‹ Le Docteur Rameau [microforme]Chapitre 7 sur 27 · LX DOCTEUR RAMEAU · texte numérisé non relu

LX DOCTEUR RAMEAU

ors s'occuper des premiers blessés, qui arrivaient sur les cacolets. t amenés en grand nombre. La rapidité précipitée, avec laquelle avait fait tomber dans nos mains comme s'ils s'attendaient ramenées en avant par l'énergi-

les jeunes aides-ma Des Allemands éta leurs avant-postes avaient été obligés de se replier, beaucoup de blessés, Ils restaient sombres, à voir reparaître les lignes profondes de leurs troupes, que volonté des chefs,

regardant au loin,

de, tenace, furieuse, et la journée Des mobiles accouraient jetant avec volubilité des nouvelles de la bataille. Un régiment wurtembergeois venait d'être anéanti par le 113° de ligne, Tout ce qui n'avait pas été tué ou blessé était pris. Et, en effet, des files de prisonniers Au milieu des cris et du bruit assourdissant de l'artillerie, qui nant le plateau, où le feu redoublait d'intensité, un général arriva, suivi de son état-major, très maigre, rouge sous ses cheveux blancs. En voyant tous les mobiles arrêtés au bord du chemin, très occupés à raconter leurs prouesses, ou à boire

Mais la fusillade s'éloignait de plus en plus, rapi paraissait définitivement tourner à l'

avantage des débandés, dans une sorte d'ivresse victorieuse,

commençaient à passer.

défilait au galop, ga

des petits verres à une cantine en plein vent, il fit un geste de colère :

—Qu'est-ce que ces gens-là fichent-là ? cria-t-il d'une voix enrouée... C’est encore cette racaille de mobiles ?.. Où sont vos régiments? Au feu, n'est-ce pas ? Et vous avez décampé ? Je vous raménerai en ligne par les oreilles, moi, sacré tonnerre ! Qu'on me mette un peloton de gendarmerie, en travers du pont, et tous ceux qui voudront aller en

arrière, qu'on les sabre !

Dans un tourbillon de poussière, avec un grand bruit d'acier froissé, le général Rameau, ayant organisé les secours, restait près de la route, le cœur serré, attiré malgré lui par le tumulte de la Il aurait voulu courir seulement jusqu'au haut du raidillon de la montée. Il lui semblait que, de là, il pourrait voir et se rendre compte de ce qui se passait. Et il demeurait immobile : les salv:s stridentes du canon, qui tonnait à intervalles égaux, Enfin il ne put y tenir et, prenant sa

disparut au travers des arbres qui bordaient les champs.

emplissaient ses oreilles et troublaient son esprit. course, comme s’il avait peur d’être rappelé, il s'engagea sur le coteau.

Il était dans

un endroit creux et escarpé, où les décharges d'artillerie sonnaient sourdes, avec une Tout à coup, à un détour du chemin, une échappée sur le champ

vibration étouffée.

de bataille s'offrait à lui, et il s'arrêta pris par ce spectacle.

A ses pieds, un bataillon de gardes nationaux était abrité derrière une butte, les hommes couchés, pour offrir moins de prise aux projectilesequi, à chaque instant, faisaient voler les mottes de terre du talus. Le commandant, un gros homme, était assis sur une souche d'arbre, battant ses bottes machinalement avec le fourreau de son sabre, et son cheval, la bride lâche, broutait l'herbe gelée, avec un air d’avidité, A deux cents mètres en avant, une batterie de six pièces tirait, avec une rapidité enragée, sur un Et c'était terrible, ces canons cra-

point inconnu. On ne voyait pas arriver ses obus.

Chant du feu, sans s'arrêter, et éparpillant la mort dans le vide.

Les lignes de soutien s’allongeaient, le long de la Marne, massées en dehors de la Et là, où le combat se livrait, Rameau chercha vainement ces épisodes, que les peintres et le poètes se plaisent à retracer : mêlées de cavalerie, charges de deux troupes d'infanterie l’une contre l’autre, tumultes héroïques, massacres sublimes, Il n’aperçut rien qui ressemblât à ces compositions

zone dangereuse.

offrant une vision inoubliable.

Dans une fumée épaisse, de petits points noirs ressemblant à des essaims de mou- Il les distinguait, grimpant une route, qui De temps en temps, ils mon- Et le docteur ne se rendait pas un compte exact de ce C'était la fameuse attaque de Champigny par les zouaves. Ces admirables soldats s’élançaient à l'assaut des murs crénelés et, sous une avalanche de mitraille, ils tourbillonnaient, balayés comme des feuilles emportées par le vent. Un quart d'heure après, reformés, ils repartaient et reprenaient leur ascension mortelle. C'était là ce qui causait ce va-et-vient dont Rameau ne comprenait pas la cause. Il voyait des flocons blancs aller en avant, puis en arrière, et la bataille se résumait, à ses

ches, évoluaient au loin, avec activité.

déroulait, sur le versant de la colline, son ruban jaune. ‘taient, puis ils redescendaient.

qu’ils faisaient.

yeux, dans la marche de deux fumées.

Et pourtant elle était terrible et sanglante, car les fourgons des artilleurs descen-

daïent, sans relâche, vers la Marne, et, dans la vallée, s’éloignant du massacre, des

les cacolets.

avec laquelle s nos mains s'attendaient par l'énergi-

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groupes venaient lentement portant des blessés: Un truit épouvantable, fait du roulement ininterrompu de la canonnade et du déchiremeat aigu des fusillades, montait de tous les points de cette plaine où, sans qu'il füt possible de discerner nettement ce qui se passait, cent cinquante mille hommes se ruaient l:s uns contre les autres.

Une main, se posant sur l'épaule de Rameau, !’arracha à sa contemplation et, pâle, les traits bouleversés, Talvanne se montra à lui.

—Je viens te chercher, dit précipitamment l’aliéniste...

—Comme tu es troublé |... Qu'est-ce qu'il y a donc ? demanda Rameau, en fixant sur son ami des regards effrayés,

Talvanne, qui paraissait s'être tant pressé et avoir une si grande hâte de parler, s'arrêta brusquement, comme s'il découvrait tout à coup un abtme, et garda ie silence.

—Mais tu sembles hors de toi !.., Que se passe ? reprit Rameau, s’échauffant à mesure que Talvanne se refroidissait.

L'aliéniste fit un effort et parvint à dire, d'un air embarrassé :

— Il faut que tu viennes... Les ambulances regorgent.. On va être obligé d'embarquer les blessés sur des bateaux-mouches, pour les évacuer sur Paris...

—Ne pouvais-tu donner des ordres et me suppléer…

—Ta présence est nécessaire, interrompit Talvanne. Et il répéta presque rudement : Il faut que tu viennes !

—Ah ! dit Rameau, avec une sourde inquiétude.

Et, sans plus discuter, il se mit à descendre vers le village. Au bout d'une centaine de pas, il jeta un coup d’œi! pénétrant sur son ami, et la voix changée :

—1l y a donc quelque chose ? dit-il... Je vois que tu hésites à parler... et cela m'effraye... Tu veux me ménager et tu me tourmentes..… Voyons ! Qu'est-ce qu'il y a ?

Talvanne hocha un instant la tête, et d'une voix entrecoupée, comme par un grand essoufflement :

—Eh bien ? On nous a apporté beaucoup de blessés allemands... et parmi eux...

Le visage de Rameau se creusa, il devint blême, et saisissant le bras de son ami :

—Munzel ? s’écria-t-il.

Talvanne ne répondit pas, il baissa silencieusement la tête.

—Il est mort ?

—Non, il vit, mais il est grièvement atteint.

Rameau n'écoutait plus, il courait vers l’ambulance. En un instant il y arriva et, haletant, sans souci du décorum, se jetant au milieu des groupes, bousculant ses subordonnés stupéfaits, il s'élança dans la cour où, sur des matelas et de la paille, étaient rangés les blessés, pour lesquels il n’y avait point de place dans les pièces du rez-dechaussée,

—Où l'a-t-on mis ? s'écria-t-il, comme si chacun se ceux qui lentouraient devait connaître le sujet de sa préoccupation. Talvanne, qu’il avait distancé, entrait, Il prit son ami par le bras, et l'emmenant vers un petit bâtiment percé à jour, qui avait servi de loge au concierge de l'usine, il ouvrit une porte, à demi détachée de ses gonds, et murmura :

—C'est là |

Rameau fit un pas et s'arrêta près du seuil, bouleversé par l'horreur du spectacle qu'il avait devant les yeux. Dans un espace de quelques mètres carrés, dix hommes étaient étendus, capotes arrachées, chemises tachées de rouge, poussani de lugubres plaintes, qui se confondaient dans un long et affæux gémissement. Le sang ruisselait à travers la paille sur le plancher et une lente coulée noirâtre, presque figée, descendait vers la cour. C'étaient des officiers qu'on avait mis là, à part, sous la garde d’un caporal prussien, blessé d’un coup de feu à la mâchoire et qui, assis sur un billot à fendre le bois, apporté là on ne sait comment, soutenait dans sa main sa joue étoilée d’une déchirure béante.

—Munzel ? lui cria Rameau d’un air de commandement.

Le caporal lâcha sa tête, se leva vivement, fit le salut militaire, et desserrant avec peine ses dents disloquées : nes

—Je ne le connaïs pas, dit-il en allemand. Est-ce le capitaine ? ; ,

Un des blessés se souleva sur son coude et, sans parler, d’un geste, il désigna au docteur un angle de l’étroite pièce, dans lequel, recouvert d'une capote, un corps était étendu. Rameau, tremblant, se pencha, souleva le vêtement et reconnu son ami, la

tête renversée en arrière, les yeux fermés, livide. Il jeta un coup d'œii autour de lui, aperçut Talvanne debout au pied du grabat, lui fit signe d'approcher, et s'adressant au -Caporal :

—Viens ici. Prends-le par-dessous les épaules. ne

Et, comme il ne voyait pas assez clair, et se sentait étouffer dans cette étroite pièce ‘pleine de l'odeur âcre de la paille ensanglantée, d’un coup de poing il défonça la fenêtre, -aspira une large bouffée d’air, et se mit à genoux près du blessé, pour l'examiner. Une large plaque brune, déjà sèche, entourait une déchirure de la chemise de Munrel, à la hauteur de la ceinture. Rameau fendit la toile, mit à nu la hanche droite et, avec un trémissement, découvrit au-dessous des côtes, à la hauteur de la fosse iliaque, un petit ‘trou sanguinolent, produit par la terrible balle d’un chassepot. Aucune trace de sortie. Le lingot de plomb était resté dans la plaie, :

—Aide-moi, dit-il à Talvanne avec fermeté, retrouvant toute son énergie dans l'exercice de sa profession. Et, étalant sa trousse sur le billot de bois, il pit une sonde, ‘puis, d’une main prudente, il commença à explorer la blessure. Elle était profonde, et le visage de l’illustre opérateur devint sombre. Il changea d’instrument, et s’armant ‘d'un long stylet, il l’engagea hardiment dans le trou affreux. Un frisson passa sur le œorps du blessé, une lamentation douloureuse sortit de ses lèvres.

—Sens-tu le projectile ? Veux-tu un tire-balle ? dit Talvanne à Rameau, sans même regarder Munzel qui s’agitait sur sa misérable couche. $ :

* —Non. Je ne puis pénétrer plus loin. La plaie est perforante. Il sera impossible d’avoir le morceau de plomb, à moins de pratiquer une section abdominale, et l'opération, neuf fois sur dix, est mortelle.

—Ÿ at-il des os brisés ? demanda Talvanne.

—Non, fit brièvement Rameau.

—Quel trajet a fait la balle ?

— Elle a contourné le foie, et s’est logée dans l'intestin.

L'aliéniste hocha la tête sans faire de nouvelle questions. Il comprit la gravité de la blessure et jugea Munzel perdu. Le docteur, à genoux près de son ami, l'observait * avec angoisse. Les yeux toujours fermés et comme tuméfés, il respirait péniblement.

Au contact du feu qui avait traversé son flanc, sa chair torturée avait tressailli et il avait crié ; mais inconsciemment et par une révolte de la bête. Le cerveau était engourdi, un voile s’étendait sur la pensée.

—Il ne reprend pas connaissance, dit Talvanne. Il paraît étouffer. Il doit se produire un épanchement intérieur. Vois, la plaie est à peine humide.

—Saignons-le, dit Rameau. C'est la seule chance qu'il y ait de l'empêcher de mourir avant une heure... Si nous pouvons le prolonger jusqu'à demain... qui sait ?

Et il regarda son ami avec la confiance d’un homme habitué à faire des miracles. Talvanne, docile comme un aide, déchira son mouchoir en bandes, comprima le bras du blessé, et tendant une lancette à Rameau :

—Fais toi-même : qu'il bénéficie de ta chance.

Une gouttelette rougeâtre pointa sur l’épiderme de Munzel et lentement le sang se mit à couler. Il y en avait déjà tant par terre que les deux médecins ne se préoccupèrent pas de trouver un vase pour recueillir celui qu'ils tiraient et, du bras, la traînée se répandit sur le sol. Un soupir de soulagement passa entre les lèvres du blessé, ses paupières .battirent, il ouvrit les yeux. D'abord vague, son regard erra sur les murs blancs du bâtiment, sur les grabats où gisaient ses compagnons de souffrance. Une ombre passa sur son front. Le souvenir lui revenait : il commençait à comprendre comment il se trouvait là, étendu sans force, et avec une douleur brûlante dans les entrailles. Une fraîcheur, qui le ranimait, tombait de la fenêtre, et, à ses oreilles bourdonnantes, les détonations furieuses de l'artillerie arrivaient, par bordées éclatantes. Il essaya de se redresser : deux bras complaisants le soutinrent. Il leva les yeux et, penché vers lui, comme autrefois, quand il était si malade, il reconnut le visage soucieux de Rameau. Il devint livide, ses traits se creusèrent, et il se mit à trembler :

: ; —Frantz | cria le docteur bouleversé par l'émotion, mon pauvre ami, mon cher enfant |.

A ce cri, jailli du cœur de celui par qui il avait été si sincèrement aimé, le blessé poussa un soupir, deux larmes coulèrent de ses paupières brûlantes, ses yeux exprimérent une horrible angoisse ; il joignit ses mains, comme pour une supplication, et mur-

mura d’une voix faible :

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—Rameau l.. Ie ciel n'aura donc pas voulu que je meure sans t'avoir revu ! —Va ! je te sauverai ! dit le grand homme, en posant sa main frémissante sur la . tête de son ami. Oui : tu vivras |

Munzel eut un pâle sourire et très bas :

—Maintenant que tu m'as embrassé, ce serait dommage |

Il s'évanouit de nouveau, et des teintes violettes s’étendirent sur ses joues. Rameau effrayé s'approcha de lui :

—Il respire, dit-il à Talvanne. Il faut maintenant le faire transporter chez toi. C'est là qu’il sera le mieux... Nous n'aurons pas un brancard disponible... Prenons ma voiture... Nous irons au pas. ÿ

Ils n'étaient plus seuls dans la petite salle. Un aide-major, suivi de deux infrmiers, passaient la revue des blessés étendus le long des murailles. Des imprécations et des gémissements s’élevaient des coins obscurs, pendant que le froissement des outils expliquait la torture subie par ces malheureux. Un bras, fraîchement coupé, avait été jeté en travers de la porte, et, les yeux caves, la bouche rentrée, un jeune officier wurtembergeois, qu'on apportait, regardait avec épouvante ce débris ensanglanté. Dans la cour, pêle-mêle, les Français et les Allemands s’entassaient, amenés sans relâche. Et emplissant des omnibus jaunes, sur les écriteaux desquels se lisaient : Made/eine-Bastille, des charretées de victimes, épaves du massacre, étaient emportées vers la Marne.

— Nous allons vous faire de la place, dit Rameau à l’aide-major, donnez-moi deux hommes pour enlever ce blessé.

—Deux hommes, cher maître ? Et où voulez-vous que je les prenne ? Nos brancardiers eux-mêmes, font des pansements... Nous sommes complètement débordés... Mais. est-ce que vous partez P

—Allons, Talvanne, dit le docteur, sans s’attarder à répondre, à nous deux alors |

Et l'un saisissant Munzel par les jambes, l’autre par-dessous les bras, ils sortirent, À cent pas, auprès d'un bouquet d’arbres, sous le couvert d’un drapeau des ambulances, la voiture de Rameau attendait. Les deux hommes étendirent sur les coussins le blessé toujours évanoui.

—Monte auprès du cocher, et vite à Vincennes ! Installe-le, et ne le quitte pas... Moi, mon poste est ici... Il y a trop de besogne pour que je puisse m'éloigner.

Il regarda profondément Talvanne, et lui serrant la main avec force :

—Je compte sur toi. ordonne le nécessaire. Et, s’il arrive quelque chose. envoie-moi aussitôt prévenir. Je ne pourrai sans doute pas m’échapper avant ce soir... Mais le devoir avant tout.

—Sois tranquille, dit Talvanne, tout ce qui sera possible sera fait. Mais hâte-toi |

La voiture partit Rameau secoua la tête et, le cœur gonflé d’amertume, il retourna à sa lugubre besogne. Le soir, lorsque l'obscurité eut séparé les deux armées aux prises, un peu d'ordre put être rétabli dans les services. Les troupes françaises campaient sur les positions enlevées aux Allemands et leurs feux couvraient les collines, la veille encore occupées par les assiégeants. Un vent glacé faisait frissonner les grands peupliers des rives de la Marne et, sur le sol durci des routes, les fourgons apportant des munitions, roulaient sonores. Un grand mouvement de troupes s’eftectuait et tout permettait d'espérer que la sortie, si bien commencée, serait poussée à fond le lendemain.

Quittant ses ambulances presque complètement évacuées, ‘Rameau se dirigea vers Vincennes, à pied, au milieu des patrouilles, des convois, des encombrements de l'intendance. Au pont, il lui fallut se faire reconnaître : on ne laissait personne retourner en arrière. Un régiment de ces mobiles, que les vieux généraux traitaient avec tant de dédain, et qui avaient vaillamment payé de leurs personnes, campait de chaque côté du remblai de la route. Sur l’autre bord de la rivière, des marins, venus des forts, achevaient de mettre en batterie deux grosses pièces destinées à battre les hauteurs. Des ingénieurs, montés sur un radeau, suivaient avec attention les effets d'une crue assez rapide, qui entrainait les eaux avec une violence redoutable pour les ponts de bateaux jetés auprès de Nogent. re

Le froid faisait trembler Rameau, surexcité et fiévreux. Il hâtait le pas dans la direction de la maison de santé de Talvanne. Il atteignit Joinville et, dans les arbres du parc, aperçut les lumières de la demeure de son ami. Les grilles d’entrée étaient ouvertes et sa voiture dételée stationnait au milieu de la cour. Il gravit le perron et,

NE UE PPT PTE PET RE PEOTROEEE ROC TECR EE EES

traversant le vestibule, il entra sans frapper, dans le cabinet de l’aliéniste. A sa vue, une femme, assise dans l'ombre, se léva vivement et Rameau reconnut Conchita. Elle resta devant lui, debout, sans une parole, si troublée que lui, ne pensant qu’à Munzel, s'écria :

—Est-ce que j'arrive trop tard ? Ë

—Non, dit-elle, d’une voix sombre. J'étais à l’ambulance, quand on l’a apporté. Il était évanoui, il vient à l'instant de reprendre connaissance.

Au même moment Talvanne paraissait.

—Ah ! c'est toi, enfin ! Il t'a déjà demandé deux fois.

Talvanne et Conchita échangèrent un regard. La jeune femme sourit amèrement, puis d’un ton un peu bas :

—C'est vous qu’il veut voir. Pas d'autre que vous !.….

—Où est il?

Les deux médecins sortirent, laissant Conchita seule. Si Rameau avait regardé la jeune femme, il eût été effrayé de l’altération de son visage. Mais il ne s’occupait que de son blessé. Au bout d'un couloir, l’aliéniste ouvrit une porte et faisant passer le docteur devant iui :

—C'est là!

—Ah ! tu l'as mis dars ta chambre, s'écria Rameau attendri, Bon Talvanne!

Il serra si affectueusement la main de son ami, que celui-ci eut peine à retenir ses larmes. Sous les rideaux du lit, relevés pour laisser circuler l'air plus librement, Munzel était étendu. Une lampe éclairait son visage couleur de cire. Ses yeux étaient ouverts. Sa bouche se pinça dans un sourire contraint et il remua faiblement sa tête sur l’oreiller,

—Ne bouge pas, s’écria Rameau, en prenant le poignet du blessé qu'il trouva froid. Les pulsations de l'artère étaient lentes et filaient sous le doigt. Il releva le drap, ouvrit la chemise, examina la blessure et la trouva tuméfiée. De l’aine à la hanche une enflure commençait, dure et douloureuse. Le docteur remit l'appareil et s’assit au pied du lit avec un air tranquille. Munzel ne le perdait pas de vue, cherchant une certitude de salut, ou une sentence de mort, dans la physionomie de celui qu’il savait infaillible.

à re va bien, dit Rameau, mais tu souffres : il fauc que je tâche de diminuer tes

ouleurs.…

Il se leva et, s'approchant de Talvanne, qui était resté debuut près de la cheminée, à voix basse, avec un calme effrayant, il dit :

—1l est perdu... La lésion de l'intestin a engendré la péritonite. il sera emporté avant douze heures... Je vais l’endormir avec de la morphine...

Et comme l’aliéniste baissait la tâte :

—Commande à tes impressions. Il nous observe. Epargnons-lui au moins les angoisses morales. Fais-moi apporte: tout ce dont j'ai besoin.

Talvanne sortit, donna des ordres à un de ses internes et alla, dans son cabinet, retrouver Conchita.

—Eh bien? demanda:t-elle, en se levant brusquement et en regardant l'ami de son mari avec des yeux brûlants, je vous en supplie, ne me cachez rien.

—Eh bien! Rameau pense qu’il n’y a aucun espoir.

Conchita frappa ses mains l’une contre l’autre. épouvantée. Elle et Talvanne resté. rent immobiles, sans dire un mot, au milieu de la pièce, écrasés, comme si tout l’aveuir venait, en un instant, de s’écrouler sur eux. La jeune femme retrouva la première 8a présence d'esprit et, d’une voix déchirante, sans souci d’être entendue, oubliant tout ce qui n’était pas sa douleur: ,

— Oh! mais je veux le voir 1... Je ne veux qu’il meure sans que je lui aie parlé.

— Votre mari est auprés de lui.

—Qu'importe |. Je veux le voir!.…

— Vous perdez la raison |.

Il la regarda fixement :

— D'ailleurs, vous savez bien que lui-même n’a pas. permis, tout à l'heure, que je vous laisse entrer.

il ne savait pas qu'il allait mourir |...

+ Il ne le sait pas encore, il ne le saura pas... Rameau veut qu'il passe de la vie à la mort, sans une souffrance physique, sans une angoisse morale... Il s'endormira en croyant se réveiller.

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—Et alors, le salut de son âme? s’écria, avec violence, la jeune femme. Pas une consolation, pas une parole d'espérance... pas un prêtre? C’est mon mari qui a combiné cette fin, n'est-ce pas? Eh! qu'il soit athée pour son compte, maïs qu’il ne le soit pas, pour le compte des autres... C’est monstrueux ce qu’il va faire là! Mais il n’a pas le droit de son ce malheureux! Je ne veux pas qu'il le fasse! Non! non! cela ne sera pas

—Allez donc le lui dire à lui-même, fit Talvanne gravement.

Elle fit un geste d’impitoyable résolution et dit :

—J'y vais.

—Prenez garde !

— Croyez-vous que rien puisse m'arrêter !

Déjà elle courait dans le couloir. Il la suivit, épouvanté de la lutte qu’il prévoyait, Un petit salon précédait la chambre, dans laquelle le blessé agonisait. Elle s’y arrêta haletante et, debout, devant la porte, attendit. Dans la pièce voisine, on entendait le pas de Rameau et le tintement des fioles remuées, Un frémissement d'impatience agita la jeune femme :

— Que lui donne-t:il? murmura.t-elle, Il est en train d’engourdir sa raison, d’endormir sa conscience... Il faut que je lui parle... Il le faut !.…

Elle avançait la main, lorsque la porte s'ouvrit et Rameau parut. A sa place, au chevet du blessé, Talvanne se glissa, laissant la femme et le nari en présence.

—Eh bien ? interrogea-t-elle ?

Kameau, les larmes aux yeux, hocha tristement la tête, et avec une solennité funé-

bre :

—Il va dormir.

—Dormir, fit Conc: : (C'est-à-dire mourir P —Oui, puisque la s. : * :umaine est mpuissante à le sauver.

—Et voilà cette scie.…, dont vous êtes si orgueilleux! s’écria la jeune femme avec âpreté. Elle ne vous donne même pas les moyens de sauver un être cher! Et c'est à une telle incapacité, une telle infirmité, que vous avez élevé un autel, sur les ruines de toutes les croyances! Ah! ah! mourir 1... Tout le monde peut laisser mourir l... Dieu seul peut faire vivre.

Rameau, le front assombri, écoutait sans répondre.

Conchita reprit :

—Avez-vous dit à votre ami qu'il fallait demander à Dieu de le sauver? Lui avezvous dit que sa vie était en danger et qu’il était temps d'assurer le salut de son âme ? Lui avez-vous offert de conduire un prêtre à son chevet? Il est chrétien, il est croyant... Avez-vous pensé à tout cela ?

—Oui, répondit Rameau d’une voix lente et ferme.

—Alors qu’allez-vous faire?

—]Je vais le laisser s'éteindre paisiblement.

—C'est ce que Talvanue m'avait dit. Mais avez-vous le droit d’agir ainsi P

—Je le prends.

—Vous allez le damner !

—Si Munzel paraît devant un juge suprême, il n'aura pas à redouter sa colère, Il a vécu honnête homme, il peut partir tranquille.

A ces mots Conchita se dressa terrible et, l'horreur du criminel souvenir dans les yeux :

—Qu'en savez vous ?

Il la regarda avec étonnement. Mais elle, sans s'arrêter :

Vo! avouait:il tout? Avez-vous été mis au courant des circonstances dernières de sa vie? Vous affirmez bien hardiment, comme toujours.

Il fronça le sourcil et, avec un commencement de trouble :

—-A-t-il eu cette confiance de vous dire, à vous, ce qu’il m'aurait caché à moi?

—Il ne s'agit point de ce qu’il a pu révéler, ou cacher, à nous ou à d’autres, répon: dit-elle résolument, mais de ce qu'il pourrait vouloir confesser à ses derniers moments. Ah ! je savais bien que, pour vous, libre-penseur, ces pratiques : ont risibles,. Mais, pour nous autres catholiques, elles sont capitales et décisives. Repoussez les secours de la religion pour vous-même, si vous avez cet égarement, à l'heure suprême; mais, de votre autorité, ne privez pas un de vos semblables de ce qui lui adoucira la fin de la vie, lui

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facilitera le passage de la mort et lui assurera l'entrée dans la béatitude éternelle. Vous n'êtes pas le maître de la conscience d'un autre, vous ne pouvez substituer votre volonté à la sienne, et, en vous livrant à une telle tyrannie morale, vous commettez un crime, un crime monstrueux | S : $ da

—Soit ! J'en accepte la responsabilité. Si votre Dieu existe, qu'il me punisse et qu'il absolve mon ami. : 1

—Vos blasphèmes sont effroyables, s'écria Couchita avec terreur, quand, si près de vous, est la mort ! : }

—La mort, dit Rameau avec une tristesse profonde. Oui, voilà ce qui épouvante les cœurs, même les mieux trempés. Et cependant n'est-ce pas la fin de toutes les misères ? Ah! pauvre être si cher, qui te débats et qui brûles dans les douleurs de l’agonie, on veut que je double ta cruelle torture physique d'une horrible angoisse morale. Alors que tu aspires à la cessation de ta souffrance, on me demande de la faire durer jusqu’à ton dernier soupir, Mais sois tranquille ! Je n’y consentirai pas Tu vas dormir, ami, et ce sera pour toi comme le commencement du repos. J'aurai pitié de ton agonie et, au lieu de la prolonger, je la ferai finir dans l’extase, Je ne sais pas ce que l’au delà, de notre vie te réserve, mais je t'aurai au moins procuré toutes les douceurs de l'heure présente. Je ne veux pas lire la terreur de l'inconnu dans tes yeux. Tu vas dormir, et quand tu te réveilleras, si tu te réveilles, alors tu comprendras combien je t’ai aimé!

En ce moment Rameau parut transfiguré aux yeux de Conchita. La ferveur de son amitié resplendissait sublime sur son visage. Il eut, dans le regard, le rayonnement d'une foi presque divine. Pour celui qui allait mourir, il était prêt à endurer tous les supplices. Sa tendresse lui donnait une force morale que nulle puissance n'aurait pu vaincre. Il avait la certitude qu’il agissait pour le bien. Armé d’une telle conviction, un tel homme devait tout dominer.

J1 fit un pas vers la chambre du blessé, Conchita se jeta devant lui. S'il était résolu, elle était exaltée et leurs deux convictions îlaient se heurter jusqu’au dernier instant. Elle comprit qu'il lui échappait et que sa cause était perdue, Un feu sombre s’alluma dans ses yeux, et menaçante, saisissant le bras de son mari :

— Ecoutez-moi bien, fit-elle. Ce qui se passe entre vous et moi, est plus grave que vous ne pouvez le supposer. Il ne s’agit point d’un caprice de femme entraînée par une foi exagérée. Il ne faut pas, vous m’entendez bien, il ne faut pas que celui qui va mourir rende son âme à Dieu sans avoir été absous de ses fautes. Il a à se repentir…

— De quoi est-il coupable ? Le savez vous ?

—Oui, je le sais!

—Et comment ?

—Peu vous importe! Je le sais |

—Alors confez-le-moi.

Elle le regarda terrifiée :

—AÀ vous ?

—Oui. Je pèserai, dans ma conscience, si la faute mérite le châtiment terrible de l’agonie que vous réclamez pour ce malheureux. Et, si cela est, je vous jure que vous aurez satisfaction. Alors, pariez maintenant.

Les lèvres de Conchita tremblèrent. Prise entre le soin de sa sécurité et le souci du salut de Munzel, elle fut sur le point de tout dire à son mari. Une pâleur mortelle décolora ses joues, ses yeux vacillèrent, comme sïelle allait s'évanouir. La notion du réel lui échappa. Emportée dans une hallucination, elle ne vit plus autour d'elle qu'une obscurité funèbre, illuminée, d’instants en instants, par des langues de feu, et il lui parut que c'était l'enfer. Des clameurs effrayantes, alternant avec le Dies ire, assourdirent ses. oreilles. Puis, elle entendit distinctement des voix de démons qui lui criaient: * Ne parle pas ! Tu vas te perdre |” Et des chœurs célestes qui répondaient au loin à ces. Clameurs sataniques et chantaient : ‘Dévoue toi pour toi | Expie, pour qu'il n'ait pas à expier ! ” Affolée par cette vision, transportée par son exaltation, elle murmura :

—Eh bien! puisque vous le voulez...

Mais le sentiment de la conservation lui revint, l'horreur de l'aveu l’arrêta, Elle se les yeux, se vit seule avec son mari qui la regardait fixement, frémit et, se reprenant :

—Etes-vous prêtre, pour entendre une confession ?.…

Rameau eut un mélancolique sourire ;

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: —Je n'ai rien à entendre, parce que vous n'avez rien à me révéler, pauvre folle. N'essayez pas plus longtemps de m'abuser, et cessez de vous tourmenter, comme vous le faites. Votre foi vous entraîne à des agitations excessives et vous êtes énervéd par la tristesse qui pèse sur nous tous. Je le comprends, et je vous excuse autant que je vous plains. almez-vous, remettez vous, et laissez-mni à mon douloureux devoir.

Conchita ne répondit pas, Elle eut un rire nerveux qui résonna lugubre. Puis levant la main, comme pour attester le ciel :

—Vous ne voulez pas faire ce que je vous demande ? Vous me refusez cette grâce P

— Oui! parce que je suis plus sûr de l'humanité, au nom de laquelle j'agis, que vous n'êtes certaine de la divinité, au nom de laquelle vous parlez.

—Prenez garde ! vous me blessez au plus sensible de mon âme.

— Quand vous aurez réfléchi, vous me le pardonne-ez,

Elle cria avec rage :

—]Jamais |

Il dit froidement :

. —$oit !

Et comme une sourde plainte s'élevait dans la pièce voisine :

—Excusez-moi : j'entends mor malade qui m'appelle, et voilà qui prime tout.

Il ouvrit la porte et, impassible, devant la jeune femme, il disparut. Derrière lui,’ elle resta un moment immobile, écrasée, puis se laissant glisser à genoux, elle murmura avec l'accent d’une invocation suprême:

à FE Dieu! Seigneur Dieu ! Dieu tout-puissant, ayez pitié de lui et pardonnezmoi

Et'elle resta la tête penchée vers le parquet, sourde à tout ce qui se passait autour d'elle, indifférente à tout ce qui n’était pas sa prière, Les heures s’écoulèrent, la nuit

: devint plus sombre, le silence se fit plus profond, et seule, devant la porte qui la séparait

du mourant, elle continua son oraison.

Elle se souvint vaguement, plus tard, que Rameau était sorti un instant de la chambre, l’avait contrainte à s'asseoir, l'encourageant au calme, avec des paroles d’une gravité émue, que Talvanne était resté longtemps avec elle, sans dire un mot, respectant son recueillement, la regardant avec des yeux attendris et inquiets. Une sorte de demiobscurité s'étendait sur tout ce qui avait suivi les terribles répliques échangées entre elle et son mari. (C'était comme un rêve affreux, plein de déchirements et d’angoisses. Elle demeurait inerte, balbutiant des mots suppliants et attendant. Quoi? La mort .inévitable du malheureux, qui râlait sur son lit trempé d’une sueur d'agonie, Quelle station, . au pied de ce calvaire ! Et quelle expiatiou des heures criminelles !

Mais, quand elle retrouvait un peu de force intellectuelle et se reprenaït à penser, elle n’avait pas un instant de doute. En face de ce mystère effrayant, devant ce gouffre sombre, dans lequel allait disparaître celui sur qui elle pleurait, nulle défaillance de sa foi ne la jetait dans les épouvantes de l'incertitude. Elle puisait dans ses méditations une assurance nouvelle et concevait l'espérance plus ferme que tous ceux qui auraient avoué, regretté leurs fautes avant de mourir, devraient, dans l'éternité, se retrouver, un jour. Cette idée alimentait sun amer regret de voir celui qu’elle perdait expirer, ‘sans qu'il fût en état de grâce. Et plus sa conviction était forte, plus son désespoir était grand. Alors, courbant la tête, bien bas, avec toute l'humanité qui était en elle, du fond de l'âme, elle implorait la clémence divine et tâchait, à force de supplications, d'obtenir. le pardon du coupable. :

Vers deux'heures elle sentit qu’on lui touchait l'épaule. Elle leva le front et vit Talvanne, pâle et grave, devant elle, Elle l’interrogea du regard. Il baissa la tête avec tristesse. Elle balbutia :

—C'est fini ?

Il répondit :

—C'est fini.

- Saas souffrir ?

—Sans souffrir,

—Sans se douter qu’il mourait ?

—Sans s’en douter.

Elle hésita, puis un peu bas :

—Quelle a été sa dernière parole ?

. —I1 était assoupi, il s’est réveillé, il a regardé votre mari, qui essayait de lui faire \boire une potion calmante, il a souri, comme s'il sentait un grand bien-être, puis en murwmurant : « Comme tu es bon | » il a expiré.

Elle dit avec amertume :

— Ainsi, son dernier mot même a été pour lui !

Elle marcha vers la chambre et en franchit le seuil. Rameau assis auprès du lit se leva et, du geste, lui montra Munzel les yeux fermés, livide, comme si tout le sang de son corps eût coulé par l’horrible blessure. Il ne dit pas une parole à la jeune femme, pour ne pas troubler sa pensée ; il se retira dans la pièce voisine, pour ne pas gêner sa piété. Elle se laissa tomber à genoux et récita la prière des morts, puis, arrachant de son cou une petite croix d'or qui ne la quittait jamais, elle prit les mains de Frantz, les joignit, entre leurs doigts plaça l'emblème sacré et, calmée, elle se tourna vers Talvanne qui attendait :

—Promettez:moi qu'on l’ensevelisse-ainsi.

en vous le promets.

—Merci.

Elle eut alors une détente de tous ses nerfs et, s'appuyant au bras de ce fidèle ami, elle se laissa aller à pleurer. Les larmes coulaient brillantes sur son visage. Pas un cri, pas un soupir ne sortait de sa bouche, et ce désespoir silencieux était saisissant, Au

ut de quelques minutes, elle reprit possession d'elle même, essuya ses yeux rougis :

—Vous croyez que c'est lui que je pleure ? dit-elle brusquement en montrant le mort qui, sa croix dans les mains paraissait prier. Eh bien, vous vous trompez. Il est

tranquille maintenant, il est heureux. Les larmes que je répands c’est sur moi-même.

; 5 yep Talvanne l'observait, effaié, craignant qu’elle ne fût devenue folle, elle sgita la tête :

—J'ai mon bon sens, n'ayez pas peur, mais je prévois. J'ai consenti, moi chrétienne, à épouser un athée et j'en dois être punie. Voyez comme tous ceux qui ont approché cet homme, ont été frappés. Ma mère m'a été enlevée : souvenez-vous de ce que je vous ai dit à son lit de mort. Munzel s’en va à son tour. C'est moi maintenant qui vais partir. Talvanne, autour de lui l’impie a tout corrompu de son mortel poison. Craïgnez aussi pour vous |!

.. Toute noire, elle se dressait, à deux pas de cette couche funèbre, effrayante, prophétique. Elle étendit le bras dans un geste circulaire, comme si elle avait manié la faulx de la mort et répéta :

— C'est moi qui vais partir.

Des larmes coulèreut de nouveau de ses yeux, et, regardant Talvanne avec une terreur.suppliante :

— Quand je ne serai plus là jurez-moi que vous n'abandonnerez pas ma fille, que vous l’aimerez et que vous ferez d'elle une chrétienne.

—Son père est un honnête homme, répondit Talvanne, il saurait respecter votre volonté. Mais vous vivrez, chère enfant, et c’est vous qui nous fermerez les yeux.

Elle reprit avec une insistance pleine d'angoisse :

—]Jurez ; je ne serai tranquille que quand vous aurez juré |

—Eh bien ! s'il le faut pour vous tranquilliser : je le jure.

Elle poussa un soupir d’allégement et, se mettant à genoux prés du lit, elle recommença à prier.

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