‹ Le Docteur QuesnayChapitre 104 sur 128 · Le Dauphin mourut le 20 novembre · texte numérisé non relu

Le Dauphin mourut le 20 novembre

son absence se trouve-t-elle dans une anecdote rapportée par un biographe :

(( Après une consultation sur une tête précieuse, un médecin fameux dont l'avis avait prévalu quoique avec beaucoup d'opposition, alla trouver Quesnay, retenu chez lui par la goutte, afin de s'appuyer sur son opinion. Quesnay, sentant l'esprit de cette déférence et n'approuvant pas Tavis qui avait passé, répondit : Monsieur, j'ai mis à la loterie quelquefois, mais jamais quand elle était tirée. »

Il est possible aussi que la mort de M""® de Pompadourait enlevé à Quesnay la confiance de la famille royale.

Mais s'il avait perdu son crédit à la Cour, il avait vu se grouper autour de lui de nombreux disciples; c'est à cette époque que rÉcole physiocratique se fonda.

L'un des hommes qui aidèrent le docteur à défendre ses idées fut Trudaine. A ses attributions d'intendant des finances, chargé du détail des Ponts et Chaussées, il avait joint (( le détail » du commerce. Il avait autrefois soutenu Gournay ; il était le principal rédacteur de l'édit de juillet 1764 et était

acquis au système financier de Quesnay.

(( Il était fermement convaincu et il m'a souvent dit, rapporte Turgot, qu'en dernière analyse tous les impôts retombent sur les propriétaires des terres en augmentation de dépense ou en diminution de revenu. »

Il avait enfin attaché à ses travaux depuis 1759 son fils, Trudaine de Montigny, plus physiocrate encore que lui-même.

Le Mercure, auquel Quesnay avait songé jadis comme instrument de propagande, lui avait échappé. Le Journal économique sur lequel il avait pu compter aussi un moment, puisque les réponses aux Questions intéressantes devaient y être insérées, était encombré d'annonces et de descriptions de procédés agricoles.

La Gazette du commerce, fondée le l^"" août 1763, sous la surveillance de fadministration des finances, avec un privilège de 30 ans qui supprimait par avance tous les ouvrages périodiques qui pouvaient y avoir quelque rapport, servit pendant quelque temps d'organe aux disciples de Quesnay : Le Trosne, Saint-Peravy, Du Pont de Nemours. Mais elle devait fournir au public des rensei-

gnements a sur le commerce en gros, en détail et la banque, tant à Paris que dans les principales villes du royaume et de l'étranger » ; on ne pouvait y insérer de longues dissertations.

Une combinaison dont on ne connaît pas exactement l'origine, maisàlaquelle Trudaine a dû prendre part, permit de créer « sous la protection sage et éclairée du ministère », pour défendre les mesures prises au sujet du commerce des grains, le Journal de ï agriculture^ du commerce et des finances, qui eut les mêmes éditeurs que la Gazette et qui en fut nominalement le supplément en raison, sans doute, du privilège de celle-ci.

Cette nouvelle revue, dont la lecture fut recommandée aux sociétés d'agriculture et dont Du Pont de Xemours fut le directeur, à la recommandation de Morellet, devint, de septembre 1765 à novembre 1766 et malgré ses propriétaires, la tribune de Técole de Quesnay. Le Journal q. contribué, dit modestement Du Pont, à répandre quelques bons principes dans les provinces. Il eut un autre résultat, celui d'amener Quesnay et ses disciples à préciser leurs doctrines.

C'est à cette feuille que Quesnay a donné son Traité de droit naturel, le plus vigoureux de ses ouvrages, et les articles curieux et parfois spirituels où, sous Taspect de l'avocat du diable, il a présenté les arguments contraires à son système, avec une remarquable impartialité.

Ses articles purement économiques sont signés, ou de la lettre lî, ou de la lettre X, ou encore du faux nom de De Tlsle. Ils sont tous relatifs à la classe stérile.

Dans Tun d'eux, après avoir expliqué que la prospérité d'un pays provient en grande partie de ses échanges, autrement dit de son commerce, et, dans ce mot, sont compris le commerce proprement dit, l'industrie et les moyens de transport, Quesna^^ soutient, comme dans ses écrits précédents, que l'agriculture donne seule des richesses renaissantes, des richesses qui ne sont pas consommées à mesure qu'elles sont produites.

Et^ pour démontrer sa proposition, il pose ce problème :

Un artisan qui vend son ouvrage, — un cordonnier par exemple, qui vend une paire de souliers, — vend tout à la fois de la ma-

tière première et du travail. La valeur de son travail est égale à la dépense qu'il a faite pour sa subsistance, pour son entretien, pour la subsistance et Tentretien de sa famille pendant qu'il a travaillé. Elle représente dès lors des consommations et non pas une production. Mais, dira-t-on, ajoute Quesnay, il y a eu production d'une paire de souliers. —Non, il y a eu transformation d'une matière première par un travail, dont la valeur représente des frais de subsistance, etc. La production est une richesse renaissante ; une consommation est l'anéantissement d'une richesse.

Quesnay soutenait un sophisme, tiré d'une fausse conception de la valeur, qu'il supposait égale aux frais de production ; mais le sophisme était habilement présenté.

Le docteur posait cet autre problème :

Dix habitants de Nîmes achètent en Italie et en Espagne 50 millions de cocons qui leur coûtent un million de livres. Avec la soie des cocons, ils fabriquent 25.000 douzaines de paires de bas qu'ils vendent aux Portugais et aux Allemands à cent livres la douzaine, ce qui fait 2.500.000 livres. Par cette opération, la France a gagné 1.500.000 li-

vres, au dire des partisans du système mercantile. Nous allons voir, répond Quesnay. Si nous vendons pour 2.500.000 livres de bas de soie à l'étranger, nous en consommons bien le double. Notre commerce total en bas de soie à l'intérieur et à l'extérieur est donc de 7.500.000 livres, et ce commerce a nécessité au préalable un achat de 3 millions de livres de cocons. Nous avons donc donné à l'étranger 3 millions et nous lui avons pris 2 millions 500.000 livres. Et pour travailler les bas de soie, nos fabricants, entrepreneurs, commerçants, ont dépensé 4.500.000 livres en consommations. Où est le profit ?

Xous ne nous attarderons pas à discuter ces subtilités, bien qu'on en rencontre d'analogues chez les écrivains modernes qui ne connaissent pas ou ne comprennent pas la théorie delà valeur. Nous croyons plus utile de signaler les parties des doctrines du docteur quilui ont survécu, en nous gardant d'effacer les erreurs de détail qu'elles contenaient.

Au sujet du libre échange, il s'est exprimé dans le Journal de V Agriculture avec autant de fermeté que dans ses précédents écrits.

« Ceux qui excluent de leur commerce les

étrangers, dit-il, seront, par représailles, exclus du commerce des nations étrangères.

Tous les avantages attachés à l'exclusion sont anéantis par l'exclusion même.

)) A-t-on plus besoin d'acheteurs que de vendeurs? Est-il plus avantageux de vendre que d'acheter? Tout achat fait par un commerçant dans un pays suppose une vente dans un autre. . .

n Plus il y a de commerçants pour exporter et voiturer, phis il y a de concurrence de voituriers, plus ceux-ci sont forcés de mettre leurs gains au rabais, non seulement dans le pays de leur résidence, mais dans les autres pays où s'étend le commerce, soit pour y acheter, soit pour y vendre. Les frais du commerce diminuent, ce qui multiplie les ventes et étend la faculté de dépenser, . .

» Cessez d'envisager le commerce entre les nations comme un état de guerre et comme un pillage sur Tennemi. Persuadez-vous qu'il ne vous est pas possible d'accroître vos richesses et vos jouissances aux dépens d'autrui par le commerce. . .

)) Il faut favoriser le commerce par la liberté, par la sûreté, par la franchise, par

toutes les facilités possibles. Les prohibitions, les privilèges exclusifs, les prétendues faveurs de cette espèce accordées à des négociants soi-disant nationaux, peuvent leur assurer des profits excessifs. Il n'y a que le commerce libre qui puisse faire fleurir l'agriculture, . .

» Tout achat est vente et toute vente est achat. Si vous consentiez à vendre à l'étranger des productions qu'il ne payerait point, c'est alors que vous auriez plus vendu qu'acheté. . .

» Vous voulez acheter de l'argent avec vos produits ; mais l'étranger ne vous donnera pas une somme d'argent plus forte que la valeur de vos produits. L'argent de l'étranger ne vaudra pas pour vous mieux que vos marchandises ; car, s'il valait mieux, l'étranger, qui n'est pas plus dupe que vous, ne vous le donnerait pas en échange.

)) Voudriez-vous avancer qu'il y a avantage à donner 100.000 écus de marchandises contre 50.000 écus en argent? L'étranger, dites-vous, consommera les marchandises tandis que votre argent durera. N'est-ce donc rien que de satisfaire à l'emploi final de toute

richesse qui est de jouir ? Si vous ne voulez pas dépenser votre argent, on pourra vous dire:

Mettez une pierre à la place Elle vous vaudra tout autant \

» L'avantage de la libre franchise donnée au commerce ne serait pas égale de part et d'autre ? Non. Il serait favorable au pays qui donnerait la franchise, car il attirerait le commerce. . .

» Devenez riche par la liberté de votre commerce, votre marine marchande s'étendra. Toute nation riche qui a des ports a toujours une grande marine marchande. . .

» Une nation doit protéger ses commerçants, mais il est plus intéressant pour elle de protéger son commerce. . .

)> Nulle richesse ne peut appartenir exclusivement à aucun peuple. Le ciel a voulu qu'aucune nation, comme aucun particulier, ne puisse jouir de la totalité des biens de la nature qu'en les échangeant contre les productions et les travaux de ses semblables.

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