‹ Le docteur Michel SarrazinChapitre 10 sur 13 · POUE SERVIE À L'HISTOIRE DE LA SCIENCE EN CANADA · texte numérisé non relu

POUE SERVIE À L'HISTOIRE DE LA SCIENCE EN CANADA

toutes ses recherches, du soin scrupuleux qu'il apportait à toutes ses observations, nous citerons quelques lignes de son mémoire dans lesquelles il décrit une particularité très remarquable de l'estomac du rat musqué. On y verra comment chez lui le coup d'oeil du physiologiste s'unissait à l'examen de l'anatomiste, pour se compléter mutuellement et donner plus de valeur à ses travaux.

Après avoir décrit très longuement la position et les dimensions de l'estomac de ce rongeur, M. de Réaumur continue en ces termes : " Il a été rapporté autrefois que l'œsophage du castor était revêtu intérieurement d'une membrane blanche, aisée à en séparer ; non seulement il a trouvé celui du rat musqué recouvert d'une pareille membrane, il a trouvé de plus qu'elle recouvre l'estomac de ce rat, dans des circonstances et avec des particularités dignes d'être remarquées. Depuis le mois d'octobre jusqu'au temps du rut, c'est-à-dire, pendant tout l'hiver, cet animal ne vit que de racines ; celles qui sont contenues alors dans son estomac ne sont que macérées, elles ne sont qu'amenées au point de la consistance d'une cire ramollie entre les doigts. M. Sarrazin ayant fait souvent sortir ces aliments mal digérés par le pilore, les voyait accompagnés d'une membrane blanche, qu'il ne reconnaissait point pour membrane, et qui n'avait l'air que d'une espèce de crème épaissie autour des aliments. Mais ayant disséqué plusieurs estomacs, il découvrit que c'était véritablement une membrane qui les recouvrait ; il parvint même à la détacher tout entière ; il remplit d'eau cette espèce de sac délicat, elle la contenait d'abord ; mais peu après, il la vit transpirer au travers, en forme de rosée et il n'y en resta pas une goutte ; ce qui prouve évidemment qu'elle est poreuse et propre à laisser échapper des sucs. Mais ce qu'elle a de plus singulier, ce sont les changements qui lui arrivent, au printemps, lorsque le rat vit autant d'herbes que de racines, on la trouve retirée de dessus la substance charnue autour de laquelle elle est roulée, et très adhérente. De sorte qu'on peut la séparer de l'estomac en cet endroit sans la déchirer, quoiqu'elle y soit plus épaisse qu'auparavant. Ce qui a fait penser à M. Sarrazin qu'elle se retire de dessus la substance charnue pour laisser plus de liberté aux dissolvants de s'échapper des glandes, dans une saison où l'estomac de l'animal doit digérer davantage.

" Il est confirmé dans cette idée, par un fait qu'il n'a vu qu'une seule fois, et qu'il assure avoir fait voir à plusieurs personnes, et entr'autres à un chirurgien de Montréal fc où il était alors avec feu M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur-général du Canada. Ayant disséqué au printemps de 1722 un rat mâle, il trouva la membrane dont il est question, partout adhérente à l'estomac, et différemment épaisse, elle avait environ une demi-ligne dans la partie droite et relevée de ce viscère : de là jusqu'au fond qui est contre la ratte, elle approchait de l'épaisseur d'une ligne. Cette membrane était garnie de tubercules dans la partie droite, où ils avaient une ligne en tout sens, et qui y étaient arrangés très-régulièrement ; de la substance charnue jusqu'au fond de l'estomac, les tubercules grossissaient peu à peu, ils s'élevaient de plus de deux lignes, et se développaient en oreillettes, qui finissaient en pointe ; et qui étaient un peu caves d'un côté, mais arrangés moins régulièrement que ceux de la première espèce ; ils étaient blancs comme la membrane qui s'était retirée de dessus la substance charnue, ce qui semble établir qu'elle s'était retirée pour laisser écouler plus aisément le dissolvant dans l'estomac."

Nous le demandons en toute sincérité, est-ce que des recherches aussi patientes, aussi parfaites, ont jamais été faites sur nos espèces animales canadiennes en dehors de ces mémoires de Sarrazin ? Nous n'en connaissons pas. Et dire que cette description ana-

Sec. iv, 1887. 3.

L'ABBÉ LAFLAMME — MICHEL SARRAZIN : MATÉRIAUX

tomique se continue sans aucun point faible d'un bout à l'autre de l'intéressante monographie ; c'est vraiment merveilleux. On peut juger par là de la somme énorme de travail qu'a coûté ce mémoire. Sarrazin a dû disséquer un grand nombre de rats pour arriver ainsi à connaître non seulement la forme, la position, l'agencement des organes, mais encore les modifications qu'ils subissaient aux différentes saisons.

Cet ensemble de faits donne une grande valeur aux affirmations de notre savant, quelque étranges qu'elles puissent paraître à première vue. Ce qu'il dit entre autres des organes génito-urinaires a paru extraordinaire à tous les naturalistes qui ont eu occasion de le lire. Aucun ouvrage moderne ne traite ce point en particulier, et jusqu'à plus ample informé nous devons nous en tenir à son témoignage. Toute cette partie du mémoire de Sarrazin tel que cité par de Réaumur est à lire, et cela avec grand profit, par plus d'un naturaliste.

Quant à la diète des rats musqués, Sarrazin n'hésite pas à ranger ce rongeur exclusivement parmi les herbivores. L'été, il mange toutes sortes d'herbes, et pendant l'hiver " il se nourrit de différentes espèces de racines, telles que celles de Nimphea alba major, de Nimphea lutea major et surtout de celles du Calamus aromaticus" Ce serait cette dernière plante qui lui permettrait surtout de sécréter les réserves de musc qui caractérisent cet animal. Sarrazin décrit minutieusement l'organe sécréteur de cette liqueur, organe que "les Canadiens, dit-il, appellent rognons du rat musqué, et que les Canadiennes, par modestie, nomment boutons.'''

Les idées sont changées sur le régime alimentaire du rat musqué. Il semble bien prouvé maintenant qu'il consomme très souvent une quantité considérable de mollusques et qu'il s'attaque même aux poissons lorsque l'occasion s'en présente.

Après ces longues et magnifiques recherches anatomiques, Sarrazin ne voulut pas suspendre ses travaux. Mais il choisit un animal d'une autre classe, le veau marin. Dans les mémoires de 1*718 on lit la note suivante : " M. Sarrazin, médecin de Québec, correspondant de l'Académie, qui lui avait déjà envoyé une histoire très-exacte du castor, lui a envoyé aussi celle du veau marin." Une lettre de MM. de Vaudreuil et Bégon appelle cet animal un " loup marin."

Les mémoires ne reproduisent pas le travail du docteur canadien. Ils n'en donnent pas même de résumé. Cette lacune est vraiment regrettable. D'autant plus que le volume des mémoires académiques de l'année 1699 renferme une description du veau marin qu'il eût été intéressant de comparer avec celle de Sarrazin. Si on en juge par le dessin qui est censé représenter cet animal dans les mémoires de 1699, il y avait de notables différences entre lui et l'animal canadien portant le même nom.

De 1*718 à 1*727, nous ne trouvons aucuns travaux de Sarrazin dans les mémoires de l'Académie. Mais le volume de cette dernière année reproduit sur le porc-épic une de ces magistrales études que nous avons déjà analysées relativement au castor et au rat musqué. Ce fut encore de Réaumur qui communiqua à l'Académie le mémoire de Sarrazin. Nous reproduisons les premières paroles de de Réaumur parce qu'elles font bien comprendre la valeur et l'importance que l'Académie attachait aux recherches du médecin québecquois.

" Dans les mémoires que l'Académie a donnés en 1666, pour servir à l'histoire naturelle des animaux, on trouve une description anatomique de six porcs-épics, qui ne nous empêchera pas de publier les observations de M. Sarrazin ; il est de ces observateurs qui peuvent fort bien saisir ce qui a échappé aux grands maîtres sur des matières qu'ils ont

Page 1