LB DOCTEUR RAMEAU
—Superstition, faiblesse d'esprit | ;
—Sans religion l’homme est impossible à gouverner.
—]Je le crois bien! Les trois mobiles des conceptions religieuses ne sont-ils pas la peur, l'admiration et la reconnaissance ? C'est pourquoi tes prêtres n'ont à la bouche que l'enfer pour terrifier, les miracles pour étonner, et la miséricorde divine pour attirer... Spéculations sur ei et la pusillanimité humaine. Au fond de tout cela, qu'y at-il? Du charlatanisme |
oder sig alors Talvanne perdait son sang froid et commençait à crier :
1 aveugle que tu sois, tu ne peux cependant pas nier qu'il y ait eu une force créatrice...
—]Je ne le nie pas, seulement je l'analyse, cette force créatrice, et je la trouve à l'état latent dans la matière, Toutes les formes organiques naissent les unes des autres par des modifications insensibles.
—Mais il y a eu un dessein dans la nature, reprenait Talvanne. Il faut admettre les causes finales. Tout a été fait pour l'usage de l’homme par un céleste ouvrier...
Rameau alors se levait et marchait à grands pas, en secouant sa rude chevelure sur son cou de taureau :
—$i tout a été fait pour l'usage de l’homme, pourquoi les animaux nuisibles... pourquoi les proces vénéneuses, pourquoi les cataclysmes terrestres? Pourquoi les maladies? Ah! oui, tu vas m'expliquer cela par une an eg infligée à l’homme, tu vas me raconter le paradis terrestre, Adam et Eve, l'histoire du premier péché, les blagues de tes théologiens ! La maladie est aussi ancienne que la vie, ainsi que la paléontologie le démontre. Tu vas me parler de l'utilité des organes et de leurappropriation à une fin! Mais l'anatomie comparée nous fait connaître un grand nombre d'organes rudimentaires qui, utiles pour une espèce, sont tout à fait inutiles pour d'autres : par exemple, les mamelles de l’homme, les dents de la baleine. Et l’hermaphroditisme, qu’en dis-tu ? Pourquoi les monstres ? Il y a dans la nature des animaux parfaitement conformés, qui naissent sans tête et dont la vie est impossible. Pourquoi les avoir créés? La vérité, c'est que ce sont les forces de la matière qui, dans leur rencontre accidentelle, ont donné naissance à d'innombrables formes ; et de toutes ces formes, ont seules survécu celles qui se sont trouvées appropriées, d’une manière quelconque, aux conditions du milieu dans lequel elles étaient placées. Celles-là, ayant résisté, se sont développées et transformées.
. Oh! sur ce point-là nous sommes d'accord, interrompait Talvanne avec éclat : le transformisme, c’est ma loi, mais il n'exclut pas l'idée d'un créateur...
—Mais, animal, à quoi bon un créateur, puisque l'utilité n’en est pas démontrée ? Il te faut absolument un créateur, avec une grande barbe et un tonnerre dans la main? Quelle rage d'adoration as-tu ? C'est l'absurde faiblesse humaine qui veut se raccrocher à une puissance supérieure, comme un noyé à une branche ! La passion d’être dominé et surtout d'éviter la responsabilité... Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventér, n’estce pas? Eh bien, moi je te dis une chose: c’est que si ton Dieu existe, c'est un monstre qui nous a créés pour notre malheur et qui se réjouit de nos misères. Et comme je ne veux pas porter une accusation aussi impie, j'aime mieux croire à la fécondité naturelle de la matière.
Avec une âpre éloquence, Rameau développait sa pensée, abordant les conceptions philosophiques les plus nouvelles et,avec la précision froide d’un opérateur taillant la chair vive, coupait les ailes aux aspirations spiritualistes de son ami. Et, dans la nuit, à la clarté de la lampe de travail, au coin du feu, Talvanne restait des heures à écouter Rameau, blessé dans ses sentiments, mais émerveillé de la profondeur de vues du savant, et rendant hommage à ce lumineux esprit qui, dans quelque direction que les hasards de la vie l'eussent poussé, aurait été un homme supérieur.
Cependant, dans l'intimité des jeunes gens, un tiers s'était introduit. Sur le même palier que Rameau, dans la maison de la rue de La Harpe, habitait un jeune peintre allemand nommé Frantz Munzel, venu de Stuttgard pour suivre les cours de l'Ecole des Beaux-Arts, Il était silencieux, paraissant travailler beaucoup. Tous les soirs, on l'entendait jouer au piano de l’'Haydn ou du Mozart. Il était visiblement doux et
timide. Rameau savait qu'il était peintre parce qu'il l'avait rencontré, dans la rue, des
toiles sous.le bras et sa boîte à couleurs à la main, Mais les deux voisins ne s'étaient
jamais adréssé la parole. Ils échangeaient un coup de‘chapeau, en passant, et c'était.
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tout. Ils ne connaissaient même pas leur nom. Quand par hasard Rameau parlait de .
Munzel, il disait : le peintre d'à côté. A
Un jour Munzel rentra de l'Ecole des Beaux-Arts très pâle, Le soir il ne joua pas sa sonate accoutumée, Il s'était mis au lit avec une grosse fièvre. Le lendemain une angine des plus graves se déclarait. Ses camarades d'atelier, pour lui faire une charge, l'avaient, pendant toute une matinée, attaché nu et tatoué à la table du modèle, par un froid glacial. En trois jours le mal avait pris un développement effrayant. Le médecin du quartier venait de se retirer en déclarant au concierge qu'il n'avait plus d'espoir et que toute opération serait inutile. (Celui-ci ne sachant que résoudre eut l'idée de frapper à la porte de Rameau.
Le docteur travaillait, sans feu, les jambes entourées de la couverture de son lit,
préparant une des thèses qui lui avaient valu tant de déboires. Il se leva silencieusement et, entendant le malheureux Frantz râler dans l'obscurité de sa chambre, il prit sa lampe et s’approcha du lit. . La face congestionnée, le cou énorme, lès yeux en dedans, le pauvre diable étouffait.
—Il n’en avait que pour une heure, dit Rameau après un rapide examen. Les membranes ont gagné jusqu'aux fosses nasales. Cependant je vais tenter la trachéotomie,
Il revint avec un bistouri; d’une main ferme, trouant la chair, il enfonça une canule dans la gorge du mourant et, avec un admirable mépris de la contagion, il aspira violemment. Ün flot de mucosités sanguinolentes jaiilit et l'air siffla, vivifiant et délicieux, dans les poumons du mourant.
—Il faudrait maintenant faire prévenir la famille.
—Il n'y en apas. Ilest seul à Paris, c'est un étranger.
Rameau jeta un regard sur le front pâle couronné de cheveux blonds bouclés du malade, il s’'approcha une seconde fois du lit, et palpa le crâne avec soin :
—Selon Camper nous avons affaire à un sous-brachycéphale. Votre locataire est-il Allemand?
—Oui, monsieur Rameau, mais il parle bien le français, dit le concierge qui ne comprenait pas la portée de la question du savant.
—Bien. Sous-brachycéphale et Allemand, fit Rameau avec un léger sourire, voilà qui fera plaisir à Talvanne.
Pendant toute la durée de la maladie, Rameau ne quitta pas Munzel. Il fut à la fois médecin et infirmier. Il travaillait, dans la journée, sur un coin de la table, dans la chambre du Wurtembergeois, et la nuit il lisait, en prenant des notes à la lueur dé la veilleuse, écoutant avec satisfaction ronfler son camarade.
—L'entends-tu? disait-il avec satisfaction à Talvanne, venu pour savoir ce qu'il arrivait à son ami, il respire mieux qu'avant, ce mâtin-là |
Tant que Frantz fut au lit et que les soins de Rameau eurent un caractère professionnel, Talvanne manifesta pour le malade une réelle sympathie. Il remplaça le docteur auprès de lui, et le veilla même, sans lui tâter le crâne, et sans lui mesurer l'angle nasal: il se dévoua, non par amour de la science, mais par amour de l’humanité. Cependant quand, le malade étant guéri, l'intérêt que lui porta Rameau prit vraiment un caractère arnical, Talvanne se refroidit sensiblement et commença à regar: der le peintre de travers. L’affection que le jeune aliéniste avait pour celui qu’il considérait comme une des futures gloires de la médecine française, était trop vive pour aller sans jalousie. Il fallut toute l'autorité que Rameau possédait sur l’espiît de Talvanne pour forcer celui-ci à accepter Frantz. Et dès lors commença une existence à trois qui fut souvent traversée par de violents orages.
Dans l'association de Talvanne et de Rameau, l'Allemand rêveur apporta un élément nouveru. Il était profondément mystique. Il avait gardé dans son cerveau un peu de l'ombre des hautes cathédrales gothiques de son pays. Et, dans cetteombre, passaient, radieuses et charmantes à la fois, les saintes nimbées d’or des vitraux de Chapelle et les blanches fées des légendes du Rhin. Rameau disait en riant : Munzel est un clérical-païen. Mais il avait, pour les idées du jeune homme, une indulgence toute particulière qui mettait Talvanne hors de lui. Lorsque de vives controverses s’engageaient sur un sujet religieux et que Munzel et Rameau se trouvaient en désaccord, le docteur adoucissait sa voix, cotonnait ses phrases, arrondissait les angles de
ses arguments, comme s’il craignait de blesser son ami. Talvanne avait beau murmurer:
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—Mais tu ne discutes pas avec lui, tu l’implores, tu te traînes à ses pieds. Pour- Quoi le ménages-tu? Il n'est plus malade !
Rameau restait sourd à ces excitations. Alors l’aliéniste reprenait pour son compte la thèse de Munzel, et substituait à la rêveuse argumentation de l'Allemand sa dialectique agressive. Aussitôt Rameau se réveillait et Talvanne, traité comme un misérable, payait, en un instant, les frais de la guerre. La grande voie du docteur tonnait, lançant les phrases violentes et destructives, renversant les croix, changeant les églises en greniers à fourrages, et forçant les prêtres, sacredieu ! à revêtir le costume militaire pour aller faire chauffer leur eaù bénite au feu des canons ! Il fallait l'organe musical et grave de Frantz pour calmer Rameau, et le docteur mécontent de s'être laissé emporter, cralgnant d'avoir froissé son ami, s'excusait :
. —C'est la faute de cet imbécile de Talvanne.…
—Moi ? Je n'ai fait que répéter ce qu'avait dit Munzel, répliquait hypocritement l’aliéniste.
—Allons, en voilà assez : tu nous ennuies. Un verre de bière, Frantz... Et puis tu nous joueras une romance de Mendelssohn.
Et la soirée se terminait tranquillement, l'Allemand, les yeux au ciel, jouait les ‘airs Qui avaient bercé son enfance et semblait suivre, dans le vague de ses souvenirs, la marche lente et rêveuse de quelque douce fille blonde qui l’attendait au pays.
Il fallait qu’il eût quelque engagement et qu’il voulût y être fidèle, car Rameau ne lui connut point de maîtresse. Il ne parlait pas volontiers de ses affaires de famille, et jamais son ami ne put lui tirer un mot de ses affaires de cœur. Il allait tous les ans, au mois de juillet, passer quelques semaines à Stuttgard, chez son père, qui était professeur de piano et inventeur d'une nouvelle méthode de solfège. Il revenait triste, maigri,
comme s’il eût jeûné dans un intérieur besoigneux, où les convives étaient trop'et le
repas trop frugal. Il travaillait à force, sans passion, sans coup de flamme, mais avec une régularité invariable. Elève de Flandrin, il conservait une certaine sécheresse native dans le faire qu‘ sentait l’école de Dusseldorff. Mais il savait composer harmonieusement un tableau et le peindre avec éclat. Il exceliait dans le portrait et commençait à gagner de l'argent.
Cependant ses habitudes de vie ne changeaient point, il gardait son modeste appartement de la rue de La Harpe et, s’il avait pris un grand atelier près du Luxembourg, c'était pour ne pas se déconsidérer aux yeux de sa clientèle. Mais il avait beau se faire payer cher, il ne paraissait pas avoir un sou de plus en poche. Ilse refusait tout plaisir et vivait avec l’âpre régularité d’une vieille fille, Rameau disait :
—I1 doit y avoir dans l'existence de ce garçon-là un trou mystérieux par où tout son argent s'écoule.
—Laisse-moi donc tranquille, répondait aigrement Talvanne, il est tout simplement avare. Son trou a un fond : c’est une tirelire !
Il fallut six ans pour découvrir le mystère, Un jour, en lisant ua compte-rendu scientifique dans un journal allemand, le nom de Munzel sauta aux yeux de Rameau. C'étaient, dans l’article TRIBUNAUX, les considérants d’un jugement par lequel le dit Otto Munzel, professeur de musique était débouté de ses prétentions à la possession de la méthode de solfège par signes et considéré comme ayant usurpé les droits des frères Pfeiffer, seuls inventeurs de la méthode en question, et était, par ce fait, le sieur Munzel condamné à dix mille marks de dommagesintérêts, plus insertions dans six journaux au choix des demandeurs, etc.
Depuis deux jours, Frantz n'avait pas paru chez Rameau, Celui-ci avait vainement sonné à la porte de l'appartement du peintre, la porte était restée close. Iriquiet, le docteur alla à l'atelier du Luxembourg. Il monta, entra sans frapper et trouva Munzel étendu sur son canapé, les yeux grands ouverts et rêvant. Sur le chevalet un tableau commencé n'avait pas reçu depuis longtemps un seul coup de pinceau. Il était sec et embu, Le jeune homme ne bougea pas en voyant entrer le docteur. Il tourna seulement la tête, un pâle sourire erra sur ses lèvres. Sans dire un mot, Rameau s’approcha et, tirant le journal, il le mit devant les yeux de Frantz.. Celui-ci lut quelques lignes, pâlit, poussa un cri, et, se dressant, tomba en pleurant dans les bras de son ami.
Ainsi c'était là la cause de ses secrètes tristesses. Voilà où passait l'argent gagné et économisé par le peintre. Depuis dix ans, le procès engagé par les Pfeiffer contre le vieux Munzel se poursuivait devant toutes les juridictions, et les frais absorbaient les
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ressources de la pauvre famille. On mangeait des pommes de terre et du lard aux choux, toute l’année, et jamais de rôti dans la vieille maison du professeur, pour faire face aux dépenses du procès. Mais le père Munzel était plein de confiance, il disait à sa femme et à ses enfants : Quand j'aurai triomphé, ma méthode me donnera à la fois la. célébrité et la fortune. Et il trottait, entre deux leçons, chez son avocat, lui portant des mémoires griffonnés sur du papier à musique. ë
La perte du procès, définitive, irrémédiable, était le coup suprême pour la famille. T1 faudrait, pour payer les dix mille marks, voir partir le mince-mobilier, le piano, les partitions. Un malheur sans égal pour ces humbles gens, et sous lequel Frantz, depuis deux jours, était écrasé. Il avait, dans son tiroir, cinq cents francs que son marchand. de couleurs venait de lui avancer, et pas une étude, pas un bout de croquis à vendre. Depuis longtemps il faisait argent de tout et les toiles peintes ne tratnaient pas dans l'atelier : aussitôt enlevées que finies, et à'bas prix, par des marchands qui flairaient le besoin d'argent. Aussi comment allait.il faire ? Il ne pouvait laisser la mère et les marmois sur le pavé et le père en prison. Le bonhomme en serait mort. Il fallait qu'il leur vint en aide. Et, depuis quarante-huit heures, étendu sur son divan, jour et nuit, il retournait dans sa tête ce désolant problème, sans lui trouver une solution.
Rameau posa sa large main sur l’épaule de Frantz, et agitant silencieusement sa. grosse tête aux cheveux rudes :
—Voilà donc la cause de toutes te privations ?.. Va, ne tes tourmente pas, mon fils, nous nous procurerons la somme, j'ai chez moi trois ou quatre mille francs, et, pour le reste j'en fais mon affaire.
Le reste, ce fut Talvanne qui le donna. Mécontent de s'être trompé sur le Es se du Wurtembergeois, il prêta, en rechignant, une dizaine de mille francs à
meau :
—S'il n'a pas la protubérance de l’avarice, dit-il à son ami, il a celle de l'ingrati- , tude. :Observe son crâne. C'est un véritable modéle du genre. Après avoir étudié une pareille tête, au lieu d'ouvrir son cœur à celui qui la possède, un homme sage lui fermerait sa porte.
—Tu m'ennuies à la fin avec ta craniologie, répondit rudement Rameau. A force de ramener toutes les conformations individuelles à des types spéciaux, tu divagues complètement. Tu finiras par être aussi fou que tes malades.
Mais Talvanne était tenace.
—Bon ! bon ! Nous verrons : l'avenir t'édifiera sur le compte de ce garçon.
En dépit des diagnostics de Talvanne, les années s'écoulèrent sans que rien vint sérieusement troubler la bonne harmonie de leur intimité. Chacun fit sa poussée. Talvanne succéda à son père et devint le remarquable médecin légiste, dont le seul travers est de voir des irresponsables dans tous les criminels. Munzel fut, grâce aux immenses relations de Rameau, un peintre très recherché, 1ls marchaient tous les trois sur la route de f'illustration et de la fortune.
Rameau étais alors professeur d'anatomie et venait d'entrer à l’Académie de Médecine, Nul n’était, dans le monde savant, en état de balancer son influence. Il était autant admiré que redouté. Avec une puissance rare, il avait forcé tous les obstacles. élevés devant ses pas. Il avait l'audace, qui engage à tout entreprendre, ct le génie qui permet de tout accomplir. Pas un savant qui ne portât ses marques. Il les avait tous pris à partie, les plus incontestés et les plus forts, et s'était montré leur maître. Il n'était doux que pour les faibles et pour les humbles. Mais les présomptueux et les superbes,,il les déchirait, les bafouait avec une sorte de sombre joie.
Il allait rarement dans le monde. Sa rudesse se prêtait peu aux élégances apprètées des salons, et sa parole n’avait pas la banale douceur qui convient aux conversations murmurées, Il y était mal à l'aise, se taisait, ou si, par malheur, on essayait de le pousser pour le mettre en évidence, il parlait avec une éloquence enflammée qui étonnait et choquait souvent ses auditeurs, Il passa promptement pour un original, On disait de lui : Il a le cerveau un peu dérangé, c’est le détraquement habituel du génie. Mais quel merveilleux chirurgien et quel admirable médecin ! Il sauve tous ses malades.
Le dimanche, il disait chez Munzel, et le jeudi chez Talvanne. C'étaient là ses jours de plaisir. Entre ses deux amis, il oubliait les fatigues de sa vie tout entière vouée au travail. Son front s’éclairait, il lAchait la bride à sa fantaisie ‘et sa verve puissante, un peu rabelaisienne, éclatait en joyeux propos. Il s'amusait à tourmenter Talvanne
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et émettait des paradoxes énormes, que l'aliéniste s’attachait à réfuter avec une tenacitéqui divertissait prodigieusement Rameau. Munzel écoutait, en souriant, avec sa gravité
egmatique d'Allemand blond. Et, quand la discussion s#'animait, quand Rameau, s'échauffant au feu de ses arguments, élovait la voix et commençait À marcher en secouant ses larges épaules, le peintre de sa voix douce intervenait et, en un instant, le débat redevenait calme et mesuré.
Talvanne avait publié un ouvrage intitulé : * Des Races et de la filiation ”, dans. lequel il avait consigné toute une série d'observations craniométriques, au moyen desquelles il prétendait établir sûrement la généalogie. Un enfant, né de tel père, appartenant à telle race, et de telle mère, appartenant à telle autre race, devait, selon sa doctrine, avoir la tête conformée d’une certaine façon et il était facile, à l'examen, de retrouver sur son crâne la trace des générations dont il était issu. (Cette méthode, présentée par l’aliéniste d’une façon très ingénieuse, avait attiré l’attention. La Æevueanthropologique s'en était occupée et l'avait discutée longuement. C'était le grand sujet de controverse entre Talvanne et Rameau.” Celui-ci éprouvait un malin plaisir à mettre la question sur le tapis, tendant des pièges à son ami et s'amusant, comme un écolier, quand l’aliéniste s'y était laissé prendre.
— Voilà un enfant, disait Rameau, n'est-ce pas, qui vient au monde avec l'occiput développé, ce qui est le type de la race espagnole ; la garde, dans le tablier de laquelle: le médecin a jeté le marmot, au moment de sa naissance, truuve cette disposition crânienne fàcheuse et, de ses mains, elle lui aodèle sa petite tête, molle comme de la cire, et la fait ronde comme celle d’un Normand. Que devient ta théorie ? Où retrouves-tu. les traces de la filiation ? On te donne à examiner le crâne de ce gaillard-là quand il est adulte, tu le mesures et, avec gravité tu déclares qu'il est né à Yvetot.
—Tu es absurde, grognait Talvanne,
—Voilà qui est vite dit. Ta méthode n’est pas absolue, Les conséquences que tu. en tires sont variables. C'est ceci, à moins que ce ne soit cela. Au pétit bonheur ! En. somme, tes observations sont amusantes, mais elles n’ont aucune portéé,
—Armusantes | Elles sont d'une précision rigoureuse, indéniable. En tant que généralités, bien entendu ! Si tu vas me chercher des exceptions. Il y en a en tout. Et,.. comme dit la grammaire, elles confirment la règle.
En dépit de ces railleries, Rameau patronnait très chaudement la candidature deson ami à l'Académie de Médecine. S'il lui plaisait de nier, dans l'intimité, la valeurscientifique des doctrines de l'aliéniste, il vantait publiquement son mérite. Il avait fait, pour le Traité des maladies mentales de Talvanne, une préface admirable, dans laquelle il avait discuté, avec une autorité sans pareille, la question de l'hérédité de la. folie. Le livre avait, grâce à cette étude d’une clarté effrayante, obtenu un succès considérable, Ainsi Rameau, excellent au fond, détestable dans la forme, martyrisait. Talvanne et, d'une main ferme, travaillait à sa renommée.
Ce fut la phase resplendissante de la carrière de Rameau. La hauteur philosophique de son esprit se mauifesta souveraine. $Sûr de lui, il osa formuler ses doctrines matérialistes, avec l’âpre fougue d'un Calvin. Nul ne pouvait plus lui faire obstacle. Son génie, comme un feu dévorant, consumait tout ce qui essayait d'arrêter son expansion. Sa profession de foi publique eut un éclat d'autant plus grand, qu'il la fit dansun milieu officiel, à la face des autorités gouvernementales plongées dans l’anéantissemenc d’une stupeur profonde.
Ce fut à l'inauguration solennelle de la Société de philosophie contemporaine que, répondant à l’allocution pâteuse et vide du ministre de l’Igstruction publique, il prononça son célèbre discours sur la Création de l’homme et la substance de l'âme. Il yétudiait la question de savoir où en était la physiologie, d'après ses derniers résultats, par rapport à l'hypothèse d'une âme fndividuelle essentiellement distincte du corps. Et, après avoir discuté les faits avec une merveilleuse lucidité, il était arrivé à cette conclusion que, pour lui, rien dans les études physiologiques ne le conduisait à admettre une âme. Puis, d'une voix de tonnerre, agitant sa crinière de lion, pétrissant des mains le bois de son fauteuil, il avait adressé à la théologie une formidable apostrophe, couronnée par une négation absolue de la divinité, et avait terminé en attestant qu’il se glorifiait d'être parmi ceux qui doutaient le plus.
A peine eut-il cessé de parler que le vide se fit autour de lui. Tous les fonctionnaires, qui occupaient l’estrade, s'éclipsèrent avec une étonnante rapidité. En une: