étendards brodés des devises Beauseant et Nos nobis Domine s'étaient déployés dans le vent de la victoire. Seul, il parcourrait les routes où la Croisade avait cherché ses buts et il remonterait vers le Nord, sinon au devant des armées de Kassan, dont le vœu semblait, pour un temps, brisé, au moins pour avertir les princes chrétiens, et jusqu’en Arménie, que l’heure était seulement ajournée où le flot libérateur redescendrait des plaines d’Asie.
Ne savait-il pas que des routiers catalans, qui se baptisaient les « Almugavares », ayant adopté pour cri de guerre « Hierro, dispierta te ! » (1) rêvaient, eux aussi, de délivrer Jérusalem et, tout “ensemble de s’assurer de Constantinople ? Muntaner, l’un de leurs chefs, tenait du héros et du bandit. Ces rudes conquérants entraîfnaient avec eux de nom- breux Navarrais, des Aragonais, des Mayorquins, des gens de la Cerdagne, du Roussillon et du Bas- Languedoc. Derrière ces condottieri se rangeaient même des mercenaires, reîtres et lansquenets « turkopoules » qui, pour la joie du pillage, consentaient à servir le vrai Dieu en méprisant le leur. Roger de Flor, un ancien templier, devenu forban, était le vice-amiral de leur flotte. Par les éléments qui la composaient, cette lie de malandrins semblait infâme et il n’y avait aucun doute qu'elle ne le fût. Mais elle disposait d’un grand nombre de piques et d’épées, et, bien que criminellement acquises, d'énormes richesses. Qu’importaient les moyens ! Jésus avait consenti à mourir entre deux voleurs. I! tolérerait d’être arraché des mains des Islamiques par les aventuriers Almugavares. La tâche urgente, impérieuse, était de rechercher ces bandes qui, pré-
(1) Fer, réveille-toi !
cisément, tendaient à se reformer pour aller piller les Byzantins, ei de les convaincre que le meilleur emploi de leur force était la conquête de Jérusalem.
Ainsi Ramôn Lull, abandonné par tous, bientôt seul en son siècle à prêter un sens à la Croix de Barberousse et de Louis IX, se retournait-il désespérément vers des guerroyeurs sans scrupule, des pirates et des sacripants. Aux côtes barbaresques, il conduirait les pires et les plus abjects des hommes puisque les probes et les meilleurs faisaient fi de l’incomparable mission.” | |
Pendant les derniers mois de l’an 1300 et toute une partie de l’année 1301, Ramén Lull poursuivit son rêve en Syrie, puis au pays des Arméniens. Indifférent à la longueur des étapes, à l’inclémence des saisons, à l’hostilité des hommes, il allait, de ville en ville, de cour en cour, chercher des compagnons de bonne volonté pour la seule œuvre qui lui parût digne d’être entreprise. Les échos du monde occidental ne lui parvenaient qu’affaiblis et déformés. Î1 ne les recueillait qu'avec indifférence. Que pouvait signifier d’important, devant son jugement obstiné à l’examen et à la défense d’une seule cause, l’ordre ou le désordre, la paix ou la guerre, la joie des peuples ou les calamités publiques, l’élèvement ou l’abaissement des monarques, en cette Europe qui s'était exclue de la chrétienté, en commettant le double crime de se dire servante du Christ et de tolérer que le Golgotha fût le bien des insulteurs de la Croix !
Parmi les bergers ou les marchands, il cherchait des cœurs et des bras, des âmes et des courages. Chez les princes où il venait mendier pour Dieu, on l’accueillait avec bonté. On l’écoutait avec intérêt. [1 n’avait pas À redouter d’eux le mar:
tyre qu ’il eût subi avec tant d’allégresse, pour en terminer avec une perpétuelle déception. Beaucoup de ces seigneurs et petits rois étaient respectueux du christianisme ou disposés à s’y rallier. Les autres ne voyaient en Lull qu’un Iluminé inoffensif et lui donnaient des escortes, pour qu il portât plus loin un Evangile qu'ils ne désiraient point reconnaître comme la vérité appelée à sauver le monde. Ce calme dédain, ces forces protectrices dont on l’entourait pour l'éloigner, l'irritaient plus encore que les vaines promesses de ceux qui se déclaraient prêts à entrer en action si tous s’accordaient sur la même volonté d’agir.
Il prenait à témoin l'étendue des campagnes desséchées et le ciel empli d’un feu brûlant, et, parlait aux oiseaux comme François d'Assise. S’adressant aux pierres mêmes, sur les interminables chemins, ii répétait avec Saint-Jean-Baptiste : Vox clamantis in deserto !
Quels méandres suivit-il, opiniâtre et réclamant à son vieux corps la vaillance de vingt hommes jeunes, quelles contrées le virent proposer sa foi militante aux milliers et aux milliers d’auditeurs insensibles qui détournaient Ia tête et disaient « non !{ » Quelles espérances forma-t-il le matin pour les sentir se briser en pièces le soir ? L’histoire, ni même la légende, n’ont conservé grande trace de ce calvaire qui dura tant de mois. On ne saura sans doute jamais parfaitement ce que fut l’itinéraire de l’animateur passionné, du fol utopiste, et du dernier des Croisés.
. Ce que l’on n’ignore pas, c’est que vers l’automne, n'ayant ni retrouvé Kassan, terré dans ses domaines septentrionaux, ni éveilié, dans la con-
science d’aucun des pasteurs de peuple, la volonté
de hausser le saint étendard, il reparut à Montpellier, sorabre et ne renonçant pas, revenant près des hommes de sa race implorer, encore et toujours, l'appui qu’il n'avait pu recueillir ailleurs. Il se retrouvait en France, sans avoir pu tenter le suprême expédient d’appeler à l’aide les forbans Ailmugavares, dont l’heure véritable n'avait pas encore sonné et qui, seulement douze mois plus tard, allaient commencer en Orient cette homérique expédition à laquelle Dieu ne gagnerait rien (1).
À qui parler ? Philippe le Bel, pour toute conquête, s'était emparé de la Flandre depuis un an et ses démêlés avec le pape Boniface VIII le détournaient sans doute de plus en plus de se montrer roi chrétien. Au reste, sa pénurie d’argent allait, disaiton, S’aggravant, et tout en vendant la noblesse à des roturiers, tout en multipliant impôts et maltôtes, plus que jamais il falsifiait la monnaie du royaume... Et les autres rois ne valaient mieux !
De tous les trônes, le moins haïssable était encore celui du roi d'Aragon. Lull fit, sans fatigue, les quelques pas qui l’en séparaient, lui, qui sans y épuiser son énergie, avait parcouru presque tous les pays connus sur la terre. Reçu avec de chaleureuses démonstrations, il exposa sa requête, l’appuya sur de solides raisons d’opportunité, montra que les rois et princes orientaux n’attendaïent qu’un signe pour s’élancer. Maïs une prudente réponse le replaça brutalement devant les réalités. Qui donc en Europe s’aviserait de lever, seul, des armées pour la Palestine ? La croisade ne pouvait qu’être
(1) Consulter Expédition des Aimugavares ou routiers Catalans en Orient, de l'an 1302 à l'an 1311, par Gustave SCHLUMBERGER, de l'Institut, 1 vol. 1n-16, Librairie. Plon, 1995.
générale, universelle. Que pensaient les souverains de France, d'Angleterre, de l’ Allemagne ? Etait-on même assuré de l’assentiment de Rome ? Terribles questions auxquelles répondaient d’amères vérités. Partout, c'était le même mur qui barrait l’horizon, la même crevasse qui rendait la route inutilisable ! Qui renverserait l’un, qui comblerait l’autre ? — Moi seul ! se promettait encore le Docteur Tlluminé, devant ce visage royal, hermétique et sou-
cieux, devant cette mince bouche qui s'était refer-
mée sur l'expression d’un doute sans appel. — Moi seul ! Et je retournerai donc frapper de mon
. bâton, à d’autres portes, jusqu’à ce que je tombe P Jusq que ]}
comme une bête usée, dans la poussière des chemins !
ak
Contraint pourtant à totaliser des forces physi-
, ques avant de se remettre en route, il vécut jusqu’à
l'hiver dans ce Montpellier qu’il aimait et où il reconnaissait comme une patrie intellectuelle chaque fois qu’il y rapportait ou ses espoirs en fleurs, ou
ses illusions en morceaux. De là, et pour nourrir son savoir comme pour faire diversion à tant de
peines, il correspond avec ce théologien Jean Duns
Scot, dont la philosophie faisait alors grand bruit
et qui devait bientôt se rendre de Paris à Cologne, pour y mourir, encore si peu avancé dans la vie (1). 1! lui promet d’aller le revoir sur la montagne Sainte-Geneviève quand il aura D un voyage
(1) Jean Duns Scot : né vers 1274, en Angleterre, Ecosse ou
. Irlande, mort à Cologne en 1308. Etudia la théologie à Oxford, , Son maître y fut Guillaume Vera. Il vint à Paris, prendre ses ” grades, d’après les ordres du général des Franciscains.
dont il porte déjà la hantise en lui. Où ira-t-il ? Vers quels buts portera-t-il son furieux désir de
convaincre ? [l ne le sait point encore, mais ce qui
s'impose à sa pensée, ce dont il ne peut douter, c’est qu’un jour, il partira, puisque sa vie ne peut être qu’appels à tous les horizons du monde. Et, de fait, à la saison où les montagnes commencent à tirer, sur leurs pentes basses, des capuchons de neige, il descend à Maguelonne et s’embarque. Il s’est souvenu de Rhodes et une politique complexe s’est peu à peu élaborée dans son esprit. Un jour, il y a bien longtemps, en Palestine, il a reçu la confidence d’un des plus éminents chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Le rêve secret de l’ordre était de prendre cette île aux Turcs comme ils l’avaient jadis arrachée aux Vénitiens. Depuis lors, ce projet semblait dormir, mais, naguère encore, chez les Templiers, Lull avait su qu’il n’était point abandonné. Au reste, on ne parcourt pas tant de continents sans recueillir bien des rumeurs et des indices. C’est ainsi que le pélerin devinait que la conquête serait prochaine (1). Sur ces bases, il construisait pour un avenir presque immédiat. Les Hospitaliers, ins-
tallés tout ensemble à Jérusalem et à Rhodes, c'était
comme un pont lancé sur la mer en une arche robuste à laquelle une seconde arche pourrait aisément se greffer, celle qui s’appuierait à la fois sur l’île et sur les rivages de France, d’Espagne et d'Italie. Par là, passeraient les soldats du Seigneur. Par là, une croisade redevenait possible. Il impor-
(1) Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem devaient se saisir de Chypre, en trois expéditions (1304-1308-1309). Ils la gardèrent A peu près deux siècles et la rendirent à Soliman II, le 25 décermbre 1522.
tait donc de connaître Rhodes, en avant-courrier, d’y rechercher les amitiés sur lesquelles on était éventuellement en droit de compter, d’y parler aux religieux de l’ordre qui déjà, et sans mot dire, surveillaient la place convoitée. Il ne pouvait être indifférent à un ancien Sénéchal de Mayorque, — et puisqu'il s'agissait de guerre, — d'étudier les rivages, les ports, les darses, les ressources utilisables. Ainsi informé, le stratège redeviendrait prédicateur et irait, jusqu’à Jérusalem, offrir ses services encore.
Aussi bien, à peine à terre, Ramén s ‘inquiète de tout ce qui peut être exploité au mieux de l’en-
treprise, reconnaît les côtes plates face à la Doride
et À la Carie, gravit au flanc d’une montagne qu achève un plateau bien plus vaste que celui de
Randa, découvre même, à Linde, quelques vestiges
d’un temple minervien, suppute la production de l’huile, du blé, des vignes, des ateliers où l’on fabrique la toile grossière et aussi le velours, contourne les fortifications, interroge les agas et les janissaires. [Il fait, à la fois hardi et prudent, ce que l’on appelle de l’espionnage, mais c’est pour le plus noble des objets. Le temps passe et il n’estime jamais sa besogne complétée. À dire vrai, une inquiétude s’est emparée de lui, Les Turcs semblent bien forts, organisés pour une longue défense. La prétention des « Saint-Jean-de-Jérusalem » paraît plus problématique aux yeux de celui qui la suppo-
sait si aisément réalisable, C’est déjà le mois de
juillet 1302. L’Infidèle rit insolemment, sur les places publiques, le jour où il apprend les dissentiments de l’Église romaine et du roi de France. Phi-
lippe le Bel, indifférent aux foudres papales, ne
vient-il pas de faire brûler la Bulle Ausculta fi ?
Lull, dans l’affreux aboutissement de cette querelle entre chrétiens, voit un mauvais présage. Arrivé dans Rhodes avec un renouveau d'espérance, il s’en éloigne, triste et malheureux. Comme un aigle prisonnier dans une cage, il se considère au milieu des peuples, incapable de prendre son essor et de soulever les âmes avec la sienne. Il se heurte et se heurtera à de durs barreaux. Une fièvre s'empare de lui. Il veut aller crier autre part, n’importe où, pour qu’on l’entende et que l’on dise encore : « Il a perdu toute raison. » C’est son devoir, c’est son destin ! |
Un navire met à la voile pour Malte : « J’irai donc à Malte », résout-il, dans un délire éperdu. La tempête secoue la coque de noix qui l’emporte. I1 se raille du vent et il nargue le gouffre. Il sait bien qu’il ne doit pas mourir là, et qu’il faut qu’il atterrisse sur une nouvelle rive de déception, pour boire jusqu’au fond la coupe pleine de fiel et de lie. Il veut que l’on raconte, plus tard : « Ce fut l’absurde vagabond qui, à soixante et onze ans, promenait, sur la terre et la mer, les rêves d’un enfant ! »
Il court au devant des nasardes et des sarcasmes, :
des vaines promesses et des refus. Et puisqu'il est trop certainement préentendu au ciel qu’il doit
échouer partout, qu’en toute hâte il ajoute donc à
ses déboires et succombe enfin sous leur incroyable fardeau, heureux, quand même, d’avoir été celui qui,
contre toutes les raisons humaines, vivait pour ren--
dre vie à un idéal mort !
Malte, — la Maltache des Arabes, — était saturée du parfum des roses et du miel. Lull, en
y posant le pied, ne manqua pas dé se souvenir
que Saint-Paul y avait fait naufrage, en l’an 56. Il se remémora aussi que la guerre, récente encore,
Ed es:
avait bouleversé cette île (1). Sans autre désir que celui de rencontrer des âmes dont l’impatience ferait écho à la sienne, il y fréquenta des religieux de divers ordres et ne fut point surpris de leurs réticences sitôt qu’il aborda devant eux le seul thème de conversation digne d’être soutenu. Il les entre- “tint pourtant, sans s’offenser de leurs hochements de tête. Près d’eux et à nouveau contraint par l’état de sa santé, il s’accorda une trêve encore. Et ce n’est qu’aux premiers jours de 1303 que les étudiants de Montpellier s’annoncèrent avec joie le retour de Barbe-fleurie au milieu d’eux. Comme s’il renonçait, il les assura qu’il ne repartirait pas de sitôt. Mais, dans le secret de sa pensée, il se tenait prêt à courir vers la première chance qui s’offrirait à lui, dans quelque capitale ou dans quelque steppe sauvage. Jusqu’en 1304, il rongea son frein, retouchant ses écrits anciens, dressant des plans pourdes œuvres nouvelles, l’oreille tendue vers les rumeurs du monde, ne cessant de croire au miracle que plus rien ne faisait supposable. Pour ne point laisser amollir sa foi en l’action, il se refusait le bonheur de rentrer dans Palma, de revoir les siens. Il s’enracinait dans la volonté d’être exclusivement le serviteur de Dieu, et bien qu’il chérît sa famille, ; il s’imposait la sévère pénitence de ne plus bénir , ses petits-enfants avant d’avoir arraché à quelque puissant d’ici-bas. la promesse que Jésus-Christ n’était pas tout à fait abandonné de ceux pour qui son front avait été couronné d’épines.…
(1) Alors qu’en 1284, les Aragonais de la flotte angevine et s’en étaient emparés Stcile. |
Lorca y avaient défait pour la remettre à la