VINGT-DEUXIEME EPISODE
Dieu est la lumière des cieux et de ia terre. Cette lumière est comme un foyer dans lequel se trouve un flambeau, un flambeau placé dans un cristal, cristal semblable à une étoile brillante; ce flambeau s'allume avec l'huile d’un arbre béni, d'un olivier qui n'est ni de l'Orient ni de l'Occident, et dont l'huile brille quand même le feu ne la touche pas. C'est lumière sur lumière. Dieu conduit vers sa lumière celui qu'il veut, et propose aux hommes des paraboles :
car il connaît tout... Dieu donne la nourriture à qui il veut, et sans compter.
(Le KoraA, Chap. 24 : La Lumiére, Sourates, 35 et 38.)
Et il était reparti. Qu’eût-il fait, dans une ville où il prenait tous les rhéteurs en méfiance et où le son de sa propre voix, dans la chaire, lui semblait troublé, voilé, entaché de quelque imperfection, qui y dénonçait le métal impur ! La conversation avec Guillaume d’Ockam aurait pu le désemparer, écraser la proue de sa barque sur un dernier récif, briser les rames entre ses mains. Au contraire, il était
rentré dans Paris, étonné du calme de son cœur et c’est avec une aisance satisfaite, avec une joie tranquille que, rue des Escrivains, devant la maison, au moment de se séparer de lui, il avait dit à son docteur de corps et d'âme : « Je ne sais pas si le nominalisme est toute la vérité, mais je sais que je m'en irai bientôt. » | L’avant-veille de son départ, comme s’il doutait de revoir jamais Paris, du matin jusqu’au soir, il en avait parcouru le dédale. Il s'était arrêté dans
l’ombre de la Sainte-Chapelle, longtemps, en deman-
dant conseil au bon roi Louis. 11 avait observé le travail des ouvriers qui, pour les « légistes » dont parlait l'Anglais, agrandissaient le Palais de Justice. En contournant le Temple, il se sentait obsédé par une certitude : derrière ces hauts murs, ces cours immenses où le criminel trouvait droit d'asile, la justice du roi entrerait bientôt et frapperait. Les jours des Templiers étaient comptés. Tout indiquait que leur puissance serait avant peu abattue. Le peuple même les détestait et se détournait de leur enceinte, plus redoutable que tutélaire. | On le vit, près de la tour de Nesle, au milieu des bateliers et des charrettes, regardant baigner les chevaux, traversant le ponceau aux cinq arches basses jusqu’à la poterne où se tenait le hallebardier farouche. Il alla au lieu dit « Le terrain » derrière Nostre-Dame, et il y pria la Vierge avec ferveur pour qu’elle daignât éclairer sa route, puis au Louvre auquel on ajoutait de nouveaux murs. Enfin, exténué, mais heureux de se reconnaître encore apte
à soutenir une longue marche, il s’en fut s’asseoir
au Pré-aux-Clercs, sous le rempart de Philippe- Auguste, près d’une tournelle. Des étudiants passaient, qui ne manquaient point de le saluer. Au
fond, les tendres lueurs du couchant erraient sur la
, Seine; par ailleurs, contre le ciel rose, se profilaient
les combles et les tours de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, flanquée de poivrières et ceinturée de beaux arbres, derrière son enclos crénelé.
Lull était parti emportant ces aimables visions sous les paupières, descendant sans hâte, mais d’un pas sûr, du côté de la Savoie et de cette attirante Gênes d’où il n’oubliait pas qu’avaient appareillé, pour l’Orient, les chevaliers de la troisième croisade. Un navire le déposait à Bougie, aux derniers jours de 1306 et on l’en chassait aussitôt. Alors, il se retournait vers Alger.
LE
Le récit des aventures africaines du vagabond illuminé pourrait, par la répétition même, montrer quelque monotonie, et c’est un danger dont nous devons nous garder. Par bonheur, sous la similitude des épisodes, apparaît une variété d'incidents qui doit nous permettre d'éviter la redite. C’est ainsi que le séjour de Lull, à Bougie et à Alger, en 1306 et 1307, se distingue de ses précédents voyages, sinon par les vexations que le « Croisé incorrigible » y subit, au moins par quelques circonstances nouvelles qui peuvent réclamer ici la qualité de l’inédit. S’il est vrai que nous voyons,
dans Bougie, le chrétien violemment molesté dès
son arrivée et providentiellement sauvé par l’intervention d’un marabout qu'avait séduit le caractère de cet homme de fer et de feu, s’il est exact que, dans le passé, nous eûmes déjà l’occasion d’apprécier la douceur sarrasine, en telles occasions où l’on
eût pu s’attendre à de brutales explosions de fanatisme sanguinaire, il nous semble que, disposant d’arguments récemment acquis, Ramén vécut cette fois, en terre infidèle, une vie différente et digne, tout au moins, d’un rapide commentaire. Ces arguments, il les avait trouvés dans cette grande bataille livrée, depuis peu, entre sa conscience et son amour de Dieu. Il revenait, chez les Arabes, encore tout secoué par ce combat où il avait, autant dire, et bien que très chrétiennement, opposé la raison et la foi. Ï1 ne parlait plus en apôtre Saint-Paul, voire même en Saint-Augustin. Il admettait mieux que jamais la possibilité de discuter entre hérétiques et enfants du Christ. C’est ce qu'il dit aux docteurs musulmans sitôt qu’à Alger, il put les approcher.
Il les flatta en consentant quelques rares vérités qu’il eût niées farouchement cinq ans auparavant. Il débarquait sur leurs rivages en faisant, bien qu’à grand regret, abstraction de cette fièvre d’extermination qui, longtemps, avait été son premier mobile, lorsqu'il tournait les. yeux vers l'Orient impie. Désormais, il comprenait et acceptait de reconnaître que, sans le savoir, il avait toujours été un pacifique et un doux, nullement guerrier, mais plutôt frère et ami de ceux qui lisaient le Koran. I] s’était aperçu qu'avec le temps, les haines s'étaient bien adoucies entre la chrétienté et l’Islam. Dans la lutte, des âmes également généreuses avaient appris à se connaître. Ce n'était pas sans raison que, dès la troisième croisade, Saladin envoyait des prunes de Damas et d’autres fruits aux rois européens, et recevait d'eux des bijoux. Il y avait une évidente intention de Dieu en ce fait que Richard, un jour, s'était montré dans Chypre revêtu d’un manteau parsemé de croissants d’argent et en cette autre circonstance extraordinaire,
qu’il avait fait proposer sa sœur en mariage à Maleck-Adhel. Les deux époux devaient régner sur Musulmans et Chrétiens et gouverner le royaume de Jérusalem. Avec le temps, on oubliait tous ces indices de paix latente, de réconciliation possible, et aussi que Saladin acceptait de connaître les statuts de la chevalerie, et que Maleck-Adhel envoyait son fils à Richard pour qu’il fût fait chevalier, dans l'assemblée des barons de la chrétienté. Les instruments arabes avaient bien des fois souligné de leurs vibrations rauques le tendre chant des ménestrels chrétiens. Il se produisait, chaque jour, dans un sens pacificateur, un changement heureux. On n’en était plus au temps du massacre et de l’anathème pur et simple. On voulait bien dialoguer, essayer de s'entendre.
A Alger, tolérant la controverse bien plus largement qu’il ne l’avait admise dans le passé, sachant maintenant assouplir son cri de foi jusqu’à lui donher le ton apaisé de la conversation en tête-à-tête, habitué à cet exercice par ses polémiques avec Îles Dominicaïins et autres réguliers qui le harcelaïent à Paris, Lull avait trouvé bon accueil. On estimait son savoir et son zèle. On le protégéait lorsque des furieux levaient le bâton sur sa tête. On s’accordait à penser avec lui que la guerre ne peut répandre la religion, maïs que la persuasion spirituelle est une force respectable. La discorde était logiquement l’ennemie de l’entente. Les relations pacifiques convenaient à des créatures d’égale bonne foi.
Ramén Lull, parmi les lettrés sarrasins, se consolait donc de ses anciens échecs de prêcheur et de la nonchalance des chrétiens. I1 transformait de plus en plus, en lui, l’idéal du croisé, souscrivait à cette évidence que le heaume et la cotte de mailles
devaient le céder au livre et à la parole. Et il demandait à ses amis mécréants : « Accepteriez-vous de voir venir, dans vos contrées, beaucoup d’hommes comme moi ? » Iis répondaient : « S’ils étaient tout comme vous, nous n’aurions que plaisir, car . il est agréable de considérer sagement, avec un contradicteur sage, ce que peut être la vérité et ce que: peut être l'erreur. »
Alors, il se réjouissait, car il pensait à la possibilité de créer partout, aux pays de la vraie Foi, des Miramar où seraient formés des missionnaires, assez habiles pour ne point froisser les Arabes avec des affirmations de toutes pièces et pour les amener à -accepter la réalité du vrai Dieu presque sans qu'ils s’en aperçussent. Le |
Ce n’était pourtant pas que ses joutes théologiques ne fussent très ardues et très épineuses. Les Arabes savaient admirablement discuter. Maîtres casuistes, 1ls retournaient, prestement, comme un pan de burnous, une proposition, — et des meilleures ! — pour en examiner l'envers et y trouver ce qu’ils appelaient le défaut de la trame. Lull, tout expert qu’il fût en ces jeux où il fallait gagner la partie à moins que d’être disqualifié sans appel, se trouvait parfois, au fond des bibliothèques de mosquées, serré contre le mur d’un raisonnement strict et c'étaient là des instants assez tragiques, où, sous le regard narquois des docteurs, il réclamait, pour vaincre, des moyens à toute sa science. À la fin, il ressaisissait l’étoffe discutée, la haussait dans la clarté d’une argumentation limpide, et démontrait, aux plus méfiants, qu’elle était bien tissée de fil en fil.
Ces débats, renouvelés chaque jour, aiguisaient à l'extrême ses merveilleux dons critiques, mais il
se fût fait reproche de tirer vanité de victoires scolastiques pourtant si flatteuses, s’il avait perdu de vue le but qu’il se proposait d’atteindre en s’embarquant à Gênes : convertir et convertir encore, baptiser des chrétiens. Durant quelques mois, en 1307, il s'était retenu de montrer à quel point il dédaignait d’être admiré comme un savant. Il cachait son impatience de descendre vers le peuple et d'y agir, efficacement, sans feindre,. comme tous les « porteurs de la Parole » en mettant son doigt sur les fronts des humbles, sur le cœur des ignorants, et en leur disant : « Tu pleures en m’écoutant ? Donc, tu es pour le Christ. N’hésite plus. Suis-môi. » Quelques conversions secrètement obtenues ne satisfaisaient pas sa pieuse ambition.
D'entre ses auditeurs, certains, persuadés par sa voix, S’étaient ralliés à la Foi du Sauveur. Ils continuaient à s'asseoir au milieu des docteurs musulmans et, adroits à donner le change, étaient les premiers à entraîner Ramén dans des discussions difficiles. Mais ils ne songeaient qu’à leur propre avantage et tiraient grand profit, chrétiens sans que nul ne le sût, des réponses péremptoires qu’il donnait à toute question.
Une situation si ambiguë ne pouvait manquer de se dénouer par un coup d’éclat. Un jour, avec une douzaine de marabouts, dont la moitié était de ses disciples inavoués, Lull remontait, d’une mosquée située près du rivage, vers les hauteurs de la Kasbah, lorsque, s'étant reposés près d’une fontaine, tous se prirent à commenter un point de doctrine qu'ils avaient tout à l’heure laissé en suspens, devant le Koran ouvert. Avec une éloquence assurément sublime, l’Illuminé, sous les branches retombantes d’un figuier, un grand souffle venu
de la mer obliquant et faisant frissonner sa longue barbe blanche, hacha en mille pièces l’argumentation, cependant bien ingénieuse, du philosophe Hamar, provocateur de la controverse passionnée. Ce qu’entendant, les six convertis n’hésitèrent plus, et jetant leurs sandales dans l’eau de la vasque, crièrent d’une même voix : « [l a raison. »
Hamar, présent à la scène, suffoqué, appuyé contre l’arbre, saisissait un pan de son manteau et s’en cachait le visage pour qu’on ne vit pas sa douleur. Car il aimait ce docteur Ramén et il ne prévoyait que trop ies malheurs dont l’imprudent allait être accablé. Déjà, les cinq autres Musulmans
ameutaient la foule, hurlaient furieusement, bondis-
saient comme des chats-tigres, arrachaient la barbe du vieillard par poignées. Il n’était plus question d’écouter cet abominable perturbateur, ni de respecter avec lui les préceptes de la courtoisie. Il avait empoisonné la croyance de saints religieux, corrompu leurs âmes. Le danger de la peste chrétienne était trop réel pour qu’on n’y prît point garde.
— « Assommez-le ! »
En un instant, de toutes les ruelles, une multitude accourue entourait l'ennemi de la foi koranique. Une grêle de pierres volait et, dans la furieuse bastonnade, les matraques se brisaient sur les épaules des maudits de Mahomet. Lull allait périr. Hamar le sauva. I! l’étreignait, fraternellement, luttait avec lui, car l’errant, lassé d'aventures, suppliait : « Ami, laissez-moi mourir. » |
— Conservez la vie à cet homme ! ordonnait le philosophe avec une véhémence désespérée, en repoussant les agresseurs, en faisant à la victime “un rempart de son corps. | |
La colère publique ne s’apaisait pas, mais après la première ruée, on croyait comprendre pourquoi le docteur arabe réclamait la pitié. Un tel chien ne pouvait acquitter d’un coup tous les crimes dont il était chargé. C’est pour lui qu’avaient été inventés ces instruments de torture qui font regretter aux scélérats de n’avoir pas suivi le chemin du bien. On lui couperait, à loisir, les poignets et la langue !
Escorté de meraces et d’insultes, les joues et le crâne ensanglanté, le malheureux fut conduit au magistrat, qui voulut décider la mort immédiate. Mais Hamar implora tant et si bien que Lulil se retrouva, à demi évanoui, dans le cachot des voleurs. Il y vécut un jour, sans recevoir de nourriture. Puis il fut battu pour avoir tracé, au-dessus de ses bourreaux, le signe de la croix. En expiation de cette faute, on le conduisit, pour l’y attacher, sous les latrines, et il est difficile de détailler quelles exécrables humiliations il endura dans ce lieu infâme…
…… Après plusieurs semaines de cette existence à laquelle la mort eût été cent fois préférable, il v' fût apporté quelque adoucissement. Lull comprenait, avec dépit, qu’on ne le supplicierait pas et qu’on s’en tenait à la volonté de son sauveur : « Conservez la vie à cet homme ! »
— Ainsi Dieu me refuse tout, pensait-il, même le droit de lui offrir mon sang et ma chair ! Il m'accorde le martyre le plus épouvantable, celui de me maintenir sur cette terre pendant peut-être tout un siècle, torturé dans mon âme, et d’heure en heure, par la ruine de toutes mes espérances de chrétieñ.
Il s’irrita de se voir conduit dans une cellule propre, claire, aérée, où l’on n’avait oublié ni la table, ni l’écritoire, ni même du « papier », pour