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passionné de tout apprendre. Mais son sang vif lui montait par vagues au visage, il devenait pourpre et souffrait de violentes dvoluts dans la tête. Son protecteur, le bon père Servant, eut souvent de l'inquiétude en constatant chez l'enfant ces révoltes de la nature, Mais Pierre persista sans se plaindre et continua à travailler, faisant, de jour en jour de plus rapides progrès. Au bout de l’année, il fut à la grande et Joyeuse surprise de l'instituteur communal, en état de concourir pour une bourse au collège de Meaux. Et il l'obtint.
A partir de ce ncment, il avança à pas de géant. Poussé par le docteur, encou-
ragé par l’administration départementale, qui devisa en lui un sujet d'élite, il passa ses
remiers examens et fut, à vingt ans, admis à la fois à l'Ecole polytechnique et à "Ecole normale, Il n'écouta qu'une seule vois, celle du docteur Servant, qui, la première, s'était fait entendre à lu: pour le tirer de la nuit de son ignorance, et qui, disait maintenant à l'enfant devenu homme : ‘‘ Sois médecin Ce que je t'ai donné, rends-le À tes semblables. Le génie, qui est indéniable en toi, mets-le au service de l'humanité, ”
Après avoir soutenu brillamment sa thèse de docteur, il fut reçu au bureau central. et se prépara pour l'agrégation. Le professorat l'attirait invinciblement. Esprit militant, énamouré de progrès, toujours il cherchait l’au-delà. Il se plpngea dans les études de chimie avec passion. Il étudia même les alchimistes : Van Helmont, Valentin, Paracelse. Il sut détacher de leur œuvre tout ce qui était utile et laisser de côté les mystères cabalistiques. Dans le petit appartement qu'il occupait, au cinquième étage, rue de La Harpe, il avait transformé la cuisine en laboratoire et sur le fourneau habile- : ment aménagé, il faisait des expériences. La nuit, les voisins voyaient la petite fenêtre s’éclairer de lueurs fantastiques. Et les bons bourgeois ses voisins le regardaient avec terreur passer dans l'escalier, serré dans une longue redingote noire, les cheveux épars 4 se Chapeau cabossé, ayant une vague ressemblance avec l'hoffmannesque docteur
iracle.
Ce fut à son concours pour l'agrégation que sa nature de combattant se manifesta, pour la première fois, dans toute sa violencé autoritaire, Il stupéfia les examinateurs par la hardiesse de ses tendances et la nouveauté de ses aperçus. Ce jeune homme osa exposer devant ses maîtres des théories qui aboutissaient à la négation formelle des doctrines admises. Il défendit sa manière de voir avec une éloquence âpre et tranchante qui fit bondir tout le bureau et provcqua des manifestations enthousiastes parmi les assistants,
Les allures de réformateur du docteur Rameau déplurent souverainement : il passa pour un révolté, On le dépeignit comme un brouillon ambitieux, capable, s'il prenait. possession d'une chaire à la Faculté, de bouleverser les idées ayant cours. Ses j ? profondément blessés de s'être sentis dominés par lui, le mirent à l'index, Il: fut deux fois de suite refusé, Au mépris de toute justice, on lui fit passer sur le dos des cämarades dont la médiocrité n'était point génante. Rameau rugit de colère. Et, dès lors, la lutte fut engagée entre ses maîtres et lui. ‘‘ Nous ne !: laisserons jamais arriver, ” avaient dit ceux ci. ‘‘ Je prouverai au monde entier qu’ils sont des ânes, ” répliqua
eau. à < Et enragé, tout en continuant à préparer son examen nouveau, il publia les brochu-
res qui commencèrent à attirer sur lui l'attention du monde médical. Eu Europe, ses travaux furent commentés, ses livres traduits. Le célèbre professeur Schultz, de la Faculté de Leipsick. écrivit un mémoire pour appuyer les tendances du jeune savant français. L'opposition de Rameau prenait les proportions d'un schisme, Il est des partisans passionnés qui versèrent dans l’exagération.. Il fut obligé de réagir et de | tracer des limites à ses réformes. On commença à le trouver raisonnable, en le voyant contenir les fanatiques et les déréglés. Et puis, trop de bruit s'était fait autour de son nom, l’effroi commençait à gagner ses détracteurs. . La presse scientifique s'était emparée des questions discutées, et tous ceux qui combattaient les doctrines de Rameau étaient traités de rétrogrades. Il devint de:bon ton de hocher la tête d’un air grave en parlant de lui, et de dire : ‘‘ Remarquable intelligence, un peu fougueuse, mais que l’âge disc. hnera. Homme avec lequel il faut compter.’ Tout un mouvement républicain et ibre-penseur s'était produit autour de Rameau. Et les gens timorés disaient, en parlant de lui à voix basse : ‘ C'est un révolutionnaire et un athée. ” Révolutionnaire, il l'était dans son art, mais non autrement. gneux de tout ce qui ressemblait à des affaires, fût-ce celles du pays. Un des chefs du .
Il était fort dédai-
LE DOCTEUR RAMRAU
radicalisme, s'étant trouvé en rapport avec lui, songes à exploiter la poses du jeune savant au profit de son parti et Il demanda pourquoi, avec sa grande intelligence, il ne faisait pas de politique. Rameau le regarda du haut de sa tête, et brusquement :
—Parce que c'est trop facile !
Quant à son athéisme, il était réel, mais point militant, Il ne s'occupait pas de ce que son voisin pensait. Il avait ses idées à lui, et n'essayait jamais d'y convertir qui que ce fût, Il ne se cachait point de n'admettre rien de ce que la religion enseigne, et le dimanche, à cu ÿ , dans la petite maison du docteur Servant, attablé avec son bienfaiteur, 1] se laissait houspiller par le vieux praticien, qui était croyant comme tous ceux qui vivent dans les larges espaces de la campagne où l'harmonie de la nature éclate sou-
nt aux yeux. Mais il ne discutait pas. 11 écoutait, avec un tranquille sourire,
‘les violentes sorties du bonhomme et lorsqu'il sentait trop vivement la pointe d'une épi-
L'or pad il secouait ses larges épaules, comme un lion harcelé par un moucheron, et it gaiement en levant son verre : } ‘
A votre santé, docteur. Je croirai en Dieu s'il m'accorde la joie de vous voir centenaire | |
La Providence ne fait évidemment pas de propagande, car le docteur Servant mourut à soixante-dix ans, pleuré sincèrement par Rameau et laissant un fils qui était capitaine d'artillerie. t hÿ
Le seul être devant lequel Rameau ne se gênait point et rêvait tout haut était son ami Talvanne, médecin comme lui et fils du célèbre aliéniste. Talvanne, destiné à succéder à son père dans la direction de la maison de santé de Vincennes, avait fait de très fortes études et s'était adonné avec passion à l'anthropologie. Il poussait le goût des investigations craniométriques jusqu'à la manie. 11 n'était pas rare de le voir, au milieu d’une réunion d'étudiants, se lever, sortir de sa poche un goniomètre, sorte de compas à branches allongées en travers desquelles manœuvre une règle graduée, et, s’emparant de la tête d’un de ses camarades, lui mesurer les pommettes et le renflement des tempes, puis dire gravement :
— ngle pariétal presque nul, Aer vrg associée à un faible écartement des pommettes et des arcades 2ygomatiques..… Crâne d'Auvergnat, mon bonhomme |
Et tout le monde de rire, de pousser des cris d'animaux et de s’écrier :
— Bravo, l’anthropologiste !
Chez lui Talvanne avait rassemblé une considérable collection de crânes, et il s’occupait à faire des expériences de jaugeage, pour déterminer la capacité cérébrale des espèces. 11 emplissait un crâne avec de l'eau, suivant la méthode de Saumarez, Vitrey de Treadwell; de mercure, suivant celle de Broca ; de sable, comme Hamilton ; de millet, comme Mantegazza ; de graine de moutarde blanche, comme Philippe, et enfin de Par de chasse, comme Mortun, Et, quand on entrait dans le vaste cabinet de travail qu'il occupait au rez-de-chaussée de la maison de son père, on trouvait des crânes partout, sur les tables, sur les chaises, sur la cheminée, sur la pendule ; un crâne même servait de pot à tabac. Tout ce qui, de près ou de loin, se rattachait à la craniométrie intéressait Talvanne. 11 collectionnait les ronds de papier sur lesquels, dans les conformateurs, les chapeliers prennent la mesure de la tête de leurs clients. Il prétendait obtenir ainsi de curieux sujets de comparaison,
. Fils de famille, vivant dans un milieu bourgeois, où les idées très avancées n'étaient point reçues, de plus ayant été élevé par une mère pieuse, Talvanne gardait un fonds de croyances que ses études n'avaient pu ébranler. Très chaud partisan du transformisme, il était déiste. Et quand, par hasard, Rameau se laissait aller à nier Dieu, des discussions terribles s'engageaient dans lesquelles Talvanne, dédoublé en quelque sorte; sentait ses instincts de bourgeois se révolter contre les théories du matérialiste, tandis que ses tendances de savant l'entrafnaient à penser comme lui, Mais le bourgeois était le plus fort, et, d'autant plus indigné qu'il était moins convaincu, Talvanne finissait par accabler Rameau d'injures. La discussion commençait tranquillement. GRae
* —La caractéristique de l’homme, disait Talvanne, est la religiosité. L'être humain se voyant faible éprouve le besoin de croire à une puissance supérieure qui ne lui est pas révélée.
—Si elle ne lui est pas révélée, qu'est-ce qui lui prouve qu'elle existe ?
..—Ce sentiment intime, que l’on trouve chez tous les habitants de la terre, blancs, noirs, rouges ou jaunes, et qui leur fait adorer quelqu'un ou quelque chose, Dieu, le feu, le soleil, un serpent ou une pierre.
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