‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 42 sur 51 · OR SR · texte numérisé non relu

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Malgré lui, Lull pensait aux Musulmans, et au Prophète qui, dans les solitudes du désert, avait dit à son troupeau : « La connaissance prime la foi. »

Et le Dieu des chrétiens ? Approuvait-il si complè-

tement le mépris du savoir, le goût de la logique qui analyse ?

Le vieillard répéta, car Guillaume semblait réfléchir :

— Et la Science ?

La réponse tomba, tranchante :

— Elle n’a pour nous qu’une valeur relative.

— Et la raison ? |

— Il faut la séparer de la foi, car il n’y a, entre

elles, AUCUNE conciliation possible !

— Que faites-vous du « général » ?,

— [| n'existe pas dans les choses, mais dans l'esprit.

— Et que faites-vous des idées ?

__ Elles ne sont pas substantielles en Dieu.

Voyons-y seulement la connaissance que Dieu a des choses particulières.

— Alors, seules les choses particulières existent ? |

— Vous l’avez dit, Maître. |

— Les choses individuelles sont donc seules réelles ? :

— En effet. |

— Ainsi, et si je comprends, nous ne pouvons connaître que par l'intuition.

— Oui, celle des sens ou celle de la conscience.

— C’est terrible ! |

Lull se rejetait en avant, voulait détourner sa

pensée de cette redoutable proposition. Il regardait

s’avancer, sous {eurs bannières, les boulangers, les

pâtissiers, les marchands de cire. Mais le démon de la controverse le ramenait au sujet :

— Donc, à votre sens, la: science n’est qu’une logique formelle ! Et d’où viennent ses principes ?

— De linduction.

— Un instant. Tout ceci admis, comment définiriez-vous la raison ? à | __ — Pure, elle n'existe pas. Elle est relative, comme toute vérité. nn

— Parce qu’elle est fondée sur l'intuition de l’individuel ?

— Oui.

— Oh ! Guillaume, c’est terrible ! Je vous répète que c’est terrible ! |

D'Ockam eût éclaté de rire s’il n’avait à temps vu le visage torturé du vieillard et l’affreuse pâleur qui venait de s’y étendre. Il se retint et prenant, entre ses paumes, la main du Maître que, sans le vouloir, il avait peut-être blessé, ne s’efforça plus que de le distraire. Il est vrai que le moment convenait à apporter aux perplexités de Lull une diversion pleine d'intérêt. Enfin arrivée de Paris, l’escorte des hauts personnages universitaires se déployait en demi-cercle et, après la longue clameur des étudiants qui, rués de toutes parts, débordant sur les deux côtés, s’ingéniaient tous, mais de façon bien impossible, à s’assurer une place dans les premières rangées, le recteur, descendant de sa mule, s’avançait entre les boutiques volantes, souriant, adressant à la ronde de bonnes paroles sans distin- . &uer entre l'artisan, le marchand, le clerc ou le laïc. Il s’en allait tout droit aux échoppes décorées d’oriflammes et de fleurs où on l’attendait avec im patience pour le saluer de mille manières courtoises et lui donner à apprécier la qualité des parchemins

qu’il y venait choisir, en connaisseur. Derrière lui, marchaient des docteurs et des élèves qui ne trouveraient point indigne de servir l’Université en transportant, tout à l’heure, dans de longues charrettes, tout ce que le recteur aurait désigné comme digne d’être acheté. Sur ces parchemins, — et nul ne pouvait l’oublier, — seraient copiées de riches productions de l'intelligence qui devaient être transmises aux siècles, et où les générations des générations trouveraient la preuve que le xrr1° siècle ne se désintéressait point des trésors de la pensée.

C’est à cette transmission de la richesse de l’esprit que songeait Lull en suivant des yeux, de loin, et à travers le rideau de roses épanouies, les Maîtres qui se déplaçaient, d’étal en éventaire, palpant, appréciant la matière où serait moulée en belles lettres

. et lettrines, entre les vignettes et les culs-de-lampe

ornés, la substance spirituelle du temps et de tous les temps. Etait-il vrai que Guillaume d’Ockam ne mentît point en prétendant que, sur tous ces velins choisis, les scribes ne transcriraient que des arguties et des subtilités superflues, dont les étudiants de l’avenir riraient, à Îles retrouver sur les rayons perdus des bibliothèques, en supputant tout le gaspillage de vain savoir que faisaient les casuistes ennemis, aux trois quarts aveuglés par les

œillères scolastiques ?.…

Il redit, comme pour lui-même : « Oui, Guil-

Jaume, c’est bien terrible ! »

— Pas autant que vous le croyez, mon Maître, reprenait doucement l’Anglais. Est-ce le relatif qui vous épouvante ?... Mais il est en tout ! Vous haïssez les Arabes. Pourtant vous ne pouvez les détester absolument. Nous leur devons beaucoup. Ne nous ont-ils pas transmis Aristote ?

Maintenant, il riait franchement, car il voyait bien que l’émotion se dissipait chez son vénérable interlocuteur. Il questionnait, mi-badin, mi-sérieux :

— Voyez-vous en moi un destructeur ?

Lull ne se retenait pas de répondre :

— Ne rompez-vous pas avec la continuité de l'Histoire ? Depuis les premiers pères de l'Eglise.

— Oh ! Maître Ramén, je ne les ruine pas !

Je propose seulement une notion que je crois très saine : inutile de réaliser les abstractions ; sufficiunt singularia. Tout le réalisme de Scot concourt à l’absurde. Comment consentir avec lui que l’universel est une réalité distincte de l'individu, non réellement, mais formellement ? L’universel ? Il se réduit à un acte de l'intelligence : il ne peut répondre à la réalité objective. Je le définis : conceptus mentis significans univoce plura singularia (1). Et je dis que, de ce point de départ, commence la mort de la vieille scolastique. Oh ! n’ayez aucune crainte : Derrière moi, je sèmerai des disciples qui ne la laisseront pas mourir sans essayer de la sauver coûte que coûte. L’âge de la logique grammaticale et verbale n’est pas terminé. Mais ce qui a déjà reçu le coup qui sera mortel, c’est l’espérance de prouver les dogmes de l’Eglise en satisfaisant toute la raison de l’homme. Ni vous ni moi ne verrons la philosophie et la religion se séparer, mais l’heure de cette désunion sonnera. Alors, on se tournera vers l'individu, qui est la seule réalité véritable, Et les mystiques se coucheront dans la tombe qu’ils auront, d’ailleurs, creusée de leurs mains. |

(1) Conception de l'esprit figurant, sous un seul terme, plusieurs choses de nature singulière.

Terrifié, Lull balbutiait :

— Je suis trop vieux ! Mon Dieu, pourquoi ne m'avez-vous pas déjà retiré la vie ?

L’impitoyable Ockam laissait apercevoir un monde philosophique nouveau. Il ne suffisait pas que l’idéal chrétien, sous sa forme active, — la marche vers Jérusalem, — eût périclité. Cet avertisseur qui, vraisemblablement, pensait avec sagesse, annonçait un immense conflit où sombrerait tout l'idéal mystique de Blanquerna, du Livre de Contemplation !

— Je suis trop vieux.

Ramôn était tenté de se redresser, de repousser la chaise, de descendre l’escalier, de repartir, à pied, sans rentrer dans Paris, vers la seule destinée dont il n’aurait jamais dû interrompre le cours, celle du saint homme qui, tout étranger aux courants de l’esprit, passif esclave de sa Règle, suit son chemin de foi enfantine et de chaste amour, et. s’en va chercher Dieu, indifférent aux querelles d’écoles, aux vilenies des puissants, aux faiblesses des pontifes, jusqu’à ce que le Christ et la Vierge viennent à sa rencontre, et lui disent : « C’est bien. Tu t’es assez fatigué. Arrête-toi. Maintenant, voici la porte du ciel. »

Une rose s’effeuillait sur sa main tremblante. Les étendards corporatifs passaient devant la fenétre. Des chants éclataient partout. Les garçons et les filles s’étreignaient pour la danse. Le recteur était parti. La jeunesse s’amusait, oublieuse de tous les formalismes. ù

Lull ferma les yeux. Par-dessus cette joie répandue, il entendait le bruit des vagues, la voix de l’océan qui l’appelaient, l’invitaient au voyage, au beau voyage.

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