POUE SEEVIE A L'HISTOIEE DE LA SCIENCE EN CANADA
Nous ne suivrons pas davantage notre savant dans l'anatomie du castor, bien que les détails qu'il donne sur la queue, les pattes et la tête soient très intéressants. Nous laisserons également de côté les renseignements qui forment la dernière partie du mémoire de Sarrazin et qui regardent le " genre de vie " du castor. Ce sont eux surtout que l'on trouve plus ou moins abrégés dans tous les auteurs qui ont parlé de cet animal après Sarrazin, depuis le P. Charlevoix jusqu'aux naturalistes de nos jours.
En voilà assez sur ce sujet pour donner une idée de la méthode de Sarrazin, et de la haute valeur de ses travaux. Eu voilà assez pour faire comprendre l'importance que l'Académie des Sciences de Paris attacha toujours aux communications de son correspondant québecquois.
Sarrazin envoya encore à l'Académie des Sciences un travail sur le carcajou. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans l'histoire de l'Académie, année 1*713 :
" M. Sarrazin, médecin du Roy, et correspondant de l'Académie, dont on a vu une histoire du castor dans les mémoires de 1704, très-exacte et très-curieuse, en a envoyé une pareille du carcajou, que nous donnons ici en abrégé.
" Le carcajou est un animal carnassier de l'Amérique Septentrionale, et qui en habite les cantons les plus froids. Il pèse ordinairement depuis vingt-cinq à trente-cinq livres. Il a environ deux pieds depuis le bout du museau jusqu'à la queue, qui peut avoir huit pouces de long. Il a la tête fort courte et fort grosse à proportion du reste de son corps, les yeux très-petits, les mâchoires très-fortes, et garnies de trente-deux dents bien tranchantes. Quoique petit, il est très-fort et très-furieux, et quoique carnassier, il est si lent et si pesant qu'il se traîne sur la neige plutôt qu'il n'y marche.
" Il ne peut attraper en marchant que le castor qui est aussi lent que lui, et il faut que ce soit en été, où le castor est hors de sa cabane. Mais en hiver, il ne peut que briser et démolir la cabane, et y surprendre le castor, ce qui ne lui réussit que très-rarement, parce que le castor a sa retraite assurée sous la glace. Cependant comme le castor en hiver même sort pour aller chercher dans le bois des provisions fraîches qu'il aime mieux que les vieilles, le carcajou l'y peut attaquer.
" La chasse qui lui rend le plus, est celle de l'orignal et du caribou. L'orignal choisit en hiver un canton où croisse abondammant VAnagyris fœlida, ou bois puant," (Vib. lantanoïdes ?) parce qu'il s'en nourrit, et quand la terre est couverte de cinq ou six pieds de neige, il se fait dans ces cantons des chemins qu'il n'abandonne point, à moins qu'il ne soit poursuivi par les chasseurs. Le carcajou ayant observé la route de l'orignal grimpe sur un arbre auprès duquel il doit passer, et de là s'élance sur lui et lui coupe la gorge en un moment. En vain l'orignal se couche par terre, ou se frotte contre des arbres, rien ne fait lâcher prise au carcajou, et les chasseurs ont trouvé quelquefois des morceaux de sa peau larges comme la main, qui étaient demeurés à l'arbre contre lequel l'orignal s'était frotté.
" Le caribou est une espèce de cerf. Il est très léger, et court sur la neige presque aussi vite que sur la terre, parce que ses ongles qui sont fort larges, et garnis d'un poil rude dans leurs intervalles, l'empêchent d'enfoncer et lui tiennent lieu des raquettes des sauvages. Lorsqu'il habite le fort des bois, il s'y fait des routes en hiver comme l'orignal, et y est attaqué de même par le carcajou. Mais quand il est dans des endroits clairs où il n'a pas besoin de se faire des routes, et où il va de tous côtés indifféremment, le carcajou qui pourrait l'attendre trop longtemps sans fruit, n'a pas coutume d'y perdre son temps,
L'ABBÉ LAFLAMME — MLCHEL SARRAZIN : MATÉRIAUX
et il ne donne guère la chasse au caribou que dans des endroits épais, tant son ardeur pour sa proie est ingénieuse."
A propos de l'attaque de l'orignal et du caribou par le carcajou tel qu'en parle Sarrazin, nous croyons qu'il est prudent de ne pas en prendre la responsabilité.
Dans les mémoires de l'année 1713 il est fait mention des travaux de Sarrazin sur le rat musqué qui y est appelé rat d'Amérique. Ce travail fut publié en très grande partie plus tard, en 1725, par M. de Réaumur, dans les mêmes mémoires. Dans les premières lignes de son mémoire, Sarrazin critique la manière de voir de certains naturalistes " qui ont appelé rats des animaux qui n'y ont aucun rapport." Toutefois sa critique est hésitante, évidemment par crainte de déplaire à Messieurs les académiciens, car, ajoute-t-il, "je sais qu'on n'aime pas les critiques à l'Académie."
Cette étude anatomique du rat musqué est une des plus complètes, des plus détaillées, qui ait jamais été faite. Aussi l'auteur avoue-t-il candidement qu'il est content de son*" œuvre, et que le sujet d'ailleurs était vraiment intéressant. " Je me flatte que le rat qui est le plus vil de tous les animaux qui rongent, sera regardé plus favorablement qu'il ne l'a été jusques à présent, et que peut-être le nôtre le sera avec étonnement."
Ces travaux de dissection, poursuivis avec tant de zèle et de sagacité, demandaient chez leur auteur une volonté très énergique, car il lui arrivait souvent d'avoir à lutter contre des obstacles inattendus. " Il est peu de cerveaux, dit de Eéaumur en rendant compte du travail de Sarrazin à l'Académie, qui fussent capables de soutenir l'action continue d'une aussi forte odeur de musc que celle qu'il répand. M. Sarrazin a été deux fois réduit à l'extrémité, par les impressions que cette pénétrante odeur avait faites sur le sien. Nous aurions peu d'anatomistes et nous aurions peu à nous en plaindre s'il le fallait être à pareil prix. Malgré pourtant tout son courage, il eût été obligé de laisser son travail imparfait, sans un expédient heureux qu'il imagina. Ce fut de faire griller le poil des rats qu'il voulait disséquer." Nous ne savons pas jusqu'à quel point cette recette de Sarrazin est efficace, toutefois elle mérite d'être essayée par ceux qui auraient l'intention de reprendre ses travaux.
Nous ne pouvons pas songer un seul instant à suivre Sarrazin dans la description détaillée qu'il donne du rat musqué. Elle est parfaite dans tous les plus petits détails. Rien n'échappe à son regard observateur, depuis la nature et la consistance du poil de l'animal jusqu'aux organes intérieurs les plus délicats.
Ce mémoire est accompagné de gravures, et certes ce n'était pas la moindre difficulté de trouver à Québec, au commencement du dix-huitième siècle, un artiste en état de dessiner les préparations de Sarrazin. " On n'a pas en Canada de dessinateurs à choisir," disent les mémoires de l'Académie. " On ne sçaurait s'attendre d'y en avoir de bien au fait de dessiner des dissections anatomiques, ce qui demande un talent acquis par l'habitude. M. Sarrazin a été obligé de se servir de ceux qu'il y a trouvés, qui ne lui ont pas donné des dessins aussi parfaits qu'il les eût souhaités."
Nous avons vu ces dessins et nous pouvons affirmer sans crainte d'être démenti qu'ils égalent au moins, en élégance et en exactitude, les dessins que renferment les mémoires de l'Académie et qui se rapportent à d'autres espèces animales ou végétales. Sans indiquer un crayon vraiment savant et artistique, ils sont loin de manquer d'une valeur réelle.
Afin de donner une idée plus complète de la perfection avec laquelle Sarrazin faisait