‹ Le docteur illuminé. RomanChapitre 48 sur 51 · POUR LE MARTYR, TOUTES LES PALMES DE PALMA · texte numérisé non relu

POUR LE MARTYR, TOUTES LES PALMES DE PALMA

Aci jau l’Amic mort per l’Amat e sa amor. Amic humil pascient leyal ardit ensenyat larc san e ple de tot be e qui illumina molts amadors a honrar e servir son Amat e sa amor.

(Ci-git l’Ami mort pour l’'Aimé et son amour... Ami humble, patient, loyal, courageux, il enseigna l’art saint et plein de tout bien et qui illumina de nombreux amants {de Dieu) à honorer et à servir son Aimé et son amour.)

(Ramôn Luz : Arbre de Filosofia d'amor.)

C’est maintenant l’heure où l’aurore se laisse à peine deviner et, enfermés dans leur chambre, Stefano Colon et Luigi Pastorga délibèrent sur un désaccord qui s’est élevé entre eux.

Stefano en est revenu à la pensée qui l’animait au départ de Bougie. Il a eu le privilège inappréciable de recueillir sur son navire le corps d’un saint homme, qui sera partout, vénéré dans le plus loin-

tain avenir. Il estime que si la Providence l’a conduit à écarter les pierres sur cette pauvre chair mutilée, si elle a remis le cadavre de Ramén Luil à un Gênois, c’est qu’elle veut voir cette relique portée à Gênes.

Pastorga soutient la thèse contraire, Lull était palmasan. Il doit être remis aux mains de ceux qui, à Palma, attendent son retour. On ne peut, sans pécher, déposséder Mayorque de son trésor, de sa gloire et la volonté divine est si manifeste que, la veille, obéissant à un ordre d’en-haut, ils ont fait changer la voilure sitôt que la fin du vieillard leur parut imminente.

Colon résiste et Luigi lui tient tête. C’est un pénible combat où deux vieux amis s’affrontent pour la première fois, depuis qu’ils s’en vont sur la même coque, parmi les écueils et dans la tempête.

Ils sortent, se séparent, se rejoignent sur le pont, interrogent le vent. Pastorga observe que le ciel lui-même commande d’aller à la grande Baléare. Le vent est contraire pour le voyage vers l’Italie. D'autres raisons, d’ordre pratique, imposent de toucher à Palma. À Bougie, on n’a point renouvelé la provision d’eau et elle se fâit rare. Mieux encore, la veille, on a rencontré, presque bord à bord, un bateau de Pise qui a signalé les pirates dans les parages sardes. Va-t-on, pour une vaine gloriole, exposer un bien infiniment précieux, le livrer à nouveau aux Sarrasins, qui le jetteront à la mer, comme une carcasse de bête ?

— Soit, consent, à regret,. Stefano Colon.

Ecoutons le vent et tes conseils. Mais promets-moi qu’à Mayorque, avant de rien révéler, nous nous entretiendrons encore sur ce grave sujet.

— S'il te plaît, et j'espère te convaincre au dernier mot.

Ce jour-là, au moment de l’heure la plus chaude, ils ancrèrent à Porto-Pi (1). Et les deux maîtres du bord reprirent, où ils l’avaient interrompue, leur délicate conversation.

Luigi est d’un caractère plus faible. Bien qu’il se soit promis de ne pas céder, il se fait moins tenace d’instant en instant, et, la nuit venue, se couche, torturé par le remords. Il a accepté que l’on repartiît sans apprendre aux Mayorquins que le saint est près d'eux, emprisonné par des chrétiens.

Levé le premier pour la manœuvre, il se confirme que Dieu a entendu sa prière et béni son repentir. Pas un souffle de vent. Comment gagner la mer ? Il faut attendre... Ainsi s'écoule la moitié du jour.

Et, dans la conscience d’un enfant, une voix s'élève. Ambrosio de Castello, surpris, puis troublé, comprend l’affreux calcul du Gênois. Il court à Palma, et à l’évêque Guillaume de Villanueva apprend toute la vérité.

Les cloches appellent le peuple qui afflue de

toutes parts. La nouvelle se répand dans la ville comme le feu dans les broussailles sèches. Le viceroi descend au port, en même temps que les processions y arrivent. Jurats, primates, clergé, moines, et la masse des citadins, accablés par la douleur,

1) Lieu situé à 4 kilomètres de Palma et qui, à l’époque, servait de port à une partie des navires marchands touchant l'île, bien que Porto-Pi fut, à proprement dire, le port « militaire », fermé par une chaîne de fer. C’est là, en outre, que se rendaient les bâtiments en provenanre de divers roints de l’Orient, dont les équipages étaient soumis à une quarantaine dans la « tour des

Pélaires ».

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