‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 38 sur 51 · FRANÇOIS D’ASSISE ET THOMAS D’AQUIN · texte numérisé non relu

FRANÇOIS D’ASSISE ET THOMAS D’AQUIN

bénir du moindre de ses gestes ! Pas de fleurs, pas de senteurs grisantes, et bien plutôt que l’enchantement du printemps, la pleine maturité d’un automne déjà averti des proches rigueurs de l’hiver. Aucune brise, aucun frémissement sur les eaux. Au contraire, et en toutes choses, les signes évidents d’une mâle fermeté : des rocs solidement enfoncés dans le sol comme pour mesurer également les distances, une sorte d'équilibre préconçu, une géométrie dépourvue de toute fantaisie et qui, logiquement, opposait, à un palier montant, une côte descendante, ou attachait à une montagne escarpée le sentier le plus court et le plus direct pour en atteindre Île faîte. Un monde sans joie, tout entier pareil à luimême, dans la répétition de ses formes rigides et impossibles à modifier, l’une à l’autre enchaînées comme les propositions d’un syHogisme.

C'était la voie de Thomas d’Aquin, le théologien précis et méthodique, l’auteur de la robuste Somme, où toutes les sciences humaines rendaient hommage à la science divine. Ce maître constructeur semblait faire fi des joies extatiques; il ne marchait que de déductions en déductions, d’après des principes invariables et constants. Il concevait la théologie à la façon d’un algébriste; il y avançait du connu à l'inconnu, abattant l’objection, devant

lui, par un témoignage solide. Cet illustre docteur

était mort depuis trente ans (1). Désormais, son nom et son œuvre survivraient dans une gloire à laquelle les siècles ajouteraient. Sur la route tracée

(1) Le 7 mars 1274, dans la 48° année de son âge, d’après Tholomés de Luques, Barthélemi de Capoue et Jacques de Viterbe, ses contemporains et amis. Il fut canonisé en 1893, par le pape Jean XXII.

par lui, une multitude de chrétiens s'étaient engagés, avec les Dominicains, nourris de ses synthèses. Jacques de Viterbe, archevêque de Naples, disait : « Je crois fermement et sur ma conscience que notre Sauveur, pour instruire les fidèles, pour éclairer le monde et l’Eglise universelle, a envoyé tout d’abord Saint Paul, ensuite Saint Augustin, enfin, de nos jours, Thomas d’Aquin, après qui je ne crois pas qu’il viendra de semblable docteur jusqu’à la fin des temps. Sa doctrine devient chaque jour plus grande et plus respectée dans tous les lieux et jusque dans les pays barbares. » ‘Thomas était-il donc, plus encore que le Poverello (1), l’éducateur du monde d’aujourd’hui et de demain ? Fallait-il se rallier à lui, revenir sur la prévention qui avait, un jour, fait repousser par Lull, malade et bien soigné par eux, l'offre des Dominicains gênois quand ils conseillaient au Franciscain : « Revêtez notre robe, et restez avec nous ! » Le terrain d’entente était-il donc si inabordable ? Ramén méprisait-il tellement la froide raison qu'il ne pût la concilier avec sa mystique passionnée ? Non certes puisque, pour la raison même, il avait lui-même tant de fois et si gaillardement combattu ! N’admettait-il pas que tout ce qui est perceptible par la raison l’est aussi bien et peut-être mieux que par la foi? N'’inclinait-il pas, en ce moment même, à soutenir ce principe avec plus de fermeté que jamais ? (2). Et quant à

(1) Nom donné à Saint François d'Assise.

(2) En effet, après ses controverses avec Duns Scot, — dont nous reparlerons, — il se risqua à soutenir des points de vue en ce sens, et au point qu'il faillit être inquiété par Rome. Son « erreur » fut d'ailleurs condamnée, plus tard, par le pape Grégoire XI. Nous avons laissé entendre, aux premières pages, qu'actuellement le Vatican ne considère peut-être pas cette condamnation sans possibilité d’appel.

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