VINGT-TROISIEME EPISODE
Tant avets creguda et multiplicada, Sènyer, en mi la coratgia e la fervor de vos amar e servir, que tot mon cor es esdevengut en suspirs € en amors, e tots mos ulls son en lagremes e en plors, e totes les mies cogitacions e les mies ymaginacions els meus apercebiments e tots los meus remembraments e tots los meus desigs e tot la meu temps nom poden bastar a vos a amar ni a vos a servir.
(Tant s'étaient accrues et avaient multiplié en moi, Seigneur, le courage et la ferveur à vous aimer et à vous servir, que tout mon cœur était devenu soupirs et amours, et tous mes yeux n'étaient que larmes et pleurs, et toutes mes pensées et mes imaginations et mes vues et tous mes souvenirs et tous mes projets, et tout mon temps ne pouvaient suffire à vous aimer et à vous servir.)
(LIBRE DE CONTEMPLACIO, 23e distinction : Le courage et la ferveur qui sont dans l'homme, paragr. 13.)
Au point où nous en sommes venu, — nous le savons bien et nous ne cherchons pas à dissimuler le danger auquel nous sommes exposé, — nous pourrions, Si nous ne nous montrions très attentif,
accumuler, à la suite, des détails dont on dirait qu’ils sont fastidieux, parce qu’ils reconduisent par les mêmes voies et rappellent des situations analogues à celles où nous vîmes déjà Lull se débattre contre son destin toujours adverse. Aussi bien, comprenant que l’agrément de ce récit serait amoindri par de trop évidentes longueurs si nous nous en tenions, en biographe minutieux et esclave du devoir, à noter, au fil des jours, les déceptions et les découragements des presque dernières années de cette vie si bien remplie, nous prenons le parti, — qui sera approuvé, car il est sage, — de synthétiser la période 1307-1314, de telle manière que rien d’essentiel n’y soit négligé, mais que tout le superflu, quelque intéressant qu’il soit en lui-même, en reste écarté avec soin.
Qu'’est devenue la vie du Docteur Illuminé, dès l'instant que le compatissant Hamar lui a fait ouvrir les portes de la prison algérienne ? Une véritable captivité dans une cellule plus vaste, mais aux horizons non moins fermés. Il nous est arrivé, au cours d’un des précédents chapitres, de parler d’une cage où le malheureux, errant en vain dans l’univers pour y faire agréer son rêve périmé, se sentait captif et ligoté. Plus que jamais, l’image est d’àpropos. Lulil, sorti des geôles d’Afrique, rentre, en Europe, dans une cage où il va tournoyer pour briser définitivement ses ailes, une cage dont les barreaux s’appellent Pise, Gênes, Avignon, Montpellier, Paris, Vernon, Vienne, Palerme, Girgenti, Syracuse, Palma, Messine, et Palma encore, pour un suprême adieu à sa famille, à ses amis, à son domaine de Manacor, à sa terre natale et au monde chrétien. Toute une année distrait par le galant tournoi des idées critiques et par tant de lances rom-
/ pues, de la plus gente façon, avec le bon marabout d’Islam, l’ex-Sénéchal, qui tant de fois avait demandé à |” « esprit de chevalerie » les moyens
d'appuyer son éloquence apostolique, reparaît dans
une société qui lui semble évoluer avec une rapidité vertigineuse, en dehors de tout ce qu’il aima, de tout ce qu’il défendit, et bien plus selon la volonté des « légistes » prévus par d’Ockam, que celle des porte-étendards brodés du Signe dont fut ébloui Constantin luttant contre Maxence. Devant ces dures réalités que tout lui confirme, ce pauvre et magnifique oiseau va redescendre, redescend du ciel où il planait si haut. Il pourrait s’attacher, comme une chauve-souris, à quelque pan de mur et attendre la nuit du dernier sommeil, qui ne saurait tarder à venir, pour s’envoler, enfin, jusqu’au zénith où le recevront les âmes de ceux qui, en d’autres et plus nobles âges, voulurent mourir pour Dieu. Cependant, obéissant à près de cinquante ans d'habitude, le vieil aigle voyage encore, à basse hauteur, au-dessus des universités bruyantes de la gaieté des jeunes gens, des terrasses d’où les papes, dans leurs châteaux d’exil, regardent venir l’orage des temps; on le voit passer. sur les toits du Louvre, et il vient se poser contre une fenêtre, dans un palais viennois, où, à l’automne de 1311, setient un important concile. Il traverse la mer, sans s’effrayer de la longueur de l'étape, et s’en va, à deux reprises, jusqu'aux rochers siciliens, à la pointe extrême de l’Europe, aux belvédères d’où « ceux de la Vérité » considèrent de plus près « ceux de l'erreur ». ” |
1 traverse l’île aux palmes musiciennes, mais leur chanson non plus que la voix de ses petits enfants ne sont encore assez séduisantes pour le
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retenir. Il reviendra, mais pour repartir et aller périr àu large. |
… C'est l’infortune et la gloire de ceux qui, hors de la vue des hommes ordinaires, s'élèvent par l’amour pur et la passion du sacrifice, d’être frappés en plein essor, dans leur délirante ascension vers la lümière. Le mythe païen d’Icare trouve son équivalent dans la vie et la mort de tous les grands martyrs tombés pour le Christ.
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Le navire qui ramène Lull est saisi par une violente tempête, au large des côtes pisanes et, jeté sur des rochers, s’y disperse en morceaux. Bien des voyageuts succombent. Ramôn n’est sauvé que par lui-même : ce n’est point là une mort pour lui. Il ñage, et comme autrefois César, hausse ses manuscrits au-dessus du flot, d’un bras, tandis que, de l’autre, il se soutient sur la vague furieuse. [1 touche terre, mais son admirable effort n’est pas récompensé. S'il a conservé son existence, il a perdu ses œuvres de prisonnier. L’eau a si irrémédiablement désagrégé les cahiers du mauvais papier arabe que, dans les mains de leur auteur affligé, l’Ordre des Clercs, Plaisante vision, La Controverse d'Alger, ne sont plus qu’une pâte informe dont il fait abandon sut le rivagé: |
. À Pise, il reçoit l’hospitalité chez les Dominicains qui paraissent oublier leurs griefs et peut-être n’accueillent cet homme hardi qu’afin d’essayer de corriger en lui ce qu'ils tiennent pour un égarement de doctrine. Chez eux, il compose Le Livre de la Dispute avec Hamar, vraiséemblablement une recons-
titution de l’ouvrage si lamentablement ruiné par les sels marins. Et cette œuvre à peine recopiée, il l'envoie au pape. Clément V n’y égarera sans doute qu’un coup d’œil distrait. Il a, pour le présent, d’autres préoccupations. Il prépare la « surprise » — qui n’en sera pas une — des Templiers, d’accord avec Philippe le Bel. Le 14 septembre 1307, dans quelques mois, les sénéchaux et baïllis du royaume de France vont recevoir l’avis de se tenir prêts et en armes pour le 12 octobre. Et ce jour là, sitôt le crépuscule, ils agiront. Les chevaliers du Temple seront-saisis et bientôt torturés. Le
Tandis que s’élabore ce coup de force, Lull, à Pise, entretient les magistrats d’un sujet sur lequel il réussit à les intéresser. [1 leur expose le principe de la « nouvelle croisade », sans armes, uniquement par les forces de l’esprit. On créera des collèges, on enverra des missionnaires. Il faut de l’argent et l’on en peut trouver. Cela est si certain qu’en effet l’on en recueille. Les marchands gênois, à qui Lull va rendre visite, l’écoutent, et, comme l’on dit aujourd’hui, souscrivent. Parmi eux, Messer Perceval Espinola, modèle du chrétien militant, verse la somme la plus élevée. Les femmes des « négociants de la mer » se prennent d’intérêt pour le projet. Elles groupent 35.000 florins en quelques mois.
Lull croit revivre. [1 rayonne alentour, pendant deux saisons encore, pour rassembler d’autres subsides, mais avec des chances inégales. Ainsi s’écoule l’année 1307 et le début de 1308. II revient à Pise, fait ses comptes, et, à l’argument financier, s’aper-
oit qu’il faut joindre l’argument moral, s’il veut tre écouté par le pape. Car il est positivement dans ses intentions d’aller en Avignon, dire au pontife :
« Saint-Père, vous voyez bien qu’il y a encore des chrétiens disposés à ne pas oublier le Tombeau. » Ainsi établit-il un texte qu’il fait signer par un grand nombre de ses amis pisans, et où sont exprimés des vœux pour la création d’un « ordre de chevaliers chrétiens ». |
L'argent en sûreté dans une banque, il prend route avec la supplique, et, après la traversée par le Rhône, atteint « Babylone » (1). |
Il sait ce que sont les accueils des papes. Néan- . moins, cette fois, il a confiance : il apporte un écho de la voix populaire, et de l’or. Sa désillusion n’en est que plus amère, lorsqu'il se voit en présence d’un Clément V distrait qui, pour comble, s’avise de lui remémorer quelques écrits suspects, et n’est pas éloigné de le considérer comme un hétérodoxe.
Il s’en va, aigri, mais, longtemps, se tient aux abords de cette ville où il n’a pu se faire entendre. Il y rentre, il en ressort. Il tourne autour du palais. If tente des travaux d’approche près des cardinaux. Le duel, à la fin, le lasse. Il en reconnaît l’absurdité puisque l’on est résolu à faire la sourde oreille. Il attendra. [] n’est pas près de mourir. L’argent est à Pise, à Gênes. Une occasion s’oïirira où il sera plus facile de faire comprendre au pape ce que représente de beaux florins, qui sont de bon aloi, et par dizaines et dizaines de milliers.
De monastères en couvents, il s’achemine vers une retraite qui lui est chère : Montpellier. Sur les routes, il met ses idées en bon ordre : travailler pour la paix universelle, tenter l’accord fraternel
(1) C’est ainsi qu'appelaient Avignon ceux qui déploraient d’y voir la papauté comme en captivité, depuis peu d’années. Le pape hors de Rome, c'était « la captivité de Babylone ».
entre tous les hommes, unir les chrétiens et les autres, pour le bonheur de tous, réconcilier le soleil et la lune, les pontifes et les rois (1). Les astres ne s’accordent-ils pas dans le -ciel ? Tout doit être sauvé par l'amour d’abord, puis par la-grande et saine logique de la science. Il se souvient de son Art general où, par des alphabets ingénieux et des figures géométriques, on peut trouver réponse à tous les problèmes, même ceux que l’on présume les plus impossibles à résoudre. La guérison de toutes les misères dont souffre l’humanité EST LA. Il faudra bien que la malade en convienne, et y ait recours. | |
Attendrissant optimisme !... Il y a des créatures de Dieu qui ne vieillissent jamais ou qui, tout au moins, après avoir cru céder aux effets de trop d’échecs démoralisants, se retrouvent soudainement, dépouillées de leurs soucis, revêtues du blanc manteau de lin qui est, sous la couleur de l’innocence, le vêtement des néophytes. |
C’est dans cet appareil que Ramén Lull arriva, un soir, devant sa bien affectionnée cité de Mont-. pellier où il devait vivre jusqu’à la fin de 1309, en y perdant peu à peu, dans une plus quièté considération des choses, des faits et des hommes, ce chaleureux regain d’enthousiasme qui, en Languedoc, avait allégé les pas du voyageur.
(1) Cette comparaison du soleil et de la lune était fréquemment employée au moyen-âge pour désigner le pape (pouvoir spirituel réclamant de larges pouvoirs temporels) et les rois, de qui l'Eglise s’efforçait de rogner les pouvoirs temporels ou tout au moins de se les subordonner.
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Une grande douleur l’attend dans la ville des stüdieux. Le Docteur subtil, Duns Scot, est mort en Allemagne et la fatale nouvelle vient d’être sue des écoliers. Lull pleure son ami. Il n’essuie ses paupières lourdes de larmes que pour regarder, dans le champ des souvenirs, la multitude de tombes ouvertes sous ses yeux. depuis qu’il a un cœur pour aimer. Si âgé, il n’avancera bientôt plus que dans un vaste cimetière. Que de compagnons chers sont partis ! Scot s’en va bien avant d’avoir vu müûrir tous les fruits de son automne. Un étudiant qui rentre à Montpellier après un long voyage dit que, sous un ciel lointain, un autre maître des haultes connaissances est malade et pourrait mourir bientôt. Il s’agit d’Arnaud de Villeneuve dont Ramôn se souvient bien, et de qui il a reçu de précieux secrets (1).
— Je resterai seul sur les ruines d’un monde que j'avais voulu surélever, magnifier, sauver.
travaille, rectifie ça et là, dans ses œuvres anciennes, se trace des tâches pour l'avenir. Ce
(1) Arnaud de Villeneuve était, en effet, malade à la fin de 1308, mais ce savant, né vers 1240, ne devait mourir qu'en 1313. J] avait longtemps enseigné la médecine et étudié l'’alchimie à Paris, à Barcelone, à Montpellier. Frappé de censure pour avoir formulé des propositions peu orthodoxes, il s'était réfugié près de Ferdinand d'Aragon, roi de Sicile. Sa fin fut tout accidentelle. Envoyé en France pour soigner le pape Clément V, malade à Avignon, il devait périr dans la traversée. Il est assez curieux d'observer que ce quasi excommunié était appelé par un pontife pour le guérir. — Arnaud de Villeneuve ne fut pas, comme il a été écrit parfois, le maître de Ramôn Lull, mais on s'accorde à penser qu'ils se connurent et pour un temps, essayèrent, sinon réussirent ensemble, à surprendre, dans la fusion des métaux, le secret de la pierre philosophale.
En ce qui concerne la « méthode pour opérer le Grand Œuvre
vieillard devrait se hâter de concrétiser son rêve d'action, car la raison impose que sa tombe peut être ouverte imminemment ; il attend, il patiente, il laisse venir l'heure favorable. 11 compte sur le temps," qui peut faire mourir les papes et les rois, transformer les âmes des uns et des autres. Sa.con-
du rajeunissement », il est fort intéressant d'ouvrir le Manuscrit alchimique. — Révélation des teintures essentielles des sept métaux et de leurs vertus médicinales, composé en allemand par le Frère Basile Valentin, religieux de l’ordre de Saint-Benoît, et traduit par le sieur Jean Israël, médecin Allemand, divisées en sept chapitres. La traduction Israël, en français, parut en 1646, mais demeure toujours d’une rareté extrême. Le manuscrit que nous avons le bonheur de posséder contient, parmi d'autres: textes hermétiques, une méthode de rajeunissement due à Arnaud de Villeneuve. C'est celle, vraisemblablement, dont il allait essayer les effets sur le pape Clément V, lorsque la mort le surprit en mer. On sera peut-être curieux de la connaître et la voici :
« Le célèbre Arnaud de Villeneuve, médecin en France vers la fin du xin° siècle, inventa une méthode pour parvenir à l'usage de certains remèdes propres à opérer ce grand prodige du rajeunissement, sans aller chercher dans les pays étrangers, les heureuses fontaines qui ont le plus contribué à de si grands effets, selon les exemples que l'on en peut rapporter. :
« Il veut qu’on renouvelle cette œuvre admirable tous les sept ans, sur les corps naturellement sains et bien organisés. Quant à ceux qui Sont seulement trop ou trop peu resserrés, il ordonne qu'on les tempère par l’usage d’une once de moelle de la meilleure casse; prise en entrant à table, une fois par semaine, et trois fois avant que de commencer la méthode, la casse étant favorable, suivant ce médecin. contre toutes les humeurs viciées.
« Dès le premier jour de l'opération, on mettra sur le cœur, pendant le sommeil, un emplâtre d'une once de safran oriental, de deux onces de roses rouges, de deux gros de santal rouge, d’un gros de bois d’aloës et autant de bois d’ambre. Les drogues bien pulvérisées s’incorporeront avec une demi-livre de cire blanche et se malaxeront dans une quantité suffisante d'huile roasat. Au réveil, on lèvera cet emplâtre pour le rouler afin de l’enfermer dans une boîte de plomb, jusqu’au moment de s'en resservir en rentrant au lit.
« Cette œuvre consiste à vivre, quelque temps, de poules, pré: parées d'une certaine manière. Les tempéraments sanguins pendant seize jours, les phlegmatiques durant vingt-cinq et les mélancoliques pendant trente. Par cette raison, on aura autant de poules que lé tempérament l'’indiquera: on les mettra dans un lieu spa-
fiance est émerveillante. Et les jeunes gens, à l’université où il leur fait, parfois, une classe, admirent qu’un tel homme porte avec tant de calme sérénité le fardeau des années et la lourde charge de projets gigantesques.
Il a un jardin, dans la ville haute. Singuliè-
cieux où l’air soit pur et l’eau claire, et dans lequel il n’y ait ni herbes ni autres choses à manger, pour qu'elles ne puissent être nourries que de l'aliment destiné. Cet aliment se fera avec autant de bonnes vipères qu'il y aura de poules. On fouettera ces reptiles dans un tonneau à l'effet de leur couper aussitôt la tête et la queue, puis les ayant écorchés, on les trempera dans du vinaigre et on les frottera de sel avec une étoffe rude: ensuite, les ayant mis par morceaux, on les jettera dans une grande marmite avec deux livres de fleurs de romarin, de fenouil, de calament et d'’anet, autant des unes que des autres et l’on y ajoutera une demi-livre de l’herbe de cumin. La marmite étant aux deux tiers pleine d’eau pure, on là fera doucement bouillir jusqu'à la cuisson des vipères
« Alors on versera une quantité de froment bien nettoyé et suffisant à la nourriture des poules pendant les jours arrêtés. On fera cuire ce blé jusqu’à ce qu'il soit rempli de la qualité de ces reptiles, couvrant la marmite pour y mieux conserver leurs esprits et la tenant élevée sur un trépied où elle agira également à feu doux jusqu'à ce que le tout s’épaississe ; en cas de besoin. on y pourra remettre de l’eau. La marmite Ôôtée de dessus le feu, on étendra ce blé pour le sécher, dans un lieu bien aéré, crainte de corruption et quoique chaud. On en donnera aux poules, leur en faisant de petites pelotes avec du son que l’on pétrira dans le bouillon.
« Ces poules ainsi engraissées pendant un ou deux mois, la personne en mangera à tous les jours une : on la fera cuire dans une quantité d'eau pour faire deux bons potages d’un pain de farine pure de froment bien fait et de deux jours au plus. A souper, on ne prendra qu'un potage comme à diner, avec le reste de la poule ou deux à trois œufs frais bouillis dans l’eau à l'ordinaire, que l’on mangera avec un peu de ce pain, buvant du vin blanc, ou clairet, à cause de leur légèreté. Cette opération est plus salutaire au mois d'avril et de mai, à cause du renouvellement de la nature. Lorsque les jours en seront achevés, on se baignera trois fois dans une semaine de deux jours l’un. dans une eau claire et tiède où l’on aura mêlé une décoction de fleurs de romarin, de sureau, de camomille, de melilot, de roses rouges et de nénuphar, de chacune une livre. On y joindra des racines de bistorte, de brione, de couleuvrée, d'aulnée, de patience et d’iris, de chacune une poignée, nette et concassée, le tout mis dans un
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rement cet enclos ressemble au jardin de son père, à Palma. Et l’on y trouve, aussi, un banc de pierre, incurvé comme celui où Elisabet de Heril, douce et noble mère, s’asseyait près du « chevalier de la conquête ». Sous le feuillage, la nuit, et fréquemment, Lull prend place, pour songer, dans la quiétude de la cité endormie. Et il écoute un chant qui
sac de toile de lin bouilli une ou deux « ondes » dans ün grand chaudron plein d’eau de rivière dont on fera la décoction. Le bain se prendra à jeun et jusqu’au col et l'on s’y asseoira sur le sac de ces fleurs pour y rester une heure au moins, et ce sac servira seul aux trois bains. Sortant de l'eau, on avalera un gros de bonne thériaque dans six cuillerées de vin, d’infusion de fieurs de romarin et de cumin et l’on se mettra dans un lit tiède pour y reposer et dormir. S'il survenait une sueur, on la soutiendra comme l'effet favorable de ce remède, et après avoir reposé, sué et dormi, on mangera modérément.
« Pour achever cette opération, on usera, pendant au moins vingt jours, de la confection qui suit : il faut prendre quatre onces de chaux d’or dissous philosophiquement : bois d’aloès, bois des trois santeaux, semences de perles, saphirs, hyacinthes, émeraudes, rubis, topaze, corail blanc et rouge, baume très pur, râpure d'ivoire, des os, du cœur de cerf, de chacun un demi-gros, ambre et musc des meilleurs, six gros de l’un et autant de l’autre. Pulvérisez le tout d’üne manière impalpable et l'incorporez avec conserve de citron, de bourrache, de romarin, de chacun une once; ajoutez une livre de sucre fin pour former ce candit avec du sucre rosat autant qu’il en faudra pour mettre cette confection dans un vase de porcelaine ou de faïence que l'on couvrira bien.
« Il en faut prendre les matins à jeun, et les soirs en se couchant, environ une demi-cuillerée d’argent, et l’on connaîtra, dans peu, le prix de cette œuvre rare pour rérarer la caducité la plus décrépie.
« La sagesse incréée n’en a déclaré l'effet admirable aux hommes que pour les sages qu'elle a créés.» Cet art merveilleux de rétablir la nature n'est pas dans le volume ïin-folio des ouvrages du célèbre Arnaud de Villeneuve, imprimé à Lyon et à Bâle au XIII° siècle. Un ancien manuscrit latin tombé, dans le XVI, à M. Du Poirier, premier médecin de l'hôpital de Tours, qui le prêta à M. l'abbé de Vallemont, au château de la Bourdaisière, en Touraine, renferme ce secret d’une nouvelle manière de rajeunir les bommes. )
A la Faculté de médecine de Montpellier, parmi les portraits de diverses grandes figures médicales qui illustrèrent ce célèbre centre d'enseignement figure une effigie d’Arnaud de Villeneuve (Peinture sur toile, d’un artiste anonyme, Salle Ranchin).
lui plaît : celui d’un rossignol. Jusqu'au mois de juillet, l'oiseau virtuose lui donne concert. Ne sontils pas, l’un et l’autre, des lyriques, et qui peuvent se comprendre ? Lull aime ce compagnon ailé, mais lui reproche seulement de laisser s’attrister et s’alanguir son chant lorsque l’été s’avance. En entendant la voix du rossignol se faire de plus en plus douloureuse et plaintive, il se souvient d'Aristote qui écrivait dans son Histoire des animaux : « Vers la fin de l’été, cet aimable chantre différencie ses accents. Ils ne sont plus ni si variés ni si précipités, ni si subtilement modulés. Ils se font plus simples. »
— Mais moi, je veux jusqu’à ma dernière heure d'hiver, atteste Lull en regagnant sa chambre, rester fidèle à la forme éperdue et joyeuse, ô mon Dieu, ô Sainte Madame la Vierge, sous laquelle j'ai chanté votre bonté divine et votre incomparable grâce ! » |
[1 est à Paris en 1310. Un brusque désir d’aller contredire des Averrhoïstes l’a rejeté sur les chemins. En réalité, ce n’est pas un caprice, mais un raisonnement qui l’éloigne de Montpellier. Il sera, pour lui, du plus haut intérêt de reprendre, devant ses auditeurs parisiens, la comparaison des philosophies arabes et de celles qui s’accordent avec la foi chrétienne, Îl ne foncera plus, à poings fermés, sur l’hérésie des mécréants. Il a vécu près d'Hamar, à Alger et il sait bien que tout n’est point matière absolument méprisable dans le savoir, immense et raffiné, des sectateurs de Mahomet. Au surplus, il rentre dans ses intentions de se servir de ces ensei-
gnements qu'il va donner à Paris pour implanter dans les esprits la pensée que l’union des croyances n’est pas un paradoxe fou et que le salut de tous les peuples tient dans la généreuse harmonisation de tout ce qui aspire, en eux, vers le bien, la vérité et la sabesse de Dieu. | |
Il ne lui semble pas qu’on le comprenne bien. La jeunesse l'écoute avec déférence, mais il ne retrouve plus les élans de jadis ; il ne se sent plus ce qu’il fut : le maître dont toute parole était d’or pur. Ainsi doit-il convenir bientôt que, sur les bancs scolaires comme partout, un souffle rude a passé, qui a emporté certain impondérable dont on pouvait dire qu’il était comme un pollen vivant. La fécondation des idées ne s’accomplit pas, avec cette simplicité toute naturelle, que Lull constatait, peu d’années auparavant entre l’éducateur et les disciples. Ceux-ci interrogent des horizons plus nouveaux. La distance s’élargit d’instant en instant entre l’auteur du Livre de Science et ces hommes de vingt ans qui ont ouvert les œuvres de Roger Bacon (1) pour y découvrir ce hardi pressentiment de la méthode expérimentale : « [1 n’y a que deux voies pour arriver à la connaissance, l’expérience et le raisonnement. Le raisonnement tout seul peut convaincre, mais il ne persuade pas, et il n’exclut pas toujours le doute. On peut, sur les vérités de fait, se passer de l’observation si l’on sait user de l’expérience (2). »
Le Docteur Illuminé est surpris. Des indices irritants l’avertissent qu’il n’a plus, comme on dit, l'oreille de l’adolesccnce studieuse. Il n’est pas jusqu'à des hasards malheureux, offensants, qui ne
(1) Mort en 1294.
(2) Opus maus.
viennent ajouter à la mauvaise impression dont il est redevable à Paris. Plusieurs fois, comme il se promène aux berges du fleuve, de misérables petits drôles, crottés de vase et loqueteux, interrompent leurs jeux en le voyant passer songeur, sa grande barbe blanche éparpillée sur la poitrine par le vent taquineur. Îls l’entourent, sans égards pour ses quatre-vingt ans et l’insultent en répétant le bêlement de la chèvre et du bouc : « Bee, bee ! »
— Abominable graine ! pense-t-il en pressant le pas. Est-ce là une génération qui promette un bon blé ? Je ne le crois pas. C’est pitié de voir cette jeunesse perdre le respect des vieillards. N'y auraitil bientôt plus d’enfants honnêtes ? Et vers quelle catastrophe marchons-nous, pour le temps où ces chenapans seront des hommes ?
Ainsi, comme tous les octogénaires, il prophétise la décadence des mœurs et déplore la disparition des bons usages qui ne sont plus.
Déçu, attristé, il se retranche dans son ancien logis qu’il a pu retrouver, par chance, sans locataire. Scot et Ockam, — ce dernier voyage à l'étranger, — n’y rentreront plus, mais ses idées, les fées de son imagination, y accourent en foule. I] les accueille comme des amies bien chères et qui n’ont point vieilli. [1 leur fait place, s'entoure de leurs grâces et de leurs forces qui s’ajoutent à la sienne. Il leur demande le sujet d’un beau livre. Elles le lui proposent aussitôt. Avec elles, qui se penchent sur ses feuillets et lui dictent, sans ratures, et le mot et la phrase, il compose le Traité des Douze principes de la philosophie. Puis il coiffe son plus beau chaperon, achète un manteau neuf et s’en va chez le roi à qui il dédie son ouvrage. C’est par courtoisie qu’il se décide à aller saluer, avec ce prétexte, le
souverain äux yeux bleus, froids et durs. Il sait trop qu’il ne pourra pas plus s’en faire entendre en 1310 que lors de ses précédentes entrevues. C’est le 2 août qu’il le rencontre, à Vernon. Il reconnaît, aussi fermé, aussi glacial, ce long visage encadré de cheveux blonds et bouclés, cette pâleur de mort, ces traits réguliers. Philippe le Bel et lui sont de même taille, grands, larges d’épaules, mais combien diffèrent leurs cœurs et leurs âmes ! Le roi reçoit le manuscrit, assure qu’il a lu et médité l’Art general. La reine se dit toujours râvie de tenir La Philosophie d'amour à son chevet. Mais si Lull expose ses conceptions nouvelles, s’il laisse entendre que sa croisade n’est plus que celle de l’esprit, que son seul but est de s’employer à la fondation de collèges de missionnaires pourvu qu’on lui donne quelque argent, le prince a un oblique sourire et parle aussitôt des difficultés de son trésor. Une heurè après, il est parti à la chasse.
Le « croisé spirituel » ne s’attarde pas dans un château où sa présence est un anachronisme. Rue aux Escrivains, il reprend la plume, à la veille de Noël 1310, après avoir achevé quelques œuvres de moindre importance et il improvise De la naissänce de l’Enfant Jésus. C’est un cri de sa foi franciscaine, un exutoire pour tant de ferveur qu’il porte en lui. En traçant ces pages, 1l se sent loin des passions du monde, au-dessus des trônes et des cathèdres magistrales, isolé dans une autre cellule où il n’en tend plus rien que sa pieuse inspiration, sur le sommet d’une autre montagne de Randà, toute idéale ! Trop généreux, sitôt achevé ce chant d'amour chrétien, au début de l’été de 1311, il le porte à la reine qui consent à en accepter l’hommage. Il dépose les fruits de son génie au pied des
grands de la terre, dans l’espoir peut-être que leur senteur et leur saveur, à la fin, les convainquent qu’un si patient jardinier mériterait d’être mieux écouté.
Mais qu'il conserve ou non cette illusion, elle est bien vaine. Philippe ne s’en laissera jamais toucher.
L'annonce du grand Concile de Vienne qui doit avoir lieu en octobre tire Lull de sa songerie béate et féconde. Le roi Philippe va se rendre là-bas avec une armée. Le pape s’y portera sans doute et un peuple de cardinaux, d’évêques, de laïcs et de clercs encombrera les routes de l’Est pendant des semaines. L’infatigable voyageur ne craint pas les longueurs de l'étape. Il décide aussitôt qu’on le verra, en cette occasion solennelle, chez les Viennois. On dit de ces gens qu'ils ont le caractère sympathique. Il ira s'en rendre compte, à pied, comme il convient à un pèlerin de la foi. Si quelque charrette lui offre un banc ou un lit de paille, au hasard de la rencontre, il ne refusera pas le présent, mais il tient à l'honneur de cheminer le plus possible, avec des compagnons que le hasard lui fera assurément rencontrer, de bonne qualité et de bonne humeur.
Pourtant, et puisqu'il lui en reste tout juste le loisir, il ne veut pas quitter Paris avant d’avoir mis la dernière main à une œuvre qu’il a déjà commencée et à laquelle il a donné le titre : De Ente. En septembre 1311, il paraphe la conclusion de ce véritable mémoire qu’il se propose de présenter au
Concile. La substance en est claire et les termes en sont éloquents. Il y est demandé l'institution de collèges à Rome, à Paris, à Tolède, l’agrégation, en une masse D de tous les ordres religieux militaires (1), le prélèvement permanent d’une « dîme ecclésiastique » qui constituerait un fonds destiné à alimenter les besoins des fondations de propagande. D’autres considérants enrichissent cette requête adressée aux princes du Spirituel et du Temporel et qui sera soutenue, par son auteur, devant l’assemblée des prélats et des mandataires des rois.
Et, cette fois, pressé par le temps, il dit adieu à Paris. Quelque persuadé qu’il soit d’être encore loin du terme de sa carrière terrestre, il a le pressentiment qu’il ne reverra plus l’Ile-de-France. Avec reconnaissance à la ville magnifique, il la parcourt, plusieurs jours durant, comme pour assouplir ses jarrets en vue des rudes marches vers Vienne. Il grave dans son souvenir tous les aspects du vieux quartier de la Montagne, et se laisse gagner par une émotion de vieil écolier, dans la rue Galande, la rue du Fouare, la rue Saint-Hilaire et le clos Bruneau. Il rencontre des étudiants et des maîtres et répète avec eux, en prenant congé, la formule usuelle : « Nos fuimus simul in Garlandia ! (2) »
(1) Lull, on le voit, ne se laisse déconcerter par aucun des événement: dont il a été pourtant témoin, et il rêve d’une unification des Templiers — pour ce qu’il en reste ! — des Hospitaliers et des quelques autres ordres qui, par leur constitution, pouvaient mériter le titre de « militaires » !
(2) « Nous fûmes condisciples dans la rue Galande. » Aïînsi disaient ceux qui, se retrouvant dans le monde, se souvenaient d’avoir, en même temps, étudié à l’Université de Paris.
Septembre 1311 est un beau mois, chaud, ensoleillé, inviteur au voyage. Lull passe les portes un matin et salue la campagne charmante. Il s’en va, d’un pas souple encore, pour réorganiser la société chrétienne. Les gîtes du soir sont toujours à son gré, son appétit s’accommode de tous les repas, et lorsqu'il est fatigué, il se trouve, à propos, un arbre au feuillage ombreux sous lequel il y a une pierre pour s’asseoir.
Oh ! la belle promenade où les simples gens, dans les villages, donnent à boire au passant et lui disent, le gobelet vidé : « Serez-vous bientôt rendu ? » — Non point, répond Lull. Je m'en vais jusqu’à Vienne qui n’est pas ici !
Malheureux ceux qui ont vécu tous leurs jours, blottis dans des maisons et au coin de la même rue, sans connaître la pittoresque et toujours changeante aventure des routes toutes droites et de la fourche des carrefours, où l’on hésite et s’égare un peu. Ceux-là ne savent pas tout ce qu’ils ont perdu de plaisir sain et exaltant en se voulant sédentaires et : enracinés dès leur jeune âge. Etre nomade, c’est exister vraiment. Partir, c'est vivre un peu plus ! S’en aller ainsi, encore et toujours, pour la plus grande gloire de Dieu, c’est jouir deux fois de la variété des jours et anticiper sur son Paradis !
11 suffit d’une croisée de chemin pour que l’on se découvre un ami que l’on ignorait. Celui-là vient du nord et celui-ci du sud. Tel sort d’un couvent du Rhin et l’autre d’un monastère d’Italie. On se reconnaît frères du même idéal, du même vœu, dès
que l’on s’est aperçu à quelque distance, sous le radieux soleil ou derrière le rideau de pluie. On s'attend, on se rejoint, on se nomme, on accorde ses pas et l’on continue à longer la lisière des bois, le piège des fossés boueux, les plaines nues, besace contre besace, et le bâton posé sur terre à la même cadence ! On parle, on se dit les nouvelles que l’on a pu glaner et l’on ne se retient pas de supputer l'avenir. Ainsi on couvre quelques lieues qui semblent courtes, car, tout en bavardant, c’est comme si l’on s’en partageait la longueur. Et puis, quelque raison imprévue, soudaine, fait que l’on se disjoint. Les courages ne sont point les mêmes. On est plus ou moins impatient d’arriver. L’un préfère séjourner ici alors que l’autre se décide à aller dormir plus loin. Bref, comme on s'était trouvé, on se quitte, Et l’on se dit, sur le ton fraternel : « Il est possible que nous nous revoyons ! » au moment que l’on se sépare. Et, parfois, la supposition se confirme le lendemain ou le jour suivant. Soit que le devancier ait enfin cédé à sa fatigue, soit que le retardataire ait rencontré d’autres errants agiles qui l’ont entraîné sur la poussière et les ornières trop fréquentes, on reforme la compagnie, on reprend les relations interrompues, quitte à les rompre une heure après, parce qu’un capricieux propose, à qui veut le suivre, un raccourci qu’il regrettera d’avoir pris, lorsqu’au crépuscule, il se verra hors de la bonne route.
Rien, non, rien au monde, n’équivaut en agrément le bonheur de s’en aller, ainsi, sous le ciel, avec ou contre le vent et de voir, dans cet aimable jeu des chances et des risques quotidiens, tout le symbole de ce qui fait notre jouissance et notre peine, sur le plus long chemin de la Vie.
: Un jour, Lull, entendant marcher derrrière lui, se retourne et aperçoit, qui avance à bon train, un jeune moine dont l’avenant visage, aussitôt, le séduit. Ils échangent leurs saluts, et les voilà qui dialoguent. Ce nouveau venu a déjà beaucoup parcouru de pays et, à la grande joie de Ramén, il lui apprend que, parti de Sicile deux ans plus tôt, il a essayé d’aller évangéliser les Arabes. Il est revenu d’Afrique, découragé, jugeant l’entreprise insurmontable. I n’a pu qu'y briser ses armes contre un mur épais et où toute brèche ouverte se refermait bien vite, comme par une malice diabolique. À son sens, les Sarrasins sont bel et bien des Barbares et leur Koran ne se différencie guère des croyances monstrueuses que peuvent pratiquer les peuplades les plus sauvages.
Lull s’efforce de réagir contre un mépris si absolu. I1 sait excellemment que les Musulmans ne doivent pas être réduits au niveau de la bête, quels que puissent être détestables leurs errements. Il dit qu’ils ont produit des philosophes dont le génie, tout perverti qu’il soit, n’en est pas moins remarquable.
— Qui ? Avicenne ? Averrhoès ? D’immondes hérétiques !
— Mettons-nous d’accord sur le mot hérétique, mais ils ne furent pas immondes ! Et il n’y a point qu’eux. Connaissez-vous les noms d’Algazel et de Fakhr-Eddin-Rhazy ?
— Non ! s
— Eh bien, ce sont de grands maîtres.
— Dans la plus opaque erreur !
— J'en conviens, mais il n’empêche qu’ils introduisirent, Îles premiers, la logique dans les discussions religieuses et que leur splendide mélange de la philosophie et de la théologie a altéré, dans
un sens très heureux, la religion islamique. On ne peut conquérir le monde en un jour. Voici de bien nombreuses années que je me bats pour le Christ. Je n’espère pas le voir régner partout avant ma mort. Mais cela sera. J’ai connu des docteurs arabes qui vous feraient revenir de vos préjugés. Nous irons doucement pour toucher leur cœur. Mais nous y atteindrons. La brèche, moi qui vous parle, je l’ai ouverte et elle ne s’est pas refermée. J’ai confiance que des jeunes hommes peuvent faire beaucoup, chez les mécréants, pour notre sainte cause. Moi-même, loin de m’avouer vaincu, j'ai résolu de retourner chez l’Infidèle et d’y poursuivre mon œuvre utile. En attendant, je vais à Vienne, dire au pape et à toute l'Eglise ce qui doit être entendu. Je veux modifier le jugement de ceux qui pensent comme vous pensez.
Alors, il lui fit entendre, par cœur, de longs passages de son mémoire.
Et le moine, ayant écouté, regarda ce vieillard enthousiaste, puis lui dit sur le ton d’un scepticisme déguisé : |
— Vous êtes bien le plus extraordinaire des hommes que j'aie jamais rencontré !
— Pourquoi, mon ami ?
— Parce que vous êtes la Croisade vivante, et que la Croisade est morte !
+ LE
Formulé en cette phrase lapidaire, le reproche d’être trop vieux — qu'il connaît bien, puisqu’il lui est arrivé de se l’adresser à lui-même — n'’irrite point Ramén Lull, mais multiplie son courage,
active son pas, exaspère sa volonté de vaincre. Il arrive à Vienne et, au Concile, se fait entendre. Avec une autorité magnifique, il donne à comprendre son but véritable et démontre que l’on peut, que l’on doit y marcher avec lui. Il n’a plus, dit-il, ayant considéré la physionomie du temps présent, la « Stultitia Crucis », la folie de la Croix dont parlait déjà Saint Paul. C’est à peine s’il déroule son mémoire. [1 l’expose, l’amplifie, lui communique, en le fleurissant d’inspirations ardentes, tout le caractère d’un plaidoyer pour la vie ou la mort de la chrétienté. Il réussit à émouvoir. On admire ce grand aïeul, si fort, si brave, si passionné, si jeune ! Ce qu'il suggère est si vivant dans sa substance, si logiquement construit dans sa forme, qu’on décide, lorsqu'il est retombé, exténué sur son banc, de lui accorder la création de trois collèges, ceux qu’il demande, sans préjudice de trois autres qui seront institués à Bologne, à Oxford, à Salamanque, sitôt que l’on aura de l’argent. Cet argent, on le recueillera de diverses manières, dont la moins hypothétique est la dîme ecclésiastique qui, improbable, faisait sourire le moinillon sceptique, sur les routes d'Autriche. |
Ce jour-là, le Docteur Illuminé reçoit une ‘récompense tardive. [1] marque une victoire en marge d’une longue liste où se superposent ses défaites. Il découvre qu’une partie de sa pensée peut encore traverser le cerveau des hommes et y laisser une empreinte, une lecon. Avec une satisfaction profonde, il réhabilite, dans son jugement aigri naguère, tout ce début du xiv° siècle qu’il croyait irrémédiablement gâté par « l’esprit nouveau ». Îl associe des faits capitaux : d’une part, la découverte qu’il fit en Afrique : les Musulmans