VINGT-QUATRIEME EPISODE
Ramén le fou de la folie de la croix, orte en lui tout l’idésl du christianisme :
a Conversion des Infidèles, l'union des schismatiques orientaux, la conquête «f la possession de la Terre Sainte d’outremér, la confusion dés systèmes doctrinaux qui sont dans l'erreur, et il sou:
pire : « Tant s'allonge le jour, Seigneur, qu’il faut bien que je prenne martyr
pour votre amour au milieu du peuple, en confessant la sainte foi chrétienne.
Je me sens tout entier languir et mourir du désir. d’être tourmenté comme le lion et d’autres hêtes sauvages. entouré de chasseurs » (1).
{Introduction {moderne) de Arbre de Sciencia. Edition de MALLORQUE, 1917, page 9.)
— Aïmé, dit l’Ami, à mesure que mon aimer est dans un amour plus grand, il me fait plus fortement peiner et languir, soupirer et pleurer, et il accroit mon désir de m'approcher le plus possible de tes honorabilités, de tes valeurs et de tes louanges.
(L’Ami et l'Aimé : Traduction Marius ANDRÉ, Paris, XCMXXI.)
En arrivant à Tunis, Ramôn Lull pensa: :
« C’est ici que le bon roi Louis mourut de la peste
{) Le passage entre guillemets est un emprunt, écourté, au Livre de Contemplacion, chap. 136, par. 21.
en 1270 ! Que n'étais-je déjà à ses côtés ! J'avais trente-huit ans. Je servais déjà Dieu. T’étudiais le latin et l’arabe. J’errais parmi les oliviers de Miramar. Ce n’était pas l’œuvre la plus louable quelque dévouée qu’elle fût au Seigneur. Je n’ai pas compris tout mon devoir. Le plus digne eût été de ne pas s’attarder dans l’inquiétude de l’avenir et de courir, avec les Croisés, souscrire à la tâche du présent. Ah ! que de fautes dans ma vie, et de combien d’années disposé-je encore, pour les racheter toutes ? Lorsque j'y songe, j'en pleure ! Comme J'avais seize ans, et tout en frivolité et sottise vaine, je me traînais dans les plaisirs à Barcelone, et j’aurais pu partir, jeune écuyer, le 28 août de 1248, d’Aigues-Mortes, pour aller, avec les chevaliers de la Croix, à Chypre, à Damiette, avec le roi de France et le comte d'Artois. Que ne me vit-on à Mansourah ! Je savais manier l’épée et j'étais fort. J'aurais dû vivre quatre ans dans la Palestine, avec Louis, à Sidon et autres places, lorsqu'il y préparait une action de guerre. Je serais revenu à Palma en 1254 et J'aurais dit à tous qu’il fallait se lever pour partir, car Dieu le voulait. Et que faisais-je pendant que tant de généreux compagnons mouraient de maladies malignes ? Je respirais l’air pur de l’île Baléare et je croyais, hélas, que c'était vivre ! »
Une fiévreuse hâte, aussitôt, le poussait jusqu’au quartier des mosquées et des écoles. Il s’assurait, en un confiant monologue, que, s’il avait failli à la mission de porter le glaive en Terre sainte, il remporterait pacifiquement la victoire, à l’aide de la seule parole, au déclin de ses jours, que la Providence généreuse voudrait bien prolonger encore un peu. Toute l’histoire des chocs de l'Islam et de la chrétienté se recomposait dans sa mémoire et,
dans le ciel de Tunis, il voyait écrit, sur l’azur, des noms illustres, ceux des grands Normands qui avaient tenu, jadis, cette ville, celui aussi de cet Abd-el-Moumen qui, en 1159, les en avait chassés. Il apportait le verbe réconciliateur, et, dans l’instant, il allait le faire entendre.
Sans peine, il découvrit le logis du plus illustre marabout. Vêtu en Arabe, il s’en fut demander un entretien à ce personnage vénéré. Le religieux, impassible, écouta. Il n’était pas sans connaître la légitime notoriété du fameux docteur Hamar, d’Alger. Il s’étonna d’apprendre que, pendant des mois, ce maître ait consenti à discuter avec un chrétien.
— Pourtant, nous nous accordions sur le principe de l’union entre tous les enfants de Dieu, objecta Lull, sans se décontenancer.
— Elle n’est pas possible, rétorquait le Musulman, avec dureté.
— Elle est nécessaire.
— Ce ne serait qu’un mensonge et une feinte.
— Préférez-vous donc la haine à l’amour ?
— Nous ne pouvons aimer ceux que nous haïssons. |
— Nous sommes prêts à vous aimer. Votre croyance et la mienne recommandent la fraternité parmi les hommes.
— Le Koran ne dit pas de chérir ceux qui suivent le Christ. L | |
— L'Evangile étend la charité aux pires des créatures. Souvenez-vous de ce qu'a dit votre Prophète : « Les deux biens plus souhaïtables sont Îa science et la charité, et les deux choses les plus détestables sont l’ignorance et l’égoïsme. »
L’hôte, le front barré d’un pli profond, la lèvre amincie par le dédain, ouvrait le Livre de sa foi. J1 posa un doigt sec sur une page, et dit :
— Voici. C’est le chapitre des Femmes. Il fut donné à Médine et compte 173 versets. Lisez le 139° : « On nous a déjà révélé dans le Koran que, lorsque vous êtes là pour écouter les signes de Dieu, on n’y croit pas : on les prend en dérision. Gardez-
vous donc de vous asseoir avec les Infidèles, jusqu’à
ce qu’ils parlent sur un autre sujet : autrement vous deviendriez leurs semblables. Dieu réunira ensemble les hypocrites et les Infidèles dans la géhenne. »
Puis, tourné vers le Docteur Illuminé : « C’est la vérité même. Si nous vous parlons du Koran, où sont les signes de Dieu, vous ne croyez pas, et vous riez. Nous asseoir au milieu de vous pour parler de la foi, c’est nous perdre. Parlons d’échanges, de monnaies, des biens matériels de la terre. Mais n’abordons pas les choses sacrées. Si vous l’osez, vous trouverez tout l’Islam debout et farouche. Nous ne voulons pas devenir vos semblables. Nous ne voulons pas être réunis dans la géhenne avec les hypocrites et les Infidèles que vous êtes. »
Luill ne détachait pas ses yeux de ceux de l’inexorable croyant. Il reprit :
— Il faut que les religieux de tous les pays comprennent qu'ils sont puissants, et dépassent en autorité les gens de guerre. Voulez-vous donc que les siècles voient d’autres massacres, devant les temples et les mosquées ? Nous pouvons briser les armures, faire tomber en pièces les cuirasses et les lances, si nous disons seulement : « Dieu est bon quelque soit son nom. Les hommes sont frères dans la diversité de leurs confessions. Consultez
votre Koran, au chapitre du voyage nocturne (1) et cherchez, dans cette Sourate, le verset 71 que je n'aurais garde d’oublier : « Le jour où nous appellerons tous les peuples à comparaître devant nous avec leurs chefs, ceux à qui on aura mis leur livre dans la main droite liront ce livre, et ne seront pas lésés d’un seul brin. »
— Ce livre, c’est le Koran.
— Non, certes, et vous interprétez trop hardiment. Ce livre, c’est le livre où sont inscrites les actions de chacun. Il n’est point que d’observer la loi des livres écrits et porter hypocritement, dans sa main droite, au matin du Jugement, un Koran ou un Evangile, ne sauvera aucun pécheur. Le livre où Dieu abaissera son regard sera celui des vertus observées, des vices choyés et des péchés commis. Et n'est-ce point pécher que de repousser un ami, qui vient et qui propose : « Aimons-nous, apprenons à nos frères que l’amour seul compte ici-bas ? »
— Je ne veux rien entendre de ces paroles de miel et de fiel. a
— Réunissez vos docteurs. Tolérez que je m'adresse à eux, que j’évoque devant eux ces entretiens magnifiques où Hamar et moi construisions l'humanité fraternelle. Autorisez un vieux pèlerin de Dieu à s'exprimer, loyalement, sans feinte, devant ceux qui ont votre croyance. Et je tiens pour juste prophétie qu’ils sortiront de leurs bancs pour venir à mot, mettre leurs mains dans mes mains, et dire, confiants : « Nous allons essayer de jeter un pont entre le Saint-Sépulcre et la Mecque ! »
— C’est une folie, et ce serait un crime.
Plusieurs heures, la discussion dura. De répli-
(1) Chap. 17.
que en réplique, le Mahométan élevait, toujours plus haut, l’épais créneau qu’il se glorifiait de maintenir, face à l’ appel chrétien, autour de lui, autour de tous ceux dont les âmes, dans Tunis, étaient commises à ses soins. Vingt fois il avait fait appel au Livre et répondu par la rigueur des textes à la ferveur des implorations.
Lorsque Lull se retrouva dehors, sous les arcades blanches, devant une vaste cour carrée où le soleil torride faisait fumer la terre nue, il crut défail- . lir de douleur. Une trop noble espérance venait d’être bafouée. Tout le rêve formé dans la prison algérienne se dissipait au seuil de la mosquée tunisienne. Celui qui avait écarté, avec une âpreté si hostile, la suggestion des amicales controverses, ne pouvait qu’avoir modelé ses disciples à son image. Sectaire aveugle, croyant exclusif, sans doute poursuivait-il de sa réprobation le « chien » qui prétendait découvrir une commune mesure entre les religions humaines. Vraisemblablement, prévenu qu’un empoisonneur chrétien rôdait dans la ville, se préoccupait-il déjà de le faire Surveiller, de lui interdire toute propagande. Aussi bien convénait-il d’être prudent, de ne point rechercher les moyens de se faire écouter par les Bergers. Mieux valait s’adresser, ici, au - Troupeau, aux hommes de peu, aux artisans des métiers, aux travailleurs des campägnes. Ce que le docteur éminent n'avait pas compris, l’humble créature, l’ignorant au cœur simple l’entendrait et l’assimilerait peut-être.
Le missionnaire renonça donc à prêcher devant le mirhab, se retira dans les faubourgs, vécut de la vie des plus pauvres, s’avança loin de la ville, rusa pout tout dire, avec une extrême prudence. Sans perdre un instant, et toute sa vaillance recon-
quise après un si amer déboire, il s’ingénia à convertir, unité par unité. Pendant plusieurs mois, jusqu’en décembre 1314, il se maintint dans cette situation difficile et parfois périlleuse. Lorsqu'il se sentait découvert, il prenait de la distance, disparaissait pendant la nuit, couvrait de longues étapes, arrivait dans une autre bourgade, et recommençait sa discrète propagande. Derrière lui, il laissait des adeptes, tisserands, charrons, laboureurs, bouchers, por- ‘tefaix. Et il songeait.: « C’est à l’imitation de notre Seigneur que je me consacre maintenant. [1 parlait à ceux qui raccommodaient les filets, et c’est avec eux qu’il s’est approché des grands. »
Quand il eut battu toute la contrée à cinq lieues à la ronde, il fut informé, par ceux même qui l'avaient écouté, que son œuvre occulte ne serait plus tolérée longtemps. Des traîtres, glissés parmi les néophytes, dénonçaient aux marabouts tout le mal qu’un chrétien déguisé faisait à l’Islam. Brave, téméraire, mais narguant le sort, il rentra dans Tunis, et y fut immédiatement inquiété. Détenu plusieurs jours, il crut qu’un procès expéditif ne rouvrirait les portes de sa prison que pour l’envoyer à la mort.: Dieu, cependant, veillait sur lui. On le tira, un soir, de sa geôle étroite, pour le conduire, fort à l’ouest de la cité, et l’abandonner dans la plus complète pénurie. On lui dit que s’il revenait sur ses pas, il serait tué, étranglé sans jugement. Un instant, il admit que ce serait là une fin très méritoire, mais, considérant la vaste entreprise pour laquelle il s'était mis en route, il tourna le dos à Tunis damnée et marcha vers le point du ciel où le soleil se couche.
mn tte et de me
— Mourir où deux de mes enfants de Miramar sont morts, opinait-il, eût été une joie. Puisque les magistrats de cette ville m'ont épargné, je reviendrai là, chercher la récompense du supplice, s’il est vrai que je me sois trompé et que l’Arabe s’obstine partout à rester sourd à mes exhortations. Mais cela n’est point certain encore. J'ai eu une grande malchance, mais il est impossible que je ne retrouve plus, jamais et nulle part, des hommes de la qualité de mon ami Hamar que je veux aller saluer dans Alger. | Après avoir fait de longues prières à Carthage, il partit, sans craindre les mauvaises aventures. A petites journées, il avançait, non sans rechercher l’occasion de converser utilement avec les religieux islamiques. Il ne rencontrait, hélas, près d’eux, qu’un accueil froid et réservé, que des arguments rigides et des refus. Tous s’en référaient à la loi écrite et n’acceptaient pas qu'on la mit en parallèle, et encore moins en discussion. Tous, lorsqu'il tendait la main, cachaient les leurs sous les plis du manteau et disaient : « [’en jure par la nuit quand elle étend son voile, par le jour quand il brille de tout son éclat, par Celui qui a créé le mâle et la femelle, vos efforts ont des fins difféfentes, mais celui qui donne èt qui craint, qui ajoute foi à la belle parole de révélation, à celui-là, seul, nous rendrons facile la route du bonheur. Mais celui qui est avare de ses biens et dédaigne tout le reste, qui regarde comme un mensonge la belle parole de révélation, à celui-là nous rendrons pénible la route qui conduit à l’adver-
sité.… C’est nous qui nous chargeons de diriger les. hommes. À nous appartient la vie future et la vie
d’ici-bas. Je vous ai déjà avertis du feu qui flamboie ; il n’y sera jeté que le misérable, qui traite d'erreur la révélation et se détourne d’elle. L'homme pieux selon le Koran, seul, y échappera (1). »
Et ils le chassaient.
Glaner des âmes. sur les chemins, recueillir des brebis pour les conduire à Jésus, au milieu des montagnes et dans les huttes de terre battue, c’était le seul recours du pélerin harcelé, insulté, menacé par les prêtres de la fausse religion. Il gémissait de se voir si mal compris et demandait au Seigneur si cette épreuve durerait, s’il lui refusait son appui, encore et toujours, et s’il se cachait quelque égarement dans la conviction que l’Infidèle et le Chrétien puissent en venir à s’embrasser sans se mordre ! Sans accepter que son échec fut préentendu au ciel, il n’accusait que son inhabileté à faire briller, aux yeux de ceux qui disaient « non », la lumière divine avec la flamme claire de ce « flambeau d’amour » qu’il portait de ville en bourgade. |
S’attardant à tel lieu, ou traversant tel autre sans s’y fixer, selon qu'il trouvait un bon ou un mauvais accueil, il longeait le plus souvent la mer.
Ainsi avait-il vécu, un mois, dans la cité de Saint-
Augustin, l’antique Hippone. Mais, plus loin, il obliqua vers l’intérieur et soutint d’exténuantes fatigues dans les montagnes de l’actuelle Kabylie. Au milieu d’un peuple rude, il eut la douce surprise de se faire mieux écouter que dans les agglomérations et cités du rivage. Quand il redescendit sur Bougie, il était quelque peu réconforté, bien que rompu dans
(1) Le Koran, chap. 92. La Nuit.
tous ses membres. Il avait acquis une fois de plus la certitude que les âmes candides et nues, dépouillées de la lourde tunique des dogmes aux plis rigides, étaient celles à qui Dieu remettait la mission d’instruire un jour, dans le sens de la sagesse et de la bonté, tous les docteurs trop savants et tous Îles scoliastes trop drapés dans leur orgueil dur et froid.
Aux premiers jours de maïi'1315, il pénètre dans Bougie et, différant d’abord le soin d’approcher les muftis, répand la parole dans le peuple. Il ne proclame pas sa croyance sur la place publique. C’est un à un qu’il ramasse les épis de sa gerbe. La tactique, plus lente peut-être, est plus sûre que l’apostolat du haut des bornes. Au surplus, il apprend que le roi tient tous les chrétiens en grand mépris. C’est donc sans éclat qu’il prépare et fait des conversions. Son enseignement n’a jamais été plus lucide, plus persuasif. Il rassemble ainsi des disciples, et sitôt les premières semaines, avec une rapidité qui l’enchante. Alors seulement, il se préoccupe d'entrer en rapport avec quelque haut religieux, pour lui dire ce qu’il a dit à Tunis, et pour trouver enfin une oreille complaisante. En questionnant avec adresse autour des mosquées, il apprend qu’un certain Abou-el-Atik, d'esprit particulièrement libéral, serait homme à l’accueillir. Il voit un heureux présage en cette coïncidence que le mot Atik signifie « noble ». Et il cherche, dans la ville, ce « frère » à qui il va ouvrir son cœur.
Abou-el-Atik l’écoute avec bienveillance et lui
répond : « Unir les vôtres et les nôtres est un beau vœu. Cet espoir ne m’est pas étranger. Maïs, sans comprendre pourquoi il y contredit de toutes les manières, je n’ose pas croire que Dieu permette sa réalisation prochaine. J'ai déjà reçu des chrétiens en cette maison. Je les ai entendus parler. Il nous haïssent plus encore que nous les abhorrons. Il faudrait leur apprendre d’abord que nous ne sommes pas des reptiles. Et si nous leur offrons l’amour, il faudrait qu’ils cessent de nous cracher au visage. Je ne suis pas un grand docteur en cette ville, mais je puis tenter de convaincre mes amis, que vous êtes franc et loyal en proposant à l’Islam l'alliance spirituelle avec le chrétien. Alors, il sera bon que vous fournissiez la preuve du consentement de tous ceux de la Croix. L’apportez-vous, cette preuve ?
| — Je l’apporterai si, retournant près du pape et des rois, je leur révèle que vous voulez bien entamer le dialogue.
— Alors, vous serez couvert de gloire dans la durée des générations et des siècles. Nous pourrions, de part et d’autre, cesser de nous insulter des termes : idolâtres, hérétiques, et ce serait grand bienfait pour tous. Votre mission aura été la plus Sublime des missions. Et, chacun fidèle à sa foi, nous pourrons dire : « Si le mot Christ peut être traduit, chez les Musulmans, sous un sens où est reconnue la part d’émanation divine qu’il contient, ceux de l’Islam le prononceront sans grincer des dents. Si le mot Allah peut être prononcé, chez les chrétiens, avec cette acception qu’il intègre la notion de Dieu, père de tous les êtres, ceux de l'Evangile n’en feront plus, dans leurs chaires et dans leur cœur, un vil objet de réprobation. Et tout ce qui, dans nôs livres ennemis, conseille la communion
des créatures, pourra être lu, indifféremment, dans la mosquée et dans l’église. »
Ils convinrent de se revoir. Abou-el-Atik rassemblerait, chez lui, quelques religieux, un soir prochain et, puisque l’intention de deux hommes de bien était louable en soi, il était à présumer que Dieu la servirait, en cette première confrontation.
Lull s’en va, les tempes brûlantes. Il sent l’heure décisive. Seul, il pourrait vaincre dans le beau tournoi qui se prépare. Mais si Hamar venait d'Alger, la victoire serait plus aisée. La distance n’est point si considérable qu’il ne puisse être prévenu à temps. Abou-el-Atik ne saurait réunir les siens avant quelques jours. Un messager peut aller chercher le docteur fraternel, lui porter une supplique telle qu’il fasse toute diligence et accoure à Bougie pour assister à l’entretien, plus capital, dans l’histoire du monde, que tous les conciles du passé.
Sur un marché, l’[lluminé perd toute prudence. Il parle à très haute voix; il appelle le dévouement de l’auditeur inconnu, qui va, dans l'instant, se lancer sur les chemins, et porter une lettre « en Alger ». I1 élargit son ardente improvisation. Il dévoile à tous que le temps de la haine va prendre fin, que tous les enfants de Dieu pourront se dire de la même famille. On ricane, on l’insulte. Loin de se retirer, il ouvre les bras sur cette foule narquoise et irritée, veut dissiper le malentendu. Une pierre l’atteint au visage. [1 chancelle, se redresse. Qu’importent l’offense et la blessure, puisque tous ces gens vont le comprendre enfin, et regretter leur méchanceté !...
Mais les hurlements s’exaspèrent. Des gardes se frayent brutalement passage dans la populace,
s’assurent du perturbateur, le traînent devant le roi. Sur leurs pas, des dénonciateurs ont pénétré dans les cours. Ils reconnaissent le « chrétien » qui est déjà venu, dans la ville, en d’autres temps, disentils, pour y apporter le trouble. Or, le Prince est au milieu de son conseil. Il s'inquiète de la rumeur : on l’informe de ce qui la motive. Il fait introduire le captif, lui reproche, avec sévérité, sa faute et sa récidive. Sans débat, la mort du coupable est résolue. À peine une heure durant, il est conduit à la prison. On l’y vient charger de fers pour l’emmener au lieu du supplice. C’est sur le bord de la mer, à l’entrée d’une ruelle, qu’un poteau a été dressé. Le roi lui-même a voulu voir mourir le condamné. Chemin faisant, Lull bénit Dieu qui lui donne la couronne du martyre, qui lui tend le fruit de ses travaux et de ses peines. Exultant de joie, il prêche sa foi en le Christ sauveur.
— Déments et aveugles, clame-t-il, sous les matraques, Mahométans obscènes, vous tuez avec moi la paix qui allait être donnée au monde ! Nous allions préparer le salut du genre humain. Ma vie n’est rien. Je suis prêt à mourir depuis que je suis venu, Sur mes genoux, m'humilier devant la toutevérité de mon Jésus. Les Princes de Tunis m'ont fait chasser de leur royaume, parce qu'ils craignaient d’être vaincus dans la dispute que je faisais à leur aberration qui est la vôtre. Ils n’ont pas voulu m’entendre et vous me fermez la bouche. Vous me tuez, et je vous en sais grâce. Voici mon dernier chemin. Rien n’a pu vous persuader de votre illusion, ni le . ciel, ni la terre, ni la mer, qui partout reflètent et montrent le vrai Dieu ! Vous séjournerez dans la bestialité, vous respecterez la loi coupable, vous préférerez la volupté du mensonge au pur froment de
la vertu. Vous transmettrez à vos enfants une religion qui est une hérésie. Secte mahométane, tu périras..… Et vous, Seigneur mon Dieu, vous pardonnerez à ceux qui frappent votre serviteur. Attachez-moi à ce bois ! Retirez-moi le souffle et le sang, Infidèles ! Ramén Luil n’a tant parcouru le monde que pour expirer sur votre rivage, sous la. bénédiction de Notre-Dame la Sainte-Vierge, « mare de vertut et dona mia, Regina de gloria, mare del Fill de Deu !... » (1).
Le roi regarde le bourreau, qui entend l’ordre muet. Deux violents coups d’alfange et, frappé à mort, Lull s’affaisse dans ses liens.
. Un geste du juge tout puissant et l’arme tombe aux pieds de l’exécuteur, qui allait l’abattre encore sur le crâne ensanglanté.
— Qu'on le donne au peuple !
On coupe les cordes ; dans la poussière, le corps inanimé s'effondre et chacun de ramasser des galets. Lapider ce qui n’est peut-être déjà plus qu’un cadavre, c’est le plaisir promis à ceux qui, sur le marché, naguère, jetaient des fruits avariés au visage du champion de la Croix...
… La nuit tombe, que des enfants, encore, en passant, ramassent un caillou et l’ajoutent au monceau des pierres d’où, par un hasard extraordinaire, la tête du supplicié se trouve partiellement dégagée. Les yeux, grands ouverts, regardent le ciel et quiconque s’approche pour achever l’agonisant, recule à cette vue, puis se sauve, secoué d’un frisson.
{1} Mère des vertus et ma dame, Reine de gioire, mères du Fils de Dteu...
Au port de Bougie abordaient, en ce temps, de très nombreux navires chrétiens, qui y venaient faire commerce de toutes les rives de la Méditerranée.
Or, ce même jour où le Docteur Illuminé avait été supplicié, arrivait un bâtiment gênois qui s’arrêtait au rivage dans le moment même où le bourreau faisait son œuvre. À peine à terre, les mariniers connaissent la douloureuse nouvelle. Ils vont la porter à leur capitaine, Stefano Colon et à Luigi Pastorga qui est le second maître de la nef. Ceux-ci connaissent bien le nom de Lull. Ils n’hésitent pas à courir à la résidence royale et à demander au souverain, qui les reçoit, la faveur de recueillir la dépouille mortelle d’un saint religieux admiré de toute la chrétienté. Permission leur en est accordée, et dans la nuit sombre, sans guide, ils errent sur la rive pour retrouver l’infortuné Ramén. On les égare, par une cruelle malice, et déjà ils désespèrent de s’orienter dans ces ténèbres lorsque, soudain, devant eux, se dresse une sorte de clarté assez lumineuse pour leur désigner, à sa base, un amas de cailloux. Cette douce flamme est violette et blanche. Elle s’élargit, du sol, comme une grande fleur qui tremble, et dont les contours s’estompent.
Le miracle, ainsi, leur désigne l’emplacement où gît la victime des fanatiques. Ils le dégagent, s’inclinent sur la poitrine découverte, ont le bonheur de constater que le cœur n’a pas cessé de battre. Penchés sur les lèvres, ils y recueillent le murmure d’une prière. Les bons Ligures emportent Lull, l’étendent sur une litière au milieu de leur pont,
s’efforcent de le ranimer, et mettent à la voile avant l’aube. Ils partent vers Gênes, en toute hâte. Ils pensent encore qu’au terme du voyage, le vieillard vivra, et qu’il sera possible de le sauver. Mais, aux premiers feux du jour, écoutant la respiration si courte, palpant les extrémités déjà si glacées, ils ne doutent plus que la mort soit prochaine. Bien que le vent leur devienne peu favorable, ils font cap sur Palma. Chacun, à tour de rôle, veille le mourant. A l'heure méridienne, c’est Stefano Colon qui se tient à son chevet. Il s’est nommé, en parlant tout. près de l’oreille de Lull, et, plus tard, il racontera cette stupéfiante histoire : « Le moribond a ouvert les yeux, et puis, épargnant les mots, m'a dit :
. «€ N'oublie pas. il y a un autre continent à l’occi-
dent du nôtre... Colon, tu le sauras, en toi ou ta descendance. » Je n’ai pas compris et je continue à ne pas comprendre ce que le malheureux me disait. Je connais la mer de l’ouest. Et, des continents, je n’en vois point sur ces eaux. Le Docteur Illuminé révait dans son délire » (1).
Au crépuscule, un jeune homme éponge le front du blessé qui tourne péniblement la tête, le considère avec une grande tendresse, et lui dit : « Qui es-tu ? » L’adolescent, ému aux larmes PE ce regard qui pourrait être le dernier, répond : « Je suis Castello, et de mon nom chrétien, An Done. C’est mon premier voyage sur la mer. Mon aïeul possédait
(1) Le Docteur Illuminé ne rêvait pas. Il annonçait la découverte de l'Amérique, en 1492, par un Christophe Colomb qui serait, en effet, de l’authentique descendance de Stéfano Colon, la coureur des mers en 1315. La rencontre est saisissante de ce Colon génois et de ce Prophète, 177 ans avant que l'équipage de Christophe ne crie « Terre, terre » devant le continent nouveau. {Voir aux Annexes, page 394).
plusieurs navires et a vécu à Palma de Mayorque. » Lull, si blême pourtant, a peut-être pâli encore. Ambrosio de Castello jette un cri. On accourt. Estce l'instant suprême ? Mais le supplicié, qui a entendu et le cri et le commentaire, sourit, trouve la force d’ébaucher un signe de dénégation, de hausser un peu le bras et de balbutier : « Non, je veux seulement bénir cet enfant. » |
C’est plus tard que l’on sut ce qu'avait été sa pensée secrète en remerciant Dieu d’avoir amené près de lui, aux approches de la mort, un Ambrosio de Castello, de la lignée de cette Ambrosia dont, autrefois, l’horrible sein découvert s’était montré à lui comme l’image même de son âme rongée par le péché.
Le 29 juin 1315, jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul, on naviguait devant les côtes de Cabrera, peu avant le crépuscule, lorsque Luigi Pastorga qui tenait, entre les siennes, la main droite du martyr, là reposa doucement sur la couverture, ota son bonnet, et, s’agenouillant, récita la prière des morts.
Le Juste avait rendu son âme à Dieu.
Les gens de mer, assemblés autour de lui, s’émerveillèrent, tard dans la nuit, d’un prodige que rien de naturel ne pouvait expliquer. Bien que le vent fût très vif et soufflât du sud où toute terre était fort éloignée, une senteur ‘de lys et de roses parfumait tout le navire. Et une abondante pluie d’étoiles filantes, comme jamais on n’en avait pu admirer de plus belle, rayait l’immensité céleste, « à croire, disait-on, que les plus claires âmes du Paradis viennent au devant de cette âme si radieuse, qui remonte au ciel. » |