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LE DOCTEUR LABRIE, PUBLICISTE. — ÉCRITS POLITIQUES

Labrie élu député des Deux-Montagnes.— Opuscule sur la constitution britannique. — A propos de Walter Scott. —Quelques lignes de M. Thiers, du duc de Broglie et d'Albert Sorel. — La grande Charte. — La constitution anglaise et l'acte impérial de 1791.

A confiance de ses compatriotes imposa au docteur Labrie de nouvelles fonctions.

On le pria, en 1827, de se porter candidat pour représenter le comté des Deux-Montagnes (alors comté d'York) à l'assemblée législative. Il n'était pas homme à se désintéresser des affaires publiques. «La politique, a dit M. D'Audiffret- Pasquier, c'est notre sang, notre argent, notre honneur.» Labrie céda aux instances de ses amis, et fut élu sans difficulté.

C'est l'année même de son entrée en parle-

ment qu'il publia, à Montréal, son opuscule sur la constitution britannique, le seul ouvrage qu'il ait signé de son nom. Parmi les articles du Courrier de Québec et de la Bibliothèque Canadienne, du Courrier, surtout, il y en a un grand nombre qui sont sortis de sa plume ; mais comme ils n'ont pas de nom d'auteur, on ne peut les lui attribuer que d'une manière plus ou moins probable.

Du reste, n'eût-il écrit que cet opuscule sur la constitution britannique, il aurait droit au titre de publiciste :

(( J'appelle et on appelle généralement de ce nom, disait naguère M. Brunetière, les écrivains qui font profession de raisonner sur les lois de la politique, et d'en rechercher les causes pour en procurer l'amélioration (1).»

Le titre de l'opuscule est très long, tel qu'on les écrivait généralement à cette époque : Les premiers rudiments de la Constitution britannique, traduits de P anglais de M. Brooke ; précédés dhcn Précis historique ; et suivis

(i) Revue des Deux-Mondes du ier mars 1907, p. 31.

(P Observations sur la Constitution du Bas- Canada, pour en donner P histoire et en indiquer les principaux vices, avec un aperçu de quelques-uns des moyens probables d y remédier. Ouvrage utile à toutes sortes de personnes, et principalement destÎ7tê à V instruction politique de la jeunesse canadienne, par Jacques Labrie, M. P. P. — Montréal, chez famés Lane, 2ç, rue Saint-Paul, 1827.

D instruction politique de la jeunesse Canadienne ! Comme le docteur Labrie comprenait bien les besoins de son temps (*) ! Comme cet homme était en avant de son siècle !

L'esquisse de la constitution britannique, elle-même, n'est qu'une traduction de l'anglais de M. Brooke, mais une traduction bien faite, qui montre que l'auteur possédait parfaitement la langue anglaise : il s'y était perfectionné, sans doute, durant son séjour à Edimbourg.

Du reste, l'anglais était enseigné, au Canada, dans les collèges et dans les écoles de tous les

(1) « Un peuple qui veut se gouverner doit d'abord s'instruire.» (Le Correspondant du 10 déc. J904, p. 936.)

villages importants. Il y avait depuis longtemps une école anglaise à Québec.

On lit dans le Courrier de Québec :

<( L'évêque Hubert (1788-97) a soutenu durant plusieurs années, à ses propres frais, une école anglaise, où les jeunes gens étaient instruits gratis. »

Mgr Hubert parlait lui-même de son école dans un mémoire en date de 1794 :

ce L'évêque actuel, disait-il, entretient à ses frais dans la ville épiscopale une école anglaise, où les enfants sont admis gratuitement et fournis de livres. »

Chose singulière, l'esquisse politique de M. Brooke est tirée d'un roman (*) intitulé The Fool of Quality. « Dans cet ouvrage, où l'utile

(1) Que sont les romans de Walter Scott, sinon de magnifiques tableaux historiques ? Celui d'/vankoe, par exemple, nous présente d'une manière admirable le grand drame de la conquête de l'Angleterre par les Normands et ses terribles conséquences pour la race anglo-saxonne qu'ils subjuguèrent :

« Les amateurs d'études historiques, dit M. de Pontmartin, voyaient dans ce romancier le précurseur, le révélateur, l'initiateur d'une réforme radicale dans la façon d'écrire l'histoire, réforme qui se reflétait dans les œuvres d'Augustin Thierry ou de M. de Barante. » (Mes Souvenirs, t. II, p. 3.)

« Le cri de douleur des Saxo as dépossédés, dit à son

est joint à l'agréable, dit Labrie, le pinceau ferme et vigoureux du sensible Brooke, dont toutes les productions respirent la plus sublime morale, le saint amour de la patrie, le dévouement à la cause sacrée de l'humanité et de la liberté, donne à la jeunesse une esquisse courte mais parfaite de la Constitution . . . »

Brooke traite d'abord du Roi, puis de V Aristocratie ou second état, ensuite du Tiers ëtat ou branche démocratique, puis enfin des Trois états réunis en parlement. Tout cela est renfermé dans une quinzaine de pages.

Mais cette esquisse est précédée d'un magnifique résumé de toute l'histoire politique de l'Angleterre depuis l'époque de la domina-

tour le duc de Broglie, est arrivé jusqu'à nous à travers les âges, et il a trouvé de nos jours un écho touchant et inattendu dans l'admirable roman Ivanhoe de Walter Scott, qui est un vrai poème ; et cet écho s'est prolongé dans les écrits immortels de notre Augustin Thierry dont les récits, conformes à toute la sévérité de l'histoire, ont pourtant la grâce des plus touchantes fictions et le charme des plus beaux vers. » (L,e Correspondant de 1869, t. I, p. 1103).

« Walter Scott, écrit Augustin Thierry lui-même, l'homme que je regarde comme le plus grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de divination historique. » (Lettres sur V Histoire de France, p. 295).

lion romaine jusqu'à Guillaume de Hollande ; elle est suivie d'observations sur la constitution du Bas-Canada telle qu'établie par l'acte de 1791 : et ces deux parties de l'opuscule, sans compter l'introduction, qui est assez longue, sont l'œuvre du docteur Labrie lui-même.

Citons d'abord quelques passages de l'introduction : on y voit que l'auteur ne manquait pas de verve. Il vient de parler de l'époque où les Canadiens ne s'entendaient pas entre eux, parce qu'ils ne connaissaient pas les droits que leur assurait la constitution anglaise :

« Combien, à cette époque, dit-il, un ouvrage élémentaire sur la constitution' fût venu à propos ! Qu'il eût rendu de services ! Je le savais ; j'en avais tous les jours la preuve dans mes conversations avec ceux que les affaires, le hasard ou le goût me faisaient rencontrer. Je soupirais après le moment qui nous mettrait en possession d'un pareil ouvrage. . ., lorsque, l'hiver dernier, un monsieur nous l'annonça dans la Bibliothèque Canadienne.

« J'étais heureux ; je touchais au moment de voir mes vœux accomplis. Plein de cet espoir, j'attendais l'ouvrage avec impatience, lors-

qu'enfin il arriva. Je l'ouvre avec hâte, . . , je lis . • - Quelle ébauche informe ! Elle fut loin de répondre à mon attente. Je n'y trouvai rien de ce que je cherchais, mais en revanche, beaucoup de notions étranges, nouvelles, erronées : tout, jusqu'au début, m'y parut extrêmement singulier.

« Je ne pus voir à quelle fin l'auteur introduit son sujet pour nous apprendre, qu'avant la Révolution, la France avait une constitution ; et cela, sans le soupçonner, car les Français se trouvèrent bien embarrassés quand il leur fallut définir ce que c'était que leur constitution. Avoir une constitution, et ne pas le savoir, et n'être pas en état d'en donner une définition, voilà quelque chose d'étrange !»

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le docteur Iyabrie s'accorde ici parfaitement avec M. Thiers. Voici ce que dit le grand historien de la Révolution :

« Iv'objet de la convocation de l'assemblée constituante était la réforme de l'Etat, c'est-àdire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait, malgré tout ce que l'on a pu dire. Si l'on appelle ainsi toute espèce de rapports - entre les gouvernés et le gouver-

nement, sans doute la France possédait une constitution ; un roi avait commandé, et des sujets obéi. . . Mais il n'y avait aucune loi qui assurât la responsabilité des agents du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social, remplacent la fiction de la liberté naturelle (1). »

M. de Broglie n'est pas moins explicite sur le même sujet :

« A dire vrai, aucun effort pour donner à la France une constitution véritable n'a été sérieusement tenté pendant les huit siècles de l'ancienne monarchie, ce qui explique pourquoi la recherche des bases de cette constitution primitive qui n'a jamais existé a toujours fait le désespoir des publicistes. Ceux qui, après l'effondrement de 1789, en invoquaient le retour, n'ont jamais pu dire en quoi elle consistait ; et si une restauration leur eût permis de mettre la main à l'œuvre pour la rétablir, rien n'eût égalé leur embarras (2). »

(1) Histoire de la Révolution française, t. I, p. 76.

(2) Le Correspondant du 10 nov. 18S4, Richelieu et la monarchie absolue, p. 331.

— i6i — Citons encore M. Albert Sorel :

« On a beaucoup discuté, dit-il (1), pour savoir si la France, sous l'ancien régime, possédait une constitution. Le fait est qu'on aurait pu fouiller les archives les plus secrètes du royaume sans en découvrir le texte, que les rois n'y croyaient point, et que leurs légistes en niaient l'existence. »

Le fait que le docteur X^abrie avait jugé la constitution ou la prétendue constitution française de la même manière et presque dans les mêmes termes que ces grands historiens, dénote chez lui beaucoup de sagacité. Il continue sa critique de l'écrivain de la Bibliothèque canadienne, et le fait avec une fière ironie :

« Je ne fus pas moins surpris, scandalisé même, dit-il, de voir un peu plus loin ce génie créateur de constitutions singulières avancer hardiment que la Grande Charte ri* offre aucune trace de la constitution dritanmçîte.Jusqu'à. lui, on avait toujours cru qu'elle en formait la base, et que, pour l'amener à perfection, on n'avait

(i) L^ Europe et la Révolution française, t. I, p. 187.

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