‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 41 sur 51 · VINGT-ET-UNIEME EPISODE · texte numérisé non relu

VINGT-ET-UNIEME EPISODE

Reyna ! Aquella sciencia qui més val en lo mon es teologia, car per teologia ha hom conexença e amor de vos e de vostre fill e vé hom a perdurable repos; aprés teologia es filosofia la millor sciencia del mon, car per ella ha hom conexença de la entitat de les coses € de lures proprietats e natures, e filosofia es lo mirall en que teologia relüu et significe et dernostra sa semblança.

(Reine ! Cette science qui vaut le mieux au monde est la théologie, car par théclogie, l'homme a connaissance et amour de vous-même et de votre fils, et l'homme alteint un durable repos; après théologie, philosophie est la meilleure science du monde, car par elle, l’homme a connaissance de l'entité des choses et de leurs propriétés et natures, et la philosophie est le miroir où se considère la théologie, et par lequel elle signifie et démontre son visage.)

(Lire DE SancTA Maria, Chapitre 16 : De la valeur, para-

graphe 9.)

Ce furent, pour Ramén Luil, quelques mois de bataille joyeuse. Avec Scot, il tenait vaillamment tête, du haut de la chaire, à des contradicteurs divers et nombreux. Les jeunes gens se pressaient dans

les salles trop étroites et la griserie de la scolastique, chaque jour, s’emparait des disciples et des maîtres.

Le vieillard se plaisait à Paris, la ville des 33 paroisses et des 4.000 tavernes, et il en connaissait, autant dire, toutes les rues, les ruelles et les culs-de-sac, aux alentours d’Outre-grand-pont, d’Outre-petit-pont, et dans la Cité. Sans redouter les fatigues de l’âge, avec ses « apprentis théologiens », il parcourait tous les quartiers, éloigné de son logis par des causeries et controverses interminables, au milieu d’une jeunesse dont il était l’idole. Ses auditeurs ne le quittaient qu’au pied de sa maison, rue aux Escrivains, qui ouvrait dans la rue de la Harpe. Alors, comme il s’engageait dans le passage exigu, ils l’acclamaient encore, et leur hommage se proiongeait alors qu’il avait déjà monté la vis tournante et inséré sa grosse clé dans la serrure.

Cependant, il n’était pas dans la nature du «vieux prêcheur » de considérer jamais sa vie comme ayant atteint son but. L’agrément même de l’existence combative qu'il menait en France reportait souvent son esprit vers d’autres luttes, -moins aisées, singulièrement plus périlleuses. Il était loin d’avoir fait table rase de ce qu’il vivait jadis, l’évangélisation, le voyage au service de Dieu, et, devoir suprême, l'appel à la Croix. Il savait qu’il ne pourrait faire déferler toute la mer chrétienne sur la rive sarrasine, mais ne se défendait pas du scrupule, renaissant et tenace, qui l’incitait à se souvenir de la beauté du sacrifice inutile, et de tout ce que pouvait contenir de sagesse l'acte, en soimême déraisonnable, d’aller, seul, délivrer Jésus !

Il tenait cachée cette perplexité, ce désir de retourner aux chemins délaissés. Et Duns Scot,

brillant, irrésistible, exerçait Sur son âme une action telle qu’il revenait toujours, après examen de con-

science, à la nécessité de ne point se séparer encore

d’un tel animateur.

Certain soir de mai 1306, Lulil reçut un terrible coup au cœur. Son « ami » décidait de quitter Paris, pour aller enseigner dans les Flandres, quelques

mois avant de rendre visite à des Allemands, théo-

logiens et philosophes, soucieux de s'entendre éclairer par lui, sur tout un ensemble de points essentiels. Ce départ, brusquement résolu et sitôt effectué, laissa le champion de l’Immäculée-Conception dans un grand désarroi. À des signes physiques qui ne

. le trompaient pas, il comprenait qu’il ne reverrait plus le Doctor subtlis. Quand il se retrouva seul

dans sa chambre où, si souvent, Duns s’était attardé, devant une pauvre chandelle, en des conversations

éblouissantes, l’errant regarda son fidèle bâton,

dont il ne s'était jamais séparé, et, à travers la

‘ muraille, considéra, un long instant, le vaste déploiement d’un rivage rocheux, calciné de soleil, où se dressaient des coupoles blanches et des minarets

fuselés.

Plus d’une semaine, il s’enferma, rouvrit ses livres anciens, évoqua ses pieuses aventures d’autre- . fois. Des étudiants, inquiets, vinrent aux nouvelles.

“Il les accueillit, leur promit de reparaître bientôt

ji ie

. dans leurs classes, les bénit en songeant à ses petitsfils, mais ne leur dit rien de ses “secrètes pensées. La détresse où il se voyait, la claustration prolongée, : les mauvais repas que lui préparait une voisine pres- ” que aussi âgée que lui, tout contribuait à nuire à sa santé. Le 5 juin, il se coucha. Non qu'il fût ‘ malade, mais il se sentait vide d'énergie, incapable

d'opter, accusant sa vieillesse de rompre, en lui, et un à un, les ressorts de l’action effective.

C’est dans cet état déprimé que le trouva -Guillaume d’Ockam, ce même jour. Ils se connaissaient bien et le Baléare estimait cet Anglais, élève de Scot, longtemps son disciple fervent, aujourd’hui son contradicteur: D’Ockam avait voulu savoir pourquoi l’on ne rencontrait plus le Maître partout où il était choyé et attendu. Assis près du chevet, il fut éloquent et sut restaurer quelque confiance chez ‘le rude athlète, un instant abattu. Luil admit, en écoutant le rénovateur du nominalisme, qu’un tel abandon n’était pas digne de son caractère, mais, cette fois, il exposa l’intimité de sa pensée, et dépassant de beaucoup le fait qui, apparemment, motivait ses soucis, en vint, presque malgré lui, à sa grande surprise, à découvrir au fond de sa pensée, les motifs, encore inaperçus, de son découragement.

Pour tout dire, ce n’était point uniquement la passion de s’en aller chez les mécréants qui le harcelait. La raison profonde, la cause-mère de son malaise, prenaient une autre forme. Il s’apercevait qu’écarté de lui ce magnifique flambeau qui s’appelait Duns Scot, une autre lumière s’éveillait dans sa conscience, une clarté soudaine dont il n’eût jamais pu croire l’existence possible, une sorte de lueur crue qui éclairait brutalement la foule des théologiens du temps, l’armée des casuistes, l’amoncellement de leurs ouvrages et de leurs thèses, et qui lui montrait, malgré toutes ses richesses et ses splendeurs, la vanité et peut-être le néant de toute scolastique. Se trompait-il ?.… Cette révolution quasi instantanée, en son jugement, était-elle conséquence de son amer déboire ? Déraisonnait-il en dépréciant

ainsi ce dont il avait écrit, au Livre de Sainte-Marie : « c’est la science des sciences » ?

— Je vieillis, Guillaume d’Ockam, répéta-t-il

à deux reprises.

— Non, certes, Maître, répliquait le jeune philosophe. 11 me semble plutôt que vous rajeunissez.

— Et comment donc ?

— Je ne vous le dirai pas aujourd’hui. If est

tard. Vous êtes fatigué. Mais voici que s'approche

la Fête du Lendit : c’est le 12 juin que les étudiants s’en vont à la plaine de Saint-Denis avec le recteur. Je viendrai vous chercher.

— C’est loin.

— Vous ne craignez pas les distances, puisque vous prévoyez d’aller à Tunis. Et puis, nous aurons des mules ou des chars à bancs. D'ici ce jour, promettez-moi de sortir de ce nid de hibou, d’aller vous chauffer au soleil sur le bord de la Seine. En nous portant au Lendit, je vous dirai pourquoi vous voilà plus jeune qu'il y a un mois. |

—- J'irai donc. . |

— Bonne parole. Et prions Dieu qu’il nous

donne beau temps pour la fête des parchemins !

* LE

Notre unique intention ne serait-elle pas d’écrire la vie d’un saint apôtre, que l’occasion nous serait précieuse pour tracer un tableau pittoresque des plaisirs de la jeunesse studieuse, au commencement du xiv° siècle. Il est à peu près certain que l’on nous en saurait gré et c’est là ce qui nous rend si pénible le devoir d’avertir que, si l’on veut bien connaître ce qu'était, alors, le fameux Lendit, on

sera obligé d’aller en chercher la description dans de nombreux ouvrages, conçus essentiellement comme des romans, et où plus d’un auteur a reconstitué cette fête en puisant dans les documents d’époque les plus colorés, voire même en y ajoutant des accents vifs... et personnels.

On sait bien que nous nous proposons un autre objet et qu’il faut oser séparer les jolies, — trop jolies aquarelles, — de la fiction et les eaux-fortes, — trop sévères eaux-fortes, peut-être, — de l’histoire. Tout au plus, ne nous refuserons-nous pas le plaisir, auxiliaire utile, de quelques « touches » de paysage ou de mœurs, qui tiennent étroitement à l’action et qu’un historien, exagérément rigide, n’éliminerait pas de son récit sans le démunir d’une partie de son ornement.

Ïis s'étaient mis en route d’assez bon matin, pour éviter l’encombrement des rues, l’inconvénient des foules qui se dirigeaient vers la plaine. En se. montrant si prudents, ils perdaient l’agrément d’un spectacle que beaucoup de Parisiens recherchaient tout d’abord, celui du départ des écoliers, entourant le recteur de l’Université sur la montagne Sainte- Geneviève. C’était renoncer à l’un des aspects les plus beaux de la réjouissance, mais on ne saurait être partout. Lull et d’'Ockam se privaient donc de la cavalcade du premier moment et de ce tapage traditionnel qui, en manière d'hommage, accueillait le maître des maîtres, lorsque, sur sa mule, il apparaissait en chape rouge, coiffé du bonnet doctrinal, entouré de ses doyens, procureurs et suppôts.

On retrouverait tout ce monde au Lendit et de façon à n’être point incommodé par l’affluence, car d’Ockam avait pris soin, eu égard à l’âge de son compagnon, de s’assurer d’une fenêtre, dans certaine maison muée en auberge pour la circonstance, et d’où, appuyés au balcon de bois, ils pourraient voir évoluer les cortèges et s'amuser tout le populaire,

de très haut, comme il convient à des philosophes.

Ayant, en vérité, tout prévu pôur faire la promenade agréable à son malade déjà presque guéri par ses soins, l’Anglais, pratique, avait loué, la veille, deux bons chevaux qui s’étaient rangés sous les encorbellements, devant la maison de Ramén, un peu après l’aube. Le vieux Sénéchal, et sans manquer l’étrier, se mettait aussitôt en selle, et avec une assurance où l’on pouvait trouver la preuve qu'il s’y tiendrait fort bien, à l'aller comme au retour. Cette petite expédition au pays de la bonne humeur lui faisait grand bien, moralement. Il le dit à Guillaume le nominaliste, comme ils croisaient les rues de la Pelleterie et de la Lanterne, avant de s'engager, pour passer le grand bras, sur la planche de Mibrai. Il lui était agréable de se sentir fouetté au visage par l’air frais, bien que la journée s’annonçât chaude, et il approuvait entièrement l’idée de gagner Saint-Denis, les premiers.

Quand ils eurent remonté la rue des Arsis, ils prirent soin de tourner par la rue de la Buffeterie, pour déboucher bientôt dans la rue Saint-Denis, qui. les conduisit, droite comme un syllogisme bien

fait, jusqu’à la porte du même nom. De à, laissant

à leur dextre le Bourg-l’Abbé et la chapelle du Saint-Sauveur, ils s’orientèrent aisément à travers les campagnes et neuf heures n’avaient pas sonné

qu’ils touchaient déjà le terme de leur court voyage.

Les chevaux bien enfermés et la clé en poche, par crainte des voleurs, ils montèrent dans la chambre retenue pour eux et se’ mirent à la fenêtre dont le cadre se décorait d’un rosier tout chargé de pétales pourpres, car c'était, pour lui, la saison de remercier Dieu de ses dons par ses couleurs et ses parfums.

— Serons-nous mal ici ? demanda Guillaume.

— Nous y serons très bien, attesta Ramén en respirant une rose qui se penchaïit vers lui. Et maintenant, dites-moi pourquoi je suis plus jeune qu’il y a un mois.

D'Ockam ne répondit pas dans l’instant même.

I! feignit de s’intéresser aux travaux d’ouvriers qui, tardivement, et avec une grande fièvre, dressaient des mâts à peu de distance, tandis que des marchands de parchemins assuraient avec des pieux la solidité de leurs petites boutiques alignées comme des jouets d’enfants. Après quelques minutes seulement, il parut sortir d’un rêve amusé et dit :

— Vous êtes plus jeune, mon bon Maître, parce que vous êtes en bon chemin pour en finir avec toute la scolastique.

Lull sursautait :

— Que signifie ceci ? Est-ce entendre que vous la jugez entièrement inutile ?

— Oh ! non pas entièrement, mais il faut nous accorder là-dessus. Vous avez souffert par elle, comme tous ceux qui ne sont pas tout à fait éblouis par le miroir du distinguo. Vous avez pensé qu’elle pourrait être un exercice quelque peu oiseux et qui détache le vrai philosophe de sa mission.

— J'en conviens, mais je ne puis me résoudre à la tenir toujours pour néfaste. |

— Eh mais ! Elle ne l’est pas tant qu’on puisse la dire le grand fléau du genre humain. Pourtant,

vous avez bien senti qu’elle est désormais malade, puisque vous en êtes venu au doute méthodique, si bien que les Dominicains vous ont, en Sorbonne, semoncé assez vertement.

Lull se souvenait. Depuis six mois, on le chicanait pour ses propositions du Livre de l'Entendement. On était allé même jusqu’à le menacer des foudres de Rome. On lui tenait rigueur parce que, dépassant les limites de la scolastique permise, il avançait, disait-on, en cette œuvre et dans ses propos quotidiens, des arguments que l’on considérait comme des offenses au dogme formel. Il s’irritait, à chaque attaque, de voir ainsi méconnaître le droit

de discuter en dehors de certaines irontières. Il protestait contre ces tyrannies. Il en appelait témérairement à la liberté. Après avoir été en retard sur son temps, lorsqu'il voulait conduire les peuples au Sépuilcre, il se mettait dans le cas de le devancer -en prétendant, à divers égards, et bien timidement, affranchir la philosophie.

À son compagnon, il rappela ces joutes récentes et lui demanda : « Est-ce de cela que vous voulez parler ? »

— Oui, consentait Guillaume, et de bien mieux encore, qui vous dépasse, quelque grand que vous soyez parmi nous. Ramôn Lull, l’avenir ne le verra peut-être pas très clairement, mais en écrivant l’Entendement, vous avez servi les philosophes des siècles futurs. Vous avez marqué le moment où l’on commence à secouer le harnaïis et à mordre le frein. N'eussiez-vous fait que cela, que vous seriez grand déjà. |

— Expliquez-vous.

— Je m'explique. Vous avez écouté Scot, qui est le Docteur irrésistible. Mais il y a de la magie

dans ce qu’il dit et c’est pourquoi vous avez subi le charme. J’ai passé par là. Je fus son élève. Je ne le suis plus. Je l’ai quitté, avec violence, comme on s’arrache d’un amour. Il le fallait. Je ne demande maintenant qu’à vivre pour m’arracher de moi-même, et m’élever plus haut que je ne suis en ce moment, au-dessus de moi-même. [’y parviendrai, je l’espère. M'expliquer, Maître ? Ah ! c’est difficile. Partons d’une base qui tombe sous le sens. Les temps sont changés, n’est-ce pas ? Vous avez eu une âme qui était sœur de l’âme de Louis IX, et, aujourd’hui encore, vous voulez mourir en Afrique, aussi martyr qu'il y fut un saint. Vous n’écoutez en ceci que votre seule foi et votre conscience. C’est louable. Cependant, les Etats, et surtout la France, ont changé de face et d’âme. Philippe ne rêve que loi, justice, finances, administration : nous allons vers le triomphe des légistes. Les scolastiques voient la fin de leur règne.

— Vous le pensez vraiment ? Comment le pensez-vous ?

— Je le pense ainsi. Quelle est la politique du roi, des rois d’aujourd’hui, des rois de demain ? Une vaste tentative pour exploiter l’Eglise au profit de la royauté. L'Eglise a bientôt tout perdu, malgré sa puissance apparente, avec sa folle prétention à la domination universelle. C'est elle qui a détourné les princes de la Croisade. Ils ont assez à se défendre contre elle : ils n’ont plus le loisir de la défendre contre les idolâtres. Eux et leurs légistes ne veulent plus faire de l’Église que la pensionnaïire des trônes.

— Que devient la scolastique, objet de notre entretien, en ceci ? |

— Je ne la perds pas de vue. Le pape Clément V

s’est installé l’année dernière, en Avignon, sous la sujétion du roi de France.

— Eh bien ?

— Ecoutez-moi. C’est un signe. Les cours deviennent rebelles à la loi pontificale qui se laisse éloigner de Rome et tenir en laisse par un prince temporel. Voilà le fait. Quelles conséquences entraîne-t-il ? Demain les philosophes suivront les conducteurs de peuple. A l’heure présente, ils subissent l’autorité des bulles, les disciplines dogmatiques. Bientôt, ils penseront en dehors de Rome, libres, et ils construiront des philosophies dépouillées de scolastique, au risque du bûcher et de l’excommunication. Mais qu'importe le fagot et l’interdit !.. Nous ne nous en tenons point à ces contingences. Ce que nous devons reconnaître, vous et moi, — deux théologiens, — c’est que la philosophie veut faire éclater les liens où elle est prisonnière. Souvenez-vous ! Pétrarque, il y a deux ans, a commencé à attaquer l’abus de la syllogistique. T1 raillait ceux qui étudient comment on évite l’erreur, et non comment on recherche la vérité. C’est un autre fait. Croyez-vous, vraiment, mon Maître, que les penseurs futurs se contenteront toujours des vérités taillées en syllogisme par un Thomas et qu’ils ne passeront pas outre au système indéformable du dominicain : critique, réponse, conclusions, preuves ? Je suis bien assuré du contraire !

__ Ramén, assailli par une multitude d’arguments pour ou contre, détachait son regard de cet homme qui prophétisait avec tant de confiance, et il s’efforçait de s’intéresser aux évolutions d’une foule sans cesse accrue qui commençait à se répandre sur la plaine, dans la radieuse clarté d’un beau jour estival. Au loin, une nuée de poussière marquait,

contre l’azur sans nuages, l’approche d’un cortège, et parfois le vent apportait des bribes de chants confondus.

— Ce sont les étudiants qui arrivent, précisa Guillaume, et, tendant le bras dans une direction latérale, il ajouta : « Je crois bien que, de ce côté, ce sont les corporations. »

Luil se rejetait en arrière, et pressant les épaules au dossier de la chaise, interrogeait, en confessant tout d’abord :

— Votre hypothèse peut correspondre à quelques vues qui sont en moi, mais elle les dépasse. Je connaissais bien Duns Scot. Qui êtes-vous, philosophiquement ? |

— Vous n’ignorez pas qui je suis. Vous êtes venu m'entendre. Vous savez que je ne suis plus scotiste. Ma philosophie ? Je vous la rappellerai par morceaux, car vous êtes homme à la recoudre sans peine. Je dis : La connaissance intuitive de nos états intérieurs est plus certaine que toute connaïissance sensible. Mais par cet acte intuitif, nous ne saisissons que notre essence, que nos états internes. De quelle force immatérielle naissent en nous, sensations, sentiments, actes de la pensée et de la volonté ? Ce n’est ni l’expérience qui nous le dira, ni l’expérience qui nous le montrera (1).

— Vous me. paraissez définir une... conscience empirique ? |

— C'est exact, et j’agis mieux là qu’en me perdant en disputes verbales. Le nominalisme, c’est l’empirisme. Nous dédaignons les idées générales.

— Et la science ? |

(1) Quodlib., 1, 10. D'Ockam se montre ici précurseur de Luther.

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