‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 37 sur 51 · FRANQOIS D’ASSISE ET THOMAS D'AQUIN · texte numérisé non relu

FRANQOIS D’ASSISE ET THOMAS D'AQUIN

Et le malheureux Lull, pour la première fois de sa vie, se voyait à la croisée de deux chemins. L’un était celui qu’il avait toujours suivi, choisi, dès sa jeunesse, dès sa première vision de la Vierge, par prédilection de nature, par un irrésistible entraînement de tout lui-même. C'était la voie si radieuse, si constamment printanière, si parfumée de fleurs toujours renaissantes, où s'était avancé, dans l’extase et la joie, le bienheureux François d’Assise, chantre tendre et lyrique qu’emportaient déjà, en plein ciel, les ailes des anges; la voie où la froide logique et l’impassible raison le cèdent à l’élan mystique et à l'amour éperdu ! Sur ce chemin orné de roses et de lys, quels incomparables voyages l'amant n’avait-il

pas fait aux côtés de son Ami, échangeant avec lui

ces propos si caressants, si affectueux qui faisaient

la route si courte, quelle que fût l'étape, et qui ne

fondaient qu’en un seul cœur celui du disciple et celui du Maître ! Par ces avenues qui montent tout droit dans l’azur, les Franciscains s’en allaient, satisfaits, au devant de la Béatitude, comme des enfants chastement amoureux, en répétant, simplement, dans une parfaite humilité, ce que le Francesco des Fioretti disait au seigneur Bernard : « Voici que nous avons à présent le conseil du Seigneur ! Allez maintenant, et accomplissez ce que vous avez entendu, et que béni soit Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui a daigné nous montrer sa voie évangé-

lique (1) ! »

Encore qu’il eût meublé son esprit de toutes les notions philosophiques depuis et avant Platon et Aristote, de tous les systèmes, de toutes les doc-

(1) Fiorettit. — « Du frère Bernard de Quintavalle, qui fut le premier compagnon de Saint-François. Chap. 2, paragr. 95. »

trines des théologiens orthodoxes et dissidents des âges accomplis, Ramôn gardait toujours en lui, comme le trésor le plus précieux, cet inestimable privilège de rejeter loin de sa pensée, lorsqu'il était las de les débattre, tous les problèmes de la scolastique, et de s’absorber, pareil à un adolescent qui ne sait rien des détours et subtilités des casuistes, dans la prière qui récuse tout argument, hormis celui qui les prime tous : « Mon Dieu, merci d’éloigner de moi le goût de la discussion et de la preuve. Il me suffit de croire ! » Toute son œuvre, en dépit de ce qu’elle paraissait contenir de critique et de distinguo systématique, relevait de cet acquiescement, a priori, d’une certitude qui, pour être fondée, n’avait point besoin de tant de contrôles ! Et c’est cette joie d’accepter, d’abord, la Foi, avant tout raisonnement, qui, dépouillant ses écrits de la glace des théoriciens rigides, y avait mis tant d’enthousiasme chaleureux que chacun de ses livres chantait l'amour, l’allégresse, la vaillance et l’honneur, comme un beau récit de chevalerie ! |

Sur ce premier chemin, fidèlement suivi jusqu’alors, se greffait tout à coup l’autre route que, dans sa douloureuse perplexité, le voyageur ne pou- vait se refuser à voir. Celle-là, au rebours de l’autre, ne conduisait pas à Jérusalem. On n’y entendait pas au loin chanter les cantiques des pélerins ni tinter le heurt des fers de lances contre les armures. C’était

une voie tracée au cordeau, à travers un paysage

où l’on eût en vain cherché la grâce des molles collines, l’ombre tiède des bosquets, le chant des passereaux, le miroitement du ciel bleu sur les

rivières paresseuses, toute la poésie quasi-féminine

d’une nature qui se donne pour premier devoir de sourire toujours à son Créateur en ne cessant de le

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