‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 40 sur 51 · VINGTIEME EPISODE · texte numérisé non relu

VINGTIEME EPISODE

Non quæro intelligere ut credam, sed credo ut intelligam,; quia nisi credidero, non inlelligam.

(Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre, car si je ne croyais pas, je ne comprendrais pas.)

(ST ANSELME, théologien, 1033- 1109. — Proslog. 1.)

Ciselant le Livre de l’Entendement, celui de

La Dispute de la Foi et de l’Entendement, construisant Le Livre des Démonstrations admirables, Lull use les jours et les nuits dans une fièvre de création qui l’épuise et l’enchante. II songe : « Jadis, lorsque j'étais un autre homme, je dévorais ma vie dans les brasiers de l’amour profane et, avant le jour où je vis le sein cancéreux de la Gênoise, j’en étais arrivé au paroxysme des délires sensuels. Je crois qu’au- jourd’hui je mène une existeñce toute semblable,

mais pure enfin et où ma fureur d’amant n’a plus qu’un pieux objet. Jamais je n’aimai mon Dieu comme je me vois l’aimer à cette heure. J’en suis

au point qui ne peut être dépassé, sinon par l’offre

de mon sang au couteau des idolâtres. N'est-ce point le moment qu'un prodige va me guider vers la voie nouvelle, me hausser par-dessus mon misérable espoir de pélerin toujours déçu ? »

Il attendait l'événement, considérant tous les horizons de la chrétienté, prêtant l'oreille aux rumeurs du monde. Près de Rome, à Anagni, Boniface VIII avait été molesté par Nogaret, puis il était mort (1). Clément V, élu pape après l’éphémère pontificat de Benoît XI, allait se rendre à Lyon. Etait-ce l'intention du Très-Haut qui désignait au trône de Rome cet archevêque de Bordeaux, Bertrand de Goth (2) ? Lull, sans en être convaincu, voulut tenter sa chance sitôt qu’il sût la nouvelle, Montpellier et Bordeaux ! Ce voisinage

| 11) Suite des démêélés de Philippe le Bel et de Boniface VIII, et dont l'origine remonte à 1296 (impôts mis par le roi sur les églises de France). La querelle apaisée en 1297 se ranime, en 1298, par l'intervention du pontife dans les affaires intérieures du pays. Le roi fait arrêter un évêque, Saisset, de Pamiers, et demande à l'archevêque de Narbonne de le dégrader canoniquement. Le pape menace le roi d’excommunication (Bulle Ausculila, filt). Il en résulte un confiit aigu sur le principe de la suprématie des pouvoirs temporels et spirituels. Philippe, le 11 février 1302, fait brûler publiquement la bulle, et convoque les Etats généraux l’année suivante. Le pape, menacé d’un concile général devant lequel Philippe se propose de le traduire, prépare une secomie bulle proclamant la déposition du roi. Celui-ci prévient le geste. Guillaume de Nogaret, Sciarra Colonna, à son service, pénètrent dans Anagni où est Boniface VIII, avec des hommes d'armes et aux cris : « Vive le roi de France, mort au pape ! » Boniface est frappé au visage : encore un peu, il eût été tué par Sciarra Colonna. Les agresseurs sont chassés de la ville par les paysans, maïs le pape, alors âgé

de 86 ans, ne se remet point d’une telle émotion et. peu de temps

après, il meurt. — Son successeur Benoit XI veut le venger par de nouvelles excommunications. Il meurt après un mois de règne, peut-être empoisonné.

() Au moment où Raméôn Lull composait, à Montpellier, le Traité du Mystère de la Trinité.

frappait son esprit. Il ne concevait pas que la Providence mît, si près de lui, l’héritier de Saint-Pierre sans qu’elle ne marquât en ce fait, une instruction évidente, un visible devoir d’agir, pour le « Croisé infatigable ».

Il part, chargé de mémoires et de textes persuasifs. [1 rejoint sur les routes le pape, s’en fait écouter, encore que distraitement. Avant d'arriver au Rhône, il a deviné que son espoir n’est toujours que fumée. Clément V est une créature de Philippe le Bel ! On n’en peut rien attendre, pour le divin

Tombeau. Que va-t-il faire à Lyon ? Recevoir les

ambassadeurs de la chrétienté. Délibérer avec le roi de France, sur mille points de politique temporelle et bien que l’on dise : « La tiare et le trône vont se concerter pour secourir les chrétiens dans le Levant ! » Lull, feignant de prêter crédit à un si beau zèle, parle donc d’une Îevée en masse, d’une croisade africaine : il propose ce qu’il appelle une force militaire et religieuse. Le pape retient sa réponse, et demande, les yeux à demi fermés : « Quelle force ? »

— Les Templiers ! assure Ramén, les Templiers ! Ils n’ont pas la volonté, je le sais, d’agir seuls et sans Rome. Mais si Rome crie « Debout ! »

.‘ is se lèveront.

Clément V ne dit rien. Il ne peut rien dire.

Les Templiers... (1).

(1) En 1307, les chevaliers du Temple sont arrêtés, torturés et la connivence du pape et du roi de France ne fait, en ceci, aucun doute. Plus d’un historien établit que, si Bertrand de Goth reçut la tiare, c’est qu'il l’achetait en promettant la destruction de l'Ordre militaire des Templiers. Le pape prononça au concile de Vienne, en 1311, la dissolution de l'Ordre. À ce même concile, furent condamnées plusieurs erreurs nées au sein de l'Ordre des

L’hiver de 1305 ramène Lull à Paris. Dans son désarroi, il considère qu’aux rivages de la Seine, il y a pour lui, des forces à recueillir et des forces à proposer à autrui. Il n’a pas oublié ses longues méditations de Montpellier et cette pensée, qui, à vrai dire, s’est installée en lui : « Ne dois-je point sauver l’Europe d’abord ? »

Par quel moyen ?

Par l’éloquence, par la foi militante, et par des armes de raison. |

La raison !.. Il en est obsédé. Il a bien vu qu’au fond de lui-même, l’ancien chevalier d'amour divin, l’auteur de Blanquerna et du Libre del Ordre de Cavalleria se transforme, se modèle, différent de ce qu'il fût, comme une argile où se serait posé un doigt artiste toujours, mais aux ongles durs et tranchants comme des arguments de sèche logique.

Il emporte sous son bras, dans ses caisses, des copies du Livre de l’Entendement et de La Dispute. Ïl en veut discuter avec tous et chacun. Il n’ignore pas qu’à propos de ces œuvres hardies, on peut lui déclarer la guerre. Il veut devancer le risque, parler haut le premier, attendre de pied ferme les contradicteurs. Il éprouve le besoin impératif de conférer avec ce Duns Scot qui éblouit les étudiants. Il arrive plein d’ardeur dans Îla ville où la jeunesse,

Franciscains, celle des spirituels qui regardaient presque Saint- François comme une nouvelle incarnation de Jésus, celle des béguins ou béguards; celle des fraticelli, qui abolissaient la propriété et déclaraient que tout devait être commun, la famille comme les biens : le communisme au xiv’ siècle !

tout. aussitôt, l’acclame. Mais, d’abord, il se ménage une retraite. Il lui faut construire et construire encore ! Thomas d'Aquin a voulu concilier Aristote et le christianisme, la raison et la foi. Son ambition a été de fixer, sur tous les points, l’orthodoxie philosophique et religieuse dans un système définitif. Il a dit qu’il n’appartient pas à la raison seule de démontrer les vérités de la foi. Elle n’en est, déclaret-il, que le préambule : naturalis ratio subservit fidei. Il rejette lé nominalisme avec le réalisme platonicien. I1 pose ces principes : Dieu n’est pas l’objet d’une connaissance innée ; son existence doit être démontrée a posteriori. Remonter à l'infini dans la série des causes secondes est impossible : la nécessité s’impose donc d’un premier moteur. Forme pure et sang matière : tel est Dieu, infini et parfait, principe de tout bien, nullément créateur du mal. L’âme humaine n’est pas périssable ; mais elle n’existe pas avant le corps. Le bonheur dans la possession de Dieu est la fin de l’homme, par les moyens de la foi, de l’espérance et de la charité. Soit. — Cependant, faut-il suivre aveuglément Thomas d’Aquin ? Son äbsolutisme théocratique effraie. Il interdit le droit de parler et de penser librement en matière religieuse.

Lull, perplexe, Se juge, en vraie grandeur, en lui-même, et tel qu’il est devenu. Il porte, quand même, attachées aux épaules, les ailes franciscaines dont les Dominicains ne veulent pas. Mais il n’est plus le Franciscain pur, le prêcheur aux palombes. Un esprit de controverse souffle en lui. [1 le croit légitime. [1 n’a pas la candeur de le supposer venant

de Satan. Dans le Libre de l’Entendement, il ouvre

toutes grandes Îles « fenêtres dé son âme » à cette bise et ne se plaint pas de ce qu’elle paraisse én

troubler la paix. Déjà on lui a dit qu’il frôlait les limites de l’orthodoxie, que son goût d’une liberté dangereuse le portait vers un impuissant essai de théologie rationnelle. Tels de ses ennemis, à Montpellier même, ont bondi devant cette affirmation : « Si elle nous était scientifiquement prouvée fausse, nous quitterions notre foi. » N'’était-ce point ce qu’il avait déclaré aux docteurs arabes pour leur démontrer, à la fin, que la leur était insoutenable ? Ne tendait-il point à l’exaltation de la seule Foi en posant, d’abord, cet axiome, absurde en soi, qu’elle pourrait être détruite par la science d’un raisonnement ?

Non, il n’était point coupable envers Dieu, en se tenant sur ce terrain, quoi qu’on lui eût déjà objecté, et quoi qu’on lui fît entendre de reproches, vraisemblablement, et avant peu ! Il continuait, pourvu de cette lance à peine forgée, à faire, en loyal soldat du Christ, la chasse aux Averrhoïstes qui séparaient la raison et la foi en deux domaines distincts, en disant : « Ceci peut être vrai selon la foi, et vrai selon la raison. » Il n’appelait pas que l’auxiliaire de la science pour croire, ce qui eût ét’ hérétique et digne du bûcher : il était le chrétien qui, servi par la foi, croyait à l’existence de Dieu et qui, consécutivement, appuyé sur sa philosophie, comprenait que Dieu existe. Où paraissait le crime en une si saine méthode ? Quel blâme encourir pour dresser, vers le ciel, un escalier parti de la terre et où les degrés alternatifs s'appellent Foi, Entendement, Foi, Entendement ?

Avancer avec bravoure un système ainsi fortement charpenté, souple, élastique et pourtant si stable sur ses bases qu’on n’en pouvait craindre l'effondrement, apporter cette architecture puissante

dans le Palais de la Théologie, s’en servir pour écrire une autre Somme, moins inexorablement tyrannique et où le droit de penser ne se trouverait pas enchaîné dans un si étroit esclavage... Projet formidable et qu’un Ramôn Lull vieillard pouvait mûrir alors, en son cerveau, car l’énormité de l’entreprise n’était que moindre considération pour faire reculer un tel laborieux !.…

Rien ne semble plus pouvoir jamais sortir des ténèbres de l’histoire pour nous confirmer qu’en réalité, ce nomade de soixante-quatorze ans eût la tentation d’édifier, sur son œuvre géante, une autre œuvre monumentale qui eût peut-être dépassé la première en ampleur. On ne peut, sur ce point, s’en tenir qu’à l'hypothèse, mais à le voir entrer, si vaillant, dans le Paris de 1305, il est permis d'admettre que cette hypothèse n’est pas invraisemblable. Eûtil donné suite, pratiquement, à cette « ferveur philosophique » qu'il eût perdu le bénéfice de la béatification, et, — lorsque Rome croira le temps venu, — de la sanctification. Mais il eût, agissant ainsi, extraordinairement anticipé sur son époque, mérité le titre de premier annonciateur de Descartes qui, lui aussi, devait se servir de l’échelle aux barreaux solides sous les pieds, en écrivant : « …… Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés, en supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres... (1) »

(1) Mais ni Lull ni son époque n'étaient prêts à concevoir le doute méthodique et à y rattacher cette théorie cartésienne que 12 jugement est un acte de liberté. La théologie avait encore de longs jours devant elle 1... :

Nous espérons bien que le lecteur d’un ouvrage tel que celui-ci ne ressentira aucun ennui à suivre Lull dans ses aventures de philosophe et ne reprochera pas à l’auteur d’avoir scrupuleusement étudié cette phase toute intellectuelle avec autant de respect qu’il en mit à retracer les épisodes d’une autre période d’une vie, où le romanesque et le sentiment tenaient une plus large place. Nous avons vu les pages de notre livre, brusquement, perdre cette senteur de péché qui pouvaient leur concéder, près de beaucoup, un agrément particulier. Nous fûmes témoin d’un profond revirement, dans une existence qui semblait composée pour servir de matière à un littérateur tout juste épris de galanteries. Nous nous sommes tOut-à-COUP aperçu que nous avancions dans une atmosphère éthérée et, de plus en plus, saturée de ce que l’on qualifie l’odeur de sainteté. Nous pûmes assister à quelques combats où l’amour au service des sens n'intervenait plus, mais où l’amour pour la dévotion de Dieu entraînait le combattant sur des champs de bataille bien différents des alcôves où il avait eu Cupidon pour écuyer.

Nous le retrouvons cette fois, redescendu dans ‘la lice, plus passionnément chrétien que jamais, nullement satisfait de lui-même et de ses convictions après les avoir pourtant répandues en tant d'œuvres, et depuis tant d'années. Il faut que l’on se résigne à assister à un nouveau soubresaut de cet étonnant caractère qui s’acharne vers la perfection, à travers les obstacles et les entraves et qui, jusqu’à la dernière minute où il aura conscience de lui-même,

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luttera toujours pour le Mieux et pour le Plus-que-

‘parfait,

I est donc tout indiqué d'accompagner fidèlement Ramén Lull dans ces sentiers de philosophie où, à cette heure, il se plaît tant à aventurer son goût de la Connaissance, tout comme nous l'avons suivi pas à pas lorsqu'il errait chez les Musulmans pour les amener au Christ, ou vagabondant chez les belles pour s’en assurer la conquête. Si l’on a bien compris que cette biographie n’est point faite pour amuser la curiosité égrillarde des amateurs de récits exclusivement descriptifs des élans et des péchés de la chair, on entrera avec confiance, derrière le Palmasan errant, chez Duns Scot, le Doctor Subtilis, pour y entendre parler de doctrines, d’hé-

résies et de dogmes stricts, puisque aussi bien Lull

n’est plus docile qu’aux élans de son esprit, amoureux de sublimes vérités, dût-il, en les cherchant, pécher autant que s’il harcelait encore quelque ado-

- rable Ambrosia de Castello.

Scot avait alors 32 ans. Il lui restait deux années à vivre. On l’appelait le subtil parce que nul n’eût pu l’être plus que lui. Qui donc, en effet, eût su, avec autant d'art, critiquer les démonstrations insuffisantes ? Il accueillit son vénérable visiteur avec une effusion sincère. Dans le quartier des Écoles, il s’était choisi, au fond d’une ruelle, un logis silencieux et peu sain. L’air et la lumière ne tombaient dans la chambre que par un étroit châssis. La lampe, en ce lieu isolé des bruits du monde, était allumée tout le jour et souvent toute la nuit. Le voyageur qui avait respiré sur le sommet de Randa, sur les libres mers, aux déserts africains, dans Îles forêts de l’Inde, au milieu des étendues de l’Asie

--nordique, crut, au premier pas, perdre connaissance

entre ces quatre murs où était ménagée une niche pour une étroite couchette et qu’encombraient, sur quarante rayons, des copies d'ouvrages anciens et contemporains, autant dire innombrables.

Toutefois, il sut, sans rien laisser deviner de son malaise, s’accommoder des circonstances, et assis sur une chaise de paille, se convainquit en peu d’instants qu’il était en présence d’un des hommes les plus extraordinaires et les plus admirables de son temps. Tout de suite, comme s’ils se connaissaient de longue date, ils avaient abordé les hauts problèmes. Par leurs travaux, n'avaient-ils pas, au reste, pénétré dans l’intimité de leurs âmes ? Les livres, depuis longtemps, avaient rapproché Scot et Lull. Ils ne perdirent pas un instant à se mesurer. Tous deux savaient leur taille et leur valeur. L’essentiel était de traiter des questions de l’heure, celles qui semblaient aussi pressantes au septuagénaire barbu et robuste qu’au jeune philosophe imberbe et blème, rongé déjà par la maladie qui l’emporterait bientôt.

Sur une table restait ouvert un ouvrage que Ramén ne voyait pas pour la première fois. Il en avait apprécié ia substance en une copie qui trouvait toujours place, depuis deux ans, dans ses modestes bagages de coureur de routes : Grammahica speculativa : in universam logicam questiones, à tous égards, méritait cet honneur, non moins que le Traciaius de rerum principio, le Tractatus de primo principio, et la Theoremata subtilissima qui, signés de la même main fiévreuse et pourtant si calme, reposaient sur une étagère, à l’aplomb même du châssis d’où coulait, sur les choses poussiéreuses, un jour mélancolique et gris.

[ls dialoguaient, heureux, tout autant, des points

de contact de ieurs pensées que de leurs désaccords. Lull venait de raconter sa première vision de la Vierge. — Je la vis aussi, et une fois, révéla Île théologien. J’était très jeune, et mes maîtres me croyaient stupide. Ils me rejetaient au dernier banc, comme niais et incapable. Je la priai. Elle se présenta à moi. Je lui demandai l'intelligence. Elle dit : « Tu la possèdes. Sers-moi. » Dès ce moment, mon intelligence s’éveilla. »

Et maintenant ils riaient d’un plaisant souvenir. Quelques années auparavant, Lull étant à Paris, et Scot y enseignant déjà, le vieil homme, sans se faire connaître, s'était glissé au premier rang parmi les disciples du jeune maître. Et celui-ci, voyant cet être de misérable aspect, croyant qu’un paysan avait fait méprise en se mêlant aux écoliers, avait cru le déconcerter en lui jetant, sans préambule, cette insidieuse interrogation : « Dominus, queæ pars ? (1) » Ce à quoi Lull avait répondu, sans hésiter une seconde et au grand étonnement de Duns : « Dominus non est pars, sed totum (2). »

Ils ne parlèrent que peu de leurs voyages, quelque désir qu’eût le docteur subtil de s'entendre reconstituer les étapes d’une longue carrière d’apostolat. Au surplus, une parenthèse les jeta soudain dans le champ philosophique, lorsque Scot rappela qu’en 1300, il avait longtemps commenté Aristote et Jean Lombart, à Oxford, devant 30.000 auditeurs !

Lull exposa la doctrine du Livre de l’Entendement.

(1} « Dieu, quelle partie ? » Façon simplifiée de dire : « Dans quelle partie de l’enseignement théologique est-il traité de Dieu ? »

(2) Lull, dédaignant de répondre sur le fait, avait répliqué par Us Ee : « Dieu (Le Seigneur) n'est point partie, mais il est e TOUL. »

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Son « ami », qui était resté impassible, sourit enfin, et dit : « Vous venez donc ajouter un maïllon à la chaîne de ceux qui veulent concilier la raison et la foi. Saint-Anselme, le scolastique platonicien, se contentait de dire : credo ut intelligam. Je crois pour comprendre. Pour lui, vous le savez, la foi était nécessaire à l’intelligence. Thomas, le scolastique péripatéticien, était moins ambitieux. À son sens, la raison conduit à la foi après l'avoir préparée, mais elle n’en démontre pas les vérités. Tenez, ouvrons la Somme. »

Scot s’inclinait, maniait le livre avec l’aisance d’un initié qui en eût connu toutes les pages : « Lisons, dit-il, la question 32 et son article 1%. On y apprend que vouloir prouver la Trinité par la voie naturelle serait déroger à la foi. Ce texte suffirait à établir que Thomas n’a pas réconcilié la foi et la raison. Plus tard, on en conviendra mieux encore qu'aujourd'hui. »

Il repoussait la Summa theologiæ.

— Voyez-vous, mon Maître, nous souffrons tous beaucoup ; les disputes font grand mal et nous serons tous morts avant que ne règne l’ordre entre les nominalistes, les réalistes et les conceptualistes (1). Disons tout bas que c’est le propre de la philosophie de conduire tous ceux qui l’aiment à se déchirer comme des chiens. |

(1) Nominalisme. — Les individus sont des réalités. Les idées générales ne sont que des mots. Le principe de certitude ne repose que sur les sens. La science n'a qu’une valeur toute relative. La raison impuissante ne peut être contiliée avec la foi.

Réalisme. — Admission de la réalité des idées générales et de leur existence antérieure aux choses. Les universaux (a) n'ont pas une existence substentielle en dehors des choses : 11$ existent dans les individus et par eux. Plus simplement dit, le réalismé né voit

— Comment vous placez-vous, au milieu d’eux ? Je le sais, mais je désire me l'entendre redire par vous. |

— je relève le réalisme que l’on a voulu renverser, et je suis suivi. Les universaux, c’est-à-dire les genres et les espèces, je les reconnais, a priori, comme des réalités dans l'esprit. Je dis donc : « L’universel est un être réel. » Et je suis absolu en ajoutant : « L’universel est le seul être réel : les individus ne sont rien. » Vous jugez ainsi que mon réalisme n’est pas, entier, celui de l” « école ». C’est le mien. |

— Et les idées, Maître Scot ?

— J'en distingue deux classes, les sensibles, toutes contingentes, et les absolues.

___ — Comment accordez-vous les sensibles et la science ? | |

— À la vraie science, elles ne peuvent apporter aucune base.

— Mais le témoignage des sens ?

— J'en écarte la certitude.

— Les absolues ? |

— Ce sont les seules qui soient réelles.

— Elles s'imposent donc à la raison ?

que réalité dans l'univers, et il trouve dans la raison seule son critérium de certitude.

a). — Universaux : ce qu'il y a da commun dans les individus d'un même genre et d’une même espèce (Logique).

Conceptualisme. — Combat l'un par l'autre les deux autres systèmes. Il prend au nominalisme l’axiome : « Rien n'existe, sinon le particulier et l'individu », pour l'opposer au réalisme, puis se servant du réalisme contre le nominalisme, il atteste que les arguments ne sont pas de purs mots, car alors ils ne seraient rien. Quant aux universaux, les conceptualistes les tiennent pour des « conceptions » de l'esprit.

— Oui, et au point qu’elle les estime incontestables. |

— Comment concevez-vous la réalité des notions générales ?

— Comme entités.

— Qu’appelez-vous entités ?

— Ces idées absolues dont je viéns de vous parler, ces types éternels qui résident dans l’intelligence divine. |

— Mais la raison peut-elle les expliquer, ces idées absolues, ces entités ?

— Elle en est bien incapable, Maître. Non seulement la raison ne peut pas démontrer les vérités révélées, l’Incarnation, la Trinité au sujet de 1laquelle j'ai rouvert, il y a un instant, la Somme de Thomas, mais encore elle n’entend rien, et ne peut rien entendre, à la création du monde, à l’immortalité de l’âme. L’âme est une force en acte, qui a conscience d’elle-même et en elle-même. Elle est un terme de la création.

-— Et avant son hymen avec le Corps ?

— Elle possède déjà sa particularité.

— C’est donc elle qui définit l'individu ?

—— Oui, comme entité positive. Ici, je ne récuse ni Thomas, ni Platon.

La lampe pâlissait, faible point lumineux au milieu de la grisaille crépusculaire qui peu à peu enveloppait les philosophes. Ils oubliaient le monde, s’entretenaient de l'individu, dans sa maiière ou substance, dans sa forme, et dans le composé de ces deux éléments. Ils traitaient de la liberté de l’homme devant la volonté de Dieu. Ils considéraient aussi la liberté de Dieu et s’accordaient à admettre que Thomas avait tort en prétendant que « Dieu trouve dans son intelligence les lois de son

action, car, ce serait le soumettre à une sorte de destin (1) ».

La nuit était tout à fait venue qu'ils déni encore à propos de Bonaventure, le cordelier, le Docteur Séraphique et qu’ils prévoyaient de bien. grandes querelles, au spectacle de l’antagonisme, déjà si manifeste, des Dominicains et des "Franciscains. Le captieux dialecticien, — omnibus sophistis

argutus magis atque captiosus, devait-on graver

avant peu sur sa pierre tombale, — retenait Ramén Lull dans les mailles d’un filet tissé d’une fine mais incassable soie dorée. Leur amitié croissait de seconde en seconde. Ils se promettaient de lutter côte à côte, pour l’Immaculée-Conception, puisqu'il était dit qu’en Sorbonne, des adversaires se proposaient de rouvrir le débat où ils avaient été tant de

fois battus (2).

(1) P. JANET et G. SÉAILLES, Histoire de la Philosophie, page 1003

(@) Pour ajouter à ce qui fut dit, épisodiquement, au cours de cet ouvrage, concernant le dogme de l’Immaculée-Conception et les controverses qu’il souleva, rappelons que Tertullien et Origène disaient que la Vierge avait enfanté comme toutes les femmes, mais sans homme. Saint-Basile, Saint-Hilaire de Poitiers, Saint-Chrysostome, Saint-Cyrille d'Alexandrie la considéraient comme affectée de l'imperfection humaine. L'Eglise grecque répudia d’abord la doctrine de l'I.-C., née avec Paschase Radbert, abbé de Corbie (844-881), en son traité De partu virgini, où il établit qu’elle n'avait pas péché. C’est l'opinion de Saint-Anselme de Cantorbéry (1033-1109), en son œuvre Cur Deus Homo ».

Duns Scot, franciscain, professe que l’Immaculée-Conception est admissible, probable en soi, possible à la toute-puissance de Dieu, mais reconnaît que cette doctrine n’est pas généralement admise. Son opinion devient le dogme des Franciscains, de mème que celle de Thomas d’Aquin fait dogme, —- à l’époque, — pour les Dominicains : « Elle a été Sanctifiée dans le sein de sa mère. Le fcyer de la concupiscence est resté en elle, jusqu’à la conception du fils de Dieu, moment auquel il 3 été totalement détruit. Elle n'a jamais commis ni péché mortel ni péché véniel. Le Christ a été conçu sans que la pureté de sa mère fût altérée. Il n’a pas porté atteinte à la virginité de sa mère en naissant. Elle a conçu et enfanté étant vierge et est restée vierge après l'enfantement, ec. » (Somme, Questions XXVII et XXVIII, Dassin).

Et dans le plan des réalités, le maître à la barbe fleurie trouvait près de ce docteur si jeune un enseignement qui, bien que cruel pour son indéfectible espérance, le réconfortait. Scot ne croyait pas urgent le devoir d’aller convertir les Infidèles. Il approuvait la grandeur, la noblesse du martyre, mais certifiait que le plus pressant labeur attendait l’ouvrier du Seigneur, dans le sein de la chrétienté même.

Lull soupirait, en s’entendant redire ce dont il avait été obligé de convenir, humilié, en s’écoutant penser depuis un an. Mais il songeait qu’à Paris, et près d’un tel compagnon spirituel, il servirait bien les desseins de la Providence, jusqu’à ce qu’elle disposât de son dévouement, toujours prêt, sur tel autre terrain qu’elle aurait la générosité dé lui désigner.

Dans la rue, passait, bruyant, roulant des invectives et des chansons, le flot des écoliers descendant de la studieuse montagne. Les maîtres, souriant de cette allègre et juvénile rumeur, et oubliant toute métaphysique, ne songèrent plus qu’à la beauté de la vie toujours renaissante, à ce perpétuel soleil levant qu’est la jeunesse, et, dans l’obscurité de 1a chambre aux livres, tous deux si DERERER de leur tombeau, se donnèrent l’accolade.

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