POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA SCIENCE EN CANADA
des animaux rares qui sont en ce pays, ou à la recherche des plantes inconnues, on a tout lieu de croire et de craindre qu'après qu'il se sera pleinement satisfait là-dessus, ou plutôt quelques personnes de conséquence de sa profession, qui nous paraissent avoir bonne part à ces sortes de recherches, il ne s'en retourne en France, flatté de leur protection et de son avancement par leur moyen pour toutes ces raisons le dit procureur général, d'ailleurs engagé par les pressantes sollicitations du peuple, croie "
Ainsi donc Sarrazin, en revenant au Canada, était surtout chargé d'une mission scientifique " par des personnes de conséquence de sa profession ; " lisez, sans courir le risque de vous tromper: par des membres de l'Académie Eoyale des Sciences.
L'escadre sur laquelle arrivait Sarrazin était commandée par M. de Nesmont. Elle amenait également Mgr de Saint- Valier, deuxième évêque de Québec. Durant la traversée, la maladie éclata parmi les passagers et les matelots. Le vaisseau qui fut le plus éprouvé par le terrible fléau fut La Gironde, sur lequel se trouvait Mgr de Saint-Valier. L'illustre prélat en fut attaqué et il ne dut son salut qu'aux soins empressés du Dr Sarrazin. Ce dernier, d'ailleurs, se multiplia auprès des malades, ne s'épargnant nulles peines, nulles fatigues pour les sauver. " A tel point, lisons-nous dans les registres du Conseil, que tous avouent que sans lui il en serait très peu réchappé. Aussi en pensa-t-il lui-même mourir d'épuisement en arrivant en cette ville."
Les malades de la flotte furent transportés à l'Hôtel-Dieu, d'où le fléau ne tarda pas à se répandre dans tout le pays. Dix à douze religieuses hospitalières en furent atteintes et une d'elles mourut. Les autres furent sauvées par Sarrazin qui, à peine convalescent, se mit immédiatement à soigner les religieuses et les autres malades de la colonie.
Ces nombreux services, joints à ceux qu'il rendit encore les années suivantes, furent reconnus par les autorités canadiennes, sous la forme d'une demande officielle du Conseil de Québec au ministre de nommer Sarrazin médecin des hôpitaux du pays, " principalement de celui de Québec," avec une pension capable de l'engager à rester en Canada. Cette demande est datée du 14 mai 1699.
Ce fut vers cette époque que Sarrazin " fit heureusement," disent les annales de l'Hôtel- Dieu," l'opération d'un cancer sur la personne de Sœur Marie Barbier de l'Assomption, de la Congrégation de Notre-Dame, qui était descendue de Montréal pour ce sujet." Mgr de Saint-Valier, suivant l'abbé Faillon, avait conseillé à la Sœur Barbier de se mettre sous les soins du célèbre médecin. L'année suivante, Sarrazin faisait la même opération sur la personne de Sœur Elisabeth Chéron de Sainte-Anne, âgée de 24 ans. Les mêmes annales disent que cet habile médecin fit souvent plusieurs opérations semblables, et des plus difficiles. Ce fut lui qui soigna Mgr de Laval durant sa dernière maladie, comme l'atteste le Fr. H. Houssart dans ses lettres publiées par V Abeille en 1848.
En suivant l'ordre chronologique, nous touchons ici à l'un des faits les plus importants de la vie scientifique de Sarrazin. Nous avons déjà dit qu'une des raisons qui le fit revenir au pays, la principale peut-être, était la mission plus ou moins avouée qu'il aurait reçue des savants français d'étudier l'histoire naturelle du Canada. Cette mission prit un caractère tout à fait officiel le 4 mars 1699, par la collation du titre de membre correspondant de l'Académie Royale des Sciences.
A cette époque, l'Académie des Sciences, fondée par Louis XIV en 1666, venait d'être réorganisée complètement par son fondateur. Le nombre et les différentes catégories de membres furent définis d'une manière absolue, de façon à donner aux études poursuivies
L'ABBÉ LAFLAMME — MICHEL SARRAZIN : MATÉRIAUX
par les savants français une impulsion nouvelle. Le titre de membre correspondant que reçut Sarrazin n'avait pas dans les commencements le caractère qu'il reçut plus tard. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans l'histoire de l'Académie. Après avoir raconté les premières réunions des académiciens qui suivirent cette réorganisation, après avoir nommé les titulaires des divers fauteuils, l'historien ajoute : " Tous les académiciens présents nommèrent aussi les différentes personnes avec qui ils seraient en commerce sur les matières de sciences, soit dans les provinces, soit dans les pays étrangers, et le secrétaire expédia de la part de la compagnie des lettres à tous les correspondants, pour les prier d'entretenir ce commerce avec régularité."
Comme on le voit, cette nomination de membre correspondant ne se faisait pas avec autant de solennité que celle des académiciens proprement dits, des associés libres ou des associés étrangers. Chaque académicien désignait quelques noms, un ou deux généralement, et l'Académie reconnaissait immédiatement à ceux-ci, par l'organe de son secrétaire, leur titre de membre correspondant. Sarrazin était correspondant de Tournefort, et, après la mort de ce dernier, en 1*708, il y a tout lieu de croire qu'il envoya ses mémoires à de Réaumur, car ce fut toujours ce dernier qui les communiqua à l'Académie.
Le choix des membres correspondants se faisait par les académiciens avec une très grande discrétion, et le premier venu n'était pas admis à entretenir une correspondance scientifique avec les hommes qui occupaient les fauteuils académiques. En parcourant la liste des académiciens de cette époque, on reste frappé d'admiration devant cette série merveilleuse de savants qui ont laissé après eux ces travaux immortels sur lesquels repose en grande partie le vaste édifice de la science moderne. Voici les plus marquants : Tournefort, Maupertuis, de Réaumur, de Fontenelle, les Bernouillis, Halley, Cassini, Boerhaave, Varignon, Rœmer, Pierre le Grand, Newton, Mariotte, Marchant, Malebranche, de la Hire, Ant. et Ber. de Jussieu. Newton reçut le titre d'associé étranger la même année que Sarrazin celui de membre correspondant.
Nous ne connaissons qu'un autre Canadien qui ait été membre correspondant de l'Académie des Sciences. Ce fut le Dr Gauthier, nommé le 27 mars 1*745. Nous pourrions peut-être y ajouter le gouverneur de La G-alissonnière, qui était associé libre, mais qui ne mourut pas dans le pays. 1
Ce nouveau titre donné au Dr Sarrazin accrut encore son zèle pour l'étude de l'histoire naturelle, et dès l'année 1*700 il composait son magnifique mémoire sur le castor, ouvrage dont nous parlerons plus loin, en analysant son œuvre scientifique. Ce travail fut suivi de plusieurs autres qui se succédèrent à peu près sans interruption jusque vers 1730, époque où, se voyant obligé de pourvoir aux nécessités d'une famille assez nombreuse, il lui fallut s'occuper plus particulièrement de négoce et d'affaires.
Le 17 juin 1707, une lettre du Roi nommait Sarrazin membre du Conseil Supérieur. " L'intention du Roi était bien connue d'ailleurs, dit l'abbé Laverdière, 2 mais la signature manquant à la fin de la lettre, pour une raison quelconque, le Conseil n'admit Sarrazin m nombre des conseillers qu'à la condition qu'il ferait signer sa lettre pour le retour de la flotte de 1709. L'enregistrement de ces lettres et de l'admission de Sarrazin au Conseil
1 Ces renseignements sont tirés, en partie de l'histoire de l'Académie, en partie des " Nouvelles tables des articles contenus dans les volumes de l'Académie Royale des Sciences de Paris, depuis 1666 à 1770," par l'abbé Rozier, de l'Académie Royale des Sciences, etc. — Paris, 1775.
2 Lettre à M. l'abbé Verreau du 16 décembre 1858.