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Tout, dans ce monde infirme, n’était:il pas sujet à l’erreur ? Qui pouvait se flatter d'avoir raison et de connaître le vrai absolu ?
Lentement, plongé dans sa méditation, il gagna son laboratoire. D'un mouvement’ 3 mavhinal, il ouvrit une armoire et, sur les rayons, examina une cinquantaine de flacons ou étiquetés de rouge Il en saisit un, tout petit, l’'étudia au jour, pour s'assurer qu'il ne se À À trompait pas, referma son armoire, revint dans son cabinet, plaça le flacon sur une table, hs à portée de la main, et se rassit. Il décida qu’il attendrait une heure, afin de se donner le temps de chercher s’il n’avait aucune disposition à prendre avant de disparaître. Il pensa à Talvanne et une ombre passa sur son front. +
Celui là l’aimait sincèrement et d’une affection profonde, dont il lui avait fourni des
marques à toutes les heures de sa vie. Allait il donc se séparer de ce fidèle compagnon, sans lui laisser une preuve qu’il ne l'avait pas oublié? Quoi! Pas un mot, pas un souvenir, pas une suprême confidence? A cette idée que Talvanne pourrait mêler des reproches à sa douleur, le cœur de Rameau se serra. Il se leva et, s’approchant de son bureau, il se disposait à écrire à son ami lorsqu'une porte s’ouvrit et celui-ci parût.
Ils restèrent un instant à’s'observer Ils étaient presque aussi pâles l’un que l'autre. Tout à coup les yeux de Talvanne tombèrent sur le flacon étiqueté de rouge. Ii fic deux pas, s’en empara vivement, lut la désignation et, avec un cri de reproche, le reposant sur la tête :
—Toi, Rameau! Un homme tel que toi?
Le docteur baissa la tête et, sans chercher à nier, d’une voix si douloureuse qu'elle tira des larmes à son ami, il répondit simplement :
—]Je suis si malheureux !
—Mais qu'y a-til donc ? s’écria Talvanne presque avec colère, tant le chagrin de celui qu'il aimait plus que lui-même lui paraissait injuste et cruel.
n feu sombre s’ailuma dans les yeux de Rameau : —Ce qu'il y a? ‘‘u vas le savoir?
I] saisit la mair «{: l’aliéniste et, sans ajouter un mot, l'entraînant à sa suite, il
sortit, travers les couio rs, monta l'escalier et s'arrêta devant la porte de l'appartement de la morte. Avec ia cicf qu'il avait emportée, il ouvrit, et repris de sa colère :
— Regard: je: déb:'3 de tout ce que j'entourais d’un culte. Ici, tout est renversé, déchiré, souiik £t profané, Eh bien! Il y a moins de ruines-que dans mon cœur, moins
de souillures et cle ÿro/1nations que dans ma pensée... Tu me demandes ce qu’il y a P.. La trahison de l’ani. | :Gulière de la femme. Toute mon existence salie et déshonorée... Voilà ce qu'ily al... C:!a te suffit-il, comme honte et comme douleur! Et si je I droit, enfin, quand ces deux misérables sont morts et ne souffrent plus, de vouloi: mourir, à mon tour, pour ne plus souffrir ?
—Et qui t'assure, dit gravement Talvanne, que tu ne souffriras plus ? Quite prouve qu’ils ne souffrent pas, eux, et horriblement? Et, quand bien même tu serais cent fois plus à plaindre, est ce une raison pour t’abandonner à ce point? As-tu donc oublié tout ce qu'il y a autour de toi d’honnête, de bon et de pur ? Je ne compte donc plus, moi ? Et Adrienne ?
Rameau fronça le sourcil, baissa la tête, mais ne répondit pas. Talvanne continua :
—Cette pauvre petite, innocente de tout ce que tu souffres, pourquoi l'en as-tu rendue responsable ? Est ce généreux ? Est-ce raisonnable? Elle n’a eu pour toi, depuis qu’elle existe, que des caresses et des sourires. Et tu l'as bouleversée, épouvantée, brutalisée, quand elle te suppliait..… Maintenant elle est malade, et tu en es cause. Rameau, je te suis bien attaché, je suis bien partial quand il s’agit.de toi, mais je ne puis te trouver aucune excuse.
Le docteur avait écouté inpassible. Il garda le silence obstinément. Talvanne le regardait effrayé :
—ÆEst-ce que tu ne m'as pas entendu? demanda:t il.
Rameau baissa la tête affirmativement.
— C'est de ta fille que je te parle, reprit Talvaure ave: animation, Comprends-tu ? De ta fille ?.…
Le docteur releva son front que des rides pri'ondes sillonnaient et d'une voix sourde :
— Ma fille ! répéta-t-il. En es tu bien sûr?
Le visage de Talvanne devint sévère, et d'un ton ferme :
—Si ton cœur n’a pas dévancé ma réponse, tout ce que je te dirai ne suffira pas à te convaincre. Je changerai donc les termes dont je me suis servi. 11 y a là, sous ton toit, à deux pas, une créature humaine qui souffre et que tu peux soulager, et je te demande si, homme, tu vas refuser de paraître à son chevet, si, médecin, tu vas refuser de la soigner.
Rameau ne répondit pas une parole, mais 1l sortit et suivi de son ami, il se dirigea vers l'appartement de la malade. La porte était ouverte et, dans l'obscurité du salon, la lucur d’une lampe, placée sur la cheminée de la chambre, traçait une raie de lumière. Dans cette clarté, au bruit de la marche des deux hommes, Robert se montra. En reconnaissant Rameau il ne put réprimer un geste de joie, ce geste que le dorteur connaissait
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LE UOCTEUR RAMEAU. 85
si bien et que chacun faisait, en le voyant apporter ses secours à un être cher dangereusement menacé. Le maître écarta l'élève qui s'avançait à sa rencontre et, lui montrant le salor. il dit d’une voix brève :
—kReste là et attends,
I! fit rasser Talvanne et, à sa suite, entra dans la chambre, Adrienne était toujours étendue dans son lit, roulant douloureusement sa tête sur son oreiller, comme si elle cherchait la position la plus propre à calmer sa douleur, Ses yeux à demi fermés étaient sans regard. Une pâleur s’étendait sur son visage, accusant plus nettement la rigidité de ses traits durs et immobiles, comme ceux d'un masque de pierre. Talvanne s’approcha et, montrant la jeune fille à Rameau :
— Elle paraît souffrir cruellement, dit-il. Regarde, la pauvre petite. ŒEstce la même enfant que nous voyions hier, si fraîche, 5i rose, si vivante, avec ses belles lèvres souriantes et ses yeux brillants de joie ?
—Non! Ce n'est plus la même enfant, dit sourdement Rameau,
— 1 a suffi d’un instant, poursuivit ‘l'alvanne, pour que cette vigoureuse santé dis: parût, pour que cette fleur de jeunesse se fanât. Et tout ce mal, enduré par une délicieuse créature que nous regardions comme la joie de notre vie, c'est de toi qu'il est venu !
—De moi! répéta lugubrement Rameau, sans protester contre 1: reproche que lui adressait son ami
. —Et tu l’observes avec des yeux insensibles, continua l’aliéniste, toi qui la couvais hier avec amour ; tu reste immobile et inactif devant elle, toi qui aurais tout abandonné pour courir, si on était venu t'annoncer qu'il lui était arrivé la muindre chose, qu'elle souffrait d'un inoffensif bobo. Si on t'avait prédit que tu serais si dénaturé, n'aurais-tu pas répondu que c’était impossible ?
—]e l'aurais répondu.
—-Et pourtant cela est, Et tu raisonnes et, cependant, tu persistes dans ta féroce, soudaine et absurde indifference.
Rameau avait fait un pas de plus vers le lit et, d'un œil fixe, examinait le visage d’Adrienne. Il prit le bras de son ami, le serra avec force et lui montrant la jeune fille :
— Etudie ce front bombé, ces pommettes saillantes.et ce nez délicatement recourbé. Toi, savant qui as fait de l'anthropologie l'étude de toute ta vie, n’y vois-tu pas tous les signes distinctifs de la race espagnole? Vois comme l'origine berbère est marquée dans cette figure. Les Maures ont passé par là, Talvanne, il n’y a pas à le nier. Ne seraitce pas la tête de sa mère, traits pour traits, si le bas du visage ne trahissait le mélange de la race saxonne ? Ce menton, dont la carrure est un peu lourde, n’accuse:t il pas le type allemand? Tâte cette tête maintenant, et tu y trouveras tous les signes qui caractérisent le sous brachycéphale... Ah! ah! Tu vois que j'ai bien profité de mes discussions avec toi, et que je sais de quoi je parle !.. Prends tes mesures, d'après la méthode de Camper, d'après celle de l'anglais Morton, ou celle du français Broca, et tu ne trouveras pas une autre solution que celle indiquée par moi, ou bien ta science n'est qu’un vain mot !
—Tu me l'as dit cent fois! s'écria Talvanne avec désespoir. Tu n’y as jamais cru | Vas-tu, pour fournir des arguments à ton injustice, avoir recours à des théories que tu as toujours réfutées? Rameau, aie pitié de cette enfant et de toi-même... Ne cède pas à des préventiovs irraisonnées, à des imaginauons folles !.…
Rameau baissa la tête et, avec un calme plus terrible encore que n’avait été sa colère :
—Ne nie pas la lumière! Elle nous illumine et il faudrait être insensé pour ne pas voir! Les cheveux blonds, les yeux bleus de celle pour qui tu me pries, ce sont ceux de Munzel... Regarde-la |... tiens, pendant que son visage se contracte... N'est ce pas lui, tel qu’il était quand je l'ai soigné, dans la petite chambre de la rue de La Harpe ?.. Elle lui ressemble tant qu’il est inouï que je n'en aie pas été frappé plus tôt! Mais notre misérable espèce est si crédule !... Un enfant ! C’est flatteur pour un homme ! On le croit de soi, tout naturellement, par un stupide vrgueil ... Ah! ah! ah!
Il éclata d’un rire déchirant, appuya fortement sa main sur sa poitrine, comme pour comprimer une douleur violente qui lui labourait le cœur, puis il reprit :
—Je l’ai adorée, cette petite fille! Tu ne peux nier que j'aie uniquement pensé à elle, pendant les dix-huit ans qu’elle a déjà vécu, Tu le disais tout à l’heure : c'était ma passion, ma folie. Eh bien! Maintenant, elle me fait horreur et je la hais ! Elle souffre, et je la regarde souffrir ; elle est très malade et va peut être mourir, et je ne lèverais pas
un doigt pour qu'elle ne mourût pas! Elle est née des deux autres, elle est aux deux ‘autres, qu'elle aille dans la terre avec les deux autres |
—Rameau! cria Talvanne épouvanté. 1
—Mon bon ami, poursuivit le docteur, avec un sang-froid horrible, il me serait facile d'être hypocrite et de.te raconter des balivernes, mais ce serait indigne de toi et de moi. Je te montre mon cœur à nu, je te traduis ma pensée complète. Je ne dis pas le contraire. Mais je ne puis être autrement. Je hais cet être innocent, pour toutes les caresses
. qu'il m'a volées et pour tous les baisers que j'ai délicieusement posés sur sa chair odieuse. Voilà dix huit ans que je suis dupe, c'est assez!
—Ainsi tu ne frémis pas à la pensée qu'elle souffre ! à
—De quoi pourrais-je frémir ? Quels liens m'attachent à ellé? Rien de moi n'est en elle. J'en suis sûr, et toi aussi. Ce n'est doné pas mon sang, mes nerfs qui pourraient s'émouvoir. Quand à mon esprit, il est révolté et furieux. Alors que me demandes-tu ?
Talvanne essuya, avec son mouchoir, la sueur qui perlait sur son front. Il fit un mouvement des lèvres, comme pour reprendre sa respiration, puis avec une fermeté voulue : |
—Je te demande ton opinion sur sa maladie. C’est une étrangère, soit, une indifférente, une ennemie même. N'importe! Tu es venu à son chevet par considération pour moi, examine-la.
Rameau s’avança tout près äu lit. Une pâleur plus grande s’étendit sur son front et ses yeux se creusèrent plus profonds sous ses épais sourcils. Ses mains tremblèrent. Cependant il se pencha sur Adrienne, il approcha son visage du sien, il sentit sa respiration haletante l'envelopper. Un pli grave se creusa autour de sa bouche, mais son regard ne se trouva pas. Il souleva les paupières de la malade et examina ses yeux ; il prit, entre ses doigts, son bras rond, doux, charmant, qui brûlait de fièvre. Il luitoucha le-creux de l'estomac et le ventre. lui palpa la tête, comme avait déjà fait Talvanne, puis lentément il s’écarta. Il paraissait calculer les probabilités. Il dit enfin à voix basse :
—Il y a, en ce moment, beaucoup d’inflammation cérébrale. Les méninges sont fortement pris ; mais. @e qui est à craindre, c'est une accident intestinal par suite d’un brusque déplacement du sang... Demain, il peut y avoir péritonite.… Si la péritonite se réalise, il faudra tout craindre.
Et comme la figure de Talvanne exprimait l’étonnement plus encore que la crainte, Rameau, avec la tranquillité endurcie d’uu vieux praticien, ajouta :
—Du reste, fais appeler qui tu voudras : Larcher, Sourdain ou Buyot... J'approuve d'avance tout ce qui sera décidé.
C'est une façon de t'en désintéresser, dit Talvanne avec amertume.
. Rameau ne répondit pas. Il ouvrit la porte et apercevant Robert qui les attendait
anxieux :
—Tu peux rentrer chez toi, mon garçon, dit il d’un ton tranchant. Tu viendras, demain, savoir des nouvelles. Pour l'instant il n’y a rien à redouter.. Dors tranquille.
Et, passant devant son élève, stupéfait qu'on l'éloignât au moment où il était prêt à se dévouer corps et âme, il gagna le couloir où le bruit de ses pas se perdit dans l'obscurité. Talvanne, avec une agitation violente qu’il ne cherchait plus à dissimuler, s'élança vers Robert et, lui montrant la direction dans laquelle s'était dirigé Rameau :
—Suis-le, dit-il vivement, va dans son cabinet et, quoi qu'il te dise, ne le quitte pas avant que je vienne te remplacer, va.
Il le poussa presque hors du salon et, voyant le jeune homme lui obéir sans répliquer, il laissa échapper un soupir de soulagement. Puis, entrant dans le cabinet de toilette, il fit revenir la vieille Rosalie et l’installa auprès de la malade. Il prit sur la table du papier, une plume, et commença à rédiger une longue ordonnance. Pendant qu’il écrivait, la fièvre qui l’avait surexcité depuis plusieurs heures, tombait peu à peu, ses nerfs se détendaient, et toute l'horreur de Ja situation lui apparaissait. (Celle qui souffrait, celle pour qui il commandait ces remèdes énergiques, était l’enfant de son cœur, l'être adorable auquel il avait voué toutes ses affections et qui emplissait d'intérêt et de joie les dernières années solitanes de sa vie de vieux garçon. Deux larmes coulérent lentement sur ses joues et tombèrent sur le papier ; illes essuya avec mécontentement, fit un geste de dépit. et ne put étouffer un sanglot. Illui sembla qu’une ombre passait devant ses yeux, il leva la tête et vit la vieille gouvernante qui s'était approchée et le regardait ?
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— Vous l’aimez, vous ! dit-elle avec reconnaissance.
—Lui aussi, répondit Talvanne.
Et comme la femme de charge hochait la tête avec tristesse :
. , "Il souffre, ajouta-t-il, il souffre injustement et s'en prend à la terre entière de cette justice. Mais bientôt il verra clair dans son cœur, et tout changera.
—Dieu vous entende | Car si tout ne changeait pas, nous n’aurions plus, les uns les autres, beaucoup de bonheur à attendre.
Ils échangèrent un regard. , Talvanne et elle s'étaient entendus à demi-mots. Ainsi, pas une fois, depuis tant d'années, la servante, si complètement au fait des causes du drame qui venait de bouleverser la maison, n'avait donner à penser par son ton ou par “ses allures, qu'elle eût pénétré le mystère. Elle avait tout su, tout caché, par dévouement pour Conchita et par amour pour Adrienne,
Le docteur comprit qu’il aurait en Rosalie une aide infatigable et prête à tous les sacrifices. Par elle, la malade serait soignée, jour et nuit, sans une défaillance, Ilen sentit un grand soulagement. Il pourrait ainsi se consacrer tout entier à la lutte qu'il voulait engager avec Rameau. Il se demanda s’il fallait confier à Robert tout ou partie du terrible secret. Il connaissait assez le jeune homme pour être sûr que sa passion résisterait à l'épreuve et que rien ne pourrait changer son cœur. D'ailleurs, Adrienne était elle responsable de la faute qui pesait si lourdement sur elle? Elle était victime -d’une implacable fatalité, et d'autant plus intéressante. Il se dit : Moi je l'aurais adorée rien que pour son malheur |
Un sourire passa sur ses lèvres, il pensa : non, je déraisonne et je dramatise. Je l'aurais adorée parce qu’elle est elle ; c’est à dire tout ce qu'on peut rêver de plus charmant, de plus joli, et de plus séduisant sur la terre, Hélas ! Sa mère était ainsi. D'où toute notre misère, Ce sont de ces femmes qu'on ne peut pas se défendre d'aimer.
Une autre idée lui vint : En ce moment, que doit penser Robert en face de Rameau hors de lui ? Quelles suppositions étranges peut-il faire? Il est.trop intelligent pour ne pas deviner qu'il se passe ici des événements plus qu’extraordinaires. Et quelles causes leur assigne t-il ? Avoir vu, pendant vingt ans, un homme donner les preuves de la solidité et de la lucidité d'esprit les plus grandes et tout à coup, constater qu'il se conduit
-comme un furieux et comme un fou Alors il serait plus prudent de lui tout laisser “entrevoir, Ilest de caractère à plaindre sincèrement son maître et à le respecter davantage. Bah! Le mieux sera de me décider suivant les événements.
Il se leva et, tendant à la vieille servante l'ordonnance qu'il avait achevé de rédiger :
—Faites porter ceci à la pharmscic et qu'on attende les médicaments. Pour l'instant, des compresses d'eau froide sur le front et, s’il survient quelque chose, tout de
suite faites moi appeler. Je serai en bas, chez le docteur.
Il revint au lit de l'enfant qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, si impérieuse que fût la nécessité qui le conduisait auprès de Rameau. Il toucha son front tonjours brûlant, il tâta son bras dont la chair lui parut plus moite. Au même moment, dans l’ombre des blancs rideaux qui protégeaient son sommeil de vierge, Adrienne ouvrit les yeux. Ses regards vagues essayèrent de se fixer sur le visage de celui qu'elle voyait debout devant elle. Ses traits se détendirent et se firent riants, elle interrogea avec un accent de joie :
—C'est toi, papa ?
—Non, ma mignonne, ce n’est pas ton père, fit Talvanne, mais il était là, il n’y a -qu’un instant.
L'expression du visage de la jeune fille redevint grave, souffrante, elle roula sa tête sur l’oreiller avec le même mouvement douloureux, murmura, comme accablée :
—Ah ! Parrain, c’est toi ?.. Merci, parrain.
Son accent était si triste, en constatant l'absence de son père, que Talvanne frissonna. Il lui sembla que l’enfant se sentait abandonnée, reniée, condamnée, et que l'ombre de la mort s’étendait déjà sur elle, !l se pencha sur le lit et tout bas :
—I] reviendra, ma fille, je te le promets. Je lui dirai que tu las demandé, et il reviendra.
Elle agita doucement sa pauvre tête malade, et faiblement :
—Oui, parrain, oui. Tu es bien bon, parrain. ; ÿ
L'aliéniste sentit que s’il restait un instant de plus, il ne pourrait plus contenir l’attendrissement qui le gagnait. Il embrassa doucement l'enfant sur le front, et lui dit :
—Tâäche de dormir, ma mignonne.
Elle ne répondit pa4 et ferma les yeux. Sur la pointe des pieds, pour ne la troubler par aucun bruit, Talvanne gagna le couloir et descendit chez Rameau. Il était profondément ému, mais non pas effrayé, à la pensée de l'entretien qu'il allait avoir avec son vieil ami, Depuis longtemps, cuirassé contre ses violences, il demeurait sans force contre sa douleur. Et quelle douleur était la sienne ! Ce grand esprit devait souffrir bien plus qu’un autre, Toutes les Smotions se décuplaient, reçues et repercutées par un cerveau aussi sensible, Talvanne avait :rouvé, e! arrivant, le docteur accablé et décidé au suicide, Maintenant, ar ès leur discussion si rude, était-ce dans la colère ou dans la prostration qu'il était tombé ?
Il avait descendu l'escalier, il approchait du cabinet de Rameau et, avec inquiétude, de l'autre côté de la cloison, il hi semblait entendre une voix forte, qui parlait sans interruption, comme prononçant un discours. Il eut peur. Une sueur froide lui mouilla le front, Son ami était-il devenu fou ? Il ouvrit vivement et, assis dans son fauteuil, séparé de son élève par le large bureau, il vit le docteur, calme, très pâle cependant, mais maître de toute sa pensée, qui dictait les conclusions d’un rapport. Il ne s'interrompit pas, comme s’il éprouvait une orgueilleuse joie à étaler, devant celui qui l'avait vu si faible, son étonnante énergie,
Robert, sombre et préoccupé, laissait errer ses regards de Rameau à Talvanne, cherchant le mot de l'énigme qu'on ne lui expliquait pas. Il traça les dernières phrases sur le papier et, posant sa plume, il resta un instant immobile entre les deux hommes qui se taisaient. Jamais il n'avait supporté silence si pesant. Jamais il n'avait enduré pareil malaise. Au lieu de la bonhomie et de la familiarité qui existaient habituelle- ‘ ment entre les deux amis, une contrainte et une froideur subite. Que s'était-il passé ? A quoi attribuer ce changement si brusque ? La maladie d’Adrienne en était-elle la cause ou le résultat ? I1 lui par. impossible de sortir de la maison, de rentrer chez lui, de laisser toute la nuit s’écouler sans obtenir un éclaircissement.
Au même moment, Rameau se levait. Robert comprit qu'il gènait et que son maître allait le congédier. Il s’approcha de lui timidement pour lui dire adieu. Chaque jour, celui-ci tendait, avec une bonne grû:+ affectueuse, la main à son élève, et lui adressait quelques airnables paroles. Il se Lorna à incliner la tête et à dire, d'une voix sourde : « Bonsoir. » L’étreinte de T'alvaune, par contre, fut plus chaude et plus nerveuse qu’à l'ordinaire. Alors, avec un grand vespect, Robert salua son maitre et, se dirigeant vers la porte, il sortit.
Restés seuls, les deux hommes s'assirent en face l’un de l’autre. Le premier
vd de Talvanne avait été pour la table, sur laquelle, une heure auparavant, était
: ‘+ petit flacon étiqneté de rouge. Maintenant, il avait disparu. Mais le docteur
‘aché sur lui, ou l’avait-il remis dans l'armoire ? Renonçait-il à son indigne bien l’ajournait:il, pour l’exécuter avec plus de loisir et de sûreté ? Il sembla au lisait dans la pensée de son ami. Un pli ironique crispa sa lèvre, : courba. SOù vu dégarni.
—Tu te dermandes, avec ennui, ce qu'est devenue la petite fiole d’acide prussique qui était là, tout à l'heure, dit-il. Je vais te rassurer : elle est dans le laboratoire. Si, ce soir, tu étais entré une demi-heure plus tard, tu m’aurais trouvé débarrassé de tous mes soucis. Tu m'as empêché d'accomplir ma résolution dans le moment de fièvre où je l'avais prise... A présent, c'est fini : l’exaltation est tombée. Je vois froidement la situa, on, et je me sens le courage d'y faire face. J'ai eu un instant de faiblesse... Que celui qui n’en eut jamais me méprise.
Talvanne lui prit la main et la serra, avec une sensibilité presque convulsive. Quel énorme poids de moins sur la poitrine ! pris entre le père et la fille, aussi inquiet de l’un que de l’autre, ne pouvant les séparer dans son affection, il avait enduré, pendant toute la soirée, de cruelles tortures. Enfin, d'un côté, il était dégagé. Son visage exprima une telle satisfaction que Rameau en fut ému :
—Ne te réjouis pas trop, dit-il. Il eut peut-être mieux valu, pour toi, que je disparusse. Tu n'avais pas, en moi, un bien agréable compagnon... Que sera-ce désormais ?
—Peux-tu parler ainsi, même légèrement !... s'écria Talvanne. Oublies-tu que, depuis notre jeunesse, j'ai tourné, autour de toi, comme un modeste satellite. Ma lumière et presque ma vie, je les recevais de toi... Qu'aurais-je été sans ton amitié ? Un humble gardien d’aliénés, un hôtelier de la démence, logeant et nourrissant des fous !
Tandi as em auréol tromp Mais, fonde.
été mc d’avoi quand suis u réfugi n'ai p
R se dil:
moins sentir imagi!
cruell moral
À moye il étai impru
l'ai ét savais
} jalous Concl souris et l'in Il dit
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s’éta Et, p senti sarc
reprd J'ai de avec
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trouétait avoir sans souf-
tées ablé olère
tude, sans lui s son pâle:
celui
anne, rases
mes ! duré uelleassé ?
elle la ez lui,
e son Chaet lui d'une t plus re et,
emier , était octeur digne embla ourba.
ssique , Si, e tous re où ent la
. Que Quel
iet de ndant isage
dispamais ?
| que, - Ma s PUn fous !
Tandis ç se tu as fait de moi, par ton influence, une manière d'hommes de talent. Tu as emprunté à la gloire pour me créer une notoriété ; de tes rayons tu m'as fabriqué une auréole, comme on donne un jouet à un enfant. Croistu que je m'y sois jamais trompé ?.. Où ! Mon vieux compagnon, si je ne t'étais pas attaché, je serais un ingrat | Mais, en plus de ma reconnaissance, tu sais bien que j'ai pour toi une affection profonde... Je n'avais pas de famille, et tu m'en as tenu lieu. Toi et les tiens, vous avez été mes vrais parents, d'autant plus aimés que je vous avais choisis. Et tu me plains d’avoir encore à vivre auprès de toi ?... Tu crains d'être maussade et de me déplaire, quand moi je te remercie, de tout mon cœur, d'avoir renoncé à me laisser seul ! Va, je suis un bien perso égoïste !... Peut-être aurais-tu été plus tranquille et plus heureux, réfugié d'ans la mort... Mais je n'ai pas pensé à cela, je te l'avoue bien sincèrement, je n'ai pensé qu'à moi : si tu m'avais quitté, qu'est-ce que je serais devenu ?
Rameau, à cette chaude bouffée de tendresse, sentit son cœur, qu’il croyait glacé,
se dilater dans sa poitrine, une rougeur monta à ses joues pâlies, ux brillèrent moins farouches. Il éprouva une sensation de bien être qui lui nontra que tout sentiment humain n'était pas mort en lui. Il se dit : Puisque je sui merci de mon imagination, au point de m'associer aussi vivement à l'émotion d'un l'aurai encore CA AA à souffrir, Que faudrait-il donc, pour éteindre en m sensibilité morale
Ainsi, au moment où Talvanne se félicitait de l'avoir reconquis, il cherchait un moyen de lui échapper. Mais la nature, rebelle à sa volonté, le maintenait esclave, et il était encore dans la dépendance de son ami bien plus qu'il ne le pensait. Talvanne, imprudemment entraîné pay la chaleur de ses sentiments, s'était laisser aller à dire :
. —Va, tout ce que tu éprouves, depuis ton horrible découverte, jé le comprends : je
l'ai «ag moi-même, et depuis bien longtemps, car, ce que tu ignorais, moi, je le savais |...
.. En une seconde, Rameau se vit emporté de nouveau par le courant furieux de sa jalousie exaspérée. La phrase de T'alvanne venait, subitement, d'évoquer Munzel et Conchità et de les présenter, à la pensée de celui qu'il avait trahi, vivants, heureux, souriants, Le couple infâme passait enlacé, joyeux, dans une mystérieuse pénombre, et l’imagination de Rameau les poursuivait de son implacable et douloureuse curiosité. Il dit à son ami :
—Ainsi tu connaissais le crime ?
—Depuis le premier jour.
— Et tu ne m'as pas prévenu, tu ne m'as rien dit, tu n’as rien fait pour sauvegarder mon honneur ?
Il s'était levé menaçant, redressant ses épales voûtées, serrant ses poings, comme pour écraser les coupables. Mais il poussa un grondement de colère impuissante. Les ombres lui échappaient et il ne pouvait les étreindre, les étouffer de ses mains irritées. Talvanne lui répondit froidement :
—Te prévenir ? Pourquoi ? Pour empoisonner ta vie vingt ans plus tôt? Jouer, auprès de toi, le rôle d’un [ago loyal et franc ? Et à qnoi bon ? Le mal était-il réparaple ? Les coupables étaient déjà assez malheureux !
—Malheureux? -
—Oui, car ils avaient été, tous les deux, victimes d’une déplorable fatalité. Ils ne s'étaient point cherchés, ils avaient tout fait pour se fuir. Ils s’aimaient, cependant, Et, par un dernier reste d'honnêteté, ils s’efforçaient de se cacher, l'un à l’autre, leur sentiment réel, sous une hostilité feinte. Rappelle-toi leur attitude gênée, leur langage sarcastique.…
—Hypocrisie ! Ils voulaient me donner le change !
—Non ! Ils étaient sincères. Car j'ai eu les aveux de l’un et de l’autre. Tu me reprochais, à l'instant, de n'avoir rien fait pour sauvegarder ton honneur. Eh bien | J'ai risqué de m'’aliéner à jamais l’affection de ta femme, pour la rudesse et la fermeté de mon intervention. Je l'ai menacée de frapper Munzel et de le forcer à se battre avec moi, s’il ne quittait pas sur-le-champ Paris. Aujourd’hui qu'il n’y a plus à ména- ger ni lui ni elle, je puis te dire la vérité absolue. Et je te jure qu'ils étaicnt désespérés.
—Oui. De se séparer ? À i
—Non ! Car ce fut Conchita elle-même qui ordonna à Munzel de partir. Ils étaient. plus affigés de leur faute, plus honteux de leur trahison, qu'heureux de leur amour. Le
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