‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 46 sur 51 · EE RS · texte numérisé non relu

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sont accessibles à la critique fraternelle ; l'Evangile et le Koran peuvent être placés sur le même pupitre, pour la discussion sans violences ; d'autre part, l'événement viennois : l'Eglise n’a pas désespéré d’attirer les Infidèles sur son sein ; elle va préparer les moyens d’aller rechercher, jusque dans les sables du désert, ses enfants perdus.

Et il songe : « Si je mourais demain, Dieu me recevrait peut-être avec douceur, et pour le bien que j’ai tenté de faire en cette ville, consentiraïit à oublier un peu du mal que je fis dans mes égarements d’autrefois. » |

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Il ne quitte Vienne qu’en décembre 1311, revient à petites journées, du côté de la France, avec l'intention de remonter en ce Paris qu’il ne croyait plus revoir (1). L'hiver, la fatigue d’un effort trop continu, l’immobilisent dans une bourgade dont le nom ne fut pas conservé. Il repart en avril 1312 et une nouvelle vient au devant de lui sur les routes. Il est instruit que, le 3 avril, la suppression du Temple est un fait accompli. Déjà, au Concile, le pape avait prononcé la dissolution de l’Ordre (2).

{) Tels historiens écrivent qu'il y revint en effet, et pour quelques mois, afin d’entretenir le roi de questions pratiques rela: tives à la création des collèges obtenus par lui au concile de 1311.

(@) Parmi les travaux les plus récents et les plus dignes d'’in-

térêt, on pourra consulter très utilement, paru en 1925 (Librairie.

ancienne Honoré Champion) : Le Dossier de l'affaire des Templiers, par M. Georges LiZERAND, docteur ès-lettres, professeur au Lycée Michelet. Cat ouvrage a paru dans la « Collection des classiques de l'Histoire de France au moyen-âge », sous la direction de M. Louis Halphen. On y trouve, parmi nombre d’autres pièces

Ca

Maintenant les rois et leurs sergents passent aux attes. En France, en Italie, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, les biens et domaines des Templiers seront confisqués par les princes.

Luïl, en une prescience, comprend que cette justice sommaire ne s’en tiendra pas là. Il entrevoit, pour les persécutés, le bûcher, la mort prochaine (1). Les Hospitaliers devaient recevoir une part importante, dans la répartition des richesses du Temple. Îl est à craindre que rien ne leur soit attribué. Donc, quel est le devoir d’un Lull qui, précisément, compte sur le concours financier du grand Ordre partiellement héritier ? Aller rappeler le pontife à l’équité et à l’observation de promesses faites à Vienne.

Il se met en route, touche Avignon, puis passe en Îtalie où il va s’employer, pendant tout 1312, à ajouter, à ses trésors pisans et gênois, à plaider pouf la « finance » de son œuvre comme il a longtemps prêché pour la gloire de Jésus. Jusqu’en Sicile et puis à Malte, et de retour dans la péninsule italique, il se fait le banquier de Dieu, visite les monastères, les marchands, les principicules, les

le mémoire de Jacques Molay sur la réunion des deux orüres du Temple et de l'Hôpital; la proclamation-réquisitoire de Philippe le Bel, avec les instructions relatives à l'arrestation et à l’inter- rogatoire des Templiers; des spécimens de l'interrogatoire des divers témoins par l’Inquisiteur de France, lorsque le procès était encore dans les mains du pape; l’inventaire des biens d’une des maisons du Temple; un choix copieux de ceux d'entre les documents juridiques qui « donnent au procès sa véritable physio- nomie », les dépositions finales, parmi lesquellés trois de Molay.

Voir aussi, de M. G. LIZERAND: Clément V et Philipne IV.le Bel.

(1) Le 11 mars 1314, ce bûcher était dressé à Paris. Un procès, savamment machiné par Philippe a presque empli l’âñnée 1313. — A l’emplacement où se trouve aujourd’hui la statue d'Henri IV sont enfin brûlés le grand-maître Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay.

évêques, tous ceux qui peuvent enrichir la « mission » et faire vivre les « collèges », soit par la dîme régulière, soit par les dons.

Il a encore assez de loisirs pour terminer. un ouvrage sur l'incärnation, De Natali puero, et pour s’attarder, dans certains milieux franciscains où se glissent des erreurs, d’ailleurs dénoncées au Concile. Quand il y rencontre ceux que l’on appelle les Spirituels, il les dissuade de croire que François est une nouvelle réincarnation du Christ ; si ce sont des béguins ou de béguards, il leur montre leur odieuse faute d’affranchir l’homme, parfait selon eux, de l'observation de toute loi humaine (1); et s’il est en présence de fraticelli, il les blâme d’abolir la propriété et de déclarer que tout doit être en commun, famille et biens (2). À plus forte raison semonce-t-il les Pélagiens qui, s’avisant de ranimer les doctrines d’un hérésiarque breton du v*° siècle, déclarent follement : « Tout être peut, par ses moyens naturels, arriver à la béatitude. Nous nions la ee Li la grâce et l’existence de l'ordre surnaturel.

Enfin, € en janvier 1313, 1l se détermine à rentrer à Palma. Dans la paix familiale, il préparera d’autres labeurs.

Après les embrassements du retour, sa famille est déçue et se répand en larmes. On lui a dit :

« Vous avez quatre-vingt-un ans. Vous avez assez

(1) Une béguine fut brûlée en place de Grève (1313).

(2) Voir, première allusion en note, XX‘ ÉPISODE, Dans la Chambre aux Livres (début).

erré dans le monde. Vous nous resterez. » Il a

répondu : « Mon œuvre n’est point terminée. L'âge

ne compte pour rien. Je suis fort. Je ferai mon testament et repartirai bientôt. »

| C’est le 26 avril 1313 qu’il signe l’acte où il répartit son avoir. Les biens domaniaux, les maisons, vont à ses enfants Dominique et Madeleine de Sentmenat, mais il en distrait une part de revenus au profit des frères prêcheurs, des frères mineurs, des dames de Sainte-Claire, des dames de Sainte- Marguerite, de celles de la Pénitence, des orphelins, des fabriques de toutes les églises paroissiales, sans oublier la belle cathédrale de Palma. Il maintient à son vieil ami, le banquier François Renouardi, le soin d’encaisser les sommes produites et de les affecter selon ce qu’il prescrit en termes circonstanciés. Quant à sa fortune spirituelle, il en assure la conservation, prévoit la copie en leur langue originale et en latin, de ses œuvres principales, sur du beau parchemin. On en enverra des exemplaires au monastère de la Chartreuse, à Paris, à Messer ‘Persival Espinola, à Gênes, dans un certain nombre de maisons religieuses qu’il désigne. [1 a préparé, chez son gendre Pere (1) de Sentmenat, un grand et solide coffret empli, jusqu’au couvercle, d’ouvrages précieux, de manuscrits rares : ce trésor sera déposé dans le monastère de la Réal, aux portes de la ville. | |

Ce devoir accompli, il se partage entre Palma, Pollenza et Manacor. Les conseils de ses amis se heurtent à sa volonté de partir un jour qu’il veut prochain. [1 faut la caresse de ses petits-enfants, le

me

1) Pierre.

lien de leurs bras autour de son cou, leurs têtes préssées contre son cœur pour qu’il admette un délai. Par mille ruses et artifices, on s’évertue à le convaincre qu’il est malade, affaibli. Ce sont autant d’aiguillons qui le stimulent. S’il est tenté de s’assoupir à la veillée, il se redresse, se contraint, anime son verbe, raconte de belles histoires lointaines et ce sont ceux qui voulaient affectueusement l'envoyer dormir qui, passée la mi-nuit, succombent au sommeil. C’est un homme de fer. On com- . prend qu’on ne l’enchaînera pas. On lui arrache seulement la promesse de ne pas retourner aux pays mauresques avant d’être revenu encore s’asseoir au foyer familial. [1 en donne volontiers l’assurance. Et l’on espère ! Qu'il s’en aille, sur quelque point d'Europe, mais qu’il rejoigne Palma dans un an. Alors, il sera peut-être assez usé pour convenir qu’il n’a plus l’âge du pèlerin. I1 devine ce tendre calcul, et en rit. I1 sait bien qu'après être reparu au milieu des siens, il s’en ira, comme l’hirondelle s’envole au loin, lorsque la saison est échue, où elle doit émigrer.

En septembre, il devient impossible de le retenir. Secrètement, il a reconnu en lui les signes de la lassitude. Il conçoit que, s’il ne prend pas le large, il s’asseoira au coin de la cheminée, en octogénaire qui avoue sa faiblesse, et il y mourra, comme un petit marchand de la rue Sainte-Eulalie au milieu des objets de son commerce. Ce n’est point là le but qu’il se propose. Une fièvre d’action, un violent besoin de réagir contre l’aveulissement de son courage le conduit au port. Il y débat, avec le maître d’un beau bateau, le prix de son passage en Sicile. Encore un peu, il porterait lui-même, sur sen dos, son bagage jusqu’au bâtiment.

Puisqu’on ne peut plus le retenir, on lui souhaite, en sanglotant, le bon et prompt retour,

A Palerme, à Girgenti, à Syracuse, il travaille activement. Il estime qu’en outre des collèges prévus à Vienne, on en pourrait préparer d’autres, sur cette terre avancée à la pointe extrême de l’Europe. Il y aurait monotonie à le suivre, dans ses démarches, dans ses conférences où il associe le spirituel au temporel, où il sert Dieu en parlant monnaie. On peut concevoir, sans qu'elle soit commentée, cette existence de pionnier qui, pendant des mois, ne . lui laisse aucun répit et où il a conscience qu’il

joue forte partie. Quand il a bien sollicité, bien imploré, bien démontré aux religieux et aux’ laïcs qu ‘il y va du salut du monde présent et futur, il s'interroge pour savoir s’il ira à Bologne, à Salamanque, à Oxford, dans les autres villes où doivent être formés des missionnaires. Mais une autre intention s’est peu à peu précisée en lui. Il se représente que ce voyage de cité en cité prendrait une bien plus haute valeur s’il le faisait précéder d’un séjour encore chez les Sarrasins, où il se donnerait pour objet de rencontrer de nouveaux docteurs Hamar, aussi libéraux que le premier. Ceux-là, -avertis par lui, se tiendraient prêts à recevoir les jeunes messagers du Christ. [1 serait entendu qu’un premier trait d'union, un égal désir d'atteindre à la vérité, aurait pour eflet de supprimer tout risque de malentendu. Les Arabes accueilleraient les chrétiens, non point le bâton, mais le livre à la main. Personne ne pouvait réaliser cet accord préalable, sinon un Ramén Lull, qui désormais doit savoir comment approcher les Infidèles.

En mars 1314, il est rentré à Palma. L'espoir de sa famille est une fois de plus mis en échec.

Jamais on ne vit vieillard plus robuste, plus enthousiaste. [1 faut renoncer à entraver un Illuminé plus que jamais impatient de marcher au devant du soleil, et qui parle d’aller atterrir à l’ouest de l’Afrique, d’y suivre le rivage vers l'Est, d’y visiter toutes les mosquées, d’y faire appel à toutes les intelligences, à toutes les bonnes volontés, puis, le Nil traversé, de remonter en Palestine et de faire une halte solennelle à Jérusalem, sur l’emplacement du calvaire, pour y proclamer, possible bientôt, la fraternité du Croissant et de la Croix !

‘Le 14 août, ayant modifié son itinéraire, il s’embarque pour se rendre tout d’abord à Tunis (1). Une grande multitude de citadins et de jurats l’accompagne jusqu ‘au port, en l’acclamant et en chantant des cantiques (2). Il marche dans les rues, de

(1) I1 est dit, dans un texte contemporain conservé à la maison de ville de Palma : « ... à 14 de Agost 1314, se embarca Mestra Ramôn Lull en una nef per transfretar e anar en Bugia, en laquel embarcada tingue gran acompanyament de gent e particularment 1os Jurats... fent gaen sentiment de la sua anada e embarcamente al cap de un mes scrigue une carta als Jurats de aquesta manera : « cels magnifics e savis Senyors los Jurats de Mallorgues. Sit nomen Dñi, benedictum. Magnifics et savis Senyors e germans en Christo. Faslos a saber de la nostra arribada en lo port segur de Bugia per la bondat ei gracia de mon Deu et Senyor. » Il apparaît, d'après ce texte, qu'effectivement Lull aurait touché Bougie avant de se rendre, probablement sur le même bord, à Tunis. On remarquera qu'il ne dit point être dans l'intention de séjourner en cette escale, et c'est sans doute ce détail qui a pu créer quelque disparate, chez les auteurs lulliens, concernant l'itinéraire. Admis que Lull n'ait abordé à Bougie que pour repartir aussitôt à Tunis, puis qu’il y soit revenu, à pied, ainsi que nous le relatons, il % trouverait que les opinions contradictoires seraient, somme toute, réconciliées. A dire vrai, que Bougie ait précédé Tunis ou réciproquement, ce n'est là qu’un assez médiocre détail. — Ce qu'il importe et ce qui est certain, c’est que le Docteur filuminé revint de Tunis à Bougie, pour y trouver la mort.

(2) Parmi les amis qui l’escortèrent lors de ce départ, on cite Luis S. Martini, Andréal Roïig, Juan Borras, Antonio Aguilo, Amator Ferrer.

la ville haute à la ville basse, en tenant deux de ses arrière-petits-fils par la main. Bien des gens pleurent. [1 monte à bord et lorsqu'il s’approche du bastingage pour saluer une dernière fois la foule, son geste d’adieu a toute la noblesse d’une bénédiction.

On relève l’ancre, on dénoue les amarres. C'est | la fin du jour. Un croissant de lune déjà se découpe sur le champ mauve du ciel. Tandis que frémissent les voilures, il l’aperçoit et, au moment où la coque se détache du rivage, ii hausse encore la main vers le signe d’Allah. Mais, dans cette main, il y a un crucifix, et tout le monde comprend ce que, de loin, dit à ses frères chrétiens celui qui s’en va sur la mer pour consommer l’œuvre d'amour universel.

Le bon vent l’emporte.. A la cathédrale, les cloches, sonnant à toute volée, + au voyageur les échos d’un carillon éperdu !

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