‹ Le docteur Michel SarrazinChapitre 8 sur 13 · POUE SERVIE À L'HISTOIEE DE LA SCIENCE EN CANADA · texte numérisé non relu

POUE SERVIE À L'HISTOIEE DE LA SCIENCE EN CANADA

de commencer des travaux analogues sur les animaux. Tout d'abord on disséqua, comme dit l'historien de l'Académie, tout ce qui tomba sous la main. Ce ne fut que plus tard que ces matériaux épars furent réunis en un tout compact et rationnel, auquel Cuvier et les autres grands naturalistes du dix-huitième siècle devaient mettre la dernière main.

Ce n'est pas sans un certain sentiment d'orgueil, sentiment bien légitime d'ailleurs, que nous voyons notre grand médecin canadien, Sarrazin, prendre part à ces recherches et y jouer un rôle qui, vu les circonstances où il se trouva, fut loin d'être secondaire. En dépit de l'éloignement de Paris où il vécut toujours, son ardeur pour le travail ne se ralentit jamais, et l'Académie compta peu de correspondants airssi zélés que lui.

Son premier essai fut une œuvre magistrale. L'anatomie du castor, qu'il écrivit à Québec en octobre 1700, mais qui ne fut lue à l'Académie par Pitton Tournefort qu'en 1*704, donna de suite une haute idée de ses connaissances et de son esprit observateur. Aussi voyons-nous à plusieurs reprises les académiciens citer ce travail avec de grands éloges et le publier à peu près en entier dans leurs mémoires, bien que le volume de 1669 renfermât déjà une étude détaillée du castor.1 C'était reconnaître la haute valeur et la supériorité incontestable du travail de Sarrazin sur celui de son prédécesseur.

Voilà près de deux cents ans que ce mémoire a été écrit, et en le parcourant on reste frappé de la scrupuleuse exactitude du savant canadien. C'est une étude qui n'est plus à faire ; il faudrait être anatomiste de premier ordre pour entreprendre un travail analogue.

Voulez-vous un exemple de clarté de description et de sûreté d'observation, écoutez ce qu'il dit du muscle peaucier :

" Les fibres du muscle peaucier ont des directions fort différentes. Celles qui couvrent le dos depuis les cuisses jusqu'au col sont droites et si grosses que ce muscle a dans cet endroit-là près d'un pouce d'épaisseur. Les fibres qui sont situées à côté de celles-ci s'en écartent peu à peu, et font un volume bien plus petit. Elles décrivent presque des demi-cercles, lesquels, descendant sous les muscles pectoraux, sur le sternum et tout le long des muscles droits, se réunissent par une aponévrose de telle sorte qu'elles enveloppent tout l'animal. Une partie de ces fibres vient embrasser les cuisses, après quoy elles se croisent sur l'os pubis, d'où elles descendent et forment un tissu en manière de natte. Ce tissu couvre non seulement un paquet de fibres très-considérable, mais aussi le sphincter de l'anus.

" De la surface interne de la natte dont on vient de parler, environ 12 ou 15 lignes au-dessous de l'os pubis, sortent deux trousseaux de fibres charnues gros comme le doigt, lesquels remontent à l'insertion des muscles et s'y rattachent. De la partie de ce muscle qui couvre le dos et dont les fibres sont droites, il se forme du côté de la queue une aponévrose très-forte qui enveloppe tout ce qui est au-dessous des cuisses. Elle est attachée aux apophyses épineuses des vertèbres qui sont vers la queue, et de distance en distance elle tient aux membranes des muscles qui la font mouvoir.

" Le même plan de fibres, étant parvenu aux premières vertèbres du dos, se divise d'abord en deux parties qui forment plusieurs têtes, et qui par différents principes s'insèrent en différents endroits. Il y en a une large d'environ deux pouces qui monte jusqu'à la troisième vertèbre du col, et qui est attachée sur le rhomboïde. Une autre s'attache sur la crête de l'omoplate, une troisième sur la partie postérieure et inférieure du

1 Mémoires de l'Académie, année 1669.

L'ABBÉ LAFLAMME — MICHEL SAERAZIN : MATÉRIAUX

bras, sur le coude et sur la partie postérieure et supérieure de l'avant-bras. Enfin la quatrième fait un même tendon avec celui du très-large, et de celle-ci il s'en fait une cinquième qui s'insère sur la partie moyenne et inférieure de l'avant-bras."

Je crois qu'il est impossible d'être à la fois plus clair et plus précis. Cette magnifique description d'un muscle aussi délicat, aussi étendu et à insertions aussi multiples pourrait être signée par Cuvier lui-même.

Sarrazin décrit ensuite chacun des viscères du castor avec le même soin, je dirais presque la même minutie. Ensemble de l'organe, relation avec les organes voisins et éloignés, rien ne lui échappe. Sa méthode est toujours sûre, et quelques difficultés qu'il rencontre dans son travail, il ne dévie jamais de l'exacte vérité.

Nous ne pouvons résister au désir de signaler tout particulièrement une anomalie de l'organisation du castor, déjà mentionnée en 1669 dans les mémoires de l'Académie, et que Sarrazin met dans tout son jour avec une abondance de détails qui défie toute contradiction. C'est bien une véritable anomalie dont il s'agit, et cependant nous ne la trouvons signalée nulle part chez les auteurs récents qui ont décrit le castor. Cet animal n'aurait comme les oiseaux qu'une seule ouverture pour rejeter les excréments liquides et solides. Sarrazin emploie le mot cloaque pour désigner la cavité qui débouche par cette ouverture, cependant il ne faudrait pas pousser trop loin l'analogie avec la structure anatomique du cloaque des oiseaux.

A première vue, ceci nous a semblé tellement inattendu que nous avons consulté les naturalistes de Québec à ce sujet. Tous sans exception ont répondu que Sarrazin devait se tromper en affirmant une si étrange chose, que le castor devait être organisé comme les autres mammifères, puisque aucun auteur, même des plus sérieux, ne parlait de ce fait lequel n'aurait pas pu échapper à leur observation. Cependant ils oubliaient que Cuvier mentionne cette exception en termes très clairs, que les mémoires de l'Académie de 1669 font de même et rendent la chose plus précise par des dessins qui représentent les organes des castors, enfin que Sarrazin, qui a disséqué un grand nombre de ces animaux en y mettant le plus de soin désirable, est tellement catégorique que tout doute sérieux est impossible.

Cependant, pour plus de sûreté, nous avons écrit à un chasseur qui chaque hiver tue plusieurs de ces rongeurs pour connaître ce qui en était. Il nous a répondu que Sarrazin avait très probablement raison, puisqu'il était impossible de reconnaître extérieurement le sexe des castors qu'il lui arrivait de prendre, sauf le printemps, époque à laquelle les mamelles des femelles sont développées.

Voilà donc un fait curieux, étrange même, chez un animal parfaitement connu, et que nous ne trouvons mentionné que chez les plus anciens naturalistes. N'est-ce pas là une preuve qu'il y a toujours profit à parcourir les anciens ouvrages, et qu'assez souvent les prétendues découvertes et observations nouvelles ne sont que de simples rééditions plus ou moins complètes des recherches antérieures ?

L'étrange substance appelée castoreum, et dont chaque castor possède quatre réserves, est étudiée avec beaucoup de soin par Sarrazin, sans qu'il arrive à aucune conclusion relativement à l'usage qu'en fait l'animal. Nous ne sachons pas que la science ait jamais, dans la suite, rien affirmé de plus précis à ce sujet. " On en graisse, dit-il, les pièges que l'on dresse aux animaux carnassiers. Les femmes sauvages en graissent leurs cheveux, mais il (le castoreum) sent mauvais et ne peut être un appas que pour les sauvages."

Page 1