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expres seconde, Rameau ne vit plus que des dos d’habits brodés. Autour du ministre très que je pre cercle s'était formé dans lequel les têtes s’agitaient avec violence et les bras se.
vaient vers le plafond, comme pour prendre le ciel à témoin. ‘ Où allons-nous, més-
sieurs | Affreux scandale |” s'écriaient les grands personnages, tandis qu'avec un males ensemble touchant le fretin gouvermental reprenait, appuyant la protestation des puissants du jour : ‘* Scandale affreux | scandale affreux ! où allons-nous ? ” sur 80 Rameau, seul comme un pestiféré, regardé de travers par les municipaux qui se ÿ demandaient, dans leur conscience étroite de soldats, si on n'allait pas l'arrêter, gagna habit la cour pour chercher sa voiture. Là il retrouva Talvanne qui, bouleversé, l’attendait. lé L'aliéniste ne put lui dire que ces mots : désolé . Oh ! mon ami, quel fatal emploi tu fais de tes admirables facultés 1... Que de : de co monstruosités tu as avancées ! Mais avec quelle éloquence 1... Diable de garçon, va ! We Et plein, à la fois, d'horreur et d’admiration, entraîné par sa chaude amitié, le bon La fe Talvanne prit et serra fortement sous le sien le bras du grand homme qui s'éloignait dans « . ‘silencieux, au milieu de la réprobation officielle. VIA Le lendemain Rameau fut informé qu’il était relevé de ses fonctions de professeur. avec
Il ne protesta pas. Il n'était un agitateur que dans le monde des idées. Sa révocation produisit une vive émotion dans le quartier des écoles, où le discours avait eu un
“norme retentissement. Des manifestations furent organisées par les étudiants qui pas, q vinrent, en masse, sous les fenêtres du savant, et firent retentir de leurs vivats la rue, dont les habitants montraient déjà aux fenêtres leurs visages inquiets. Rameau fut nie sourd à ces appels et resta invisible, Ils’était réfugié chez Munzel et, étendu sur le disait divan de l'atelier, il fumait en écoutant le peintre. Celui ci laissait courir ses doigts sur le clavier de l'orgue qui occupait tout le fond de la vaste pièce, jetant à la voûte sonore
et haute les graves et tendres mélodies de sa rêveuse inspiration. une Q Chassé de la chaire, Rameau fit de la clientèle, Cet athée, que le grand monde passe pieux eût voulu exorciser, était néanmoins appelé aussitôt que se présentait un cas Alors ave. On disait : ‘ Il a signé un pacte avec le diable. ”’ Mais la guérison, vint-elle de prom enfer, ce n’en était pas moins la guérison, Et, au prix de quelques messes expiatoires, un on se mettait en règle avec le ciel.
Rameau gagna couramment deux cent mille francs dans son année. Il était “arrivé >: passe
à la fortune et, avec ses goûts simples, il ne savait pas en jouir. Talvanne essaya de jus lui prouver qu’un train d'existence plus large lui était nécessaire. Il voulut le forcer à vient
déménager : Rameau s'y refusa. Il habitait toujours la maison de la rue de La Harpe ;
seulement, du cinquième, il était descendu au premier. Il avait là un appartement de
cinq pièces qu'il trouvait parfaitement suffisant pour lui. Du salon il avait fait son | cabinet et, vers quatre heures, au moment de sa consultation, on trouvait du monde ne jusque sux les banquettes de l’antichambre. Son domestique donnait des numéros elles d'ordre aux arrivants et tous, riches ou pauvres, égaux dans la souffrance, confondus ensemble, attendaient patiemment leur tour. Souvent il y avait de nombreuses voitures
de maître à la porte de la maison. Et, du haut de leur siège, les cochers, gravement pa enfoncés dans leurs fourrures, regardaient avec dédain le ruisseau boueux de la vieille Xe rue, dans lequel trempaient les pieds des chevaux habitués aux chaussées soigneusement ans
balayées des quartiers aristocratiques,
Cependant la Providence, comme disait Talvanne, ou le Hasard, comme répliquait
Rameau, se préparait à modifier l’existence du savant. Un jour, à lheure de la consul- At tation, une femme d'une quarautaine d'années, vêtue comme une bonne de petits bourgeois, la tête couronnée d’un tricot de laine noire, uh parapluie dégouttant d'eau à la Lo
main, se présenta, demandant à parler tout de suite au docteur Rameau, Le valet de chambre, en habit noir, cravaté de blanc, comme un officier ministériel, eut une moue de pitié, et donnant un numéro à la solliciteuse, ouvrit la porte d'une pièce, dans laquelle rs uinze personnes attendaient patientes et silencieuses. La femme poussa une exclamation et fit un pas en arrière. Le domestique referma la porte et doucement : —Si vous craignez que ce soit trop long, revenez demain, mais deux heures d'avance...
—Demain ! s’écria la femme, en frappant ses mains l’une contre l'autre, avec une
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—C'est impossible !
-—Il faudra donc que ma maîtresse meure sans secours? Mon Dieu! que va dire mademoiselle ? cs
Elle s'assit, les jambes cassées, et fondit en larmes, la tête basse, ses pleurs coulant sur son tablier, oubliant où elle se trouvait, toute à son chagrin.
—Mais, madame... hasarda le valet de chambre, un peu troublé malgré sa froide habitude des misères humaines au défilé desquellss il assistait chaque jour.
Un coup de timbre lui coupa la parole et, sans plus se soucier de son interlocutrice désolée, il ouvrit une porte et s’apprêta à reconduire la personne qui sortait du cabinet * de consultation. Dans la pénombre du jour tombant, la haute figure de Rameau apparut, Quelques brèves paroles de congé s'échangèrent entre le docteur et son malade. La femme qui pleurait avait redressé la tête. Avec l'intuition de la douleur, elle devina, dans cet inconnu à peine entrevu, le sauveur qu’elle venait implorer et, se levant avec vivacité, elle s'élança à sa suite dans le cabinet. Rameau la laissa faire et l'examinant avec un sourire :
—Qu'y a:t-il, ma bonne dame ? dit-il de sa belle voix grave.
—Ah ! mon cher monsieur, fit la femme avec agitation, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui êtes le docteur Rameau?
—Oui, c'est moi.
—C'est le ciel qui m'a permis de vous aborder! Ah! Dieu, votre domestique disait qu'il fallait attendre, ou revenir demain... Comme si la mort attendait !
—La mort? :
—Oui, mon bon et cher monsieur, la mort !.. Notre médecin l'a déclaré: c'est une question d'heures. Si l'opération n'est pas faite ce soir même, ma maîtresse ne passera pas la nuit. Et il n’y a que vous, paraît-il, qui soyez capable de la réussir... Alors mademoiselle m’a crié: Cours chez ie docteur Rameau, ramène-le.. Ah! Dieu!
romets-lui ce qu'il voudra. Nous vendrons les meubles, s’il le faut, pour le payer... ais qu'il sauve maman !.…
Rameau avait froncé le sourcil. La femme vit, sur le front du savant, un nuage
, passer, elle rougit et s'arrêta confuse :
—Pardonnez-moi, reprit-elle.. Je suis si troublée que je dis tout, comme ça me vient. Mais je serais fâchée de vous avoir déplu.…
Rameau fit un geste d’insousiance :
—Vos maîtres sont donc pauvres? demanda:t-il. .
—Hélas ! oui, les chères dames, après avoir été dans une belle position 1 La gêne ne leur en est que plus pénible... Mais tellement bonnes, qu'on se ferait hacher pour elles. Et mademoiselle si douce et si belle! Ah! docteur, si vous la connaissiez |
—Qu'a donc votre malade ?
. —Oh! c'est des choses gangréneuses. On l’a d’abord soignée pour un rhumatisme dans l'épaule et puis, du jour au lendemain, ils se sont aperçus qu'elle était à toute extrémité. Ah! monsieur, si elle avait été encore riche, on ne l'aurait pas laissée aller jusqu’à deux doigts de sa perte... Mais les pauvres, ça peut mourir, n’est-cé pas ?
Rameau hocha la tête et très doucement répondit : :
—Non, ma bonne femme.
Il fit résonner le timbre. Son valet de chambre parut :
—Mon chapeau, dit le docteur.
—Oh ! Seigneur ! Vous venez? s’écria la solliciteuse avec une joyeuse stupeur, Attendez, je cours chercher un fiacre…
—J'ai ma voiture en bas, dit Rameau en souriant, nous irons plus vite. Où demeurez-vous P
—Boulevard des Batignolles.
. —Monsieur sait qu’il y a encore dans le salon des personnes qui attendent depuis ce matin, hasarda le domestique d’un air fâché. :
—Dites-leur de revenir demain, répondit Rameau.
fl prit sur un meuble sa trousse toute préparée, et, suivi de la femme, il s’élança dans l’éscalier. ARE
Au coin de la rue des Batignolles, tout près de l'établissement de bains chauds et
Mons Cninuee TC
d’hydrothérapie, qui étale sur le boulevard une façade prétentieuse, se dresse une haute maison à cinq étages, dont les plâtres rongés par les eaux pluviales, noircis par le battage des tapis, donnent à la construction, nue et triste, un aspect de misère sordide, Une porte étroite s'ouvre sur un couloir dallé, qui passe devant la loge du concierge et conduit à uñ escalier dont les murs peints en vert clair s'écaillent, salpêtrés par l'humidité, Des réflecteurs, recevant un peu de jour par le haut d’une cour étroite et profonde comme un puits de mine, éclairent vaguemerit et permettent, dans l'après-midi, de se diriger à travers les paliers inégaux. Les marches restent raboteuses des couches de boue entassées par le passage journalier de cent locataires de cette ruche ouvrière, ; La bonne, montant devant Rameau avec la rapidité d'une personne dont le pied sa tous les recoins de l'escalier, s'arrêtait de temps en temps, avec sollicitude, isant :
—Prenez garde, là il y a un tournant. tenez la rampe.
On sentait qu’elle eût voulu soulever dans ses bras le sauveur qu'elle amenait triomphante. Au quatrième étage elle s'arrêta et, prenant une clef dans son tablier, elle ouvrit une porte sur laquelle une plaque de cuivre était attachée offrant cette indication : Mne ErcHEvAaRRy, Modes. Rien de navrant comme cette annonce coquette et luxueuse : Modes, sur ce carré misérable, dans cette maison qui puait la pauvreté. Quelles modes, hélas ! pouvait-on faire dans ce quartier où les femmes sortaient nu tête ou bien coiffées de bonnets de linge? Triste métier qui ne devait pas nourrir son ouvrière |
La pièce d'entrée était une salle à manger noire et entumée. meublée d’une table en noyer, de quatre chaises et d'un buffet sur lequel traînaient les restes d'un maigre repas. Des rideaux de réps fané pendaient aux croisées qui donnaient sur la cour. Le cuisines de l’autre corps de logis étalaient sur leurs fenêtres les torchons et les lavettes
ui séchaient, répandant de fades odeurs d’évier,. Sur un poële en faïence, couvert d'un marbre gris fendu par la chaleur, un champignon de bois supportait un chapeau commencé, : 4
Rameau, d'un regard, embrassa tout cet ensemble pendant que la bonne passait vivement dans une pièce voisine, Une exclamation se fit entendre et, dans l'encadrement d'une porte soudainement poussée, le docteur vit paraître la plus radieuse incarnation de la beauté vivante. Îlse sentit les mains pressées par des mains nerveuses et . chaudes. Il entendit une douce voix qui disait :
—Ah | monsieur, que de reconnaissance nous vous devrons |
Et, sans avoir le temps de répondre un mot, il se trouva amené au pied d’un lit, dans lequel une femme maigre et pâle était étendue. Là le sentiment professionnel ressaisit Rameau, ses regards recouvrèrent leur netteté, ses oreilles cessèrent de bourdonner. Il redevint le grand praticien au coup d'œil infaillible. Il oublia tout ce qui n'était pas la maladie,
. .—C'est derrière le cou, docteur, entre l’épaule et la nuque, dit de nouveau la douce voix.
Il agita la tête et commença à examiner la femme couchée. Abattue, elle gémissait, sans force pour parler. Des gouttes de sueur perlaient sur sca front jauni et creusé par la souffrance. Les artères de son bras, étendu sur le bois du lit, battaient avec violence. Un gunflement violacé, au-dessous de l'oreille droite, débordait des linges qui entouraient le cou,
D'une main légère Rameau détacha le pansement et sa figure grave se rembrunit.
—Comment a-t-on laissé le mal se développer ainsi ? murmura til.
11 recula de quelques pas et, se tournant vers la femme qui l'avait amené :
—Préparez-moi des bandes, dit:il.
Et posant son chapeau sur une table, il se dirigea, sa trousse à la main, vers la
pièce voisine.
—Docteur, allez-vous donc opérer ma mère tout de suite ? demanda la jeune fille avec un trouble violent, Ne
Rameau leva les yeux et la vit très pâle.
— N'est-ce point pour cela que vous m'avez envoyé chercher? dit-il en adoucissant
sa voix rude,
—Est-ce que c’est aussi grave que l’a dit notre médecin ? —Très grave, mademoiselle.
dresse une haute ircis par le batmisère sordide, du concierge et trés par l'humiétroite et prons l'après-midi, ses descouches ruche ouvrière, e dont le pied vec sollicitude,
amenait triomn tablier, elle tte indication :
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serait.il pas possible d'attendre à demain ?
hée sur la poitrine. Rameau ne put se défendre de . €
LE DOCTEUR RAMEAU . Ne Mon Dieu !... Mais vous voyez l'état de faiblesse de ma pauvre melade
i Île ère est des plus sérieux. .E iselle, l'état de madame votre mère est carotide.…. ren es qu'on a laissé PONT EE RT RTE 0 Sd td. age qe “ elle, eat une question d’heures, Ce gi han ME table: 18 18e bat ” pa Le fille resta anéantie, les jambes cassées, s'app regarder. Elle était ‘ idi. Son teint ma ille, svelte, avec une grâce nonchalante de TA de ‘yeux bruns. Ses éta L'avivé par le rougeur fraîche de ses lèvres à A co un peu bas, coupé par des | vraien ‘ ele £ lement ondés, cou : t une distinction rares cheveux noirs, naturel ble de sa personne offrait une élégance et nie can É : prices sourcils fiers. L'ensemble € lacées dans n'importe quelle situation, par | pris À dev move pere Dan 0 Dante on, sue din La la destinée, is, elle avait l’air d'une reine. robe de lainage gris, elle a e ? dit elle. nat de TO tademetelle -H Gadrait endormir ve mére. Je vous prierai donc —Oui, * in, il m’aidera. 4 ‘ : votre médecin, il m ; bout de bien De ER la bonne courut dans fe quentin ie ne fran el m Û de la m Ë ntré dans la chambre dt dés à s'éloigner.
deux heures. . Rameau, re la jeune fille. Ilne songeait pas :
à voix basse avec la j ui s'écoulait. Mais un ment, se mit à causer à quelques visites urgentes le temps qui it due hettil Il aurait pu employer à q l'obscurité grandissante, il ne distinguait plu t
: t. Dans l’o , ÿ r de lui. La silhouette charme secret le retenai tt. Une onibse tete Sél AO . : É e ère de la rue, dans Dents ODIFE QU TE rITRnU ir sur la fenêtre éclairée par la lumi fl he j écoupail. en Doir sur la ints d’or tremblants. Îls pa de la jeune fille se d déjà, piquaient leurs points d’o à elle ne ères, allumés déjà, piq imple avec une émotion qu'elle laquelle les reverbères, 1, la voix grave, elle, très simple av ; r l'inquiétude laient. Lui très paternel, Scs nerfs, trop tendus depuis une semaine pa LA El a danalline lent soudainement, Le er Has A pu ait le et la Taugue, t'illustre dans ] ; pis
ès de ce savant vie.
De aller à “dévoiler toutes les sept et ses Hi ram art Pr D 2 î hita et était fille ; les soldats d'Isa- Elle se nommair Conehita e de carlistes écrasée par les : re. les débris d'une troup ent français avait interné entré en France avec enée à Carcassonne, où le gouvernem: loi de k té un emploi belle. Sa mère l'avait am À tans Son père svait accep is t alors âgée e sep f; beau ays, SOUS le cie eu les réfugiés. Elle étai ani négociant en vins. Et, dans ce pays, i J : heureux. La guerre teneur de livres chez un gr à ils avaient vécu tranquilles et Pen dis i étai celui de l'Espsgne, i it voulu gagner Paris où il se fla ges peau ent ayant cessé, le carliste avai is la fraternité des camps terminée et l'interneme une situation exceptionnelle, Mai: la . iés à i tionnel, réfugiés d'obtenir par ses relations, Les chefs du mouvement insurrec ; Hire FRET l'uniforme. S ue. Ils parlèrent abon avait disparu avec le soldat de leur cause vaincue. ee i illi FeNOr Ve. Jà:0 tisans. Ils connaissaient Len a Bo i noblement supportées par leurs par (rs À Î Iheureux que le capi:
SMDIANS Gus MOAAIAOEEN éritant d’être soutenus et bien plus malh ver un emploi. beaucoup de braves gens m ices et on s’occuperait de lui trou ss À éciait ses service ee ir, et regrettant son burea is re Le carliste navré n'avait rien vu venir, et reg Lo ES Ê , l. Sa femme, qui Mais il fallait du temps. L ent à donner des leçons d'espagno pps rss var D dE dr n à une grande modiste et, avec bea F était adroite, avait € ille avait vécu. ES ccidents ue ea ag LA s'était déroulée pou eux "aps péripéties He pt Fred endan ans, | tin et c aque s de ment chaque ma ttant à sa table, et d2 monotone et médiocre, rare d ses leçors, la mère se me à ne ité : V: OF CORNE AS i nd elle avait eu quato banalité : le père partan la faille et le satin. Qua | d i i ant le tulle, la fai à chiffonner les nœuds de ses doigts agiles façonna é à aider sa mère. Elle excellait Cette petite ans, Conchita D A GO éciiie Me sur le velours à de aptes goût tn Qui qe en vu, qu noel out Les dlégance, avi €, AM fl 1 ses en vogue. ? : ill it. Celle-ci M BE ie not late de ME pos Masai ie TS “Htchtertes ea : i offri ition ee é " t lui offrit des con ; . uir fraîche et DA PE eu ni ce. Li nel ques le maison, ns FA Eu belle grenade de son pays. Il ne voulut pas qu'elle q rose comme une
craignant pour cette enfant les mauvais conseils de l'atelier et les libertés de la -rue. Mais, pour tirer parti de l'adresse de Conchita, il s'installa hardiment rue Taitbout, dans un petit rez-de-chaussée, et ouvrit un magasin de modes. Les deux femmes travaillèrent avec d'autant plus d'ardeur qu’elles étaient à leur compte. Pendant cinq ans le petit: commerce marcha honorablement et Mn: Etchevarry avait une clientèle, lorsque brusquement l’ancien carliste mourut de la rupture d’un anévrisme.
Du jour au lendemain, sans préparation, sans avertissement, les deux femmes se trouvérent livrées à elles-mêmes. Minée par un sourd chagrin qu’elle tâchait vainement de cacher à sa fille, la veuve finit par tomber malade. Elle essaya de lutter et s'épuisa en efforts. Soignée par Conchita et par Rosalie, servante dévouée qui avait suivi la famille depuis son départ de Carcassonne, Mme Etchevarray se remit. Mais on eût dit
u'elle avait usé tout son courage. Elle demeurait des journées entières, elle autrefois. si laborieuse, les yeux fixés dans le vide, son aiguille inactive entre les doigts. Si sa fille lui parlait, elle tressaillait, se redressait lentement, semblant revenir du lointain pays des rêves.
‘Conchita avait beau redoubler de vaillance, faire des prodiges d'activité, passer les nuits, peu à peu la clientèle péniblement rassemblée se dispersait. La gène entrait dans le petit magasin. Les fournisseurs se faisaient plus durs, inquiets au moment des échéances. Enfin après deux ans de lutte pénible et inutile, la plaque de cuivre : Mme Ercuzvarrv, Modes, qui ornait la vitre du-rez de chaussée de la rue Taitbout, était clouée sur la porte au quatrième étage de la maison des Batignolles.
Et dans ce quartier populeux, loin du centre élégant, les deux femmes avaient végété tristement, obligées de travailler de nouveau pour les autres, sans espoir de remonter jamais la pente en un instant descendue. Puis la veuve était retombée malade et Conchita, prise entre les nécessités de sa tâche quotidienne et les absorbantes exigences de sa mère, avait vu peu à peu les dettes grossir, les papiers roses et bleus du mont-de-piété remplacer, dans les tiroirs, les objets de quelque valeur qui restaient à la maison. Et, impuissante à se défendre contre tant de malheurs accumulés, la jeune fille avait entendu avec épouvante le médecin qui soignait Mme Etchevarray parler d’une opération urgente et grave qui déciderait de la vie ou de la mort de la malade.
Dans l'obscurité maintenant complète, Rameau avait écouté ce lamentable récit, entrecoupé par les larmes de Conchita et ses supplications désespérées. L'illustre praticien avait été envahi par une pitié profonde. Lui, depuis si longtemps blasé sur les souffrances humaines, il avait tressail!i aux angoisses de cette jeune fille, deux heures avant inconnue, Une palpitation sourde avait fait bondir son cœur, une chaleur soudaine avait brûlé sa poitrine. Et celui dont l'ironie hautaine troublait les plus hardis, s'était senti devenir timide.
Ces deux heures d'attente lui avaient paru passer comme une minute ; quand il avait essayé de se les rappeler, plus tard. et d'en fixer les détails, il n’avait retrouvé, dans sa mémoire, qu’une impression confuse et duuce, la sensation d’un enchantement délicieux et irrésistible. Ce qui se dégageait seulement très net, pour lui, de cette première rencontre, c'était l’arrivée de son confrère et l'opératiou faite sous les yeux mêmes de
Conchita.
Il la revoyait pâle, s’accrochant au bois du lit pour ne pas tomber, pendant que le médecin tâtant le pouls à la malade, l’anesthésiait avec du chloroforme. Puis toute une suite de faits pour lui indifférents : les vutils étalés sur la table, le sang’ ruisselant sur l’oreiller, les gémissements de la domestique, à la vue de sa maîtresse immobile et comme morte, la chair fouillée par le bistouri. Et, l’opération terminée, les pleurs d'énervement de Conchita, qui ne pouvait se calmer et qui, dans le désordre de sa douleur, lui avait paru encore plus charmante.
Il avait quitté cet humble logis à regret, promettant de revenir et stupéfiant son confrère, qui connaissait sa rudesse proverbiale. par la douceur caressante de ses paroles. Il était en effet revenu, chaque jour, jusqu’à la guérison complète. Et jamais malade n'avait été traitée comme Mne Etchevarray. Rameau commandait les médicaments et les envoyait, afin aue la fidèle Rosalie ne se dérangeât pas pour les aller chercher. Il ne se présentait jamais sans apporter les fruits les plus recherchés et les plus belles fleurs. Un jour, il s'informa auprès de la servante de la situation pécuniaire de ses maîtres et, après lui avoir fait promettre de n’en rien dire, il lui offrit sa bourse pour payer l’arriéré du ménage. A cette proposition Rosalie se cabra et refusa net, jetant
Rame l'aven
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ux femmes se hait vainement er et s’épuisa
avait suivi la ais on eût dit
elle autrefois.
gts. Si sa fille ntain pays des
ité, passer les e entrait dans moment des cuivre : Mme ‘aitbout, était
nmes avaient ins espoir de mbée malade __absorbantes s et bleus du restaient à la la jeune fille parler d’une de.
ntable récit, illustre pratilasé sur les deux heures haleur souplus hardis,
; Quand il trouvé, dans ement délitte première mêmes de
dant que le s toute une isselant sur nmobile et les pleurs le sa dou-
béfiant son te de ses Et jamais s médicaaller chert les plus niaire de burse pour net, jetant
Elle n'out rien de plus pressé que de conter
Rameau dans une confusion extrême.
l'aventure toute chaude à ses dames :
td près vous qu’il m'a suppliée de prendre son argent, disant qu'on le lui rendrait, si l’on voulait, plus tard, mais surtout qu'il ne fallait pas qu'on le sût en ce moment... Et il était à l'envers pour me faire sa proposition... Pour sûr, cet homme-là. aime notre demoiselle... On dit qu'il gagne ce qu'il veut. Et il n’est pas déjà si vieux |... Il sue figure superbe... Mais je l'ai rembarré, parce que j'ignore s'il a des idées convenables...
— Tais-toi, Rosalie, dit Conchita. Tu ne sais pas ce que tu dis... Le docteur est très bon, il s’est intéressé à nous. Maïs voici maman rétablie et il pourra ne plus se dérânger pour venir la voir.
Le lendemain Rameau trouva les deux femmes un peu graves et très cérémonieuses. Elles lui exprimérent toute leur gratitude pour les soins si dévoués qu'il avait prodigués à la malade et lui donnérent à entendre que des visites nouvelles seraient aussi préjudiciables a lui, qui perdait un temps précieux, qu'à elles, qui ne sauraient comment expliques son assiduité. D'ailleurs elles espéraient pouvoir un jour s'acquitter envers lui.
n attendant, Conchita lui offrit un ravissant petit chiffonnier en soie ancienne qu'elle avait secrètement confectionné:à son intention. Devant la jeune fille qui lui téndait son
résent, avec des larmes de reconnaissance dans les yeux, Rameau, pour la première ois de sa vie, resta court. Il balbutia un vague remerciement, fit un geste de brusque résolution et, tournant les talons, il se sauva plutôt qu’il ne sortit de l'appartement.
En s’en allant, les idées brouillées et les oreilles bourdonnantes, 1l se gourmandaïit.: qu’allait il se lancer, à son âge, däns cette amourette d'étudiant de première année ? A cinquante ans, avec des cheveux gris, il se mettait à aimer une fillette ! Comme s’il devait avoir d'autre passion que la science, maîtresse exclusive et jalouse qui ne s’accommoduit pas du partage. Et, au milieu de ses raisonnements, le pur visage de Conchita apparaissait, avec ses yeux noirs, $es cheveux ondés frisant sur les tempes et ses lèvres rouges qui souriaient. Un frisson passait, voluptueux, dans les veines de Rameau et un soupir gonflait sa poitrine à la pensée de tous les trésors qu'il dédaignait. Il arriva à sa porte. Là, il secoua ses épaules, comme il avait l'habitude de le faire quand il vou-
| lait terminer une discussian avec Talvanne, murmura : ‘* Au diable les femmes! N'y pensons plus ! ” Et, quatre à quatre, grimpant son escalier, il entra chez lui et se mit à la besogne.
Il ne dormit pas de la nuit. Enfoncé dans son fauteuil profond, devant son bureau chargé des épreuves d’un livre qu’il s’apprêtait à publier, il fumait à grosses bouffées, les
regards perdus au plafond, repassant toute sa vie, et se demandant s'il n'avait pas été dupe d'une chimère, en s’absorbant exclusivement dans le travail. Charme de la vie de de foyer, joie de l’amour partagé, douceur de se voir renaître en ses enfants, bonheur tranquille du commun des êtres, il avait tout dédaigné. * Qu’avait-il en échange ? Une réputation européenne, des places honorifiques, des palmes sur son habit, des croix pour aller en soirée. Du reste, n’aurait-il pas pu, et tout aussi sûrement peut-être, atteindre au même but, obtenir le même résultat en menant l'existence de famille ? Le calme n’aurait-il pas été aussi fécond pour lui que l'agitation ? Ou bien son cœur n'aurait fonctionné qu'au détriment de son cerveau ? Comme le vieux Faust dans son laboratoire, il eut, au milieu de ses livres, la vision troublante de la jeune fille, et un soupir de regret, sorti de son cœur, vibra dans le silence de la nuit.
Au matin, il chassa ces pensées, se mit à l'ouvrage accoutumé, alla faire son cours, passa à l’hôpital, et dina avec Talvanne, qu’il terrorisa par les éclats d’une verve para- Idoxale plus ardente encore que d'habitude. Puis, vers dix heures, cette flambée s’éteignit, et, couché sur un divan, il resta pendant un temps très long sans desserrer les dents, se leva d’un aïr morne et rentra chez lui.
Durant toute une semaine il fut ainsi, inquiétait sérieusement Talvanne qui prit sur lui de l’interroger. Il ne réussit qu’à l'irriter. Rameau envoya son ami au diable, le
traita d’imbécile, lui déclara qu'il rêvait, et montra un emportement tel que l’aliéniste le quitta tout à fait convaincu, cette fois, qu'il se passait dans ce puissant cerveau quelque chose d’anormal.
Il s’en ouvrit à Munzel qui, procédant par des moyens tout différents, toucha du premier coup la corde sensible et provoqua une. crise d’attendrissement, pendant laquelle L'Allemand sentimental et doux pleura :. "ec Rameau
e grand homme lui confia tout.
et amollit, comme de la cire, le bronze de ce caractère. Il lui prouva que refuser le bonheur, quand il se présente, c'est commettre un crime contre soi-même. Et, avant le soir, il l'avait décidé à revoir Conchita. De la revoir à l'épouser l'épouser il n’y avait qu'un : il fut vite franchi.
Alors se produisit une extraordinaire éclosion d'amour dans le cœur de Rameau. Il ne pensa plus qu’à sa fiancée. Il subordonna tout à elle, Cet homme, qui n'avait jamais vécu par les sens, se livra à sa passion avec une joie enivrée. Son visage rayonna sous ses cheveux grisonnants, comme un rosier qui fleurit à l'automne, Ileut des fantaisies de jeune homme, s'habilla avec élégance et montra au monde savant, pétrifié d'étonnement, un Rameau riant, brillant, pimpant, qui était bien un des phénomènes les plué inattendus de cette fin de siècle. à Il se retrouva lui-même, cependant, pour refuser de se marier à l’église. Lorsque Mne Etchevarray l'engagea à faire publier les bans à la paroisse, le matérialiste regarda sa belle-mère d’une si singulière façon, que la bonne dame n’osa pas prononcer une parole de plus. Ce fut Conchita qui revint à la charge. L'Espagnole, plus superstitieuse encore que pieuse, entrevit avec terreur un mariage qui serait contracté sans la bénédiction d’un prêtre. Et, avec des larmes, elle supplia Rameau de se conformer à la règle,
Pour la première fois, elle le trouva rétif. Il secoua sa grosse téte, voûta ses larges épaules, comme s'il s'apprêtait à supporter tout le poids d'une cathédrale et, avec des précautions de langage, il essaya de faire comprendre à la jeune fille que subir le mariage religieux ce serait mentir à son passé, renier toutes ses convictions et exécuter la plus humiliante palinodie. Certes, il avait à cœur de lui plaire, mais il ne pouvait, pour un caprice d'enfant, prêter si cruellement à rire.
Conchita ne se mit pas en frais de discussion, elle eut recours à l’'éloquence des larmes. Mais elle vit Rameau inébranlable. Alors elle devint muette et froide comme une pierre. Elle laissa le savant discuter pendant des heures, sans même écouter les arguments merveilleux dont il se servit pour la convaincre. Cette parole de flamme glissa sur elle comme la la lave sur le marbre. Le torrent de feu écoulé, elle se retrouva aussi nette, aussi ferme dans sa résolution. Comme il la questionnait ardemment, quêtant un mot qui lui dornât gain de cause, læ jeune fille lui dit gravement :
—À l'église ou pas.
Il partit sans s'être décidé et passa sur Talvanne une des plus formidable colères qui eussent jamais bouillonné dans un cerveau humain. L’aliéniste avait eu le tort de lui dire avec une ironique bonhomie :
—Aprè tout, je ne te comprends pas. Qu'est-ce que ça peut te faire d'aller à la messe ? Tu accompliras cette formalité comme un devoir de convenance mondaine, Ne t'ai-je pas cu vu, vingt fois, à des enterrements de confrères, au temple, à la synagogue ou à l’église ? Étais-tu déshonoré en sortant ? Tu t'étais tenu à ta place, décemment, comme un homme bien élevé, tu avais assisté à l'office sans y prendre part. Qu'y avaitil d’exorbitant én cela ? Le grand avantage de l’athéisme, c'est de permettre à l’homme de supporter, sans embarras, les manifestations religieuses les plus diverses. Du moment que tu ne crois pas, rien ne peut te gêner.
—Eh ! ce n’est pas pour moi, répondit Rameau ; mais que dira-t-on ?
—Ah ! voilà ! reprit Talvanne. Tu te préoccupes de la galerie, tu te sens en représentation et tu n'as pas le mépris absolu du public... Tu as peur de ce qu'on pensera... Il y a de la pose dans ton affaire !.. J'ai toujours été convaincu que, vous autres matérialistes, si l’on vous enfermait dans un noir cachot, tout seuls, loin des regards, sans espoir d'échapper à la mort, vous vous mettriez à genoux, comme n'importe qui, et vous tâcheriez de vous rappeler votre prière |
Rameau qui avait écouté en silence, soucieusement, avait alors éclaté et si rudement injurié son ami que celui-ci n'avait pas reparu de deux jours. C'était le docteur qui était venu le trouver. Il avait fait son apparition chez Talvanne, à l'heure du diner, s'était mis à table sans parler, puis le soir, installé dans le cabinet de l'aliéniste, au milieu de la collection des crânes, où tous les spécimens des races humaines étaient rangés avec ordre, il avait raconté à son ami que son mariage était rompu s’il ne cédait pas à la volonté de Conchita.
—Elle est entêtée, mon cher, comme les mules de son pays, dit-il avec humeur. Elle ne discute pas, elle ne raisonne pas, elle dit : Je veux me marier devant un prêtre. Et après elle pleure. Elle me rendra fou 1...
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LE DOCTEUR RAMBAU 19
—Je te soignerai... Les folies d'amour se guérissent.. Des bains de son, une nourriture émolliente, et deux heures de promenade par jour, dans un beau jardin... C'est l'affaire de trois mois... Et on se porte mieux qu'avant |.
Rameau ne parut pes avoir entendu, Il resta, pendant quelques minutes, plongé dans une profonde méditation, puis d'une voix triste :
—Talvanne, elle ne pliera pas. Comment faire ?
—Y tiens-tu ?
—Plus qu’à la vie !
—Un homme tel que toi !... Qu'espères-tu donc trouver en elle ?
Le regard de Rameau rayonna d’une passion ardente :
—Ce que je ne connais pas : le bonheur !
Talvanne hocha la tête :
—Mon viéux, mets les pouces sans plus résister : tu es pincé. Puisque tu crains le retentissement qu'aurait ton apparente apostasie,—car, ma parole, votre athéisme est aussi une religion, au nom de laquelle vous proscrivez toutes les autres,—eh bien | transige en acceptant un mariage religieux en Espagne... Passe la frontière... Quoi d'étonnant ? Ta femme est Navarraise.. Du diable si on sait ce que tu auras fait de l'autre côté de la montagne.
a —Oui, tu as raison, dit Rameau qui se redressa.. Tu me sauves avec cet expéient.…
Mne Etchevarray, très inquiète de la tournure que prenaient les événements, et désireuse de ne pas laisser s'enfuir ce mari inespéré, avait, entre temps, raisonné sa fille. Celle-ci accepta, comme une victoire, la demi-capitulation de Rameau, et, redevenant douce et charmante, ne troubla plus la joie de son fiancé. Ils partirent, la mère, la fille et le futur gendre pour Biarritz, d’où ils devaient se rendre dans la petite ville, berceau des Etchevarray. Talvanne et Munzel, qui servaient de témoins à leur ami, les rejoignirent quelques jours plus tard. Et, en une semaine, sans bruit sans difficultés, le mariage se trouva conclu.
Le retour de Rameau fut triomphal. Il présenta partout sa femme avec un orgueil rayonnant. Autant, jusque-là, il avait fui le monde, autant il le rechercha. (Conchita, sur qui la célébrité de son mari attirait vivemént l'attention, produisit une sensation profonde, et fut, dès le premier jour, classée parmi les beautés incontestées. Elle se montra simple et calme, sans aucun enivrement du succés, semblant en rapporter tout l'honneur à son mari et le lui offrir comme un hommage. La disproportion d'âge qui existait entre Rameau et elle, avait engagé de brillants jeunes gens à lui faire la cour, Elle accueillit leurs adulations avec une tranquillité parfaite, et ne se permit aucune coquetterie. Les soupirants se découragèrent promptement. Et il fut établi que la vertu de Conchita était à l'abri de toutes les tentations. Talvanne, qui n'avait pas vu sans appréhensions son ami se décider à modifier si gravement son existence, respira plus librement. Il commença à croire que Rameau serait heureux, et à espérer qu'il le serait lui-même. Car tous les sentiments éprouvés par le docteur devaient avoir leur contre-coup dans le cœur dévoué de son compagnon de jeunesse.
Au travers de l’éblouissement du premier mois de cette vie agitée et bruyante, Rameau sentit enfin que le modeste appartement de la rue de La Harpe était un cadre indigne d’enfermer sa vie. Il acheta l'hôtel du maréchal Régnault de Saint-Jean-d’Angélv, au coin de la rue Saint-Dominique et de l'avenue de Constantine, et s’y installa très luxueusement. Mme Etchevarry vint y demeurer, avec la bonne Rosalie, et la maison fut tenue, sous la surveillance de ces deux femmes, d’une façon supérieure, Rameau y inaugura ses réceptions du samedi, qui attirèrent chez lui tout ce que le monde parisien comptait d'illustrations. Ce fut la brillante période de la vie du grand homme. Et ce fut aussi la période heureuse.
ir; Son existence intime répondit à son existence extérieure. Entre sa femme et ses amis, Rameau fut pleinement satisfait. Il n'eut rien à désirer. Tous les soirs, Talvanne et Munzel arrivaient à neuf heures et, dans le petit salon, ils causaient, jouaient ou faisaient de la musique jusqu'à minuit. Munzel avait découvert à Conchita une voix chaude et vibrante. Il lui accompagnait dés chansons populaires espagnoles, qu'elle
avait retenues de son enfance et qu'elle disait avec un brio extraordinaire. Puis, l'Alle- Mand restait seul au piano et interprétait, avec un sentiment naïf et profond, quelque réverie de Schubert. Le silence se faisait plus lourd et comme religieux. Souvent Conchita avait les larmes aux yeux quand les derniers accords se perdaient dans la demiobscurité du salon, et demeurait muette, absorbée dans son extase musicale.
En temps ordinaire, elle gardait, vis-à-vis de Munzel, une réserve qui confinait à la froideur. le n'avait aucune familiarité avec lui, et le traitait presque cérémonieusement, tandis qu’elle riait, plaisantait avec Talvanne ainsi qu'avec un ami d'enfance ou un parent. Elle avait jour dit à Munzel: «monsieur» Elle appelait l'aliéniste : « Talvanne» tout court, Rameau avait promptement remarqué ces nuances et s'en était ouvert à Conchita. La jeune femme, très tranquillement, avait répondu que le caractère froid et grave du peintre, ne se prêtait pas, comme celui du médecin, à cette expansion fraternelle ; qu’elle avait beaucoup d'estime et d'amitié pour M. Munzel, mais
u’elle ne se sentait pas, avec lui, en confiance comme avec Talvanne. Ces se “timents- 1 ne se commandaient pas, on les éprouvait ou on ne les éprouvait pas. Et voilà tout.
Talvanne, lui qui avait toujours conservé, au fond du cœur, un vieux levain de jalousie, se réjouissait d'être le favori de Conchita et se carrait dans son triomphe. Cependant le docteur, qui défendait Munzel contre Conchita, allait avoir à se défendre lui-même.
Devenue souveraine incontestée, voyant son mari à ses pieds et n'ayant qu'à formuler un vœu pour qu'il fût immédiatement réalisé, la jeune femme s'enhardit jusqu'à rêver de modifier les idées qui avaient amené ses premières, ses seules luttes avec Rameau, Audacieusement, elle se proposa de donner assaut à ce rempart du matérialisme, de renverser cette bastille de l'iniquité et de faire servir à la gloire du ciel l'adoration profonde que le grand homme avait pour elle,
Elle s'ouvrit de ces projets à sa mère. Mais elle ne trouva pas la vieille femme disposée à l'encourager. Très pleine de reconnaissance pour Rameau, dont elle avait admiré le désintéressement et la bonté, Mme Etchevarray faisait taire volontiers ses scru-
ules de tervente catholique quand il s'agissait d'excuser son gendre. Elle avait des indulgences spéciales pour lui et son étroitesse d'esprit se trouvait corrigée par l’effusion de son cœur. Alors Conchita, avec une irritation d'enfant gâté à qui l’on résiste, se répandait en amplifications amères sur l'indignité qu'il y aurait, pour elle, à ne pas risquer un effort afin de sauver celui dont elle partageait la vie.
—Rester impassible et indifférente, s’écriait-elle, ce serait de la complicité |! Je deviendrais aussi coupable que lui! Car il est coupable, ma mère, vous n'avez pas l'air de vous en douter, ou plutôt vous fermez les yeux pour ne pas voir.
—Mon enfant, ton mari est la perfection sur la terre, et je ne sais pas ce qu'ont pu faire les saints que l’on canonise, s'ils ont été meilleurs que ce mécréant-là. Vois-tu, il deit y avoir, pour les hommes, diverses manières d’être agréables à Dieu: l’une c'est d'observer avec fidélité ses commandements et de le prier, comme il l’ordonne; l’autre, c'est de se dévouer passionnément à ses créatures et de pratiquer le bien, au lieu d'aller à la messe... Sans doute, il vaudrait mieux être à la fois vertueux et pratiquant, mais, dans ce temps-ci, il ne faut pas se montrer trop exigeant et, quand on a affaire à un homme qui n'est que vertueux, la sagesse est de s'en contenter.
* —Ma mère, il ne croit à rien.
—Eh bien! crois pour deux. Dans la balance, le bon Dieu rétablira l'équilibre.
Mais cette souriante bonhomie, avec laquelle Mme Etchevarray acceptait l’état moral de Rameau, ne calmait pas Conchita. Elle restait silencieuse, le visage assombri, les yeux fixes, hantée par cette idée que l’incrédulité de son mari attirerait sur eux quelque malheur. Comme les sommets altiers, qui défient le ciel, cet orgueil humain, qui bravait le créateur, devait être frappé par la foudre. Et ardemment, elle souhaitait d'obtenir de Rameau une première concession, qui pôt être le signe visible d’une détente de cette fière volonté. Elle se donnait passionnément à cette œuvre, elle avait des exaltations de missionnaire. Elle priait, avec des élans d’âme, et se sentait prête à tout. pour triompher.
La coquetterie lui servait de moyen. Elle chercha à irriter l'amour de son mari, elle voulut se faire désirer par lui et l’attendrir par la douceur de la possession. Elle eut des caprices. des mélancolies sans raison et des gaietés soudaines. Son caractère fantasque et charmant offrit à Rameau d'irrésistibles attraits. Il adora cette délicieuse enfant,
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LE DOCTEUR RAMEAU ot
dont les fantaisies prêtaient, aux loisirs de son existence laborieuse, un imprévu sans cesse renouvelé, Îl se soumit à la tyrannie de cette femme aimée, non seulemeut avec complaisance, mais avec entraînement. Il alla au-devant de ses désirs, même les plus déraisonnables, et lui donna la certitude qu’il était disposé à tout faire pour obtenir
d'elle un sourire reconnaissant.
On était au printemps et le mois de mai commençait, amenant les chaleurs. Les nuits étaient douces, le ciel clair, et les premières verdures sentaient bon. Un soir que Rameau avait diné en tête-à-tête avec Conchita, la jeune femme offrit à son mari de sortir à pied. Il accepta, et tous deux partirent, bras dessus, bras dessous, comme deux amoureux, marchant d'un pas leste dans la solitude et l’esplanade des Invalides, Ils arrivèrent au quai, traversèrent le pont de la Concorde et se trouvèrent dans le mouvevement de la population persan qui descendait vers les Champs-Elysés.
Dans les bosquets, illuminés par les cordons de gaz et les globes aux blancheurs d'opale, les orchestres et les chanteurs faisaient rage. Au loin, du côté du Palais de l'Industrie, dans un café-concert, des trompes de chasse sonnaient des fanfares. Les voitures roulaient rapides, s'engageaient par files dans l'avenue, conduisant aux bois les promeneurs avides des fraîches odeurs des tailliss Un instant, Conchita et Rameau demeurèrent immobiles, les yeux occupés par l'animation continue de ce défilé, les oreilles remplies par le tumulte de cette foule en fête, Puis, lentement, ils poursuivirent leur
promenade, attirés vers le centre de la ville par l'éclat des lumières, le resplendissement
des devantures.
Ils parcoururent la rue Royale, elle suspendue au bras de son mari, caressante, comme abandonnée, lui jouissant avec délices de la possession de cette adorable femme dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté. Ils gagnèrent ainsi la place de la, Madeleine, obscure au milieu de l’illumination des boulevards, avec son église haute et noire, profilant son architecture de temple grec sur l'azur assombri du ciel. Ils s’avancèrent jusqu'à la grille et là, brusquement, par la porte ouverte, l'intérieur de l’égl.se s'offrit à eux, avec son chœur rayonnant de cierges et décoré de fleurs.
—C'est le mois de Marie, murmura Conchita. -
Et, arrêtée devant les marches, les yeux fixés sur l'illumination sacrée qui resplendissait dans le lointain de la nef, elle semblait en contemplation, comme attirée par une force irrésistible.
Elle soupira: «Que c’est beau!» Etson bras serra, plus caressant, le bras de Rameau qui attendait, patient de son arrière-pensée, que celle qui était son maître et son guide, reprit sa marche. Conchita, d'un pas plus lent, continua son chemin, mais au lieu de suivre le boulevard, elle tourna le long de la grille, dans la solitude profonde de la place, prise d’un subit désir, qu’elle n’osa point formuler, mais qui la possédait victorieusement., Arrivée devant une des portes latérales, elle fit franchir le grille à son mari, et, au bout de quelques pas, ils se trouvèrent en face d’une entrée.
—Où allons-nots donc? demanda enfin Rameau, en résistant doucement au mouvement de Conchita.
* —Entrons.. murmura-t-elle d’une voix basse et ardente, voulez-vous?
En même temps, elle fixait sur lui des regards si brûlants de passion qu'il frémit. jusqu'au fond de lui-même.
—Voyez, reprit-elle, se serrant plus étroitement contre lui et le pénétrant de sa voluptueuse chaleur, personne n'est là, l'entrée est déserte, l'église sombre : quile saura ?
Il pâlit un peu, mais avec un sourire :
—Moi, ma chère.
—Eh bien ! ne serez-vous pas indulgent pour vous-même.
—I] faut être indulgent pour les autres et sévère pour soi.
—Oh ! ne faites pas de philosophie avec moi, soyez tout simple, vous aime, et alors je vous aime tant! Serez-vous perdu pour avoir traversé une église
avec votre femme? C'est le mois de Marie, une foule de curieux entre rien que pour:
admirer le luxe pompeux du culte.
—C'est ce luxe pompeux que je blâme, et qui m'éloigne.
—Alors faites le sacrifice de vos répugnances pour me plaire.
—Conchita, je vous en prie, allez seule, je vous attendrai ici, et très patiemment, je vous le promets.
Elle leva la tête, et de ses yeux jaillirent deux éclairs:
C'est ainsi que je
LA
—Il n’est jamais bon de dire à une jeune femme: Allez seule 1... Il fronça le sourcil et, sur son vaste front, le fameux pli se creusa menaçant: —Conchita ! murmura.t-il, ne jouez pas avec mon cœur.
—N'est-ce pas vous qui jouez avec le mien ? ‘ S Elle avait changé de ton et son âpreté d’une seconde s'était fondue en une câline douceur. Elle se suspendit de nouveau au bras du grand homme, et seuls, auprès de cette église sombre, le long de cette grille, sous ce ciel étoilé, ils demeurèrent presque enlacés, lui, sentant le jeune cœur de celle qu’il adorait battre contre sa poitrine, elle, se tendant dans un effort suprême pour vaincre la résistance de cette altière hostilité. Elle se leva sur la pointe de ses pieds et, effleurant de ses lèvres l'oreille de l'impie, comme si elle se défiait même de la solitude environnante, avec une caresse de la voix et de la bouche : s ;
—Souvenez-vous que vous êtes déjà entré dans une église avec moi, et en plein jour, et que vous avez fléchi le genou, et que vous avez courbé la tête. Vous en est-il advenu tant de mal? Vous avez obtenu la pauvre Conchita qui, de ce jour-là, s’est dévouée à votre bonheur. Ne ferez-vous donc pas une concession, si petite, si petite, pour qu’elle vous dise de tout son cœur: merci. PAS
Le visage de Rameau se penchait sur celui de Conchita, dont les yeux brillaient
lus éclatants que les étoiles du ciel. Une flamme passa sur le visage du grand homme, 1l saisit la jeune femme par les épaules et la regarda profondément, comme pour s’enivrer de sa beauté jusqu’à l'oubli, jusqu’à la trahison ; puis d’une voix brève :
—Allons ! puisque vous le voulez... à
Elle lui sauta au cou et lui donna follement le plus suave baiser qu'il eût jamais reçu delle. Alors, avec amertume, car un esprit aussi puissant ne pouvait pas abdiquer complètement toute clairvoyance, il pensa : Je suis payé, maintenant, du premier pas que je fais sur la route de l’apostasie. Mais si je ne résiste pas, jusqu'où me mènera-t-elle ?
* Entraîné par Conchita, il entra dans un des bas côtés presque déserts, la masse des fidèles emplissant la nef. Sous la voûte, le parfum des fleurs, qui se fanaient sur les autels, flottait doux et mourant ; dans l'ombre des piliers, des formes noires de femmes agenouillées faisaient des taches mouvantes. Un grand silence règnait, l'office venait de commencer. La foule était rassemblée devant le chœur. Conchita, muette et recueillie, guidant Rameau, dont le pied indifférent foulait, sonore, le pavé de l’église, arriva devant la chapelle de la Vierge resplendissante de lumières, de dorures, pleine de guirlandes et de bouquets. Instinctivement l’athée résista au mouvement qui l’emportait, en pleine clarté, en pleine piété, et, dans une demi-obscurité, il s'arrêta. Souriante, avec un rayon de triomphe dans le regard, Conchita s'agenouilla et fit une courte prière, puis se relevant elle resta debout, près de son mari, regardant et écoutant.
Après un harmonieux prélude d'orgue, des voix pures s'étaient élevées, montant fraîches et pénétrantes vers la voûte, ainsi qu’un chant de séraphins/ puis des voix plus graves, auxquelles s'était mariées des voix de femmes, et c'était comme un cœur universel célébrant la gloire du Très-Haut. Conchita, embrasée du désir de convaincre et de faire croire, sentit son cœur s’amollir et se fondre comme sous une rosée divine, Il lui sembla que la grâce descendait sur elle en flots mélodieux, la baignait, la pénétrait et l'imprégnait d’une joie céleste. Enivrée de sa propre foi, grisée par les parfums attiédis, exaltée par les chants, elle voulut passionnément s'emparer de l'esprit de Rameau, elle souhaita follement le courber dans une soumission irraisonnée. Elle le crut préparé par les séductions extérieures d’un culte tout de charme et d’adoration et, lui montrant sur l'autel une Vierge de marbre, qui tenait dans ses bras l'enfant Dieu, souriant et superbe :
—Je vais demander à Marie qu’elle nous donne un enfant doux et beau comme celui qu'elle porte. Joignez-vous à ma prière, seulement en ployant le genou et, j'en suis sûre, je serai exaucée.
Rameau frémit en découvrant le piège : un enfant de Conchita et de lui, une preuve vivante de son amour pour l’amener à un acte de faiblesse morale qui, à ses prepres yeux, devait les déshonorer. Il regarda la jeune femme non pas avec colère, mais avec une profonde mélancolie. Même quand elle le faisait souffrir, il se découvrait encore de l’indulgence pour elle. Cependant Conchita, tremblante en le voyant rester
muet et soucieux, s'était penchée vers lui, prête à un dernier effort pour assurer la victoire :
enaçant :
e en une câline seuls, auprès de urérent presque a poitrine, elle, altière hostilité, cille de l’impie, esse de la voix
oi, et en plein Vous en est-il € Jour-là, s’est etite, si petite,
yeux brillaient grand homme, me pour s’eniève :
uil eût jamais Vait pas abdit, du premier où me mène-
erts, la masse fanaient sur 10ires de femégnait, l'office ichita, muette avé de l'église, Drures, pleine uvement qui 6, il s'arrêta, la et fit une it et écoutant.
ées, montant les voix plus Cœur univervaincre et de vine, Il lui Pénétrait et ums attiédis, ameau, elle Préparé par 1Ontrant sur et superbe :
eau comme nou et, j'en
de lui, une 1, à ses prc- 0lère, mais découvrait yant rester assurer la
—C'est si peu de chose. Je ne vous demande rien que de courber un peu la tête ;” mais joignez-vous à moi, que notre espérance commune se confonde en un seul vœu et monte dans la même pensée vers le ciel. Je vous en prie, je vous en supplie ! Faites
| cela pour moi, et je vous aimerai plus encore, si c’est possible, et je vous servirai comme
un maître unique, et j'oublierai le monde entier, pour ne voir que vous.
Il hocha tristement la tête :
—Je ne puis faire ce que vous me demandez, Conchita : je ne crois pas ! Si la: Divinité, à laquelle vous voulez me soumettre, existe, elle ne peut accepter favorablement un acte de foi qui n’est point dicté par la conscience : si elle n'existe pas, à quelle comédie risible et vaine prétendez-vous me contraindre ? ,
Il allait continuer, mais elle, les yeux agrandis par la terreur, blême d'horreur, en l’entendant blasphémer dans ce lieu saint, lui avait placé sa blanche main sur les lèvres, La bouche de Rameau s'y appliqua brûlante. Conchita d'un mouvement rapide retira ses doigts : il lui avait semblé qu’un feu satanique avait passé dans ses veines au contact de limpie. Mais lui, ayant rompu les digues qui arrêtaient le flot de ses protestations, ne pouvait plus se résigner au silence. Il prit sa femme par le bras, l’entraîna dans un coin écarté, désert, la fit asseoir près d’un confessionnal, et là, comme accompagné par la mélodie des instruments et des voix qui raisonnaient dans l’église, semblant lutter d’éloquence et de séduction avec ces chants délicieux et troublants, il s’efforça à son tour de conquérir sur la piété obscure, cet esprit qu'il sentait prêt à se détourner de lui.
—Conchita, je vous en supplie, ne me jugez pas sans m'avoir entendu: je sens qu’en ce moment je vous fais peur, et cependant je voudrais vous rassurer, vous convaincre que je ne suis ni méchant ni injuste. S'il suffisait d’une parole pour vous satisfaire, croyez que je la prononcerais bien facilement. Vous savez que je vous ai cédé, déjà une fois ; vous avez vu que ce soir encore j'ai consenti à vous suivre, jugez-moi sur
} ma complaisance passée et non sur le refus que j'ai dû vous opposer tout à l'heure...
Quelle valeur aurait eu pour vous un consentement banal ? Etait-ce cela que vous vouliez ? Oh | je vous en conjure, ne vous détournez pas de moi... Entre mon cœur et le vôtre, ne placez pas ce Dieu que vous dites être tout de bonté et d'amour... Vous l’aimez passionnément, mais moi je vous aime bien plus passionnément encore. Vous le priez, mais moi je vous adore, et je ne vis que dans la contemplation de votre grâce et de votre beauté... C’est ma tendresse qui est ma religion. Pouvez-vous me reprocher ce culte unique et, quand je me prosterne devant vous, comme aux pieds d’une divinité charmante, allez-vous m’en faire un crime ?
—Votre langage est corrupteur, murmura Conchita à voix basse. Vous substituez une créature de chair au Dieu invisible et présent... Toutes vos pensées et toutes vos paroles sont d’un païen.. Non seulement vous ne voulez pas vous amender, mais vous essayez de me perdre.
—Moi ! s'écria Rameau, avec une flamme dans le regard, moi faire une tentative pour vous empêcher de croire ? Non ! non ! J'ai toute ma vie professé la liberté de conscience... Et ce n’est pas pour tourmenter un être adoré comme vous que je changerai de doctrine. Priez, Conchita, je vous le demande, pour votre mère, et pour moimême... Je donnerais beaucoup, pour avoir une croyance qui me permit de prier avec vous... Mais la foi ne s'impose pas. Heureux ceux qui l’ont : je les envie.
— Alors, s'écria la jeune femme dont le visage en un instant fut inondé de larmes, essayez donc de croire ; élevez votre pensée vers le ciel...
—Le ciel est vide, Conchita. Chaque peuple y a placé ses dieux, mais c'étaient des fragiles qui n'étaient que la divination des passions humaines... Les peuples ont passé, les cultes se succédé, les dieux ont changé, et le ciel est resté vide !
Le grand homme agita sur ses épaules sa tête énorme à la rude chevelure, comme
. pour chasser une pensée importune, et poussant un profond soupir : :
—Ne parlons plus jamais de ces choses, vous me faites de la peine et je vous fais du mal... J'en suis désespéré. Vous ne me convertirez pas et je n'essaierai jamais de vous convaincre, car je considérerais comme un crime de détruire une croyance qui vous soutient et vous encourage dans la vie. Pardonnez-moi et soyez certaine que, malgré ma résistance à votre volonté, je vous aime de toute mon âme.
—De toute votre âme, dit Conchita amëremrt : en avez-vous donc une ?
—Vous avez raison, ma chère, répondit Rameau avec un sourire. Voyez comme
LE DOCTEUR RAMFAU
-les superstitions corrompent même le langage. : Je ne crois pas que j'aie une âme, mais je suis bien sûr que j'ai un cœur, et ce cœur est à vous complètement.
Il prit la main de sa femme et la serrant affectueusement :
—En tous cas, si une créature mortelle a jamais eu une âme, ce doit être vous, Conchita, car vous êtes pour moi, au-dessus de l’humanité.
Elle ne répondit pas. Ils sortirent lentement, laissant derrière eux la cérémonie
ui continuait, et à laquelle Conchita avait cesser de porter attention, dès que son aide, ns l'œuvre de catéchisation, lui avait paru inutile. Les chants décrurent dans le lointain du chœur, les parfums s’affaiblirent, les lumières baissèrent, un vent tiède souffla délicieusement et la place, avec le boulevard éclairé, apparut. Ils descendirent les marches et, devant la grille, dans la douceur de cette belle nuit de printemps, Rameau passant le bras de sa femme sous le sien essaya de l’entraîner de ce même pas souple et léger qui les avait amenés comme deux amoureux. Mais il trouva Conchita languissante et glacée. L'espérance, qui la conduisait en venant, était tombée. Elle n’était plus émportée par son désir vers la victoire attendue, Elle s’en allait dans l'accablement de la défaite, avec un commencement de haine sourde contre celui qui l'avait privée de l'ivresse du triomphe rêvé.
À compter de ce jour, un grand changement se produisit dans l’état d'esprit de Conchita. La reconnaissance qu’elle avait eue pour Rameau, s’effaça ; l'admiration tendre qu’elle éprouvait pour le grand homme, disparut ; tout fut étouffé par l'horreur que lui inspirait l’athée incorrigible. 11 lui apparut sous un autre aspect que celui auquel elle était habituée. Ses traits superbes, mais rudes, lui semblèrent empreints d’un orgueil satanique. Avec son front creusé par l'effort de la pensée, Rameau lui rappela le mauvais ange. Elle découvrit, dans la noirceur de ses épais sourcils, retroussés à chaque angle de la tempe, les signes effrayants d’une perversité infernale. Elle nota l’âpreté de ses paroles et y devina un profond mépris de l'humanité.
Rameau, qu'elle avait jusque-là aimé comme un tendre père, se transforma soudain en un être menaçant et redoutable. Elle le regarda avec inquiétude, et l’observa, avec la patiente ingéniosité particulière aux femmes. Elle ne le prit pas, une seule fois, en flagrant délit de faiblesse ou de ridicule. Tout ce que faisait, ou disait, cet homme, si réellement supérieur, était important, rationnel, méritait l’attention ou le respect. Elle ne le vit jamais s’abaisser devant elle à de ridicules comédies d'amour sénile. 11 se conduisait avec un tact parfait, et la noblesse de son intelligence donnait de la grandeur à toute sa conduite. C'était un vieux lion, mais un lion. Il avait la crinière grise, mais son œil flamboyait et sa puissance était complète.
Elle affectait de ne plus jamais prononcer devant lui un seul mot qui eût trait à la religion. Il lui semblait que c’eût été une profanation et que le ciel s'en fût indigné. Cependant elle avait un si violent levain d'amertume dans le cœur qu'elle ne put se retenir, un soir, de parler à Talvanne et à Munzel de l’incrédulité de leur ami. C'était en été, après le dîner ; on était resté au salon, au lieu de descendre au jardin comme d'habitude. Par les fenêtres ouvertes, une délicieuse traîcheur entrait, et Conchita avait empêché d'apporter les lampes pour ne pas attirer les moustiques et les chauves-souris. Dans l'obscurité, Mme Etchevarray, Munzel, Talvanne et la jeune femme étaient assis. Les deux hommes fumaient silencieusement et Rameau venait de passer dans son cabinet pour écrire une lettre. Au bout d’un instant, Conchita dit brusquement, comme si elle terminait tout haut sa pensée : -
—Vous, Talvanne, et vous, monsieur Munzel, vous êtes catholiques, et vous croyez ?.….
—Oh ! moi, madame, répondit l’aliéniste, j'ai été élevé par ma mère et, vous le savez, l'influence des femmes est considérable en matière de religion.
—Ah !.. interrompit Conchita, d'un ton si railleur que les deux hommes la regardèrent pleins de surprise.
Elle ajouta avec amertune :
j —Ne croyez pas à l'influence des femmes, mes bons amis, surtout en matière de religion.
Talvanne, qui n'était pas sot, soupçonna la possibilité d'une dangereuse polémique, et ne se soucia point de l’engager. 11 poursuivit tout simplement :
—Quant à Munzel, il est Allemand, c’est-à-dire un peu mystique, fils d'un maître de chapelle, par conséquent imprégné de musique sacrée, blond avec des yeux bleus,
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dont tout naturellement porté à la rêverie. S'il n’était point croyant dans ces conditionsà, il faudrait qu'il eût un caillou à la place de la cervelle... Et puis, il passe sa vie à peindre des tableaux d'église. Cela influe sur l'esprit d’un homme |
—Allez-vous à la messe? demanda Mne Etchevarray.
—Moi?... Jamais! dit Talvanne.
—Vous n'êtes donc pas plus religieux que mon gendre ?
—Votre gendre, ma chère dame, a sa religion à lui: c'est la religion de la nature, Et il y est plus dévot que moi à la mienne. Il communie tous les jours par le travail, et sa prière est fort belle, elle dit: Nature, donne-moi la force de pénétrer tous tes secrets, afin de secourir mes semblables et de les empêcher de souffrir. Ainsi soit-il.
—Mon gendre est un brave homme, je le sais, ajouta la vieille mère, et ce ne sont pas les plus dévots qui vont aux offices.
—Vous avez raison, madame, dit Munzel d'une voix douce, et très certainement Talvanne et moi nous ne valons pas Rameau. Il faut se rendre compte de la portée de certains esprits et ne pas demander, à ceux qui planent dans les espaces fermés aux regards de la multitude, de ramper sur la terre et de se plier aux règles de l’universelle ignorance. Tous les grands novateurs ont été méconnus... L’'inquisition a failli brûler
alilée... Colomb a été emprisonné, parce que la découverte d'un monde nouveau était considérée comme une hérésie.. Les grands philosophes, les savants illustres ont été en butte aux persécutions parce qu'ils devançaient leur temps... Notre ami est un être
‘ tellement supérieur que nous devons nous abstenir respectueusement de le juger... Nous
ponvons suivre sa course, craintivement, en la voyant si hardie et si rapide... Mais uand à déclarer mauvaise la route qu’il parcourt, nul de nous n’est de force à le faire, Oui sait s’il n'a pas raison P...
—Moi, je le sais; moi, je le dis! s’écria Conchita d’une voix tremblante. Le premier devoir de l’homme est d’obéir à son Créateur, à son maître, à son Dieu!... S'il se révolte contre la loi suprême, malheur à lui et à ceux qui sont autour de lui!
Cette furieuse apostrophe resta sans réponse. Talvanne s'était tourné du côté de Mais la nuit l'enveloppait et il ne put voir la pâleur de son front, le frémissement de ses lèvres, l’agitation convulsive de ses mains.
—Allons, ma fille, reprit après quelques secondes Mme Etchevarry, tu t'animes, tu t'excites, et pourquoi, je te le demande? :
—C'est moi qui suis le coupable, ajouta Munzel. J'ai sottement porté la conversation sur un terrain fertile en controverses. Mais je vais rétablir l'harmonie.
Il s’assit devant l’harmonium, qui faisait pendant au piano, et les yeux levés au plafond, comme s’il cherchait la voûte azurée, il joua lentement. Les, voix célestes de l'orgue chantaient et, dans le silence nocturne, la pure mélodie avait un charme délicieux.
—Qu'est-ce donc que cela? demanda Talvanne.
—C'est un motet de Porpora, le grand rival de Haendel.
Il continua de jouer, mais plus doucement, laissant tomber le son, qui n’était que comme un accompagnement à ses paroles. -
—J'avais vingt ans, quand je l'ai entendu pour la première fois. C'était à la cathédrale de Cologne. Entré un dimanche, vers midi, je fus saisi, dans l'obscurité de la nef, par la coloration des vitraux inondés de soleil. La sonnette tintait à l'autel, pour l'élévation ; toutes les femmes s'étaient mises à genoux, un recueillement planait sur ces fronts en prière. Alors, dans le profond silence, comme tout à l’heure lorsque j'ai commencé, les accents de cette exquise mélodie se firent entendre et je frémis de plaisir. Je ne l’ai jamais oubliée depuis et je la retrouve toujours. avec joie au fond de ma pensée.
—C'est très joli, dis Conchita d’une voix changée,
Au même moment Rameau rentra dans le salon, suivi du domestique apportant des lumières, et Taivanne put voir que la jeune femme avait les yeux humides et les joues très rouges. On ferma les fenêtres, la conversation changea et la soirée s’acheva sans incidents.
Cependant Talvanne conserva, de l’âpre violence de Conchita, un mauvais souvenir et un commencement de défiance. Il était observateur par tempérament et par profession. Il se donna la tâche d'étudier la jeune femme. Il la surveillait, maintenant, avec une attention dont elle ne se doutait point, et nne infinité de petits détails qui avaient, pour lui, passé jusque-là inaperçus, le frappaient étrangement. (Conchita, qui
26 LE DOCTEUR RAMEAU avait été autrefois si active, ne travaillait plus jamais et, pour occuper son temps, ne lisait point. Elle demeurait immobile, en hiver, dans son petit salon ou, en été, dans le kiosque du jardin, à rêver, comme une belle odalisque. On entrait, elle ne s'en apercevait pas tout de suite et il fallait lui parler, pour l’arracher à sa méditation. A quoi pensait-elle si obstinément et si profondément ?
. Souvent elle sortait dans la journée, seule, presque à des heures régulières et quand on s’informait de ce qu’elle avait, avec la tranquille assurance d’une femme qui sait ne devoir jamais être soupçonnée, elle répondait :
—]Je me suis promenée, ou: J'ai fait des courses.
Promenée où ? Fait quelles courses ? pensait Talvanne, en la voyant plus concentrée et plus morne à la suite de ces sorties. Il voulut savoir où elle allait, et un jour, après déjeuner, il la suivit. Elle le mena, à travers Paris, jusqu’à l’église de la Madeleine, Elle gravit les marches et entra. Talvanne étonné s'arrêta, pritun fiacre devant la rue Bässe-du-Rempart, et se fit conduire à sa maison de santé de Vincennes. Quel-
ues jours plus tard, nouvelle épreuve, nouvelle course, même arrivée devant l'escalier e la Madeleine et même ascension tranquille et lente des marches de pierre.
Talvanne, stupéfait de la régularité de ce pélerinage, et trop Parisien pour ne pas flairer quelque mystère sous cette dévotion si exacte, ne fit ni une ni deux: il laissa Conchita entrer par la porte du bas côté de droite et, escaladrant avec agilité, il s'élança sur ses traces. Il la vit, de loin, qui marchait dans l’église entre les rangées de chaises, puis elle se jeta de côté, et il la perdit de vue. Il se rapprocha alors habilement, et soudain il l’aperçut de nouveau. Elle était à genoux, dans la chapelle de la Vierge et priait devant la statue de marbre qui tenait entre ses bras l'enfant Dieu. Courbée sur la pierre, suivant la mode d’Espagne et d'Italie, elle était immobile, la tête penchée, pleiné de ferveur. Dissimulé derrière le confessionnal, auprès duquel la jeune femme avait échangé avec Rameau de si redoutables paroles, Talvanne attendit. Au bout d’un quart d'heure, Conchita se releva, reprit le même chemin et rentra chez elle.
L'aliéniste respira, il craignait une aventure. Il renouvela sa surveillance et toujours le but de la jeune femme fut l’église dans laquelle sé trouvait cette chapelle, objet d'une spéciale dévotion, C'était beaucoup de savoir ce que faisait Conchita, mais Talvanne brûlait d'apprendre pourquoi elle le faisait.
Un:soir il lui dit d’un air indifférent :
—Cette semaine, je vous ai rencontrée, deux fois, sortant de la Madeleine. C'est üne église bien loin de chez vous, il me semble? .
Elle tressaillit, mais, tait singulier, Rameau qui était assis à quelques pas d'eux et qui lisait une brochure, leva la tête et fixa sur son ami des regards inquiets. Au même Rene Conchite, les yeux brillants et une rougeur au visage, répondit d’une voix sourde :
—C'est là qu'il faut que je prie. C’est là que je dois m'humilier, afin de détourner de nous le malheur.
: … —De détourner... commença Talvanne.
Mais il n'eut pas le temps d'achever. Le docteur se leva brusquement et, de sa brochure, frappant sur la table :
—Laisse Conchita tranquille, dit-il rudement. Elle fait ce qui lui plaît, et cela ne. te regarde pas.
—C'est évident que cela ne me regarde pas ! grommela l'aliéniste. Mais je ne croyais pas commettre un si grand crime en demandant.
—Allons ! en voilà assez, parlons d'autre chose !
Et on parla d'autre chose. Mais Conchita resta sombre et absorbée, jetant par moments des regards d’effroi du côté de son mari.
Qu’y avait-il entre eux ? Que s’était-il passé ? Talvanne ne renonça pas à le découvrir. Mais il lui apparut qu’il faudrait plus de chance que d'adresse pour y arriver.
Un autre que lui avait remarqué le trouble d'esprit dans lequel vivait la jeune femme. C'était Munzel. L’Allemand, après avoir accepté avec tranquillité la froideur que lui témoignait Conchita, semblait s’être mis en tête de dissiper ses préventions. Il avait secoué sa flegmatique indolence, et faisait des frais inusités. Rameau en avait plaisanté plusieurs fois, avec la verve un peu brutale qui le caractérisait :
. —Dis donc, Talvanne, j'ai le soupçon que Frantz courtise ma femme. Tu sais, moi, je n'ai pas le temps de les surveiller je t'en charge.
son temps, ne u, en été, dans Île ne s’en apertation. A quoi
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LE DOCTEUR RAMEAU é 27
Et de rire, malgré le vif mécontement manifesté par Conchita et le trouble soudain de Munzel. .
Talvanne, plus gravement qu’il n'eût fallu peut-être, avait répondu :
—Tu peux compter sur moi.
Et il n’avait plus été question de l'incident. Mais l'aliéniste avait pris sa mission au sérieux et, ayant si bien commencé à observer la jeune femme, il s'était mis à étudier le peintre. Son ancienne hostilité lui était revenue au cœur, à l’idée que Conchita pourrait favoriser Munzel. Certes, l'âme de Talvanne avait la pureté du cristal, il serait mort plutôt que de lever les yeux sur la femme de son ami. Mais la supposition qu’un autre serait, par elle traité mieux que lui le mettait en fureur. Il se sentait capable de plus de jalousie que le mari lui-même. La jeune femme appartenait à son amitié, autant que Rameau jadis. Toute affection qu’elle donnait, en dehors de celle qui lui était due, à lui Talvanne, devait à ses yeux passer pour un vol dont il avait à se plaindre.
Mais il fut promptement rassuré. Conchita ne faisait pas la moindre attention à. Munzel. Sa mère seule l’occupait, et la santé de Mme Etchevarray, très atteinte depuis. quelques mois, exigeait ces soins inquiets. Agée de cinquante ans, mais usée par les. fatigues et les tracas de sa vie : « les sangs tournés », comme elle répondait, d'un ton dolent, quand on la questionnait, elle ne descendait presque plus de sa chambre. Son gendre la soignait avec beaucoup d'assiduité et une grande affection. Mais, ainsi que
| le disait Rameau , la machine ne marchait plus et il aurait fallu changer certains rouages, le cœur par exemple, pour qu'elle continuât à fonctionner.
Cependant, malgré la confiance qu’elle avait dans l’infaillible science de son mari, Conchita le voyait avec terreur s'approcher du lit de sa mère. On eût dit qu’elle redoutait le contact du médecin pour la malade. Lorsque Rameau manifestait l'intention de montér auprès de Mme Etchevarray, la jeune femme l’arrêtait souvent en disant : Elle dort. Et c'était avec un soupir de soulagement qu’elle assistait au départ du docteur qui se rendait à l’École de Médecine ou à son hôpital. Au contraire Conchita attirait. Talvanne au chevet de sa mère et lui demandait volontiers des consultations. Il se: récusait en disant :
—Mais vous savez bien que je ne suis pas médecin, moi, je ne fais pas de thérapeutique. Je suis une espèce de maniaque, soignant d’autres maniaques, et, de moi ou d’eux, les plus insensés ne sont peut-être pas ceux qu’on pense.
—Venez, insistait la jeune femme ; votre présence seule fait du bien à maman : ellevous aime.
Un jour elle ajouta :
—Et puis vous croyez, vous. Et cela neutralise les mauvaises influences.
Cette fois, Talvanne commença à comprendre et le fait lui parut grave. Evidemment, entre Conchita et Rameau, un dissentiment s'était produit, dont le point de départ était l’incrédulité du docteur. La jeune femme avait dû, poursuivant sa ligne de conduite première, manifester des exigences nouvelles au point de vue religieux. Qui sait ! peut-être essayer de convertir son mari. Cette pensée, tout d’abord, parut tellement bouffonne à Talvanne qu’il ne pût s'empêcher d'en rire. Mais, à la réflexion, il y découvrit des éléments de luttes si graves qu'il fut disposé à voir la situation sous un aspect presque tragique. Le fanatisme espagnol de la jeune femme, mis aux prises avec la rude libre-pensée de Rameau, devait produire des chocs redoutables et, peutêtre, entraîner de funestes conséquences. Déjà, il en avait maintenant la conviction. Conchita rendait son mari responsable du mal dont souffrait sa mère. Elle y voyait un châtiment de Dieu, indigné de l’abomination de son existence avec un athée, unepunition de la tiédeur de ses efforts pour le ramener au bien.
L’aliéniste, avec beaucoup de finesse, reconstitua tout ce qui avait dû se passer entre la jeune femme et son mari. Ileut alors l'explication de la recrudescence de piété, des airs sombres, des paroles amères de Conchita, et en même temps, par contre-coup, de la brusquerie, de l'anxiété, du trouble de Rameau, quand certaines ques-tions étaient abordées. Il était trop respectueux du calme intellectuel de son ami pour se hasarder à lui parler de ce double état moral. {1 ne voyait aucun avantage à mettre la jeune femme sur la voie des confidences. La situation d’arbitre entre la religiositéde l’une et l’incrédulité de l'autre n’eût pas été exempte de difficultés. A défendre son ami il risquait de mécontenter Conchita. Et la douceur tranquille de sa vie, dans cette:
maison devenue sienne par une tendre prescription, pouvait se trouver compromise. Son égoïsme épicurien lui dicta l’abstention. ;
t cependant, avec un peu plus d'ampleur de vue, il se fût rendu compte que fournir, à cette heure suprême, à Conchita l’occasion de soulager, même par des récriminations, son cœur gonflé d’amertume, c'eût été lui rendre une paix relative. Par une initiative hardie, Talvanne eût pu tout sauver. Et que de malheurs et de souffrances eussent été évités à ceux qu'il se préoccupait de ménager. À
Un matin, en arrivant chez Rameau, il trouva sur le visage des domestiques, dès la porte d'entrée, une expression désolée. 11 se dirigea vers le cabinet du docteur et, assis à son bureau, écrivant, l'air soucieux, il aperçut son ami. LE
—Eh bien! qu'y at-il donc? demanda Talvanne, tout le monde ici paraît sens dessus dessous.
Rameau se leva et d’une voix grave :
—Mne Etchevarray est morte ce matin à trois heures. 5
Il y eut un silence, comme si la présence de la mort dans cette maison eût glacé la parole sur les lèvres des deux hommes. L’aliéniste alla à la fenêtre et, regardant les oiseaux qui se poursuivaient dans le jardin, il demeura absorbé. Puis tendant la main au docteur : “2
—C'est une grande perte que tu fais là. Ta belle-mère tappréciait à ta valeur... C'était une bonne femme. Mais, explique-moi un peu comment la fin est venue si rapidement ?.. Hier, elle se sentait mieux, elle parlait librement, elle voulait se lever...
—Oui, toujours les dernières clartés de la lampe près de s'éteindre.… Cette nuit on m'a appelé... Elle avait perdu connaissance... Je l'ai ranimée.. Mais, ce matin, elle a eu une seconde syncope et tout a été inutile... Tu le sais, nous ne sommes pas maîtres de la vie.
—Et ta femme? interrogea Talvanne avec inquiétude. :
— Un calme effrayant et pas de larmes. Cela m'inquiète beaucoup. Rends-moi le service d'aller chez elle. Tu arriveras peut-être à la faire pleurer. Ce serait lui procurer un grand soulagement.
—J'y vais. $
L'aliéniste monta au premier et, sans frapper, entra dans le salon. Une demiobscurité y régnait. Les persiennes n'avaient pas encore été ouvertes. Au bruit de la porte, une forme vague se leva. Talvanne, les yeux brouillés par le passage du jour à la nuit, restait immobile, lorsque la voix de Conchita se fit entendre sourde et presque étranglée :
—Vous le voyez, le malheur ne s’est pas fait attendre ! ;
Et comme il la distinguait maintenant, debout devant lui, toute noire, le visage pâle et les yeux brillants :
—Venez, dit-elle. Vous l’aimiez et elle vous aimait. Vous verrez, elle est heureuse, on dirait qu'elle sourit dans son sommeil.
La jeune femme ouvrit une porte donnant sur un couloir; la chambre de Mme Etchevarray, illuminée comme une chapelle ardente, apparut à Talvanne. Il s'arrêta sur le seuil, interdit, quoiqu'il eût l'habitude de la mort. Au fond de l’alcôve, la mère de Conchita était étendue, entourée de fleurs, un crucifix sur la poitrine, ses cheveux argentés tranchant à peine sur la bi:ncheur de l’oreiller. Au pied du lit, une Sœur des pauvres, assise sur une chaise, lisait des prières. Elle ne leva pas les yeux, et continua ses oraisons. On voyait ses lèvres remuer. Mais son visage était impassible.
is s'agenouilla, baisa la main de sa mère, se redressa, puis d’une voix exaltée :
—J'ai pu lui faire administrer les derniers sacrements. Elle a retrouvé sa connaissance, par une faveur divine, et elle est morte en état de grâce. Elle est à préser: «x pieds de Dieu, elle me protège, elle me défend, et, grâce à ses prières, je suis sûre que nous nous retrouverons, un jour, dans la béatitude et pour l'éternité.
La Sœur interrompit sa lecture et murmura d’une voix très douce :
—Ainei soit-il.
Puis elle reprit sa prière. Talyanne avait écouté sans répondre. Il se rappelait qu'un jour il avait vu aussi sa mère, muette pour toujours, étendue sur son lit de mort. Un flot de douleurs anciennes, qu'il croyait épuisées, lui monta aux yeux, il s’inclina lentement et fit le signe de la croix. Devant cet acte de foi, simplement accompli par
ver compromise,
du compte que e par des récri- -lative. Par une de souffrances
pmestiques, dès du docteur et,
ici paraît sens
iison eût glacé ; et, regardant uis tendant la
à ta valeur. 1 est venue si ilait se lever.
... Cette nuit IS, ce matin, > sommes pas
. Rends-moi Ce serait lui
Une demi- Au bruit de : Passage du re sourde et
re, le visage elle est heu-
bre de Mme Il s'arrêta
ve, la mère
ses cheveux
ne Sœur des et continua le,
d’une voix
Sa Connaispréser: «5x is Sîre que
e rappelait it de mort.
il s’inclina compli par
cet homme si ferme et si grave, Conchita sentit son cœur éclater dans sa poitrine. Alors, prenant la main de Talvanne et l’entraînant, comme si un chagrin autre que celui de la perte de sa mèré eft été, dans cette chambre, une profanation, rayonnante, de ferveur et sublirne de désespoir, elle cria à travers ses sanglots :
—Ah! s'il avait voulu prier avec moi, croire avec moi, comme je l'aurais aimé |
Talvanne, décidément, était un aliéniste distingué, car il sut empêcher Conchita de devenir folle, 11 lui fit entendre les paroles qu'il fallait, pour la calmer, et il eut la Isatisfaction d'être seul à obtenir ce glorieux résultat. Rameau attendri lui serra les mains comme il ne l'avait pas fait depuis vingt ans, et le vieux garçon, de par ses droits professionnels, se trouva plus chez lui que jamais dans la maison de son ami. Conchita, aussi sombre de visage que noire de vêtements, avait fermé sa porte impitoyablement et semblait décidée à porter un deuil éternel. Munzel, reçu solennellement dans la journée et privé des douces soirées passées dans l'intimité, manifesta une agitation étrange. Il devint quinteux, fébrile, lui d'humeur si calme et si égale. Il‘surprit Talvanne par des violences inexplicables. Il s'emporta jusqu’à se plaindre de la vie et à maudire sa destinée.
Il n’en avait cependant pas le droit, car si jamais peintre avait été favorablement
traité par la fortune, c'était bien lui. Entraîné dans l’orbe éblouissant du grand homme, Lil avait été en relations avec les artistes en renom et les personnages influents. Très jeune il avait obtenu des travaux considérables, de hautes récompenses. Sa réputation s'était étendue rapidement et, à trente-huit ans, il avait une éminente situation. Le temps était loin où le père Munzel se voyait sous le coup de la prison, pour quelques milliers de florins de dommages-intérêts. Un tableau de Frantz, maintenant, se payait itrente mille francs et, pour ses portraits, il fallait s'inscrire. Encore ne consentait-il à reproduire que les visages qui lui plaisaient.
1l avait souvent demandé à Conchita de lui faire la faveur de poser pour lui. La Fjeune femme s’y était refusée, avec une mauvaise volonté évidente. Elle avait toujours P à sa disposition un excellent prétexte: les entraînements du monde ne lui laissaient L pas de loisirs, ou bien elle craignait la longueur et le nombre des séances. Enfin sa
mère était tombée malade. Munzel profita du deuil de Conchita, du vide de son existence, du morne ennui qui la dévorait pour lui adresser une nouvelle demande,
—Vous n'avez rien qui vous occupe, cela vous aidera à tuer le temps, disait-il.
} Vous êtes triste, je respecterai votre tristesse. Vous ne parlerez pas et je resteraï silen-
cieux. Enfin je souscris d'avance à toutes vos conditions, je me plierai à toutes vos exigences.
Conchita, avec une sorte de farouchc entêtement, répondit : non. Elle ne donna } plus de rs:ison, plus de prétextes ; elle refusait, voilà tout, et quand Rameau douce- : ment la grondait de n'être pas plus aimable et de ne pas profiter de la bonne volonté du peintre, elle se mettait quelquefois en colère, étcnnant son mari par l’âpreté de sa résistance. Elle fut, un jour, si agressive et si blessante pour Munzel ‘que celui-ci, pâle d'émotion, se leva et, la voix tremblante, déclara que, puisque sa présence causait
} tant d’ennui et amenait de si irritants débats, il ne reviendrait plus. Malgré les excuses
de Rameau, malgré ses affectueuses remontrances ; iltint parole. Et, pour être sûr de ne pas céder à l’entraînement, il quitta Paris et se réfgia au milieu de sa famille.
Il resta absent quatre mois. On n’entendait même plus parler de lui et Talvanne
| était complètement heureux, lorsqu'un matin, après le déjeuner, arriva, par les Messa-
geries, une grande caisse adressée d'Allemagne à Mme Rameau. Visitée avec indiffé-
| rence, la caisse se trouva contenir une large boîte d'ébène écussonnée d’une plaque
d’or, sur laquelle était ciselé et émaillé un petit bouquet ne-m'oubliez-pas. Conchita, le
: docteur et Talvanne se regardèrent intrigués, mais avec un commencement de soupçon.
| La jeune femme ne.sé hâtant point d'ouvrir le mystérieux coffret, Rameau tourna la
M clef, leva le battant et, ainsi que dans les musées de Hollande et d’Itaiie, pour quelque
précieuse toile de Quentin Metsys ou d’Antonio Moro, euchâssé soigneusement, appa-
k rut le portrait de Mme Etchevarray.
Le sujet était de dimension réduite et conçu comme un tableau de genre. La vieille femme, assise au fond de son fauteuil habituel, auprès de la table, tricotait, la
tête penchée, ses pare de laine sur ses genoux. La figure était d'une ressemblance si parfaite que, saisis, Conchita et Rameau ne trouvèrent pas une parote. Ils demeurèrent immobiles devant cette résurrection de la morte, ravis par la sensatiqn d'art ‘qu'ils éprouvaient en face de ce véritable chef-d'œuvre. La jeune femm: fit placer le portrait dans sa chambre, et il lui sembla que celle qu'elle cherchait, du matin au soir, dans le vide de la maison silencieuse, était revenue auprès d'elle,
Quelques jours plus tard, Frantz rentra à Paris et sa première visite fut pour ses amis de la rue Saint-Dominique. Comment Conchita pouvait-elle remercier le peintre, sinon en lui offrant ce qui lui avait toujours été réfusé? Le portrait de la mère ne -valait-il pas le droit de faire le portrait de la fille? Elle demanda elle-même à poser, et le visage mélancolique de Munzel s'éclaira d’un fugitif rayon de joie. Rendez-vous fut pris, afin de commencer le travail, et, pour la première fois, Conchita franchit le seuil de l'atelier de Frantz. Rameau, ravi de voir la bonne harmonie rétablie, amena luimême sa femme, choisit la pose, les accessoires, et suivit sur la toile les premiers trai.s de l'esquisse, Puis, entraîné par le courant de ses occupations, il cessa d'assister aux séances.
Munzel et Conchita restèrent donc seuls pendant de longues heures d'intimité. C'était à la fin de l'hiver et déjà les jours allongeaient. Souvent le docteur, en venant prendre Conchita, trouvait la jeune femme et le peintre qui l’attendaient. Par l’ouverture des fenêtres, une dernière Jueur du ciel empourpré éclairait des trophées d'armes, tirant du fer d’un bouclier une pâle étincelle. Des fleurs achevaient de mourir dans un cristal, sur un bahut sculpté, répandant une senteur alanguie. Conchita, à demi étendue sur un divan, noyait dans le noir des ténèbres grandissantes la silhouette sombre de sa robe de deuil. Munzel, au piano, jouait une valse de Strauss ou un nocturne de Chopin, et Rameau, entrant, tombait dans cette ombre et dans cette mélodie. !l ramenait sa femme et le peintre dîner rue Saint-Dominique. La plupart du temps, Talvanne arrivait, et la soirée s’écoulait dans cette heureuse intimité.
L’aliéniste cependant, depuis le retour de Munzel, avait de l'humeur et faisait peu
d'effort pou le cacher. Rameau, qui était habitué à ces écarts de caractère, n’y prenait pas garde et profitait même de cet état d'esprit pour lancer à sun ami de vives épigrammes. Mais Talvanne, si prompt à la réplique d'habitude, laissait tomber tous les traits du docteur, sans les lui renvoyer, et demeurait sombre et renfrogné. Il affectait surtout de ne jamais parler du portrait. Dès le premier instant, il avait été mal impressionné par le concours de circonstances qui mettait Conchita et Munzel en présence, Son esprit soupçonneux avait aussitôt découvert des conséquences mauvaises à cette familiarité qui devait s'établir forcément entre le peintre et le modèle, Il n’en avait d'abord point parlé, mais il lui était devenu impossible de garder le silence et, un jour qu'il était seul avec Rameau, il lui avait dit brusquement : —Tu ne vas plus aux séances, depuis quelques jours ? —Non. Je n'ai pas le temps. 4 — Alors, qui est-ce qui accompagne ta femme ? —Personne. Elle est assez grande pour aller toute seule. Talvanne avait froncé le sourcil et riposté d’un ton bourru : —Assez grande, Oui. Mais assez vieille, non.
—Pour aller chez Munzel ?
. —Pour s’enfermer avec un monsieur quelconque, pendant trois heures, tous les jours. ; —Es-tu bête!
—Non, je ne suis pas bête, c’est le monde qui est bête. Et je t’assure que personne ne trouverait convenable qu'une femme, aus:i jeune que la tienne ct aussi jolie, restât
en tête à tête, un mois de suite, avec un peintre.
—Qui est mon ami intime!
—On jasera.
—On ! Qui, on ? Toi, vieux garçon potinier comme une portière... Et puis, tu sais, je m'en moque ! Ah ! tu es bien toujours le même, avec ta sournoise hostilité ! Et c'est
ien de toi d'aller mettre en avant la susceptibilité du monde pour essayer de jouer un
méchant tour à Munzel !
— Moi ?
— Oui, toi. Tu m'as entendu dire que le portrait s’annonçait bien et cela te taquine.
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Tu voudrais qu’il fût manqué, du moment que ce n'est pas toi qui le fais ? Tu es égoïste, envieux... Au fond, tu as une très vilaine nature! A ces mots, une stupeur si profonde bouleversa les traits de l’aliéniste, que Rar “14 ne put s’empêrher de rire, :
—Je sais bien que ce que tu m'en dis, c'est par amitié, mais il y a des gens qui, par amitié, ne savent être que désagréables. Je te demande un peu ce que signifient tes
| idé=s ? Crois-tu que je ne te confierais pas ma femme, pendant quinze jours, et sans la
moindre arrière-pensée ?
—T'iens ! parbleu! A mon âge et avec la figure que j'ai!
—Mais, dis donc, ton âge, c’est le mien !.…
—Oui, mais toi. tu es superbe... Tandis que moi je suis ridicule !.…
—Tu me plais comme ça, dit giiement le docteur. Puis plus sérieusement :
—Pour le reste, tu as peut être raison et il est inutile de braver l'opinion quand on peut faire autrement.» À partir de demain, je ferai accompagner Conchita par Rosalie.
Talvanne n'ajouta pas un mot de plus, mais sa figure se détentit et 1l poussa un soupir de soulagement. Le soir, lorsqu'il vint rue Saint Dominique, il fut reçu par Mme Rameau avec une froideur inusitée. Comme 1l s'en étonnait, elle lui dit avec un ironique sourire :
— J'ai lieu d’être contente de vous. Il paraît que vous me traitez bien, quand vous parlez de moi à mon mari...
—]Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
—Eh bien! c'est à vous, paraît-il, que je vais devoir de ne plus sortir sans être
—Ah ! c'est de cela qu'il s’agit ? fit l’aliéniste en riant, %
.— Oui, c'est de cela | Vous êtes soupçonneux. Vous auriez fait un bien mauvais mari. :
— Aussi ne me suis-je pas marié.
mia vous croyez, pour la sécurité des époux en général, à l'efficacité d'une surveilance
—Ma foil non. Aussi n'est:ce que pour la forme que je la demande,
— En ce qui me concerne, piètre garantie que vous auriez avec Rosalie qui passerait dans le feu pour moi et par conséquent trahirait la terre entière plutôt que de me desservir.
—Avec vous, il n’y a pas besoin d'autre garantie que vous-même.
—Ah! voilà une fin qui est un peu meilleure et qui corrige le commencement. Mais croyez-moi, avecles femmes la ‘confiance est encore la plus habile des politiques.
Ils furent interrompu par l'approche de Rameau, mais de cette conversation Talvanne “porta un pénible souvenir. Il avait trouvé Conchita nerveuse, Apre, cassante.' Elle touchait évidemment à une crise. Le vide fait dans son existence par la mort de sa mère n’était comblé par rien. Aux heures des rêves troublants et des dangereux désirs, elle ne rencontrait pas auprès d'elle l'enfant qui, par ses baisers, fait oublier toutes les déceptions et, de ses petites mains, chasse toutes les chimères. Elle était seule et, entre son mari et elle, les plus graves désaccords s'étaient produits. Si peu qu'il eût l'expérience des femmes, le bon Talvanne se faisait toutes ces réflexions, et ami dévoué, attentif et sagace, il redoutait les plus sérieux dangers pour la tranquillité de celui auquel il eût, sans hésitation, sacrifié son propre bonheur.
Il voyait avec satisfaction, pour la prenière fois de sa vie, Munzel venir régulièrement à l'heure du dîner ou dans la soirée. Jugeant les autres d’après lui-même, il se disait : Tant qu'il affrontera le regard de Rameau, c’est qu'il n'aura rieu à se reprocher. S'il avait lu dans le cœur du peintre et dans celui de Conchita, sa ‘sécurité aurait été singulièrement troublée.
Depuis que la jeune femme avait commencé à poser, Munzel n'était plus le même. Sa mélancolie avait disparu pour faire place à une vive gaieté. Il s'était montré jeune, expansif, enthousiaste, et Conchita avait vu, avec surprise, se révéler à ses yeux un Frantz qu’elle n’avait jamais connu. Assise dans la clarté du grand vitrail, qui versait sur son front une lumière crue, elle laissait le peintre lui parler de son enfance, de sa famille, de ses sœurs et de son vieux père, le maître de chapelle de Stuttgard, qui maintenant occupait ses loisirs à écrire des messes pour la fête du roi. Puis c’étaient les excursions en Hollande, en Espagne et en Italie, les journées entières passées dans la
contemplation des chefs-d'œuvre, au musée d'Amsterdam ou au palais Pitti; les délicieuses promenades nocturnes en gondole sur les canaux de Venise, dans l'air tiède, sous le ciel criblé d'étoiles, en suivant les barques chargées de musiciens et de chanteurs. qui donnaient la sérénade à toute la ville, et les longues stations, dans l'admiration receuillie, à Saint Marc, au milieu des splendeurs. À Ÿ Avec quelle délicieuse attention la jeune femme écoutait le peintre, pendant qu'ik exprimait d'une voix douce, un peu chantante, et le regard allumé d'une flamme mystique, ses sensations d'artiste parmi les chefs d'œuvre de la pompe sacrée ! Elle se sentait enveloppée de l'ombre des hauts piliers de marbre, baignée de la fraîcheur qui tombait des voûtes où étincelaient les saints des fresques, pénétrée de la poésie sublime qui se dégageait de ces séculaires merveilles, au dessus desquelles planait, éternellement: dominante, l'idf: de Dieu. Une douceur exquise était en elle de ne pas craindre qu’un mot railleur, st :tant des lèvres de Frantz, vint détruire sa confiante sécurité. Elle: se trouvait en communion d'âme avec lui. Il pensait comme elle, respectait, adorait, riait comme elle. Sa sincérité un peu déclamatoire et quelquefois naïve la ravissait. lle compirait cette ingénuité charmante à la dure sagesse de Rameau. Et la scientifique précision de l’un lui paraissait horrible. à côté de l'idéalisme nébuleux de l’autre.
Munzel, lui, sans arrière-pensée, ouvrait son esprit et son cœur à Conchita, comme autrefois il les avait ouverts à Rameau. Il ne s'était point interrogé sur la nature des sentiments qui l’entratnaient. S'il avait dû s’avouer à lui-même qu’il aimait la femme de son ami, et qu'il s’efforçait inconsciemment de la séduire, il se serait détourné avec liorreur, Sur la pente rapide où il était déjà emporté, il allait en aveugle, se grisant de parele, s'enivrant de sentiments et ne s'apercevant pas que tout ce qu'il disait avait un écho dans le cœur de Conchita. Il était, depuis longtemps, froissé de la préférence qu’elle marquait pour Tulvanne. Il avait toujours essayé de se faire bien venir, sans pouvoir y réussir, et, se sentant en taveur, il en profitait de sun mieux. Si quelqu'un lui avait dit brusquement : Mais c’est une cour en rêgle que vous faites, il serait tombé de son haut. Puis, rentrant en luimême, éclairé par ces paroles, il eût bien été obligé de ‘se rendre compte de l'état de son esprit. Mais personne n’était là pour l'avertir. Talvanne s’écartait systématiquement, Rameau avait une imperturbable confiance, et Gonuv était trop peu expansive pour lui donner l'éveil par un abandon de son habituelle
roideur,
Car rien dans l'attitude de la jeune femme n'avait changé et n'inuiquait une transformation de ses sentiments. Elle écoutait beaucoup et révondait peu. Son visage grave et ses yeux calmes ne réflétaient pas l'émotion de sa pensée. Et même, lorsqu'elle était délicieusement prise par un récit de Munzel, elle n’exprimait qu'un sympathique ‘ intérêt. Pour le peintre, habitué à l'indifférence, c'était un triomphe, Mais combien ei À cer être de soupçonner le träjet qu'il avait fait dans l'imagination de son modèle
Ils passaient les journées l’un près de l’autre, causant de toutes choses étrangères au sujet qui les occupait le plus, prononçant des paroles dans lesquelles le mot décisif ne figurait pas, et cependant pleins, tous les deux, d'un trouble mystérieux qu'ils ne cherchaient point à définir. Il semblait qu'ils missent du raffimement à s'attarder dans
* cette ignorance systématique et que, s’entendant sans parer, is eussent une grande jouissance à retarder le moment où ils se trouveraient en face de la réalité. Pourtant il était impossible qu'une circonstance ne se produisit pas qui les éclairât. Mais peut-être cette lumière soudaine jetée sur l'obscur problème de leur cœur viendrait-elle trop tard.
Au travers de ces complications morales, le travail matériel marchait et le portrait était presque terminé. Fait singulier, à mesure que l'œuvre gagnait en perfection, et elle était vraiment remarquable, le peintre s’assombrissait, de jour en jour plus taciturne, comme si l'achèvement de son travail devait amener pour lui un désastre, Conchita avait remarqué ce changement d'humeur et, bien qu’elle eût à en souffrir, puisqu’à la joyeuse effusion et à l'affabilité charmante de Munzel avaient succédé un mutisme attristé et une âpre amertume, elle ne s'en plaignait pas et même semblait en être satisfaite. Elle affectait une tranquillité et une gaieté qui avaient le don d’irriter tout à fait le peintre Alors elle riait, le piquait et cherchait à lui faire perdre complètement son sang-froid. Mais il se taisait et la séance s'achevait morne. Quelquefois cependant,
Frantz surexité se mettait à parler avec feu, comme s’il voulait répändre hors de lui le
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rtout par le geste, l'accent et la voix du conteur,
Il ne devait plus y avoir que quelques séances. Un jour, en arrivant, elle avait rouvé Munzel plus sombre que d'habitude. Elle était elle-même lasse et comme inquiète, Elle avait fait quelques tentatives pour dissiper l'humeur maussade du peintre, mais d'avait pu y réussir. Les phrases lui venaient pesantes et avec fatigue. Une sorte de orpeur la tenait concentrée et il lui fallait s'efforcer pour ne pas rester muette. Frantz, ssis devant son chevalet, ne laissait échapper que de rares paroles et travaillait d’un
rabsorbé. La jeune femne, après un assez long silence, se hasarda à dire :
—1l me semble que le portrait est très avancé... Sera-t-il bientôt fini ?
Munzel lui lança un regard de reproche, et d'un ton amer :
—Votre supplice s'achève, rassurez-vous. Aujourd'hui j'aurai ra nt pu, depuis quelques jours, me passer de mon modèle... Mais j'ai eu l'égoïsme de vous
aire venir... Vous voyez que je suis franc, M'’en voulez-vous ?
Elle secoua sa belle tête brune et répondit :
—Non.
Puis, se levant et venant se placer derrière le peintre : —Même, ces séances vont me manquer... Je m'étais halrituée à passer ma journée
| A Sans qu'il se retournât elle le vit pâlir. 11 plia le dos et se pencha sur sa palette qui tremblait dans sa main. Elle crut qu’il allait parler et, dans la crainte de ce qu'il
pourrait dire, elle reprit avec volubilité :
—Rosalie, ma vieille bonne. qui m'attend en travaillant avec votre domestique, me
aisait la même observation : Madame, doréavant qu'est-ce que nous allons faire de nos près midi ?.… Voyez quelle place un portrait tient dans l'existence Elle se mit à rire. Lui, très grave, la laissa dépenser sa faconde et user ses nerfs,
buis quand elle fut silencieuse :
—Vous parlez de vous, fit-il très lentement, mais que dirai-je donc de moi? Cette
ntimité charmante, qui me ravissait, va cesser. Après vous avoir eue toute à moi, je
Vais vous perdre, et je ne vous retrouverai jamais telle que vous avez été pendant ces
quelques semaines qui m'ont paru si courtes. Avant de vous voir ici, je ne vous conaissais pas. Vous vous étiez toujours montrée, pour moi, rigoureuse, sinon hostile, et e n’aurais pu soupçonner toute la grâce et toute la bonté qui sont en vous... Ces jours, si vite passés, sitôt perdus, compteront parmi les meilleurs instants de ma vie... Personne he soupçonnera combien ils auront été remplis de satisfaction et de joie . Mais c'est fini, vous allez vous éloigner. Cet atelier, que vous animiez de votre presence, redeviendra triste. Ce portrait, après vous, partira d'ici et, de tout ce bonheur, il ne me restera rien qu’un souvenir.
La voix douce et un peu grèle, qui charmaït la jeune femme depuis un mois, se ibrisa comme dans un sanglot Machinalement Conchita appuya la main sur l'épaule de Munzel pour le calmer, le consoler, lui faire comprendre rombien elle partageait sa peine. Il ne se retourna pas. Du bout de la brosse, sur la toile, il posait dans la main de la jeune femme une touffe légère de ces fleurs bleues. d'Allemagne, qu'il avait déjà fait ciseler sur la plaque du coffret dans lequel était enfermé le portrait de Mme Etchevarray. Et ce sentiment myosotis, qui résumait si bien tout le caractère de Frantz, semblait dire à Conchita: Tu m'auras sans cesse sous les yeux, et de la sorte, tu ne pourras pas oublier celui qui souhaite uniquement que tu penses à lui.
Un attendrissement soudain gonfla le cœur de la jeune femme, des larmes, qu'elle
ne pouvait pas s'expliquer et qu’elle ne savait pas retenir, coulèrent de ses yeux et tom-
lbèrent chaudes sur le bras du peintre. 1l se retourna vivement et leurs regards se rencontrèrent avec tant d'ardeur qu’on eût dit qu'ils ne pourraient plus jamais se détacher l’un de l’autre. Un silence lourd planait sur eux. Nul bruit voisin, ni paroles, ni pas, pour leur rappeler qu'ils n'étaient point seuls sur la terre et qu’il leur fallait compter sur Hles principes, les lois, les conventions du monde; qu'il y avait un ami, un mari qui se fiait à leur fidélité, à leur dévouement, et qu’il serait infäme de le tromper. Ils ne voyaient plus que la flamme qui jaillissait de leurs yeux, les baisers qui fleurissaient sur leurs lèvres, l'amour qui les enveloppait tout entiers, irrésistible et vainqueur, “IE
La bouche de Frantz s’ouvrit pour prononcer le mot irrévocable : ,“ Je t'aime‘! ”
Une sorté de force intérieure le retint. Il eut une commotion au cœur, dans son affole- Se
ment, et le vague sentiment qu'il était sur le point de commettre un crime. Son honneur chancelant se révolta et, comme pour rompre le charme, le peintre se leva. Il regarda la jeune femme, qui était aussi pâle et aussi tremblante que lui, et balbutia ces paroles :
—Nous sommes fous | À , ‘
1 passa la main sur son front et marcha vers la fenêtre qu'il ouvrit, pour laisser s'échapper les subtils et enivrants poisons qui lui troublaient le cerveau. Il s'accouda et baigna son visage brûlant dans Fair frais des jardins paisibles qui s'étendaient derrière la maison. Irrésistiblement Conchita silencieuse vint s'appuyer auprès de lui. De pénétrantes senteurs de terre, échauffée par le premier soleil du printemps, montaient jusqu’à eux. Les gazons verdissaient, les bourgeons éclataient de sève aux branches des arbres, les oiseaux se poursuivaient dans la feuillée en battant des ailes, une ardeur secrète dévorait la nature et, autour d'eux, tout était amour, Frantz voulut se détourner et fuir. Devant lui il vit la jeune femme les yeux vagues, les lèvres plissées comme une fleur qui se pâme, La respiration s’embarrassa dans sa gorge, un feu dévorant brûüla sa poitrine, il lui sembla que le soleil descendait vers lui pour l'aveugler. Sans parler, il saisit dans ses bras un corps qui s’abandonnait et, éperdu, il oublia tout.
A compter de cette heure, Talvanne cessa de rencontrer Munzel rue Saint-Domini-
ue et l'inquiétude qui était en lui devint plus violente. J1observa Conchita, mais elle ut impassible, Les femmes ont au plus haut degré le don de dissimuler leurs impressions. Là où un homme se trahira, une femme demeure insoupçonnée. Cependant le peintre ne venait plus chez son ami et l’aliéniste voyait, dans cet éloignement, l'indice d’une culpabilité qu’il eût voulu établir et qui lui faisait horreur. Rameau, lui, acceptait les prétextes donnés par le peintre, mais maugréant d'être privé de sa présence. Un jour, en arrivant à l'Académie de Médecine, le docteur profitant de ce que la séance n'était pas commencée, alla s'asseoir à côté de Talvanne et lui dit :
—Je vais, en sortant d'ici, à l'atelier de Frantz pour voir le portrait. Veux-tu m’accompagner ?
Et, comme l’aliéniste faisait la grimace et ne répondait pas :
—Tu n'es pas aimable, sais-tu bien ? reprit le docteur. Quand ga ne serait que pour ma femme, tu pourrais faire un effort de politesse. Tu n’as pas l'air de te soucier e moins du monde d'une œuvre dont l'achèvement parfait l'intéresse... Elle le remarquera.….
—Soit | fit Talvanne, j'irai,
—A la bonne heure.
Après la séance, pendant que le docteur descendait, il fut arrêté par un de ses collègues et bloqué dans une embrasure de fenêtre. La conversation se prolongeant, Talvanne faisait les cent pas dans la galerie en attendant son ami. Mais, au bout de quelques temps, Rameau vint à lui l'air soucieux :
—Je ne peux pas partir avec toi... Je viens d'être pris par Bonneuil : il va falloir que je l'accompagne chez un malade.
—Une grave opération ?
—Très grave. Il n’ose pas la pratiquer seul... Rends-moi le service d'aller chez Frantz et de prévenir Conchita, afin qu'elle ne m'attende pas... Si je ne suis pas de retour la maison, à l'heure du diner, qu’on se mette à table sans moi.
—Bien.
Rameau serra la main de son ami et partit avec son collègue. Derrière lui, Talvanne descerdit et se dirigea vers l'atelier de Munzel. Chemin faisait il songeait. Dans sa pensée, les diverses phases de son intimité avec le peintre s'évoquaient, et, toujours, il retrouvait le sentiment de défiance instinctif et jusqu'alors, injustifié qu'il avait éprouvé à l'égard de Frantz. Il grommela entre ses dents :
—Cela a tenu à la forme de son crâne, au début... Ce sous-brachycéphale, doté de toutes les protubérances égoïstes, de tous les instincts sournois, ne m'a dit rien qui vaille.… Il tient du coucou, oiseau, paresseux et voleur, qui fait ses œufs dans le nid des autres... Je l’ai assez répété à Rameau... Il n'a rien voulu voir, ni rien comprendre. Incontestablement cette race d'hommes a un charme... Il plaît, on l'aime... Moi, pour me faire supporter, j'ai dû m'efforcer, et encore n'y ai-je réussi qu'avec le temps ! Il est vrai que je suis un mésaticéphale, espèce pondérée, avec une tendance à la critique, mais pas trace de mysticisme |
Tout en monologuant, il était arrivé à la maison de Munzel Ce n’était plus le
rime. Son honneur à leva, Il regarda butia ces paroles :
uvrit, pour laisser eau. Il s'accouda | s'étendaient der.
auprès de lui. De \temps, montaient ève aux branches ‘ailes, une ardeur oulut se détourner issées comme une dévorant brûla sa . Sans parler, il ut,
ue Saint-Domininchita, mais elle ler leurs impres- >. Cependant Je gnement, l'indice eau, lui, acceptait a présence, Un € que la séance
ortrait. Veux-tu ja ne serait que
air de te soucier , Elle le remar-.
par un de ses se prolongeant, ais, au bout de