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que le captif y pâût consigner ses pensées (1). Sans délai, il essaya de l’un et de l’autre. L’encre était bonne et le papier ne buvait pas trop. Îl y consigna que les Arabes d’Alger l’avaient écouté puis maltraité. Pour sa famille, il relata l’apparent progrès qu’il avait favorisé à la cause du seul Dieu, et la catastrophe qui achevait de s’en suivre. Il dit toute sa confiance en la puissance inégalable du saint Evangile et, d’un ferme paraphe, souscrivit son épitre sans préciser le moment où il rentrerait dans Palma. Ce qui lui semblait certain, c'est qu’un jour ses geôliers desserreraient les maillons de sa chaîne et lui rendraient la liberté. Il eût plutôt souhaité l’achèvement de ce décevant chemin de croix. Mais, soumis aux décrets de la divine Providence, il tolérait de vivre puisque ses ossements ne devaient pas encore blanchir, comme ceux de ses « enfants » de Miramar, aux portes du désert.
Et tout en traçant son épître, le désir d’extérioriser tout ce qui chantait maintenant en lui le reconquérait avec une singulière autorité. Il n’avait plus l’occasion de convaincre par,le verbe, mais savait bien que rien ne s’égare de ce qui souffle
(1) Que l’on ne voie pas un anachronisme en ce papier inattendu. En même temps qu'on usait du parchemin, on employait le papyrus d'Egypte, voire le papier de coton, en Europe, et dès le x° siècle. Les Vénitiens en avaient appris la fabrication à Constantinople. Depuis des temps immémoriaux, on faisait, en Chine, du papier avec le bambou, l’écorce de mûrier, la paille, et même le chiffon. C’est aux Chinois que les Arabes avaient emprunté les procédés de fabrication de ce papier qui allait permettre à Ramôn Lull de se distraire en sa captivité. Les fabriques arabes étaient à Ceuta, et on en trouvait aussi en Espagne. Papiers grossiers,” spongieux, bons seulement pour les écrits passagers. Ce détail explique comment il se fit que, malgré tous ses efforts, lorsqu'il revint en Europe, Lull ne put conserver ses manuscrits d’Alger, à la suite d’une aventure tragique qui sera racontée en son temps
dans l’Esprit du juste. Il composerait donc un ouvrage encore et peut-être plusieurs, dans cette prison, et, le jour où 4e ciel y consentirait, le papier des Arabes passerait sous les yeux de ceux qui le pourraient à propos déchiffrer. C’est ainsi que fut commencée l’œuvre intitulée l'Ordre des Clercs et, presque simultanément, Plaisante vision. |
Ces pages eussent été couvertes fort vite, sans doute, si la solitude du reclus mavait été troublée, bien qu’agréablement, par les visites du docteur Hamar, qui ne pouvait oublier les belles polémiques de la mosquée. Cet ami dévoué, accouru pour consoler le captif et l’ayant trouvé plus satisfait qu’un lion en liberté, prit l'habitude de venir fréquemment converser avec lui. [1 lui disait que le roi s’affligeait de devoir le tenir ainsi enfermé, car il avait, sur ouï-dire, apprécié toute la valeur d’un tel prisonnier.
— Quel dommage, ajoutait le tentateur, que vous ne saisissiez pas l’occasion pour vous fixer au milieu de nous ! Je vous assure que la vie serait pleine de charmes pour vous, si vous l’acceptiez selon les formes que nous sommes prêts à vous proposer. Nous vous décernerions des honneurs dignes de vos talents. Je sais déjà où se trouve la riche maison que vous réserve notre prince. Vous auriez des femmes. L’Islam n’est pas si éloigné de vos croyances que vous ne puissiez faire entrer en compte tous ces avantages, pour vous déterminer à devenir Musulman demain.
Lull, vingt ans plus tôt, eût saisi à la gorge quiconque se fut avisé de l’entretenir, sur ce ton, des paradis d’Allah. I] se contentait de serrer son ami contre sa poitrine et de lui dire : « Si vous le préférez, nous pourrions, de temps en temps, essayer de nous mettre d’accord sur la Trinité et sur l’In-
carnation. » Alors, le vieil Arabe se laissait tomber en travers du banc, riait comme un enfant, et frottant ses paumes sur la laine de son vêtement, répondait : « Ah ! je serais bien fâché si le seigneur de ces terres ordonnait qu’on vous reconduisît dans un bateau d’Italie ou de France. Vous manqueriez à mon cœur et à mon esprit. Prions ensemble votre Dieu et le mien pour qu’ils vous maintiennent incarcéré de longues années dans ces murs. Vous êtes ma plus chère amitié sous les étoiles ! Parlez maintenant. Je vous écoute ! Dites-moi d’abord, car je suis très impatient de le savoir, si l’union du Verbe incarné s’est faite dans le suppôt ou dans l’hypostase ! (1) »
Quelles heures exquises ils vécurent ainsi !
Ce n’était plus là une prison, mais un « Portique », et, mieux encore, une chambre mitoyenne au réduit parisien que Duns Scot éclairait des seules lumières de son esprit. Faisant constamment assaut de courtoisie, l’un et l’autre s’estimaient au point que les gardiens racontaient volontiers, dans la ville, à leurs parents et camarades : « On ne sait plus si c’est celui-ci ou celui-là qui a mérité d’être tenu sous les verroux. Le chrétien domine tellement notre marabout qu’un soir, nous nous tromperons : nous
(1) L'hypostase, la personne, et le suppôt, sont une même those quand il s’agit de l’incarnation. Et le docteur arabe, très renseigné des théologies chrétiennes, ne l'ignorait pas, tout en raillant. — Au reste, la signification du mot hypostase n'a pas toujours été clairement définie. Les Pères grecs, avant le concile de Nicée ét jusqu’au temps de Saint Basile, prennent la nature s06:;:et l'hypostase Üxootæsux, l’une pour l’autre. C’est cette confusion qui, dans la suite, devait donner naissance à tant d’hérésies, que le Docteur Hamar n'était pas sans connaître, et qu’il désignait implicitement à l'attention de son compagnon, en évitant, par délicatesse, d'en parler de façon trop ouverte.
ouvrirons les portes au captif et nous enfermerons notre docteur ! » |
Lull ne dominait pas, bien que l’on dise, mais sa logique ciivée en pointe de diamant exerçait une telle attirance sur son hôte que ce dernier en restait de plus en plus fasciné. Robuste en sa foi, ancré solidement sur sa croyance, il ne craignait point d’en être détaché. Son plaisir ne comportait, pour lui, aucun risque. Aussi voulait-il le savourer tout entier, en raffiné de l'intelligence. Bientôt, il estima insuffisant de s’en tenir à l’agrément du dialogue et proposa à son partenaire de jouter par le moyen, moins impromptu, des écrits. Ramôn accepta avec empressement. Îls choisirent une thèse particulièrement subtile et commencèrent à la soutenir, de toute la force de leurs dialectiques contraires. Ils préparaient l’attaque et la réplique, en des combats verbaux, et lorsqu'ils étaient seuls, ils attaquaient, plume d’oie en main, la citadelle ennemie. Le jour suivant, ils confrontaient les résultats. Hamar perdait une tour ou la regagnait. Lull emportait un bastion ou une courtine. Parfois, ils se trouvaient face à face, de force égale, chacun, debout et chargé d'armes, sur Îles remparts de même taille, qu’ils avaient construits pendant la nuit. On ne pouvait iinaginer une existence plus agréable... Le Baléare disait : « Il pourrait me répondre en me faisant
couper en morceaux, lorsque je le presse trop sur
l’échiquier et il a la mansuétude de me rendre, sans grincer des dents, les pièces que je lui enlève par les bons coups où Jésus guide ma main. » Et l’A1gérien pensait : « Il est aussi dévoué à Dieu que je le suis moi-même. Je finirai bien par le vaincre sous d’évidentes raisons. Le Prophète m'en fournira les moyens, avant qu’il soit peu ! » |
C'’étaient des âmes claires et droites, toutes deux
. sincères, et de celles qui, par leur bon vouloir, agréent aux Dieux de toutes les religions.
Hélas ! Le bonheur parfait n’a qu’un temps.
. En décembre 1307, le roi fit grâce à Ramôn Lull. Pour.tout dire, Hamar avait voulu et demandé que le prisonnier fût reconduit au port. Honnête, loyal, ‘ sachant de quel bien il se privait, pesant dans sa conscience l'intérêt et le devoir, il s’était démontré ‘ que son ami devait lui être retiré pour aller servir, ‘ dans son pays, chez ses coreligionnaires, l’œuvre d'avancement du monde vers ses buts spirituels. ‘ Généreusement, il concevait que ce flambeau ne - pouvait briller toujours, pour sa seule délectation de casuiste, entre les murs d’une cellule sarrasine.
‘ Sans rien révéler à celui qu’il verrait, en pleurant
de regret, retourner en Europe, il avait, près du
: prince, imploré la clémence et obtenu le pardon. . Il eut le courage de paraître se réjouir lorsque, tel : après-midi où ils ajoutaient un chapitre à leur œuvre
commune, il entendit entrer, dans la chambre carrée, après un grand vacarme de verroux tirés et de chaînes détachées, les magistrats qui apportaient la remise de peine. Lull s’était dressé, tout à coup, pâle et tremblant. In "espérait pas encore la liberté. Intimement, il songeait qu’il eût aimé terminer cet ouvrage avant de revoir la mer et la chrétienté. Les juges qui avaient signifié l’ordre se tenaient de chaque côté de la porte étroite, pour surveiller Îles re gestes de celui qu'ils allaient mener au navire gênois.
Ï1 y eut un affreux silence et qui dura. Dehors, des marchands glapissaient et, du haut de quelque minaret proche, un muezzin appelait les fidèles à la prière. L’Illuminé abaïssait un triste regard sur
les pages amoncelées, couvertes d’écriture, et il considérait aussi les pages jaunes, encore vierges, où Hamar et lui auraient juxtaposé demain leurs arguments. Son cœur battait avec violence. Îl comprenait que la décision de son départ venait, non point du roi, mais de Dieu. Il s’inclinait devant la détermination du ciel. Il articula, seulement, avec un douloureux effort pour s’exprimer sans faiblesse : | — Ami, désirez-vous conserver les feuillets de ce travail ? |
Le docteur d’Islam porta à sa gorge une main qu'agitait l'émotion. |
— Vous voulez donc les emporter ? demanda-t-il.
— Je ne sais... oui, peut-être. Mais vous les auriez bien gardés ?
— Je les aurais gardés, précieusement.
— Prenez-les donc.
— Non, Lull, joignez-les à votre bagage. Je comprends qu’ils vous soient chers.
— Hamar, vous en serez privé.
— Oui, frère, mais qu’ils vous suivent ! Ils ont plus de prix pour vous que pour moi. Celui qui nous les a dictés le veut ainsi.
Sur les joues de ces vieillards, des larmes rotlaient. Ils ouvrirent les bras et, cœur contre cœur, se dirent adieu, pour toujours. |
Et puis, ensemble, ils firent une liasse des manuscrits, Hamar détacha son manteau et je déploya sur les épaules de son ami. Ils sortirent. Dans la rue, le musulman accompagna le chrétien pendant quelques pas, mais quand au détour d’une ruelle, d’en haut, il aperçut le miroitement des eaux bleues où se posait le soleil, il ne commanda plus à sa détresse et, levant la main pour un suprême geste d’affection, il élargit vers l'étendue un geste
lent et trois fois répété, puis se jeta derrière une maison, sans tourner la tête.
Les hommes d’escorte pressaient le pas. Ramôn maintenait sur sa poitrine Plaisante vision, l'Ordre des Clercs et la Controverse d'Alger, et il priait, en paraphrase d’un passage de son livre Doctrina pueril : « Mon Dieu, vous voyez quel digne homme je dois quitter avant de l’avoir amené jusqu’à vous ! Dieu de gloire, maintenant que j'ai travaillé pour cette âme, servez-vous de sa ferveur et de sa dévotion pour la convertir et redresser son erreur, afin qu’elle n’aille pas dans l’enfer, et qu’elle acquière assez de mérites pour vous aimer, vous servir et vous obéir 1... (1) »
\ | En doc, - me)
(1) Doctrina pueril, chap. 71. De Mafumet (Mahomet), par. 13,