‹ Le Docteur QuesnayChapitre 122 sur 128 · G. de Fouchy · texte numérisé non relu

G. de Fouchy

SCHELLE. 24

s'empêcher de dire : « C'est le scandale des scandales; c'est le soleil qui s'encroûte. »

Du Pont de Nemours écrivit au margrave de Bade : « M. le D*" Quesnay prend la liberté d'offrir à Y. A. un exemplaire de ses Recherches philosophiques... Ce sont les récréations d'un vieillard bien respectable qui s'est occupé de géométrie pour la première fois à l'âge de 76 ans ; aussi quand il se trouverait quelque méprise dans sa géométrie, on ne devrait pas en être fort surpris; mais sa métaphysique est belle, son projet d'éléments de géométrie simple et très bien entendu et le lemme qui commence son travail un coup de génie. On ne peut lui en demander davantage \))

Le lemme qu'admirait Du Pont est ainsi conçu : « Deux cercles égaux qui se croisent réciproquement de la circonférence au centre divisent en trois parties égales leur diamètre commun et divisent aussi en trois parties égales tous les arcs renfermés exactement entre leurs circonférences et qui passent par leurs centres. »

De là — nous n'essayons pas d'expliquer 1. 13 avril 1773.

comment — Quesnay prétendit résoudre le problème de la trisection de Tangle et celui de la quadrature du cercle ! En même temps, il contesta les conceptions idéales du point et de la ligne \

Tel était néanmoins son respect pour la vérité et telle était aussi sa confiance en luimême qu'il mit en tète de son livre, avec réponses, les objections simples et décisives de géomètres qu'il avait consultés .

Son ouvrage est daté de 1773; la partie principale avait déjà été imprimée, sous le nom Aq Polygonométric , dans une plaquette qui, si Ton en croit les bibliographes, remonterait à trois années auparavant, 1770'. Ce serait une preuve de plus de la ténacité de Quesnay ; ce serait aussi l'indication que sa passion pour les mathématiques avait pris naissance au moment où il cessa d'écrire sur Téconomie politique.

Quesnay mourut à Versailles le 16 décembre 1774, cinq mois après Tentrée de Turgot au ministère. « Deux jours avant sa mort, dit le

1- L'ouvrage se termine par l'exposé d'un plan simple et sensé d'éléments de géométrie pratique. 2. La Polj/fjonotnctric n'est pas datée.

marquis de Mirabeau, Baudeau était allé le voir; le moribond se ranima en entendant la voix du fondateur et restaurateur des Ephémérides et s'entretint avec lui. Il tomba aussitôt après dans raffaissement pour ne plus se réveiller . »

(( Deux jours avant sa mort, dit de son coté Hévin, il eut la satisfaction d'apprendre la nouvelle de la cérémonie de la pose de la première pierre du collège de Chirurgie^ ( actuellement Tamphithéâtre de FÉcole de Médecine). Il en écouta les détails avec une joie marquée; depuis il n'a pas proféré vxne seule parole '. »

Chacun interprétait à son point de vue les derniers mouvements du mourant.

1. Quand cette cérémonie eut lieu, le bâtiuient, commencé en 1769, était presque achevé.

2. On prête à Quesnay, à la veille de sa mort, plusieurs propos ; nous ne les citerons pas. Chacun sait qu'il faut attacher peu de valeur aux anecdotes de ce genre. Il fut enterré à Versailles, dans la vieille Église Saint-Julien qui était à côté de l'Église Notre-Dame. M. René AUain a fait de vaines rechei'ches pour retrouver ses restes.

Si nous avons réussi à exposer l'œuvre personnelle de Quesnay, telle que nous la comprenons, en la dégageant autant que possible de celle de ses disciples, nos lecteurs auront vu que, chez le médecin de ;^|me (\q Pompadour, le philosophe social n'était pas séparé de l'économiste.

Quesnay « parti de la charrue», préparé à l'observation par ses études médicales, a commencé par chercher les causes de la détresse de l'agriculture et les moyens de la faire cesser.

Il vit alors la supériorité de la grande culture sur la petite et^ d'une manière générale, l'action féconde du capital dans la production. Il signala les obstacles opposés par la réglementation au débit des produits agricoles et aux échanges de toute nature. Sachant distinguer entre l'utilité et la valeur, comprenant que les richesses doivent être à la fois « nécessaires aux hommes et commerçables », il ruina le système de la balance du commerce et posa les bases de la théorie du libre échange.

Il constata enfin que plus la concurrence est grande, et plus chacun s'ingénie à économiser sur les frais de production, entrevoyant ainsi la loi du moindre effort.

Si Quesnay n'a pas tiré tout le parti possible de sa formule: « obtenir la plus grande augmentation possible de jouissances, par la plus grande diminution possible de travail pénible », c'est qu'il s'est trompé sur la source de la richesse, en regardant trop exclusivement la production et la consommation du blé, et que se trompant quant à la source de la richesse, il erra quant à sa répartition.

La dénomination de classe stérile qu'il a donnée aux industriels et commerçants est ce qui a le plus nui à son système économique ; elle a permis aux adversaires de la liberté commerciale de former contre lui une ligue puissante. En vain Turgot changea-t-il ensuite cette expression de classe stérile en celle de classe stipendiée et Du Pont de Xemours en celle de classe subordonnée, l'effet était produit.

La proposition d'après laquelle la terre, y compris les produits des eaux, des mines,

etc., est la source unique de la richesse, est évidente si Ton admet la matérialité de la richesse et si l'on donne au mot terre un sens très étendu; c'est de notre globe que rhomme tire la matière qu'il transforme ou déplace en utilisant les forces naturelles; mais cette proposition est incomplète, car peu d'utilités sont à notre disposition sans travail.

Quesnay n'a pas d'ailleurs placé, au moins dans ses premiers écrits, la source de la richesse dans la terre; il Fa mise dans le produit net, dans le revenu foncier, c'est-à-dire dans la différence entre les prix et les frais de production des produits agricoles. Si donc ces prix s'élevaient, même sans accroissement des frais de production, la vie devenait plus chère et pourtant la richesse augmentait. Quesnay ne vit pas cette contradiction.

Sa théorie du produit net a eu toutefois des conséquences heureuses ; elle a poussé vers l'agriculture les intelligences et les capitaux que le Colbertisme avait dirigés vers la fabrication des objets manufacturés. Elle a ramené les riches sur leurs terres et provoqué ainsi de sérieuses améliorations. La

traduction des Géorgiques par Delille en 1769, les Saisons de Saint-Lambert, les Mois de Roucher, les scènes de village qui remplirent le théâtre, les Pastorales, montrent combien le goût pour la vie rurale se développa au XYllP siècle.

De la doctrine du produit net est sortie logiquement celle de Fimpôt territorial unique. Aux yeux de Quesnay, toute autre forme d'imposition entraînait des frais de perception inutiles et des destructions de richesses ; elle modifiait les conditions des échanges et gênait la liberté de chacun ; le prix de vente des produits imposés était majoré à la fois par la taxe et par les gènes subies : l'incidence retombait sur les cultivateurs et finalement sur les propriétaires ; la classe stérile n'était qu'un intermédiaire.

Cette autre erreur de Quesnay n'est pas moins visible. Mais si» Ton se rappelle quel arbitraire régnait dans la perception des contributions sous Fancien régime, combien étaient vexatoiresles procédés des agents des aides et ceux de la gabelle, quelles entraves apportaient aux transactions les droits de tout genre que le roi et les municipalités prèle-

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vaient sur les produits de certaines industries, quels frais entraînait la multiplicité des taxes, on conçoit que l'impôt direct et unique ait pu séduire les esprits. Le principe en fut accepté presque universellement en France. Il le fut aussi à l'étranger : le margrave de Bade dans son état, et Léopold, dans le duché de Toscane, en firent des essais.

Les discussions qu'il souleva amenèrent en outre des réformes dans le mode de perception des taxes et firent condamner les impôts assis sur le revenu brut sans tenir compte des frais de production, comme la dîme et les vingtièmes.

Enfin cet impôt devait être réel; son établissement devait entraîner Tabolition des privilèges nobiliaires. Mais il aurait pu avoir une conséquence à laquelle Quesnay n'avait pas songé, la main-mise de TEtat sur le sol entier de la nation. En devenant co-propriétaire du produit net, le prince aurait eu intérêt à augmenter sa part de co-propriété et à devenir propriétaire du sol entier pour avoir tout le produit net.

Aussi Fun des adversaires modernes de la

propriété privée de la terre, Henri Georges a-t-il pu, avec quelque raison, dédier Tun de ses livres Protection et libre-échange « à la mémoire des illustres Français d'il » y a un siècle, Quesnay, ^lirabeau, Con- » dorcet, Du Pont et leurs amis qui, dans )) la nuit du despotisme, ont prédit les )) splendeurs de Tère nouvelle ».

Mais les erreurs de Quesnay, si graves qu'elles soient, ne Font pas empêché de saisir les vices des théories économiques émises avant lui et de poser vingt ans avant Adam Smith, les bases de l'économie politique moderne.

Comme philosophe social, son rôle ne fut pas moins important.

La conséquence des doctrines contenues dans le Traité de Droit naturel est qu'il faut plus compter sur le libre jeu des lois naturelles que sur l'action du gouvernement et que le rôle de ce dernier doit être borné à la répression des violences, des fraudes et des usurpations. Quesnay, comme Gournay, arrachait le masque dont se couvrent en tout temps les intérêts particuliers exclusifs pour obtenir des lois à leur profit.

Ainsi que son émule, il ne fut qu'un précurseur ; ses idées furent reprises, développées, perfectionnées principalement par Turgot ; mais son système a été la base initiale des théories économiques libérales, et, à ce titre, il a dans Thistoire des idées une place considérable.

Si la célébrité du médecin de M™^ de Pompadour n'est pas plus grande, si le public le connaît moins que Montesquieu et que J.-J. Rousseau, par exemple, c'est qu'il ne fut pas un écrivain ; il avait de fortes pensées qu'il ne savait pas embellir. Ainsi que l'a dit un peu brutalement Turgot, à propos des écrits réunis dans la Physiocratie : « On ne se donne pas l'âme et le talent quand on ne les a point. »

Sa position ne lui permettait pas d'ailleurs d'exposer ouvertement ses idées; il parlait librement dans son entresol et presque aussi librement dans l'appartement de M'"^ de Pompadour; mais il ne pouvait signer ce qui sortait de sa plume. Aussi voulait-il des disciples pour le suppléer; il en eut, les fit travailler sous ses yeux et les excita sans relâche. Son petit logement du grand com-

mun était une sorte d'atelier oîi, comme chez les peintres d'autrefois, se groupaient les élèves sous la direction du maître.

A la Cour, il exerça longtemps, quoique par en dessous, une réelle influence. C'est sur ses conseils, adroitement donnés, que ^jme jg Pompadour se mêla d'affaires sérieuses, qu'elle se mit à aimer Tagriculture, qu'elle invita Bertin à s'en occuper et à préparer la réforme delà législation des grains, que peut-être elle amena Louis X^' à s'intéresser aux questions économiques. Quesnay était craint; ses propos mordants lui avaient fait des ennemis; on ne pouvait lui reprocher d'avoir, sans naissance et sans fortune, accepté un emploi avantageux auprès de la favorite ; presque tous les gens de cour la sollicitaient et Tadulaient; mais on ne lui pardonna pas d'avoir voulu jouer un rôle supérieur à sa situation modeste, en agissant sur l'esprit de celle qu'il servait.

Sa disgrâce n'a pas empêché le succès de ses doctrines. Il eut la satisfaction, dans ses derniers jours, de voir Turgot écrire à Louis XVI, le 24 août 1774, en entrant au contrôle général : « On peut espérer de parve-

nir par ramélioration de la culture, par la suppression des abus dans la perception, et par une répartition plus équitable des impositions, à soulager sensiblement le peuple sans diminuer beaucoup les revenus publics », et la satisfaction plus grande encore de voir paraître, le 13 septembre 1774, Farrêt du Conseil qui rétablissait la liberté du commerce des grains à l'intérieur du royaume.

Quesnay avait eu deux fils et une lille. Celle-ci, Marie-XicoUe^ née en 1723, épousa Hévin, en 1740. Elle eut quatre enfants ; sa postérité existe encore aujourd'hui \ Comme sa mère, elle mourut en couches en 1761 ; Hévin se remaria peu de temps après '^ et resta néanmoins en bons termes avec son beau-père.

L'aîné des fils de Quesnay, le seul qui ait vécu, Biaise-Guillaume, fut inspecteur général

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