CHAPITRE IX
LE Dr LABRIE ET LA GUERRE DE l8l2
Labrie, médecin du deuxième bataillon de milice. — Guerre de 1812 ; son origine; ses résultats. — Réflexions de Labrie sur cette campagne, et sur le gouverneur Prévost.
MÉDECIN, juge de paix, instituteur, ou plutôt directeur de maisons d'éducation, le docteur Labrie était encore « chirurgien du second bataillon de la milice d'élite et incorporée (1). »
Sa nomination datait du 25 septembre 18 12. La guerre avait éclaté entre les Etats-Unis et l'Angleterre, et le territoire canadien venait
(1) C'est ainsi qu'il est désigné dans l'acte de baptême de l'un de ses enfants. (Archives paroissiales de Saint- Eustache.)
d'être envahi par les troupes américaines. Nos milices étaient sur pied. La charge que le docteur Labrie était appelé à remplir dans le deuxième bataillon n'était donc pas une sinécure. Il y apporta ce zèle, ce dévouement et cet entrain qu'il mettait en toutes choses.
Nouvellement établi à Saint-Eustache, marié depuis trois ans, père de famille, il lui en coûta sans doute de quitter son foyer. Mais la voix de la patrie se faisait entendre, et il n'était pas homme à reculer devant l'accomplissement du devoir. Le docteur Meilleur écrit à ce sujet :
« Jacques Labrie était, pendant la guerre de 1812 avec les Etats-Unis, le médecin du second bataillon de milice incorporée, et il remplissait les devoirs de sa charge toujours avec empressement, habileté et charité.»
Plusieurs fois, dans notre enfance, nous nous rappelons avoir entendu parier, au foyer de notre grand père maternel, de cette guerre de 18 12, et du patriotisme qu'y déployèrent nos Canadiens. Qu'étaient ces récits, sinon des échos lointains de la parole de Jacques Labrie racontant à ses parents, dans ses visites à
Saint-Charles, son pays natal, les événements dont il avait été témoin dans le district de Montréal, auxquels il avait pris part lui-même, et dont il était resté vivement pénétré ?
On sait quelle fut l'origine de cette guerre de 1812. Elle était depuis longtemps dans l'air, avant d'éclater. Les Américains, depuis l'échec qu'ils avaient essuyé au pied des murs de Québec, en 1775 et 1776, n'avaient cessé de rêver leur revanche, et l'annexion du Canada. Hoc erat in votis. Leur pays venait, pourtant, de s'agrandir démesurément par l'abandon que Bonaparte leur avait fait^), pour quelques millions de dollars, de la Louisiane et de toute la vallée du Mississipi (2). Mais l'appétit vient en mangeant. Le panaméricanisme n'exigeait-il pas que la vallée du Saint-Laurent, elle aussi, leur fût annexée ?
(1) La Louisiane, cédée à l'Espagne en 1762, fut rendue à la France en 1803, et le président Jefïerson en fit presque aussitôt l'acquisition de Bonaparte.
(2) Les Américains célébrèrent, en 1903, le centenaire de l'annexion de la Louisiane à leur pays, par l'exposition internationale de Saint- Louis;
Il fallait seulement guetter une occasion propice : elle se présenta tout à point.
L'Angleterre soutenait en Europe une guerre de géants contre Bonaparte, et toutes ses forces sur terre et sur mer y étaient engagées. On est dans l'admiration à la vue du grand Capitaine qui promène ses armées victorieuses à travers le continent européen ; mais qui n'admirerait en même temps ces hommes d'Etat anglais, froids, déterminés, intrépides, restés debout en présence du rampement universel (*), qui ont juré haine à mort au dominateur de l'Europe, s'emploient sans cesse à ranimer ce qui reste de vie patriotique dans l'âme des peuples, forment et reforment à plusieurs reprises les armées de la coalition, et finissent par renverser le colosse à Waterloo ?
(1) A l'entrevue d'Erfurt (1808), par exemple, où presque tous les priuces d'Europe étaient venus faire la cour à Bonaparte, et où l'Angleterre — à son grand honneur— brillait par son absence, Talleyrand nous assure qu'il fut témoin d'un asservissement inimaginable : « La bassesse, dit-il, n'avait jamais eu autant de génie. Je n'ai pas vu, à Erfurt, une seule main passer noblement sur la crinière du lion.» (Le Correspondant du 25 janvier 1891, p. 227).
Si les grands événements de cette époque héroïque provoquent notre admiration, que dire de certains faits possibles qui furent alors à un doigt de se réaliser? L'imagination se perd, par exemple, à concevoir ce qui serait advenu, si Bonaparte, au lieu de céder la Louisiane à Jefïerson (*) pour quelques millions, l'eût gardée, et mis à exécution son plan d'y fonder une colonie française. Tous les détails de ce plan étaient prévus et arrêtés : Bernadotte était l'homme choisi par l'Empereur pour créer des villes, des arrondissements, des paroisses à la Louisiane, à mesure qu'on lui enverrait les vingt mille colons qui avaient été destinés à l'exécution du projet :
« On ne peut s'empêcher de songer, dit De Celles, à ce qui serait arrivé si Napoléon, reprenant les projets de Colbert, avait appliqué son puissant génie à la création d'un empire colonial. Cette deuxième Nouvelle-France aurait reçu les milliers d'individus dont le sang
(i) Thomas Jefferson, troisième président des Ktats-TJnis (1801-1809).
a été répandu sur tous les champs de batailles de l'Europe (1). »
Mais assez de conjectures.
Dans la lutte gigantesque entreprise par la G rande-Bretagne contre la Révolution fran çaise, d'abord, puis contre Bonaparte, elle commit de criantes injustices à l'égard des nations neutres : aucune de ces nations, cependant, n'eut plus à souffrir que les Etats-Unis. L'Angleterre voulait-elle leur faire payer leur indépendance, qu'elle avait néanmoins fini par reconnaître? Voulait-elle les punir pour la sympathie, bien naturelle pourtant, qu'en toute occasion ils témoignaient à la France, qui les avait aidés d'une manière si efficace à établir leur autonomie comme nation ? Maîtresse des mers, l'Angleterre prétendait interdire aux neutres l'entrée des ports français, et s'emparait de tous les navires américains chargés de marchandises à destination de la France. Elle s'arrogeait même le droit de visite sur les vaisseaux des Etats-Unis, et, avec un sans-gêne
(i) Les Etats-Unis, p. 262.
incroyable, en enlevaitUes matelots pour çjlJ
faire des marins anglais. %"^§^rj^m^ "l^^
Le commerce américain criaiiTmîseret L'opinion publique s'exaspéra, et le-pfésident Madison (*) déclara la guerre à l'Angleterre le 17 juin 1812.
Le Canada était tout naturellement désigné comme le principal champ de bataille. On jetait depuis longtemps des regards de convoitise sur cette colonie anglaise : l'occasion était belle de s'en emparer, l'Angleterre, occupée en Europe, n'étant pas là pour la défendre. On se jeta donc sur le Canada : guerre d'ambition, sans doute ; guerre aussi de justes représailles. Il n'entre nullement dans le cadre de cet ouvrage de raconter les péripéties de cette campagne: commencée en 1812, elle ne se termina qu'en 1814 par la paix de Gand, qui laissa les Etats-Unis et le Canada dans le même état où ils étaient auparavant, sans un seul pouce de territoire de plus d'un côté ou de l'autre.
(1) James Madison. quatrième président des Etats- Unis (1808-1816).
Les résultats matériels étaient donc nuls: l'effet moral fut excellent. Les Canadiens sans exception, français comme anglais, firent preuve, dans cette guerre, d'une loyauté parfaite. En 1775, il y avait eu des hésitations, des atermoiements, des abstentions voulues, des partis pris de laisser les Anglais de chaque côté des lignes se débattre ensemble, et même des courants annexionnistes ; durant la Révolution française, il y avait eu des esprits « séduits », des mouvements d'adhésion aux émissaires de la Convention et du Directoire, des sympathies prononcées pour la France. En 181 2, rien de pareil. Les milices canadiennes firent partout noblement leur devoir ; et celles qui allèrent au feu rivalisèrent d'entrain et de bravoure avec les troupes régulières.
L'histoire signale les engagements où les Américains eurent le dessus : à Put-in-Bay, à Moraviantown, à Toronto, au fort George, à Sackett's Harbour, à Chippewa. Les Canadiens furent vainqueurs à Détroit, à Frenchtown, au fort Meigs, à Burlington, à Oswego, à Lundy's Lane, à Lacolle, mais surtout à Chateauguay.
Chateauguay (26 octobre 1813) est vraiment la note dominante de la campagne, et c'est une victoire canadienne française.
Entre tons les officiers canadiens ou anglais qui se distinguèrent dans cette campagne, Brock, Scheaffe, Barclay, Vincent, Yeo, sans compter l'illustre chef sauvage Tecumseh,notre allié, le nom de Salaberry (*) brille d'un éclat incontesté. On ne peut s'empêcher d'admirer la tactique habile, le sang-froid, le coup d'œil avec lesquels il dirigea ses opérations militaires, et réussit, avec une poignée de trois à quatre cents braves, à faire reculer une armée de sept mille combattants. Ses travaux de défense sur la rivfc gauche de la rivière Chateauguay rappellent beaucoup ceux de Montcalm à Carillon.
Mais quelle part active eut Labrie à la cam-
(1) « Votre commandant (de Salaberry) est un militaire respectable et d'un mérite distingué. . . Il n'est parvenu que par ses talents et son mérite. Trois de ses frères ont suivi la même carrière et sont morts glorieusement au service du Roi et de leur Patrie. . . » (Lettre de Pambrun à son fils, citée dans Une famille de héros, par l'auteur, p. 19).
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pagne de 181 2? A-t-il été au feu? S'est-il trouvé à quelque engagement ?
Les renseignements fournis par nos archives militaires nous permettent de retracer avec précision les différents endroits où le gros du deuxième bataillon de milice, dont Labrie faisait partie, se trouva pendant la guerre, et d'en suivre les mouvements.
Le 12 novembre 1812, 399 hommes de ce bataillon, y compris le chirurgien, sont à Laprairie, 38 à l'Ile-aux-Noix et 6 à Saint-Jean.
Le 21 décembre, le bataillon presque tout entier est encore à Laprairie ; il n'y a que 21 hommes à l'Ile-aux-Noix.
Du 25 février au 24 mars 181 3, nous trouvons encore à Laprairie 475 hommes du deuxième bataillon.
Le 25 juin 1813, ce bataillon est à Chambly, et compte 476 hommes, y compris le chirurgien et un assistant chirurgien.
Le 23 juillet, le général Sheaffe fait un rapport sur ce bataillon et ses officiers campés à Chambly, et constate que ce corps, qui a manqué jusque-là d'officiers compétents pour
l'exercer, s'est beaucoup amélioré depuis son arrivée à Chambly.
Le 15 septembre 1813, il y a encore 319 hommes du deuxième bataillon à Chambly, avec le chirurgien et l'assistant chirurgien : 130 sont à l'Ile-aux-Noix, 27 a Saint-Hyacinthe, 23 à Block House, 23 à South River.
Même situation le 19 et le 25 septembre: le deuxième bataillon compte encore 130 hommes à l'Ile-aux-Noix.
Le 27 septembre 1813, le deuxième bataillon, ainsi qu'un certain nombre d'autres, reçoit l'ordre de se rendre à Chateauguay.
Dans un rapport hebdomadaire des troupes au sud du Saint-Laurent sous le commandement du Major général de Watteville, daté de Chateauguay le 20 janvier 18 14, on voit que 408 hommes de ce bataillon, y compris le chirurgien et l'assistant chirurgien, sont campés dans le bas de la rivière Chateauguay : 177 hommes du même bataillon sont dans le haut Chateauguay, et 60 à Beauharnois.
Le 15 février 1814, le deuxième bataillon
est encore distribué aux mêmes endroits que le 20 janvier précédent.
Le 11 avril suivant, l'adjudant général des milices envoie au secrétaire militaire une liste des miliciens du deuxième bataillon qui assistaient à un engagement sur le lac Champlain et qui ont droit à une part de prise.
Cette liste de miliciens n'a pu être retrouvée. Mais il s'agit évidemment des deux compagnies anglaises du deuxième bataillon qui stationnaient à l'Ile-aux-Noix. Elles prirent part à rengagement naval du 3 juin 1813, où nos troupes, après un combat de plus de trois heures, s'emparèrent de deux vaisseaux américains, le Gowler et VEagle, et firent près de cents prisonniers.
Labrie était à cette date avec le gros du bataillon à Chambly, et ne put donc prendre part à cet engagement, qui paraît être le seul où les miliciens du deuxième bataillon aient eu occasion de rencontrer l'ennemi.
Dans l'automne de 1813, les dix compagnies de ce bataillon étaient dans les environs de Chateauguay ; et il y avait au moins deux de
ces compagnies, sous les ordres du lieutenant colonel Mailhot, non loin de la première ligne où combattait De Salaberry, le 26 octobre : mais il est certain qu'elles ne prirent point part à l'action.
On ne peut donc affirmer que Labrie ait vu le feu, lors de la guerre de 181 2. Il n'en a pas moins fait un service des plus actifs durant toute la campagne. Parti de Saint-Eustache à l'automne de 181 2, son bataillon se rend à Laprairie, de là à Chambly, puis à Chateauguay et à La Fourche. Le 15 novembre 181 3, ce bataillon reçoit ordre de stationner aux endroits suivants : huit compagnies à Chateauguay, et les deux autres à La Fourche, aux quartiers généraux. Labrie accompagne tout le temps le gros du bataillon, et ne rentre à son foyer que lorsque la guerre est terminée (1).
Nul plus que lui ne se réjouit des heureux résultats de la campagne de 1812. Nul surtout ne fut plus sensible aux attaques injustes dont
(1) Nous devons les détails ci-dessus à réminent directeur du Bureau des archives d'Ottawa, M. Doughty.
fut l'objet, la guerre terminée, notre brave gouverneur Prévost, qui Pavait menée à bonne fin. Prévost pouvait-il être tenu responsable de l'échec qu'avait essuyé sa petite armée à Plattsburg, sur les bords du lac Champlain, alors que la flotte anglaise qui devait aider ses opérations se laissait anéantir sur le lac par l'escadre américaine, alors que la direction de la campagne partait de Londres, et qu'il n'avait vraiment qu'en sous-ordre le commandement de ses troupes? La calomnie contre ce gouverneur a fait son chemin ; et tout récemment encore une importante Revue de Paris le traitait « d'officier incapable (1). » Ce n'est pas là le verdict que rendait, après la guerre, le pays tout entier, par la bouche de ses représentants : ceux-ci louaient sans réserve l'habileté et le courage avec lesquels il avait pu, « avec si peu de ressources, déjouer les projets de conquête d'un ennemi nombreux et plein de confiance en ses forces (2). »
(i) Le Correspondant du 10 août 1906, p. 423. (2) Garneau, Histoire du Canada , t. III, p. 203.
Mais écoutons Labrie lui-même nous parler de la campagne de 1 812 et de la loyauté des Canadiens ; écoutons-le venger avec chaleur et conviction la gloire et les mérites du général Prévost (*) : c'est peut-être une des plus belles pages qu'il ait écrites :
ce La guerre avec les Etats-Unis, dit-il, vint . réunir tous les esprits vers un même but, celui de la défense commune, à laquelle chacun se porta avec une ardeur qui confondit nos injustes calomniateurs. Encore une fois la vérité l'emporta sur le mensonge ; elle passa l'océan ; et, mieux informé, le monarque nous remercia de lui avoir conservé ce pays, superbe et précieux joyau de sa triple couronne.
<c Après ce glorieux témoignage il semblait juste d'espérer qu'aucun nuage n'obscurcirait de nouveau notre horizon politique. L'estime mutuelle et l'harmonie parfaite devaient naturellement faire le partage de toutes les classes des sujets de Sa Majesté en cette province.
(1) Prévost était suisse d'origine, comme Kaldimand, mais n'avait pas le même caractère. J'ai vu à Lausanne une rue qui porte le nom de Haldimand ; j'eusse préféré y rencontrer quelque souvenir de sir George Prévost.
(( Mais, ô fragilité des calculs humains ! A peine la paix avait-elle réconcilié ,les deux nations, à peine nos guerriers avaient-ils revu lerrs foyers domestiques, que la calomnie renaissant de ses défaites, vint répandre son poison subtil sur les discours et les intentions de ces mêmes patriotes dont le sang venait de couler pour le monarque et pour la patrie !
« Pour mieux assurer son succès, elle osa même attaquer le général qui avait dirigé les coups de leur bonne volonté et de leur bravoure ; et, ce qu'il y a de plus étrange, ce que la postérité pourra difficilement croire, c'est que celui qui avait conservé cette terre à Pempire, celui auquel tous les Canadiens décernaient une couronne civique, se vit réduit, comme un vil coupable, à supporter les fatigues d'une route longue et pénible, pour aller se justifier de méconduite, quand, dans nos cœurs, nous lui dressions des arcs de triomphe. »