LE DOCTEUR LABRIE ET L'ÉDUCATION
Influence de Labrie à Saint- Bustache, — Il se dévoue à l'œuvre de l'éducation populaire. — L'académie de Saint-Eustache. — Jacques Labrie et les examens d'écoles. — La grande fête de l'éducation. — L'école latine de M. Laviolette. — Le curé Pâquin.
UN médecin habile, honnête, affable et prévenant, dévoué à la pratique de sa profession,^ peut manquer d'acquérir beaucoup d'influence dans le milieu où il est appelé à vivre. Celle dont jouissait le docteur Labrie à Saint- Eustache et dans les environs était immense. Son jugement droit et ses connaissances générales inspiraient à tout le monde une confiance sans bornes ; son cœur était ouvert à toutes les infortunes, à toutes les misères physiques et morales, et l'on se sentait attiré vers lui par
ses bons procédés et la douceur de son caractère. Juge de paix, il ne tenait pas seulement son autorité de la Couronne, mais, ce qui vaut peut-être encore mieux, de la voix publique et de l'assentiment de tous ses concitoyens :
« Sa grande probité, dit le docteur Tessier, Pavait rendu l'arbitre de tous les différends ; son extrême équité fut toujours un substitut à la justice des tribunaux. Revêtu de pouvoirs judiciaires, un reproche de sa bouche était un amer châtiment ; en un mot, le docteur L,abrie ne cessa jamais d'être, dans toute l'étendue de son comté, le protecteur des faibles, le consolateur des affligés, le père de tous.
« Qu'il me soit permis d'ajouter, continue-til, qu'à tant de vertus civiles, le docteur Labrie se fit toujours un noble orgueil de joindre la pratique de toutes les vertus religieuses et de tous les devoirs que l'Eglise prescrit à ses enfants.))
kII a toujours été en bons termes avec tous ses curés », nous écrivait naguère le vénérable abbé Guy on, curé de Saint-Eustache. Il fut leur bras droit, et les aida dans tout ce qui
pouvait procurer l'avancement matériel et intellectuel du peuple.
A cette époque où tant de choses étaient à créer dans le Bas-Canada, ce qui manquait en beaucoup d'endroits, c'était des chemins de colonisation. Fils du peuple, lui-même, élevé dans un humble village, le docteur Labrie comprenait les besoins du peuple ; aussi fit-il de grands sacrifices pour venir à son secours :
« La plus sévère économie n'existait dans sa maison, dit le docteur Tessier, que pour en appliquer les épargnes à l'ouverture et à l'entretien de communications pour l'avantage du public, et au secours des pauvres. »
Mais c'était surtout une bonne organisation scolaire qui faisait défaut aux Canadiens français. Ils ne voulaient point de l'Institution Royale, qui ne leur offrait aucune garantie pour leur langue et leur religion. Ils se défiaient, et avec raison, des écoles que le gouvernement avait proposé d'établir, à condition d'en avoir le contrôle et de nommer luimême les commissaires et les maîtres. Il fallait donc venir à leur secours, il fallait leur
procurer cette éducation dont ils avaient besoin et qu'ils ne demandaient pas mieux que de recevoir, pourvu qu'elle fût chrétienne et conforme à leurs principes religieux, comme l'a si bien dit le docteur Meilleur.
Aussi, de quelle générosité, de quel dévouement on fut alors témoin de la part de l'élite de la classe éclairée du pays ! Ah ! le beau réveil de l'éducation, parmi les Canadiens français, dans le premier quart du dix-neuvième siècle ! Y eut-il jamais rien de comparable dans aucun pays du monde? Quand on songe que, dans la période de 1804 à 1827, ^ nV eut pas moins de cinq collèges classiques qui virent le jour parmi nous, des collèges parfaitement constitués, dont au moins quatre sont encore pleins de vie, disons mieux, dans une ère de progrès de plus en plus croissants : le séminaire de Nicolet, le séminaire de Saint-Hyacinthe, le séminaire de Sainte-Thérèse, le collège de Sainte-Anne !
Et remarquons que tout cela se fondait, s'élevait par la seule initiative privée, celle du clergé, surtout ; les secours de l'Etat ne vinrent
que plus tard : c'était une éclosion pour ainsi dire spontanée de la riche nature du sol.
En même temps, on créait des bibliothèques dans un grand nombre de paroisses ; et dans les villes la génération de l'époque n'avait presque rien à envier à celle d'aujourd'hui : à Montréal, Denis-Benjamin Viger donnait des leçons publiques sur le Droit (*) ; à Québec, Louis Plamondon avait ouvert un cours public et gratuit de procédure civile : il donnait ses leçons, tous les vendredis, dans la salle des séances de la cour d'appel. Le lendemain de sa première leçon, le rédacteur de la Gazette de Québec écrivait :
« Son discours a montré beaucoup de jugement et de recherches ; il a été prononcé avec cette grâce et cette facilité d'élocution que M. Plamondon possède à un si haut degré. »
« Louis Plamondon était doué d'un esprit supérieur, dit M. Bibaud. Il avait acquis des
(i) Dans son opuscule sur la Constitution britannique, le docteur L,abrie cite, en appendice, un assez long travail de M. Viger sur les Procès parjurés en matière criminelle.
connaissances étendues en littérature et dans sa profession, et se proposait de publier prochainement un ouvrage important sur les lois du pays. »
Quant à l'enseignement primaire, voici ce qu'écrivait Bibaud en 1825 :
« L'instruction fait tous les jours des progrès parmi nous : il est présentement peu de paroisses un peu considérables, où il n'y ait une école tenue sur un pied plus ou moins respectable, sans parler de l'enseignement privé qui s'étend aussi de son côté, et peut-être dans une plus grande proportion encore que l'enseignement public. »
Dans la même année, M. Bibaud prouvait, au moyen d'un tableau statistique, qu'il y avait plus de 13,000 Canadiens français sachant lire, et près de 2,500 en état de souscrire à des journaux. Il avait, pour sa part, près de quatre cents abonnés à sa revue, la Bibliothèque Canadienne.
Dans ce prodigieux mouvement de l'éducation, au Canada, où l'on vit à l'œuvre tant de citoyens distingués, mais au premier rang M.
Joseph - François Perreault et le docteur Blanchet, à Québec, M. Michel Bibaud, à Montréal, le docteur Labrie prit une part remarquable :
« Il fonda sur un grand pied à Saint-Eustache, dit Bibaud, des écoles-modèles ou académies pour les deux sexes, et il les surveilla sans cesse. »
De son côté, Louis-Joseph Papineau disait en chambre :
« Le docteur Labrie a senti toute l'importance de l'éducation ; il l'a propagée tant que ses moyens le lui ont permis. Il a fait d'énormes sacrifices pour l'éducation du peuple ...»
« Jacques Labrie, de Saint-Eustache, dit le docteur Meilleur, avait établi deux écoles supérieures en cette paroisse, l'une pour les garçons, tenue par M. Paul Rochon, et l'autre pour les filles, tenue par plusieurs personnes du sexe. Il les dirigeait toutes deux et prenait part à l'enseignement avec autant de zèle et de talent que de succès.
<( Son école de filles était une véritable école normale ; et les examens publics de ces deux écoles étaient regardés comme autant de fêtes littéraires et scientifiques auxquelles les amis
de l'éducation de l'endroit, de tout le voisinage, et surtout de la ville de Montréal se rendaient en foule.
a J'ai rencontré, ajoute-t-il, dans le cours de mes visites en qualité de surintendant de l'éducation, quelques institutrices qui avaient été formées à l'école du docteur Labrie, et je puis dire qu'elles faisaient preuve de connaissances exactes et approfondies dans les branches d'instruction qui étaient de leur ressort, et d'un grand talent dans l'enseignement et la tenue de leurs écoles respectives. »
Ceux qui ont visité le beau village de Saint- Eustache ont pu admirer la longue et large avenue bordée de tilleuls, qui conduit à la place de l'église. C'est « dans la partie qui avoisine l'église et qui a été consumée » dans l'affaire de 1837, que se trouvait la résidence du docteur Labrie, « belle maison en pierre à deux étages, ornée d'un superbe portique. »
« Sur une pointe parallèle à celle où l'église est construite, en face du jardin du presbytère, se trouvait la maison du docteur Chénier, autrefois le pensionnat de demoiselles, si célèbre, établi par le docteur Labrie. C'était une
vaste construction en bois, environnée d'une galerie couverte, et placée dans un site fort agréable ; le confluent des deux rivières est précisément à quelques pas de la porte ...» (x)
On le voit, non seulement le docteur Labrie avait fait de son académie de filles à Saint- Eustache, une excellente école au point de vue des études, une véritable école normale où se formaient des institutrices de premier ordre, mais il en avait fait un séjour agréable et attrayant pour les élèves : il était vraiment un précurseur pour toutes les bonnes idées modernes en fait d'éducation. Ce que Pon réclame aujourd'hui, et avec raison, c'est que l'école soit irréprochable au point de vue hygiénique, qu'elle soit dans un beau paysage, dans un lieu aimable, où les enfants se sentent attirés de quelque manière, qu'ils y aient de l'air, de l'espace, de beaux points de vue : tout cela se trouvait au pensionnat de Saint-Eusta-
(i) Journal des événements arrivés à Saint- Eustache pendant la rébellion du comté du Lac des deux- Montagnes \ etC) par un témoin oculaire. Montréal, 1838, p. 65.
che, maison vaste, confortable et bien aérée, plantations, préaux, site agréable « au confluent de deux rivières. »
Chaque été, vers la mi-août, entre les foins et les récoltes, — c'était généralement la date où commençaient les vacances à cette époque, — le village de Saint-Eustache revêtait un air de fête inaccoutumé, et l'on y voyait affluer des visiteurs des endroits les plus éloignés, même de Québec.
ce Les examens de l'Académie du docteur L,abrie étaient, dit M. Meilleur, de véritables fêtes littéraires : chacun voulait y assister.»
Quel triomphe pour la cause de l'éducation populaire ! Comme cette cause avait fait du chemin dans le Bas-Canada !
Et cependant que de chemin n'a-t-elle pas encore à parcourir ! Il faudra accoutumer les Canadiens à s'imposer de grands sacrifices pour l'instruction de leurs enfants. Il faudra les habituer au self-government en fait d'éducation, comme on s'efforce de les former au self-government politique. Que d'opposition la taxe scolaire ne rencontrera-t-elle pas ? . . . Mais
qu'importe, l'élan est donné ; et le docteur Labrie n'aura pas peu contribué à populariser la cause de l'éducation par l'éclat donné à ses examens d'écoles.
Laissons parler ici un chroniqueur de l'époque, qui nous fait le récit d'un de ces examens de Saint-Eustache, celui de 1826:
« Les exercices publics de l'école de demoiselles de la Rivière-du-Chêne, sous la direction du docteur Labrie, ont eu lieu en présence d'une assemblée nombreuse.
« Aux deux premières séances, les écolières furent examinées sur la grammaire française et la grammaire anglaise, sur l'arithmétique, la mythologie, l'histoire, et la géographie. La seconde classe, principalement composée d'enfants au-dessous de douze ans, montra beaucoup de progrès dans l'étude des grammaires, pour le peu de temps qu'elle s'en était occupée ; mais la première classe fit l'application des règles avec une assurance étonnante. C'est surtout en écrivant sans faute sous la dictée, que ces élèves montrèrent qu'elles savaient mettre en pratique ce qu'elles avaient appris. On admira pareillement la promptitude avec laquelle les calculs arithmétiques s'exécutèrent
et l'exactitude avec laquelle se firent les réponses sur la géographie et les opérations sur les cartes des différents pays.
« Ces premiers exercices, entremêlés de quelques pièces de musique, et de quelques conversations dans les deux langues, furent terminés par la représentation de V Aveugle de Spa en anglais.
« Dans la dernière séance, après que les cahiers d'écriture, les ouvrages de dessin et de broderie, etc., eurent été examinés, on s'occupa principalement de l'usage des globes, de quelques éléments de physique, de la géographie et de l'histoire du Canada, ces deux dernières composées par le docteur Labrie. On vit avec plaisir mesdemoiselles L,abrie, Dumouchel et L,antier parcourir cette vaste étendue de pays que comprend l'Amérique britannique du Nord, et entrer dans quelques détails au sujet du gouvernement, des lois, des productions et du commerce de cette partie de l'Amérique septentrionale. L'histoire du Canada commanda ensuite toute l'attention de l'auditoire pendant plus d'une heure, et le récit n'en fut interrompu que pour donner place à des applaudissements mérités, qu'on ne pouvait plus contenir.
« Cette dernière séance fut terminée par un drame français, aussi composé par le directeur de l'établissement. L,a justesse de la composition et le jeu parfait des actrices excitèrent le plus vif intérêt parmi les spectateurs, et firent verser des larmes à plusieurs.
« La distribution des prix couronna ces exercices littéraires, et l'heureuse élève reçut la récompense qu'elle avait méritée, des mains de M. le juge Foucher (l), président de l'assemblée, qui, dans cette occasion, adressa au
(i) Louis-Charles Foucher, juge de la cour du Banc du Roi, à Montréal. Il avait alors 66 ans. Avant d'être nommé juge, il avait représenté successivement les villes de Montréal et des Trois-Rivières, puis le comté d'York (les Deux-Montagnes), à l'Assemblée Législative. Il était député de ce comté, en 1802, lorsque, seul des Canadiens catholiques de la Chambre, il vota contre la proposition de M. Planté de rendre les Biens des Jésuites1 à leur destination primitive. Le P. Cazot, dernier survivant des Jésuites au Canada, venait de mourir : le gouvernement « Pavait laissé jouir paisiblement de tous les biens qui appartenaient à son Ordre en ce pays » (Mand. des Ev. de Québec, II, 482), et voulait maintenant s'en emparer. La proposition de M. Planté, votée à une forte majorité, ne fut cependant pas mise à exécution ; et la question des Biens des Jésuites resta en suspens durant près d'un siècle. Ce sera l'éternel honneur de M. Mercier de l'avoir réglée de nos jours, après s'être entendu préalablement avec le Saint-Siège.
docteur Labrie,aux institutrices et aux écolières un compliment flatteur, que l'auditoire approuva par de longs applaudissements.
(c Le soir, le docteur Labrie donna un excellent dîner à quarante personnes de ses amis. Dans le cours de la soirée, il fut prononcé plusieurs bons discours sur l'éducation dans cette province et sur les écoles de la Rivièredu-Chêne en particulier, par MM. le juge Foucher et Louis-Joseph Papineau, par M. Pâquin, curé de la paroisse, par MM. Neilson et Louis Plamondon, de Québec, et par le docteur Labrie (1). »
En lisant ce récit, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, du programme d'études de cette académie, de la valeur des institutrices qui la dirigeaient, de la valeur des élèves ellesmêmes, ou du mérite du docteur Labrie, qui n'avait pas craint de viser à une telle hauteur en fondant cette école, et qui, pour atteindre son but, ne reculait devant aucun travail, jusqu'à préparer lui-même une Histoire et une Géographie à l'usage des élèves, jusqu'à
(i) Bibliothèque Canadienne \ t. III, p. 155.
composer des drames pour rendre ses examens plus attrayants.
Un examen semblable à celui dont nous venons de parler avait eu lieu l'année précédente (1825), et ^e chroniqueur qui en avait fait le récit, terminait ainsi son compte rendu :
« L'examen a été suivi d'un dîner donné par le docteur Labrie à un grand nombre de ses amis, parmi lesquels se trouvaient plusieurs des parents des écolières ; et la fête s'est terminée par un feu d'artifice, et l'ascension d'un ballon qui s'est élevé à plusieurs centaines de pieds ; le tout par les soins et sous la direction de M. J. Genevay (1). »
Pour le docteur Labrie, ces examens de fin d'année, à l'école principale de la paroisse, c'était la grande fête de l'Education dans nos campagnes. Il estimait qu'il fallait parler à l'âme populaire par quelques solennités, et nos pères savaient apprécier celles de l'éducation. Qui, parmi les anciens, ne se rappelle les beaux examens d'écoles d'il y a cinquante ans ?
(1) Ibid., t, I, p. 123.
On y accourait de tous les coins de la paroisse, et souvent des paroisses voisines. L'école principale du village, — on n'osait pas encore dire académie, encore moins collège — ornée de drapeaux aux vives couleurs, revêtait ce jour-là un grand air de fête. La salle des examens, toute enguirlandée de verdure, se remplissait longtemps d'avance ; et quel enthousiasme, lorsqu'on y voyait entrer le curé de la paroisse, accompagné souvent de quelques confrères voisins, quelquefois même de personnages politiques importants ! nous y avons vu nous-même le surintendant de l'éducation. Les programmes d'examens étaient alléchants, variés, remplissaient agréablement toute une journée ; et le soir, après le couronnement des élèves, tout le monde s'en retournait joyeux et content. Aujourd'hui les examens d'écoles se font ordinairement presque à huis clos et sans beaucoup de solennité. Nous avons la fête des arbres, celle:, du travail et quelques autres : mais qu'est devenue la grande fête de V Education populaire ?
Outre l'école du docteur Labrie, il y en
avait encore une autre à Saint-Eustache pour les garçons, tenue par M. Rocho n; nous l'avons déjà mentionnée : il y avait aussi une Ecole latine, une espèce de collège classique, dirigée par M. Laviolette. On voit que cette grande et magnifique paroisse — rappelons que nous ne sommes encore qu'en 1825 — n'était pas mal partagée sous le rapport de l'éducation.
L'examen de l'école latine eut lieu peu de jours après celui de l'institution du docteur Labrie, et le même chroniqueur en fit le récit dans la Bibliothèque canadienne. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici son compte rendu, où se trouve inséré un passage d'une composition du curé Pâquin. Ce passage nous donne une idée du style un peu ampoulé de l'époque : M. Pâquin se piquait de littérature, mais sa littérature était maniérée, tirée à quatre épingles :
(c Les exercices littéraires de l'école latine de Saint-Eustache ont eu lieu le 5 septembre dernier, en présence d'un auditoire nombreux , composé des principaux habitants du village et des paroisses environnantes. Les él èves y
ont répondu avec avantage sur les différentes branches de l'éducation classique, principalement sur les belles-lettres et la rhétorique, et ont prouvé par la facilité avec laquelle ils ont traduit plusieurs auteurs latins, l'application qu'ils avaient apportée à l'étude, ainsi que les soins qui leur avaient été donnés par leur digne instituteur. L'élégance des pièces qui ont été représentées, et surtout le naturel et la morale d'un entretien sur l'éducation, font honneur aux talents reconnus de M. L,aviolette. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux le passage suivant d'un entretien entre plusieurs élèves, composé pour l'occasion par M. Pâquin, curé de la paroisse : « Si un habile jardinier fait d'une terre sans culture et hérissée d'épines un jardin délicieux, où règne une éternelle fraîcheur, sous l'ombre des arbres plantés par ses soins, où les fleurs naissent et se reproduisent sous mille formes différentes, sur un fond artistement préparé, où enfin les fruits de l'automne enchérissent sur ceux des autres saisons, mérite l'estime et la récompense de son maître ; si le statuaire qui sait tirer par son art, d'un bloc de marbre, les traits, les formes et l'image d'un homme célèbre, d'un ami, d'un bienfaiteur, est digne d'estime et de récompense : que ne mérite pas
' le précepteur de la jeunesse, qui travaille sur un fond autrement riche et fertile, et capable, comme dit Rollin, de productions immortelles, et digne de l'attention du Roi de la nature ! »
M. Pâquin était un ami zélé de l'éducation. Il encourageait de toutes ses forces l'académie de filles fondée dans sa paroisse. Mais il avait prévu le jour où cette institution s'éteindrait nécessairement avec celui qui l'avait établie ; et lorsque le docteur Labrie mourut, un magnifique couvent s'élevait à Saint-Eustache pour la remplacer (*).
L,e curé et le docteur, rapprochés par le même zèle pour l'instruction du peuple, étaient aussi liés par le même goût pour les travaux littéraires et les recherches historiques.
L,e premier, d'après M. Meilleur, écrivit
(i) « La pierre nécessaire pour la bâtisse de cette maison d'éducation, dit le docteur Meilleur, fut amenée par corvée sur les lieux, en décembre de l'année 1828, et j'ai eu le plaisir d'y prendre part, pendant toute une semaine, en conduisant ma propre voiture. L,es principaux habitants du village de Saint-Eustache en firent autant, ayant à leur tête leur digne curé. » {Mémorial de V Education, p. 196).
une histoire de l'Eglise de notre pays ; l'autre, comme nous Pavons vu, composa une histoire complète du Canada : et malheureusement tous les deux moururent avant d'avoir publié leur travail. Par une coïncidence encore plus fâcheuse, les manuscrits de l'un et de l'autre devinrent la proie des flammes : celui du docteur Labrie, durant les troubles de 1838 ; celui de M. Pâquin, en 1852, « lors de l'incendie de l'évêché de Montréal, où ce travail avait été déposé après la mort de l'auteur. »
M. Jacques Pâquin, né à Deschainbault en 1791, et ordonné prêtre en 1814, était décédé à Saint-Eustache en 1847 à l'âge de cinquantesix ans.