‹ Le Docteur Rameau [microforme]Chapitre 8 sur 27 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

—Eh bien ! comment va le petit ?

—Oh ! beaucoup mieux, mademoiselle, pra. = a ins de votre bon et cher père, que le ciel conserve aux pauvres gens ! Voye: ‘mme. “ration a réussi...

* La femme qui parlait, grande, maigre, pâle, vêtue w noir, leva le bandeau qu. soùvrait le front d'un enfant qu'lle portait dans ses bras, et montrant les yeux encorè rouges, mais sains dans leur limpidité azurée :

— Quand on pense qu'il aurait pu être aveugle ! Un pauvret, qui devra, comme son père, travailler pour vivre... Que serait-il devenu, sans le docteur qui nous l’a sauvé ?.. Aussi, mademoiselle, tous les matins et tous les soirs je prie le bon Dieu pour qu'il vous donne le bonheur

— Priez le pour qu’il conserve la santé 4 mon pére.

La jeune fille effleura de sa main blanche la joue de l'enfant, abaissa doucement le bandeau et, avec un grave sourire, congédia la mère. Poussant une porte en lisière, un vieillard sortait, maintenant, du cabinet de consultation, courbé, l'air inquiet, regardant un papier, sur lequel étaient tracées quelques lignes hiéroglyphiques.

— C'est votre ordonnance ? demanda la jeune fille. 9

— Oui, mademoiselle, répondit le vieux. Bien des choses, qu'il m'a ordonnées aujourd’hui, le docteur. Des traitements pour les riches, mais pas pour les meurt-defaim comme moi !..

—On va vous donner un bon de pharmacie...

—Les pharmaciens nous reçoivent bien mal, si c'était un effet de votre bonté, insinua le vieux d’un air contrit, de me remettre plutôt l'argent. :

—Oui, pour aller le boire ! s'écria, en sortant de la piéce voisine, une grosse femme en cheveux blancs, très rouge de visage et vêtue comme une gouvernante. Je vous connais, père Gillot, et ce n’est pas à moi qu'il faut raconter des histoires !... L'autre semaine, vous avez entortillé mademoiselle, elle vous à donné dix francs et, le soir, on vous a rapporté chez votre fille ivre-mort | En voila une façon de soigner votre catarrhe !

—Si on peut dire ! soupira le bonhomme interloqué.

— Oui : c’est à dégoûter de faire du bien aux gens... Il est vrai qu'on le fait pour soi et non pou: eux 1... Sans ça !.…

— Rosalie ! interrompit doucement la jeune fille. É

—Va, Adrienne, je sais ce que je dis... Tenez, père Gillet, voilà votre bon... Età une autre fois, mon brave homme,

Elle conduisit le vieux vers la porte. Là, il salua la jeune fille avec une mine humble et désappointée et, dans le couloir, on entendit le traînement de ses galoches sur les dalles de pierre.

Adrienne et Rosalie étaient restées en présence, dans le parloir lambrissé de chêne clair, autour duque! couraient des banquettes, polies par les stations rénérées des malheureux et des malades, qui venaient, deux fois par semaine, à la consultation gratuite du docteur Rameau. Par la fenêtre ouverte sur le jardin, le soleil printanier entrait, comme un flot dur. Des parfums de lilas en fleur montaient doux et pénétrants, et les disputes des oiseaux, qui se poursuivaient dans les branches. éclataient joyeuses. Un engourdissant bien-être se dégageait des choses et, immobiles, les deux femmes, la vieille et la jeune, demeuraient absorbées par la tiédeur de l’air, par l'éclat de la lumière, et se laissaient aller à la douceur de vivre. : ‘03

Elles furent rappelées à elles-mêmes par le bruit de la porte qui s'ouvrait, livrant passage à un vieillard vêtu d’un long par-dessus, coiffé d'un vaste chapeau sous lequel se déroulaient de beaux cheveux blancs, encadrant une figure fraîche et riante.

LE DOCTEUR RAMFAU

—Ah | mon parrain, s'écria Adrienne joyeuse, en courant à lui,

Le docteur Talvanne prit la jeune fille par les épaules, la regarda tendrement, admira ses De roses, ses yeux bleus, sa chevelure d'or, et l'embrassant :

—Bonjour, mignonne, tu vas Lien ce matin P

—Comme toujours, parrain. Û

— Fille de médecin, va, jamais malade ! Comme on voit que c'est ton père qui te soigne ! Il est là, ton père ? |

—Oui, parrain. La consultation gratuite vient de finir. Papa est dans son cabinet avec M. Servant.

—Bon | Je vais prendre la place de Robert et te l'envoyer... Tu veux bien ?

—Oui, parrain, ;

L'aliéniste poussa lo porte rembourrée et entra dans le cabinet de Rameau. Assis devant un vaste bureau couvert de papiers, livres, de fioles et de grandes éprouvettes contenant des liquides de couleurs variées, le docteur dictait des notes à son élève penché sur une table à côté de la fenêtre. Aussitôt le travail de la consultation terminé, les deux ‘hommes s'étaient remis à la tâche interrompue

Robert Servant, maintenant âgé de vingt huit ans, était un beau garçon brun, les yeux noirs, les cheveux frisés, la barbe en pointe, l'air sérieux et calme. Quand à Rameau, il eût été difficile de reconnaître en lui le grand homme à la carrure athlétique, à la tête de lion qui impressionnait si vivement par la fière originalité de son visage. Son large front dégarni était constamment barré par le pli fameux, mais ce pli n’indiquait plus la préoccupation ou la colère, il se creusait sous l'effort d'une pensée unique, toute de douleur et de tristesse. La rude chevelure, qui ondulait autrefois comme une crinière, avait blanchi et était devenue rare autour de la tête du savant. Son corps, cassé et amaigri, se voûtait dans son fauteuil. Seul, son regard, étincelant sous ses sourcils encore noirs, avait toujours le rayonnement du génie.

Il tendit à Talvanne sa main nerveuse et fine, et, d'un signe de tête, indiqua à son élève que leur besogne était terminée. Silencieusement le jeune homme se leva, plia ses. ses papiers et se hâta vers la porte. Les deux amis demeurèrent en présence.

Seize ans s'étaient écoulés depuis les malheurs de la guerre et, comme si l'équilibre de la destinée heureuse de Rameau eût été rompu, à partir de cette année néfaste, la tristesse et le deuil étaient entrés dans sa maison. Après avoir langui, rongée par un mal inconnu, malgré les soins dont l'avait entourée son mari, malgré sa résistance, car la mort l’épouvantait, Cunchita avait été rejoindre sa mère. Et Rameau, abattu comme un chêne sous la cognée du bûcheron, était resté, pendant plusieurs mois, en proie à une incurable misanthropie.

Cioîtré chez lui, ne sortant presque pas de son cabinet, hors de la vue des domestiques de l’hôtel, servi par la seule Rosalie, il avait vécu entre sa fille et Talvanne, pleurant la morte, et maudissant la science qui l'avait trahi. Jamais son matérialisme ne se montra plus violent que pendant ces premiers mois d'épreuve morale. Il ne se courba pas sous le poids qui l'écrasait, il se révolta, et son pessimisme débordi amer, comme s’il eût répandu à longs flots le fiel qui lui rongeait le cœur. Il en voulut à la nature entière du malheur qui l’atteignait, il en rendit responsables les hommes et lui-même. Il n’accusa pas Dieu : il n’y croyait pas.

Talvanne, avec une angélique douceur, qui eût dû faire soupçonner le ciel à Rameau. écouta les farouches imprérations de son ami, subit ses intolérantes sorties, accepta ses mutismes, souvent prolongés pendant des soirées entières. Il se fixa auprès. de lui, constamment, indulgent comme un frère, et patient comme une femme. Il en négligeait les devoirs de sa profession. Quand on lui faisait des remontrañces, il répondait brusquement :

— Le premier devoir pour un ami, c'est de s'occuper de son ami Tant que Rameau aura besoin de ma présence, le reste de l'humanité n'existera pas pour moi.

Et le grand homme le récompensait de son dévouement en le rudoyant sans pitié. Il ne l'avait pas autant maltraité dans leur jeunesse, alors que ses violences éclataient, comme des éruptions de volcan soudainement provoquées, tumultueuses et foudroyantes. Et ce que l'étudiant, aux cheveux blonds et au front lisse, supportait difficilement et non sans résistance, le membre de l Académie de Médecine, au front ridé et blanchi, l’acceptait sans une réplique et sans un murmure,

Il sentait que ces épanchements furieux soulageaient le cœur ulcéré de Rameau.

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Lorsque le torrent des colères avait roulé, pendant une heure, le calme venait et, presque honteux de ses emportements, le mue homme essayait de se les faire pardonner par des délicatesses de pensées, des charmes d'expressions, dans lesquelles se retrouvait toute la rayonnante grandeur de son esprit Il semblait faire des excuses moralement, et vouloir dédommager son ami des duretés subies, par la symphonie caressante de sa parole. Alors, c'était comme un beau soir d'été, après un orage, lorsque le ciel apaisé est d’un bleu plus doux, l'air refratchi d'une pureté plus suave, la verdure, lavée par les pluies, d'une coloration plus’ éclatante,

Le bon Talvanne jouissait délicieusement de ces changements dont il comprenait.

toute la valeur, et 1l retrouvait du courage pour supporter les bourrasques à venir. Lorsque l'humeur de Rameau était trop impitoyablement chagrine. l'aliéniste recourait à un suprême et irrésistible expédient : il allait chercher la petite Adrienne et l'amenait dans cabinet du docteur. Devant le visage naïf et pur de sa fille, la sombre fureur du père se fondait en une extase ravie. Instantanément, la voix âpre se faisait douce, les yeux mauvais s’illuminaient d'un rayon de tendresse, la bouche crispée se détendait en un sourire. Dans une étreinte, dans un baiser, toutes les exaspérations étaient oubliées. . La petite fille avait quatre ans, ct, trottant 4 travers la vaste pièce, au milieu des livres, des dossiers et des ustensiles de chimie, elle apportait, dans le sévère logis, une gaîté charmante d'alouette. Sans elle, son père n’eft pas trouvé la force de supporter sa douleur, Elle le rattachait à l'existence, mais elle n'avait pas pu combler l'abîme creusé nar la mort dans le cœur de Rameau. Cet homme, qui avait tant vécu par la pensée, sentait son esprit sans ressort et sans vigueur. Lui, qui avait tant travaillé, et avec une joie si complète, il était dégoûté du travail.

11 passait des journées entières, assis dans son fauteuil, non plus devant son bureau à creuser quelque problème scientifique, mais auprés de sa fenêtre, à regarder voler les nuages, qui balayaient le ciel dans la vaste étendue de la place des luvalides, ou à suivre des yeux les évolutions des soldats qui faisaient l'exercice à des heures régulières, taurnant à droite, tournant à gauche, laissant retomber leurs fusils en cadence, au commandement bref des instructeurs. Lorsque la nuit venait, il quittait sa place et allait s'asseoir au coin de la cheminée, toujours silencieux et révant.

A quoi? Talvanne le savait et il se serait bien gardé de le lui demander, dans la crainte de provoquer quelque crise de colère. Sans trève, l'époux songeuit à la jeune femme morte, et maudissait la destinée qui la lui avait prise. Quand il parlait, poussé par le besoin furieux de s'épancher, c'étaient toujours les mêmes récrimations : Pourquoi la mort de cette femme de vingt-huit ans, forte, belle, heureuse, utie, lorsque tant de vieillards malheureux, languissants, ne tenant plus ni à personne ni à rien, n achevaient pas de mourir? Quelle atroce injustice que cette loi de l’existence des êtres qui condamnait la jeunesse et la beauté, et épargnait la décrépitude de la sénilité ? À

—Explique ça, toi, imbécile, criait-il rageusement à Talvanne, avec ton ordre admirable de la nature, tes causes finales et ta volonté divine! Tire une solution acceptable: de ce problème infâme et monstrueux: les jeunes mourant avant les vieux, la débilité triomphant de la force! Est-ce juste? Et s’il y a un Dieu qui permet une telle iniquité; qu’en penses-tu de ce Dieu? ; < ,

La plupart du temps le docteur ne répondait pas, baissait le nez, comme vaincu. Mais Rameau devenait quelquefois si pâle de son irritation insuffisamment débordée, que son ami se décidait à accepter la controverse, pour lui donner l’occasion d épancher cette sombre fureur, dont la concentration aurait pu le tuer. fs

— Hélas ! disait-il doucement, la vie est une si courte épreuve que Dieu la compte pour peu de chose. En même temps, cette épreuve est si dure que ceux qu’il rappelle à lui doivent être considérés comme des élus. Tu sais bieu que toutes les religions, le paganisme en tête, ont envisagé la mort comme une faveur céleste. Et, à ceux qui survivaient aux êtres chers, pour les consoler des déchirements de la séparation, elles ont donné l'espérance de se revoir un jour. Ë

—Oui! Dans de vagues Champs-Elysées, dans un paradis dont l'emplacement est indéterminé.… Ah! ah! Aveuglement et tromperie ! clamait Rameau. Et sous quelle apparence se reverra-t-on? Sous l'apparence humaine ? Tu sais bien que de ce corps,

voué aux vers du tombeau, il ne restera rien! Alors à l'état de squelette? Horreur! Ne

vaudrait-il pas mieux ne se retrouver jamais ! Non! Tes prêtres ont beau mentir, cette

forme exquise, adorée si tendrement, et qui s’offrait si radieuse et si belle, je ne la rever-

rai pas! Ce sourire, qui me ravissait et où éclatait la joie de vivre, ne rayonnera plus pour moi! Ces yeux si doux, si brillants, si tendres, voilés de leurs paupières au longs cils, j° ne me sen’ … plus réchauffé par leur regard! La perte que j'ai faite est irrémé-

diable ! Va, tu peux me parler des promesses de ta religion, j'ai le malheur de ne pas y croire ! Le corps de celle par qui j'étais heureux m'a été enlevé, le lien vivant qui l'atta- Chait à moi a été rompu, et c'est fini: nous sommes séparés pour toujours |

Il était pris alors d’un attendrissement irrésistible qui faisait cet homme, si puissant et si vigoureux de corps, plus faible et plus irrésolu qu'un enfant. Talvanne le laissait pleurer, navré par le spectacle de cet anéantissement physique et moral ; puis, quand l'accès était fini, il venait serrer la main de son ami, lui exprimant, dans une seule étreinte, toute la pitié et toute la tendresse de son cœur.

—Tu vois, disait Rameau, avec un douloureux sourire, tu as affaire au plus triste et au plus dangereux des fous! Mesure ma tête, palpe-la, fais des observations craniométriques. Cela te servira, à toi qui penses encore à la science et qui continues à y croire |

Le calme revenu, il retombait dans son silence, et la journée ou la soirée s'écoulait sans nouvel incident.

Depuis son deuil, il avait défendu sa porte aux malades, cessé ses cours, et offert de donner sa démission. L'administration lui avait accordé un congé, mais ses clients n'avaient pas été de si bonne composition. Malgré les consignes sévères imposées aux domestiques, des parents, affolés par l'inquiétude, avaient forcé l'entrée de son cabinet pour lui demander la vie des êtres tendrementaimés. Illes avait repoussés avec fureur, retrouvant les violences de sa jeunesse pour leur exprimer l'implacable indifférence que lui inspirait maintenant l'humanité.

—Vous voulez que je sauve votre femme? disait-il. Je n'ai pas pu sauver la mienne | Vous avez confiance dans mon diagnostic, dans mon expérience l.. Vous êtes plus hardis que moi... Aujourd’hui je ne soignerais pas mon chien, s'il était malade, tant je serais peu sûr de ne point le laisser mourir! Allez-vous-en, la médecine n'existe pas | Adressez-vous à un charlatan, ou ne faites rien! Cela reviendra au même. Mais laissezmoi en repos ! Que m'importent vos misères, vos angoisses ou vos souffrances | Finisse le monde! Il n’y aura pas grand mal, et la perte ne sera pas lourde !

Le bruit se répandit qu'il avait l'esprit dérangé, depuis la mort de sa femme. Et, de fait, on n'était pas loin de la vérité.

.… Cette étrangeté d'humeur effrayait parfois Talvanne, qui avait une grande expérience des fous, et il était obligé de s’avouer que plus d’un % ses pensionnaires n'était pas plus bizarre que son ami. La répulsion profonde que Rameau éprouvait pour tout <e qui, de près ou de loin, se rattachait à une profession à laquelle il avait voué sa vie, était un symptôme très grave. L'aliéniste voyait s’écouler les mois, sans que jamais le docteur manifestât une curiosité quelconque de ce qui se passait dans le monde scientifique. Lui qui, autrefois, lisait traités, articles, thèses, publiés en Europe ou en Amériqué, tout ce qui touchait à la médecine, il n'enlevait même pas la bande de la Gazette médicale placée, avec intention, sous ses yeux, par Talvanne.

. Souvent, pour tâcher de faire jaillir une étincelle de ce foyer qui semblait éteint, l’aliéniste racontait des opérations nouvelles pratiquées à l’amphithéâtre de l’école, il décrivait des expériences tentées au laboratoire de chimie. 11 épiait le visage de Rameau : il le voyait impassible, comme s’il n'eût pas compris ce dont il entendait parler. Il Comprenait cependant, car un jour que Talvanne monologuait, à propos d’un traitement nouveau du cancer, prôné par les professeurs allemands de Berlin, il avait levé brusquement les épaules, et s'était écrié : .

—Des ânes | tous des ânes ! S'ils avaient employé les injections phéniquées souscutanées, ils auraient eu de bien plus grandes chances de réussite !

, —Tudisça. Enes-tu sûr? avait répliqué vivement Talvanne, essayant de le piquer au jeu.

Mais Rameau, avec un sourire dédaigneux :

—Après tout, je m'en moque!

Et il avait été impossible de lui tirer une parole de plus. Son ami commençait à se demander si une anémie cérébrale n'avait pas enlevé à Rameau la faculté de penser, lorsqu'un évènement imprévu rendit le grand homme à lui-même. Mme Servant tomba malade et son état devint bientôt très grave. Talvanne averti avait tenu Rameau au courant de ta situation. Il lui disait:

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… —Je viens de chez Mre Servant, elle est moins bien qu'hier.… Richardet, qui la soigne, a tenu à la voir deux fois aujourd'hui... Il ordonne telle et telle chose, mais n'obtient aucun résultat,

A l'annonce de la maladie, Rameau avait fait : « Ah!» simplement, et chaque fois que l'éliéniste lui parlait de la femme sur laquelle il avait reporté toute la reconnaissance qu'il devait à son vieux maître, 11 hochait la tête avec tristesse. Talvanne un soir lui dit :

—Toi, dans un cas pareil, qu'est-ce que tu prescrirais ?

Rameau eut un rire mauvais :

—ÆEst-ce que je sais? Et puis, à quoi ça servirait-il?

Comme son ami insistait, il lui coupa brutalement la parole :

—Tais toi, tu me fatigues !

Li se leva, marcha à grands pas dans la pièce, comme pour se distraire d'une émotion qu'il était mécontent de ressentir, et, au bout d'un instant, se rassit et resta silencieux. Le lendemain, Talvanne monta trés agité chez son ani et, sans s'asseoir même, donna les nouvelles : Mme Servant était considérée comme perdue, une consultation avait eu lieu dans la journée et le résultat avait été désolant, Les médecins ne savaient plus quoi faire, ils se jugeaient impuissants et s'abandonnaient au hasrd.

—Comme s'il y avait autre chose ! ricana Rameau, sans même tourner ia tête.

Cette obstination à se désintéresser d'une situation à laquelle il aurait dû prendre si grandement part, finit par irriter Talvanne. Il perdit patience et s'écria :

— Voyons, tu ne peux pas être devenu insensible au point d'écouter sans sourciller ce que je viens de te dire. Il s'agit de la femme dont tu as adopté le fils... Elle porte le nom de ton vieux maître, de ton créateur, car, sans lui, que serais-tu ?

—Peut-être un homme heureux !

—Rameau, s'écria l'aliéniste, tu as souffert, tu souffres et tu souffriras encore : c'est Je sort de tous les hommes. Mais vas-tu rendre des innocents responsables de ta douleur ? Veux tu faire peser sur tes semblables la rancune du malheur quit'a frappé? Le spectacle du mal des autres soulagera.t.il le tien ? Je t'ai connu généreux et brave. Estu maintenant éguîste et lâche ? Me comprends-tu ? Quelles paroles faut-il que je prononce pour aller jusqu’à ton cœur ? Une femme se meurt, en la sauvant tu peux acquitter une dette sacrée, Le veux-tu P

Un éclair jaillit des yeux de Rameau, deux larmes coulérent sur ses joues qu’une rougeur vint colorer. Il se leva, ses épaules voñtées se redressèrent, sa tête agita sa rude chevelure et, avec toute sa vigueur retrouvée ;

—Tu as raison. pardonne-moi, dit il d’une voix ferme, j'y vais |

— Oh | c'est toi ! Enfin ! s'écria Talvanne transporté de joie, en le serrant dans ses bras. Viens ! je te conduis !

Et, sans lui laisser le temos de réfléchir, l'habillant comme un enfant, l’encourageant par des paroles enflammées, il l’enleva dans sa voiture et l’amena au chevet de la mourante. À

Le pacte que Rameau semblait avoir fait avec la mort, et auquel celle-ci n'avait été qu’une fois infidèle, mais bien cruellement, parut alors être redevenu plus solide que jamais. En trois jours, Mne Servant renaissait à la vie et son sauveur était bien plus sauvé qu'elle. Par cette victoire, il avait repris goût au combat contre la souffrance. Il avait été reconquis par le travail : à compter de cet instant, il ne devait plus lui échapper. ; à f

Une transformation se fit en lui, soudaine. On eût dit que, depuis de longs mois en léthargie, il se réveillait et recouvrait toute sa pensée pour concevoir, toute sa vigueur pour éxécuter. Il reparut à l'École de Médecine et sa première leçon, qui avait attiré un grand concours d'étudiants, fut un triomphe. On était heureux de voir ce puissant esprit se ranimer et jeter des clartés plus vives. On fut, de nouveau, sous le charme, Son talent de parole s'était comme affiné. Il était moins viril, peut-être, que par le passé, mais attendri d’une poésie mélancolique qui lui donnait un charme plus pénétrant. On y entendait résonner comme un écho de sa souffrance. Il avait connu l'extrême fin des joies et des douleurs humaines, et son génie y avait trouvé un déve-

ement complet.

“EE On drolratt Rameau, autrefois, et on le redoutait dans sa force et dans sa fierté. Maintenant, pour son incurable tristesse et sa mansuétude sans bornes, on l’aimait et on

le vénérait, Sa fortune, alors considérable, car il gagnait ce qu'il voulait, devint un <mbarras pour lui et il s'ingénia à la dépenser, en faisant le plus de bien possible. Il avait fondé une clinique de chirurgie, où, de concert avec ses élèves, il opérait les pauvres gens. Une consultation gratuite avait lieu, deux fois par semaine, à l'hôtel de la rue Saint-Dominique, Rameau mérita le titre admirable de médecin des malheureux, I! suffisait de souffrir pour avoir droit à sa bienveillance, à sss soins. Et quels soins ? Les empereurs et les rois n'avaient pas autour d'eux de praticiens comparables à cet enchanteur qui engourdissait le mal, terrassait la maladie, et enchaïnait la mort,

Talvanne triomphant avait rajeuni. Ardent à poursuivre la cure qu'il avait faite, et dont il s'attribuait secrètement l'honneur, ilaidait Rameau dans l’organisation de tous ses services charitables. 11 administrait la clinique, en surveillait le fonctionnement, payait le loyer, les infirmiers, se chargeait de la partie financière de l'institution et laissait à son ami la partie scientifique. À À

—Moi, avec ma maison de santé, disait-il, je suis ferré sur la question matérielle, et on ne me met pas dedans ! Toi, mon ami, tu n'y verrais que du feu. Raccommode des bras et des jambes, extirpe des tumeurs, ouvre des femmes en deux et recouds-les de telle sorte qu’elles soient plus solides après qu'avant, c’est ton affaire et tu y es sans rival. Chacun son département, nous marcherons supérieurement et nous enfoncerons l'homme en petit manteau bleu !

Et de rire, en se frottant les mains à s’arracher la peau, dans le paroxysme de son contentement. k

Quelquefois, le soir, prenant la petite Adrienne sur ses genoux, il disait :

—Ton père est un grand philanthrope. On lui dressera, un jour, une statue sur une place publique, comtue à n'importe quel héros des grandes guerres, et il l'aura méritée, ma fille, car il est plus beau de conquérir de la gloire en aidant les hommes à vivre qu’en les contraignant à mourir |

Mais si l’état physique et intellectuel de Rameau était devenu satisfaisant, son état moral laissait encore bien à désirer. Le docteur avait, en dépit de l'affectueuse sollicitude de son ami, malgré les absorbantes câlineries de sa fille, des heures de mornes tristesse, C'était surtout lorsqu'approchait l'anniversaire de la mort de celle qu'il pleurait toujours, que ses sombres humeurs devenaient plus farouches et plus menaçantes. Il était presque inabordable, en dehors des nécessités professionnelles. Enfin, la veille du jour fatal, il montait dans la chambre de sa femme, et, sans ouvrir les volets, comme dans l'obscurité d'un tombeau, il y passait vingt-quatre heures enfermé seul, en communion avec la mort. Cette retraite funéraire terminée, il sortait de la chambre, plus pâle, plus voûté, les yeux plus rouges, maïs avec une fermeté et un calme plus grands. Et il reprenait ses travaux, ses occupation:, sa vie habituelle,

Sa maison, qui avait été si hospitalière, était rigoureusement fermée. A l'exception de quelques amis, nul n'y pénétrait. Les réceptions du samedi avaient cessé, jamais le grand salon ne s’illuminait, et les invités en cortège ne montaient plus les marches de pierre de l'escalier d'honneur. Tout était silencieux et sombre, et, sur le jardin, au premier étage, au centre de la façade, deux fenêtres restaient immuablement closes de leurs persiennes, comme les yeux pieusement fermés d’un mort.

Au milieu de cette tristesse et de cette misanthropie, la petite Adrienne grandissait, bien portante, vive et gaie, chantant ainsi qu’un oiseau perché sur le cyprès des tombes et qui gazouille, sans souci du deuil et des larmes, parce que le ciel est bleu et. que le soleil rit dans la verdure. Son père l’adorait. Il la couvrait de son regard, semblant fouiller jusqu'au fond de cette âme qui s’éveillait, comme pour y deviner le secret de sa raison future. Serait-elle sérieuse ou futile, posée ou fantasque? Oh ! surtout, serait-elle douce et croyante, ou bien intolérante et fanatique? Aurait-elle l'âme passionnée et ardente de sa mère et, dans ce siècle de foi chancelante, montrerait-elle l’ardeur religieuse des époques disparues? Ou, et c'était là son rêve, offrirait-elle, à son père d’abord, plus tard à son époux, un cœur simple et tendre, se contentant d'aimer et d'être aimée sans vouloir réformer et proscrire ?

Il s'était imposé la règle de ne jamais prononcer, devant cette enfant, un seul mot qui eût trait à la religion : pas de controverse, pas d’exposé de doctrine, une neutralité absolue. Il eût considéré comme un crime de glisser dans cet esprit, ouvert à sa parole

et avide de l'entendre, une seule de ses idées. Il avait, sur ce point, des scrupules d'honneur.

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Il faisait élever Adrienne ainsi que toutes les petites filles de son entourage. Elle allait, sous la conduite de Rosalie, à un cours où l'enseignement religieux était normalement développé, Et quand l'enfant adressait à son père quelques questions relatives à l'histoire sainte, c'eût été plaisir d'entendre Rameau expliquer, avec une simplicité admirable, les poétiques légendes de l'origine du christianisme, Il lui racontait les choses, comme on les lui avait racontées à lui-même, dans son enfance, et il retrouvait, au fond de son souvenir, les sensations qu'il avait éprouvées. Après tant d'années d'incrédulité, ces D re avaient encore laissé des traces dans sa pensée, Avec une rêveuse philosophie, il se disait que des croyances, dont les racines allaient aussi profondément dans l'imagination, étaient presque indestructibles. . Et il embrassait doucement sa fille, dont les mains mignonnes caressaient sa barbe blanche, en achevant le récit de la fuite en Egypte ou du sommeil de Jésus sur le lac de Génézareth.

11 faisait ainsi l'admiration de Talvanne qui voyait, avec une joie profonde, l'éducation de l'enfant suivre son cours réguliere sans qu'aucune difficulté se fût produite. 11 appréhendait pourtant l'époque de la première communion. Comment Rameau accepterait-il, pour sa fille, cette cérémonie contre laquelle il s'était si souvent élevé, à cause de la confession qui la préparait? L'influence du prêtre, tenant à sa merci la volonté morale d’une jeune fille ou d’une jeune femme, lui paraissait monstrueuse, et il avait toujours eu, en discutant cette importante question de la liberté de conscience, des emportements qui touchaient à la frénésie. Il se montrait intraitable sur ce chapitre là, alors qu’il faisait quelques concessions sur certains autres.

Il avait cependant laissé sa fille suivre le catéchisme. Quand elle parlait de son cours d'instruction religieuse, il ne sourcillait pas et il était impossible de se rendre compte de ce qu'il pensait. L'interroger eût été périlleux, en ce qu'on risquait d'éveiller ses susceptibilités, d’exciter ses préventions et de provoquer une tempête. Talvanne ne se sentait pas la hardiesse d'affronter de telles difficultés, et il laissait le temps passer, s'en rapportant à la modération inattendue du père et à la gentillesse captivante de la fille. Ilse disait: «S'il y a du grabuge, je laisserai Adrienne en tête-à-tête avec lui. Et le diable m’emporte si, dits cette lutte, ce n’est pas l'agneau qui met le tigre à la raison. »

Pourtant, le jour solennel approchant, il devint nécessaire de s'occuper de la toilette de l'enfant. Rosalie se chargea de la commander. Pour Adrienne, c'était une importante solennité, Elle était, en même temps, toute p'eine de la ferveur la plus profonde, à la pensée de s'approcher de la sainte table, et transportée de joie parce que, pour la première fois, elle allait mettre une robe longue.

Un soir, après dîner, Talvanne et Rameau s'étaient retirés dans le cabinet du docteur, pour examiner des documents très curieux envoyés d'Allemagne, lorsque bruyamment la porte s'ouvrit et Adrienne, le visage rayonnant, entra habillée en communiante. Elle s’avança vers son père et son parrain, marchant à pas comptés, en faisant bouffer ses jupes, avec cette instinctive coquetterie des fillettes qui fait d’elles déjà de petites femmes.

—La couturière est venue m'essayer ma robe, s'écria-t-elle, alors j'ai voulu vous la montrer. Elle me paraît bien. Mais si vous avez des observations à faï., dites.

Son contentement éclatait dans ses yeux, elle cherchait vaguement uïc ::ce pour s'admirer, mais, dans ce cabinet grave et sombre, il n'y avait pas de miroir. ‘Talvanne inquiet avait, dès le premier instant, jeté un regard suppliant du côté de son ami, il l'avait vu très calme. Lorsque Adrienne, dans l'élan de sa satisfaction, avait déclaré : Elle me paraît bien, un sourire avait passé sur les lèvres sévères de FRameau, et, d’une voix adoucie, le père avait répondu :

—Elle te va bien, mon enfant. À

—Ah! Tant mieux ! fit la petite fille, en frappant joyeusement dans ses mains, Je veux être dans les plus belles, papa, pour que tu aies du plaisir à me regarder à l’église et que tu sois fier de moi... ;

—Prends garde, Adrienne, dit Rameau, en levant un doigt et en menaçant tendredrement sa fille, voilà que tu pèches par orgueil. À

L'enfant rougit. En un instant, tout son exubérance tomba et, avec uné tranquillité voulue : , É : rer

—Tu as raison, papa, mais ce n’était pas par vanité que je parlais, c'était par grand

désir de te plaire. at us Elle alla à Rameau, lui prit doucement la tête entre ses bras, ce qui mit la barbe

64 LE DOCTEUR RAMFAU

de neige du père sur la blanche mousseline de la robe de communiante, elle l’'embrassa.

et, faisant la révérence, avec un éclat de rire qui emplit la triste pièce d’une soudaineieté :

F —Mes beaux messieurs, votre très humble servante !

Et elle partit aussi vite qu’elle était venue. La porte refermée, les deux hommes. s'examinèrent ; en une minute, un monde de pensées fut échangé entre eux. Sans. pouvoir résister au mouvement d'expansion qui l’entraînait, Talvanne se pencha vers. son ami et, lui serrant les mains :

—Tiens ! Tu es brave homme !

—Est-ce que cela t’étonne ! demanda Rameau.

—Non, dit doucement l’aliéniste, Mais je sens que tu fais sur toi-même un effort, pour complaire à cette petite, et moi, qui l'aime comme si elle était ma fille, je t'en remercie. :

Le docteur releva son front penché et, regardant son ami fixement :

.—Que craignais-tu donc de moi ?

—Écoute, dit Talvanne avec précaution, ne te fâche pas de ce que je vais te dire, mais je t'ai connu si intolérant.…

—Intolérant, soit ! interrompit-il avec force. Mais comment pourrais-je l’être avec. ma fille ?

Il resta silencieux, puis, d'une voix émue :

—Froisser ce jeune cœur qui s'ouvre si frais, si confiant, jeter une ombre sur cet esprit si pur et si tendre ? Quel monstre serais-je ? Oh ! non ! Si fquelque religion est supportable, c’est celle d’un enfant qui se sent attiré tout naturellement vers le ciel. Si une prière est sacrée, c'est celle qui tombe d’une bouche naïve. Qu'importe que la croyance soit vaine, si elle fortifie ce cœur et éclaire cet esprit ? Toute prière est bonne, si elle est inspirée par l'amour et la charité. Le soir, quand j’entre dans la chambre de ma fille, à l'heure où elle va s'endormir, je la vois croiser ses petites mains, je l’entends murmurer d’une voix douce : « Mon Dieu, accordez-moi la sagesse, pour que papa n'ait pas de reproche à me faire et que je le rende heureux... Donnez-lui la santé ainsi qu’à mon cher parrain. » Eh bien ! Talvanne, pour rien au monde je ne voudrais que ma fille ne crût pas, et ne priât pas. Il me semble qu’elle serait moins bonne, moins douce, et moins pure. Laissons la philosophie aux hommes ; qu'ils discutent et qu'ils élucident, mais gardons-nous d'enlever la foi aux femmes... Nous y perdrions trop |!

Et comme son ami le regardait avec un étonnement profond :

—Oui, je devine à quoi tu penses. Tu te demandes comment je me montre si libéral avec ma fille, ayant été si autoritaire avec ma femme, au risque de lui causer tant de chagrin. C'est que, vois-tu, la situation était toute différente. Conchita ne se contentait pas de croire et de prier, elle voulait me contraindre à croire et à prier comme elle. La liberté pour elle ne lui suffisait pas, elle voulait m’'enlever ma liberté, à moi. Son prosélytisme tournait à l'oppression, et, lorsque je ne lui demandais d'abandonner aucune de ses croyances, elle prétendait m'obliger à renier toutes mes convictions. Entre elle et moi, il y a eu lutte, et, pour ma dignité d'homme, pour mon autorité intellectuelle, il m’a fallu résister. Mais je n’ai jamais essayé d’abuser de ma victoire. Et, c'est aujourc’hui une consolation dans ma peine, je n’ai fait aucun effort pour affaiblir son zèle. J'ai seulernent repoussé ses tentatives contre mon indépendance, et ce n’a pas été sans déchirenuent. Tu sais que j'étais prêt à de bien grandes concessions : tu me les a vu faire. Mais brüier tout ce que j'avais adoré, c'était exiger de moi une capitulation déshonorante, et quelque grand que fût mon amour, il ne pouvait m'imposer une telle dégradation. J'ai beaucoup souffert silencieusement, car je n'aurais point voulu laisser soupçonner, même à un vieil ami comme toi, les désaccords qui troublaient mon repos. L'affection que j'avais pour ma femme n’a pas été affaiblie par ces souffrances. Je l'ai plainte, quand je ia voyais blessée de n'avoir pu triompher de de ma résistance. J'ai redoublé de tendresse pour elle, afin de lui faire oublier, si c'était possible, les déconvenues que lui valait chacune de ses tentatives. Et je vais aller bien plus loin : je n’aurais pas voulu qu'elle partageât mes idées. Si elle avait été libre-penseuse, je ne j'aurais pas aimée : elle m'aurait semblé une sorte de monstre, toute sa féminité aurait disparu, et je me serais détourné d’elle avec hor:eur. Il est nécessaire que la femme croie, La foi est une occupation pour son esprit, une force pour son cœur, et enfin une grâce touchante pour toute sa personne. Et si la société future connaît la

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femme athée, je plains ceux qui auront pour mère, pour épouse ou pour fille, cet effroyable produit de notre progrès scientifique. Je veux Adrienne heureuse et, par conséquent, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour qu'elle eût les idées qui facilitent le: bonheur. Elle pensera, elle verra, comme la moyenne éclairée et sage des filles de ce temps-ci. Elle ne se distinguera que par sa beauté, puisque la nature la lui a donnée, et par son intelligence, puisque nous nous employons, toi et moi, à la lui développer. Elle aura la simplicité, la droiture et la bonté. Qu'avec cela elle se marie à un honnête ‘homme, et je pourrai m'en aller sans inquiétudes, dans le néant, comme c'est ma conviction, ou dans l'éternité, comme c’est sa croyance.

. Talvanne avait écouté cette déclaration, si curieuse venant d'un tel homme, avec un intérêt plein d'émotion. Il admirait la hauteur de vue philosophique avec laquelle Rameau, mesurant la portée destructive de certaines idées sur certains esprits, prétendait limiter, pour la femme, le domaine des conquêtes intellectuelles. Il voulut le pu à formuler plus complètement sa conclusion et, avec une malicieuse bonhomie, il dit :

— Pourquoi ne veux-tu pas que les femmes soient aussi éclairées que les hommes ? Si tes idées sont bonnes, pourquoi ne pas les en faire profiter ? Je ne comprends pas tes restrictions. jLe bien est absolu, et s’il est enviable pour l’un, 1l l’est aussi pour l’autre. Alors tu veux réduire les femmes en une sorte de servitude morale ? Pourquoi ?

Rameau hocha la ‘ête :

—Parce qu'avec 1 femmes tout ce qui n’est pas utile est nuisible. Il n’y a pes de moyen terme. La libre-pensée conduirait directement la femme à la licence des mœurs et, de là, au vice. La liberté est un trop lourd fardeau à porter pour elle. Il faudrait, pour la rendre apte à en jouir, changer toutes ses conditions d’existence qui sont l’infériorité et la dépendance. Elle n'y gagnerait pas et l’homme non plus. Il n'existe pas, au point de vue social, d'égalité entre l’homme et la femme, il n’en peut exister. Laissons-la donc à son rôle de soumission, de douceur et de grâce. C'est par là qu’elle triomphe. Ne changeons rien à son destin, car nous serions pas sûrs de l’améliorer.

—Mais cependant il a existé des femmes qui, par l'ampleur de leur intelligence, se sont montrées dignes de toutes les libertés. Ainsi, sans iemonter bien loin, dans la politique Mme Roland, dans la littérature Mme de Staël, et enfin, tout récemment, George Sand.

—Eh ! Tu confirmes mon raisonnement, interrompit Rameau avec vivacité : c’étaient des hommes Il y a des erreurs dans la nature, vois-tu bien, et les sexes sont, quelquefois mal appropriés !.. Si ces exceptions géniales devaient être la règle, il n’y aurait plus qu’à paraphraser le mot du grand caricaturiste et, en parlant de ces femmes supérieures, nous écrier : Dieu garde nos fils de leurs filles !

Talvanne se mit à rire, et ne poussa pas plus loin la controverse. Il était, ce soirlà, trop bien d’accord avec son ami. Ils restèrent, au coin du feu, à fumer et à causer, puis l’aliéniste regagna Vincennes. ë :

Quelques semaines plus tard, Adrienne fit sa première communion. Son père et son parrain l'accompagnèrent à l'église. Elle eut l'honneur de prononcer publiquement le renouvellement des vœux du baptême, et rien, dans cette solennelle journée, n'assombrit son bonheur. e

Peu à peu, elle devint une petite femme et commença à particiner aux bonnes œuvres du docteur. Elle avait été placée à la tête du vestiaire et de la lingerie, annexes providentielles de la consultation gratuite. Avec la vieille Rosalie, elle préparait les langes, les draps, les serviettes, les chemises. Elle était en relations constantes avec les grands magasins de Paris, pour obtenir au rabais des vêtements de pauvres. Elle confectionnait de petites brassières en laine, et taillait des bonnets, des sarraux, des camisoles qu'elle envoyait coudre à l’ouvroir des sœurs. Une administration complète lui était dévolue et elle s’en acquittait avec un ordre, une activité et une satisfaction qui faisaient plaisir à voir. Elle prenait de l’autorité sur les gens et, avec un petit air capable et résolu, réglait, ordonnait, réprimandait, tenant parfaitement son personnel en main.

Souvent, le matin, Talvanne venait assister aux distributions de sa filleule. Il s'installait dans un coin de la salle d'attente par laquelle défilaient les malades, les souffreteux, et restait en extase devant le ferme aplomb et la bonne grâce souriante de cette gamine. Elle approchait cependant de ses seize ans et, à force d’être une petite

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fille, elle devenait une demoiselle. Sa beauté se développait avec une surprenante splendeur. + Et Talvanne n'était pas seul à s'en apercevoir et à l’admirer.

L'élève de Rameau, Robert Servant avait, depuis longtemps, changé d’attitude vis-à-vis de son amie d'enfance. Il ne plaisantait plus, ne riait plus, ne compagnonnait plus avec elle, librement comme autrefois. Il se tenait sur la réserve, plus grave, mais non moins empressé, Quand il arrivait de l'hôpital de la Charité, .où il était interne, pour se mettre aux ordres de son maître, il apportait toujours un petit bouquet de fleurs à Adrienne, mais il ne l’embrassait plus ainsi que par le passé. Il lui serrait seulement la main, et la pression de ses doigts était aussi tendre que le baiser.

C'étzit un garçon très remarquable, lauréat de tous les concours et en passe d'enlever rapidement son agrégation. Il tenait de Rameau un goût très vif pour la chimie, et il avait déjà fait, dans l’ordre microbien, des observations intéressantes. Habile chirurgien, il préférait cependant la médecine, dont le champ plus vaste offrait à sa curiosité des découvertes plus nombreuses à tenter. Etant sans fortune, orphelin, sa mère ayant succombé à la maladie contre laquelle Rameau la défendait depuis tant d'années, il n'avait rien à attendre de personne. Mais il était vigoureux, raisonnable et travailleur. Il avait foi en l'avenir, et suivait résolument sa voie.

Son maître d’aiileurs la lui aplanissait, car dans le domaine médical il était toutpuissant. Lorsqu'il faisait une opération à un malade riche. Il amenait Robert avec lui et le laissait, pour renouveler les pansements et veiller sur les complications possibles. Ces missions de confiance étaient fort lucratives, et les finances du jeune docteur s’en trouvaient bien. Chez Rameau il était chez lui, ayant été, pour ainsi dire, élevé dans la maison. Talvanne le prenait encore quelquefois par l'oreille, comme quand il était petit, et il n’y avait pas bien longtemps que la vieille Rosalie ne le tutoyait plus. Il vivait à l’ombre de la grande célébrité de son maître, dans son intimité laborieuse. et familiale. Et il avait autant d'admiration que de dévouement pour le grand homme auquel il devaittout. Il se serait fait écharper pour le défendre. Mais peut-être eût-ce été le père d’Adrienne, encore plus que le maître vénéré, auquel il eût donné sa vie.

Un amour profond, pur, inaltérable, une de ces tendresses d'enfance qui durent toute la vie, emplissait son cœur. Si on lui avait demandé depuis quand il aimait la jeune fille, il aurait été embarrassé pour répondre. Il aurait dit: « Je l'ai toujours aimée. Je ne me rappelle pas avoir jamais senti mon cœur vide de cette affection. Depuis que mes yeux sont ouverts, je-la vois et je la trouve charmante, Il me serait impossible de comprendre la vie sans elle et, si la fatalité voulait qu’elle disparût, je n'aurais plus qu'à la suivre, car pour moi le monde serait désert. »

Il n'avait pourtant jamais prononcé une parole qui pût faire soupçonner à la jeune fille qu'il l'aimât. La nécessité d’un aveu de sa tendresse ne s'était point présentée à son esprit. À quoi bon lui parler ? Ne devait-elle pas le comprendre sans qu'il s’expliquât ? Sans qu’elle lui eût fait ar.cune promesse, il était d'avance sûr d'elle. Il n'admettait pas qu’elle pensât à un autre que lui. Il avait une confiance et une quiétude parfaites, et il vivait heureux dans cette demeure triste, sombre et silencieuse, la trouvant gaie, sonore et rayonnante, parce qu’il entendait la voix, parce qu’il y voyait le sourire d’Adrienne.

Dans le cabinet de Rameau, Talvanne s'était assis au coin de la cheminée, se chauffant au feu qui brûlait toute l'année, même lorsqu’au printemps les fenêtres étaient ouvertes. Le docteur avait accueilli son ami d’un signe de tête er s'était replongé dans la lecture d’un rapport. Il prit quelques notes au crayon sur les marges, puis repoussant les papiers, il fit pivoter son fauteuil sur un pied, regarda la pendule et dit :

—Déjà midi !

—Oui. Et combien as-tu vu de malades ?

—Une douzaine. Il faut que je m'’habille avant le déjeuner, car je suis d'examen aujourd'hui à l'École. Donne donc un coup de sonnette,

Talvanne appuya sur le bouton électrique qui se trouvait à portée de sa main, et, comme si tout ce que pouvait désirer Rameau était prévu et réglé à l'avance, Rosalie entra portant sur ses bras une redingote, un gilet et une cravate. Le docteur ne souffrait pas qu'un serviteur autre que la vieille femme de charge s’occupât de sa personne.

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ain, et, Rosalie le soufrsonne.

Elle était dressée à le soigner, connaissait ses habitudes, ses manies, prévoyait ses occupations, et savait fort bien entrer dans son cabinet et interrompre son travail, pour lui rappeler qu’il s’oubliait, avait telle et telle chose à faire, à telle heure déterminée, et qu'en conséquence il fallait qu’il s’en allât. En temps ordinaire, elle était silencieuse, comprenait à demi-mot et répondait sobrement. Pour tout cela, Rameau aimait son service.

Elle posa les habits sur un fauteuil, ouvrit un meuble en forme de crédence, qui contenait une toilette, meuble indispensable dans un cabinet de médecin, et prépara, sans prononcer une parole, tout ce dont son maître avait besoin. Elle prit sur le divan la A ra robe noïre, en forme de froc, qui servait à Rameau de vêtement d'intérieur, et sortit.

Le docteur, en bras de chemise, se lavait les mains. Talvanne s'approcha de la fenêtre, et, s'accoudant à la barre d'appui, il regarda dans le jardin. Robert et Adrienne, aussitôt réunis, y étaient descendus et, côte à côte, se promenaient lentement au bord de la pelouse de fin gazon anglais, au soleil dans un bien-être délicieux. Ils causaient. On n'entendait pas leurs paroles, mais à la gaîté de leur sourire, à la vivacité de leurs regards, il était aisé de comprendre qu’ils se trouvaient heureux ensemble. Le temps passait pour eux rapide et charmant, le long de ces bosquets embaumés, pleins de la chanson voltigeante des oiseaux. Talvanne les suivait dans leur marche, devinant le plaisir qu'ils goûtaient l’un près de l'autre, et jouissait profondément de leur bonheur. Il se retourna, vit Rameau habillé, d'un signe il l’amena à la fenêtre, et lui montrant le jeune couple qui poursuivait sa promenade :

—Vois, dit-il. Ne les juges-tu pas bien assortis ?

Rameau resta silencieux. En un instant, son esprit avait évoqué un autre tableau. Comme cadre, toujours le même jardin mais non plus en plein soleil : la nuit descendait et l'ombre s'épaississait entre les massifs odorants. Un homme et une femme se promenaient aussi, d'un pas nonchalant, et causaient à voix basse : c'étaient Conchita et lui, Comme ils étaient confiants dans le présent et sûrs de l'avenir ! Et cependant leur destinée s’assombrissait, les enveloppant, plus noir que la nuit, sans qu'ils eussent le pressentiment de ce qui se préparait pour eux de fatal.

Le docteur poussa un soupir. En serait-il de même pour ces deux enfants qui marchaient souriants et tranquilles ? L'équilibre des chances favorables se: ferait-il en eux, ou bien leur accord n’amènerait-il que tristesse et soucis ? Depuis longtemps, dans sa pensée, il les réunissait et voilà qu’au moment décisif il hésitait, pris d’une sourde inquiétude, comme s’il avait le pressentiment d’un malheur. Mais à quoi pouvaient servir ses craintes ? Le malheur ne serait-il pas plus grand de les séparer maintenant que de les donner l’un à l’autre ? Ne les avait-on pas laissés grandir dans cette union de cœur, dans cette communanté de sentiments qui prépare l'amour ? Ne s’étaient-ils pas sentis destinés au mariage ? C'était cette certitude, cette sorte de possession morale, qui avaient donné tant de douceur à l'intimité de leur jeunesse. D'ailleurs, s'ils avaient à souffrir, ne seraient-ils pas moins à plaindre étant deux pour supporter le fardeau du chagrin P Et s'ils étaient favorisés d’une félicité sans nuage, n’en jouiraient-ils pas bien davantage, le bonheur de l'un se doublant du bonheur de l’autre ? AE

Assombri, il s'éloigna de la fenêtre et, le font penché, inarcha dans son cabinet, Talvanne étonné le regardait, ne comprenant pas sa préoccupation morose : tout n'était-il pas plein d'espérance et de joie dans l’union de ces deux jeunes gens si bien faits pour s'entendre ? ; ;

—Qu'est-ce que tu as? dit-il Il semblerait que le spectacle de cette jeunesse aimante, au milieu de ce jardin en fleurs, t’ait attristé ? Ne veux-tu pas les marier P Alors il est grand temps de les prévenir, car voilà plus d’un an qu'ils se font les yeux doux. Enfoncé dans tes paperasses, l'esprit occupé de spéculations scientifiques, tu n’as peut-être rien vu, mais moi, qui suis un homme assez ordinaire pour m'a resser aux plus simples choses de la vie, je puis t'assurer que Robert adore Adrienne et que, de son côté, Adrienne ne décourage pas Robert. Il a vingt-huit ans, elle dix-huit. Il est brun, elle est blonde. Il offre tous les caractères physiognomoniques d’un mésaticéphale très pondéré. Je crois que tu peux avoir confiance. Il la rendra heureuse,

— Il faut qu'elle soit heureuse. Ce sera ma dernière joie dans la vie. Toui pour moi est subordonné à cette enfant. Je lui parlerai, je désire apprendre d’elle le secret de son cœur. Je causerai aussi avec Robert. Et si ce que tu crois est vrai, eh bien | nous les marierons, et nous noûs verrons revivre dans leurs enfants.

—Pas trop de délais, n’est-ce pas ? Ils n’ont point à faire connaissance. Il n’est pas une pensée de l’un qui soit étrangère à l’autre. On pourra donc abréger les formalités.

Rameau redevint soucieux, et d’une voix assourdie par l'émotion :

—Il va falloir que je rassemble tous les actes nécessaires. Mon contrat de mariage, l'extrait de naissance de ma fille. Ces papiers sont enfermés dans un petit meubie, dont ma femme avait la clef et qui est dans sa chambre. Tu sais que je ne pénètre dans cet appartement, si plein pour moi de souvenirs poignants, qu’un jour par an, à une date douloureuse. Je ferai l'effort de devancer l'anniversaire, et demain je chercherai parmi ces tristes souvenirs. Pour la première fois, le repos des reliques sacrées sera troublé. Je ne crois pas avoir besoin de te dire combien cette espèce d’exhumation me sera pénible... Mais il le faut... je m'y résoudrai.

Ils n’ajoutèrent pas une parole et descendirent dans la salle à manger où déjà les deux jeunes gens les attendaient. Le déjeuner fut rapide et presque silencieux, puis Talvanne et Rameau partirent en emmenant Robert. Le soir l’aliéniste ne parut pas et le docteur dîna en tête à-tête avec sa fille. Il l’examinait pendant le repas, étudiant, de ses yeux au regard divinatoire, les lignes de ce jeune visage qui respirait la santé, admirant les proportions de ce corps élégant et vigoureux.

Adrienne étonnée se demandait ce que signifiait cette inspection approfondie, Mais, trop respectueuse pour questionner son père. elle attendait patiemment qu’il lui donnût, lui-même, l'explication qu’elle désirait. Ce ne fut que remonté dans son cabinet qu'il se décida à parler. Il attira la jeune fille près de lui, sur un siège bas qui la mettait presque à ses pieds et lui prenant la main :

—J'ai eu ce matin avec ton parrain une importante conversation dont tu as fait tous les frais.

Et comme elle levait la tête avec uue surprise un peu inquiète : "

—Ne te tourmente pas, ajouta-t-il, tu sais que notre unique préoccupation est d’assurer ton bonheur. Tout ce que nous aurons imaginé, préparé ou souhaité comptera pour rien, si tu nous déclares que nos projets ne te satisfont pas.

Elle sourit, déjà au fait de ce que son père allait lui dire et, se levant à demi, penchée sur son épaule, elle l’embrassa tendrement.

—Tu viens d'avoir dix-huit ans, reprit le docteur, te voilà donc grande fille, et tu peux aspirer à une autre existence que celle qui s'est écoulée pour toi entre deux vieux pas souvent gais, comme Talvanne et moi.

Cette fois Adrienne ne put garder le silence et, avec une tendre vivacité, interrompant son père:

—C'est cependant ainsi que je désirerais continuer à vivre, dit-elle de-sa douce voix, et je ne crois pas pouvoir être plus heureuse qu'entre mon cher parrain et toi.

—Tu ne seras certes pas plus aimée, reprit Rameau, car depuis que tu existes. nous avons tout subordonné à toi... Mais, mon enfant, nous ne serons pas éternels et la tendresse que nous t’avons vouée viendra forcément, un jour, à te manquer. Il faut

“donc que nous songions à ton avenir, et l'avenir d’une jeune fille, c’est le mariage. Oh!

ne crois pas que ce soit sans trouble que j’aborde cette question. Si, auprès de nous, tu t'es jusqu'ici trouvée heureuse, en toi nous avons rencontré le dernier attrait, la suprême consolation que nous gardait la vie... Cette maison, qui a connu tant de douleurs et de tristesses, par toi avait reconquis un peu d'animation et de gaîté.. Tu en as été le rayon et le sourire... Aussi, je t’assure bien que la pensée d'abandonner toute cette joie à un autre nous a serré le cœur. Mais nous ne sommes pas assez égoïstes pour accepter que tu te sacrifies à notre bonheur, et nous voulons te donner un compagnon au bras duquel tu pourras marcher en toute sécurité.

— Ainsi vous pensez à vous séparer de moi?

—Non, ma chère enfant, car j'espère que celui qui sera ton mari ne me privera pas de ta chère présence... Mais, tu le sais, la femme doit suivre son époux et, quand tu seras mariée, si près de moi que tu sois, tu ne m'appartiendras plus comme aujourd’hui... Il y au‘a toujours, entre toi et moi, la pensée, le souvenir ou l’image d’un autre.

Le docteur hocha la tête :

—Et peut-être me fais-je même, en ce moment, d'étranges illusions: qui sait si déjà? Oui, Talvanne prétend que ton cœur n’est plus à nous exclusivement et que tu aimes.

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La main d’Adrienne trembla entre les doigts de Rameau, une rougeur ardente colora son visage, et elle demeura interdite, n'osant plus lever les yeux.

—Ce n’est pas un reproche que je te fais, chère petite, reprit le docteur. A peine est-ce une question que je t'adresse.… J'ai pleine confiance en toi, et je suis sûr d'avance

ue, si tes regards se sont reposés avec complaisance sur quelqu'un, le choix fait par toi

vit être tel que je n'aurai qu'à l'approuver….

—Oh ! mon père, j'en suis bien sûre! ;

Elle s'arrêta, un peu honteuse de la chaleur avec laquelle elle venait de prononcer ces paroles. Rameau sourit doucement, et la forçant à relever sa tête qu'elle tenait maintenant baissée :

.. —Ainsi, même les meilleures et les plus franches ont leurs secrets? dit-il. Tu agitais dans ta petite tête des pensées que je n’avais pas soupçonnées? C'est Talvanne qui a été le plus clairvoyant: il ne s’est pas trompé à ton calme apparent, et il avait deviné ton roman... Voyons, conte-moi un peu cela. Car, à présent, je veux tout savoir.

—Oh! papa, c'est peu compliqué, et nullement romanesque. Peut-être même me suis-je forgé des illusions et ai-je rêvé toute seule, car jamais un mot n’a été échangé entre moi et celui dont tu parles.

—Quel est-il ?

Elle leva ses yeux bleus tranquilles et purs et dit avec calme, comme si aucun autre nom ne pouvait tomber de sa bouche :

—C'est Robert.

Rameau poussa un cri de soulagement. Il n’avait point douté de ce que Talvanne lui affirmait ; cependant il éprouva un satisfaction profonde à être sûr que l'époux choisi par sa fille était celui qu'il lui destinait.

—Et tu l’aimes?

—Je n'ai fait que suivre ton exemple, répondit finement la jeune fille: tu le traitais comme un fils. J'ai pris du plaisir à le voir venir dans cette maison. Il était le compagnon de mes jeux quand j'étais enfant, il a été l'ami de ma jeunesse, je l'ai toujours eu près de moi et, s’il devait s'éloigner, il me semble que j'en éprouverais un grand chagrin. Excepté mon parrain et toi, je ne connais personne d’aussi bon que lui. Quand j'avais des peines, il me consolait. Quand j'étais joyeuse, il en paraissait plus gai, Tout de lui m'a semblé généreux, délicat et tendre et si souhaiter passer sa vie auprès de quelqu'un, c’est aimer, alors, oui, mon père, je l'aime.

Pendant qu’elle parlait, Rameau la regardait, l’écoutait, et le charme candide qui émanait d'elle le pénétrait délicieusement. Il ne chercha pas à analyser ses sensations, Il les éprouvait exquises, et il s’y livra sans réserve.

—Et lui, demandatt-il, crois-tu qu'il t'aime? Te t’a-t-il dit ?

—Non, mon père, mais j'ai deviné bien vite qu’il avait, auprès de moi, le même plaisir que je ressentais dans sa compagnie. Il a une façon de me parler, de me sourire, où son cœur apparaît tout entier. Lorsque sa mère est morte, tu t’en souviens, je suis allée la veiller avec Rosalie. Nous avons trouvé le pauvre Robert pleurant tout seul, car il n'avait pas du tout de famille à Paris. En nous voyant entrer, il a été si ému qu'il ne pouvait prononcer une parole. Il m'a conduite dans la chambre de sa mère et y est resté avec moi. Nous étions assis près de la fenêtre, sans parler, l’un à côté de l’autre. Mais, dans ses yeux, je lisais sa reconnaissance. Le soir, au moment où j'allais partir, il a pris une petite bague ornée d’une perle, la seule que Mne Servant portât, et il me l'a donnée en disant: «C’est un des souvenirs les plus précieux que je possède de ma mère, car cette bague, elle l'avait déjà au doigt quand elle était jeune fille, et elle l'a gardée toute sa vie: acceptez-la, et ne la quittez jamais.» Sa voix tremblait, j'étais toute troublée, je ne voulais pas recevoir ce bijou, et cependant j'avais peur, en refusant, de lui faire du chagrin. Alors il m’a pris doucement la main et il m'a passé, lui-même, le cercle d'or au doigt. Il m'a regardée, triste encore, mais avec un sourire. Une larme est tombée sur la bague, et il m'a semblé que c'était le premier anneau d’une chaîne qui nous liait et que rien ne pourrait briser. Quand je suis rentrée, je t'ai montré la bague et je t'ai raconté comment elle était en ma possession. Tu m'as embrassée, sans me dire de la rendre, et j'ai été bien heureuse, car j'ai compris, là, que tu ne désapprouvais pas l'affection que j'avais pour Robert. Pendant son deuil, tu l'as attiré encore plus que par le passé, et il n’a pas mis de résistance à faire de ta maison la sienne. maintenant, je le vois tous les jours, nous nous promenons ensemble dans le jardin,

nous causons, nous rions, et je suis si heurcuse, que je mé demande comment je pourrais l'être davantage.

— Ainsi, jamais un mot de lui, qui ait pu te taire comprendre ses espérances.

—A quoi bon? dit Adrienne avec sa belle et calme innocence, nous savons bien ce que nous avons dans le cœur, l’un et l’autre.

— Alors, tu est sûre de lui ? 4

—Oui, mon père, comme il doit être sûr de moi.

—Sans vous êtes jamais mis d'accord?

—Sans autres accords que celui de nos regards et de nos sourires.

—Alors, tu veux bien devenir sa femme.

—QOui, mon péré, parce qu'il sera pour toi un bon fils, et que rien ne sera changé dans notre existence. Mon parrain aussi sera content, car il aime Robert. Oh! cela est facile à voir : il ne sai’ pas dissimuler. Et quand il désapprouve quelque chose, ou suspecte quelqu'un, on s’en aperçoit tout de suite à son attitude. Eh bien | il a toujours fait à Robert la même figure qu’à moi, etil n'a jamais manqué une occasion de me parler de lui.

— Alors, tu as jugé qu'il t'encourageait ?

—Oui, papa, et j'ai été bien contente.

—Et moi, tu n2 t'es pas préoccupé de mon opinion ?

Adrienne sauta sur les genoux de son père et, lui apportant aux lèvres son riant et frais visage : “

—Oh! toi: Je savais que tu ne me refuserais pas ce que je te demanderais bien gentiment |

—Il y va cependant de la tranquillité de ta vie, dit le docteur gravement, et il ne faut pas se décider à la légère. Je crois, comme toi, que Robert est un bon et honnête garçon; je sais que, comme médecin, il est plein d'avenir. Mais si tu soupçonnais quelles difficultés imprévues peuvent surgir. L'existence est pleine d'embüches contre lesquelles on ne saurait trop se prémunir ! C'est la tâche des vieux parents qui, au prix de cuisants chagrins, ont acquis de l'expérience. Talvanne et moi, vus confesserons Robert. Et s’il est tel que nous l’espérons, s’il a les sentiments que nous lui prêtons eh bien ! mon enfant, si cruel qu’il me paraisse de céder une partie des droits que j'ai sur ton cher petit cœur, je te confierai à lui, et tu seras heureuse !

Et comme Adrienne, les bras autour du cou de son père, le couvrait de baisers, dont une part seulement s’adressait bien à lui, le docteur doucement éloigna sa fille et, avec un reste d'émotion qui faisait trembler sa voix :

—Maintenant, va, ma mignonne, et laisse-moi travailler. Dors paisiblement, afin que ton amoureux, demain, te trouve les yeux brillants et les joues fraîches.

La jeune fille souhaita le bonsoir à son père et, le front rayonnant d’une joie tranquille, elle se retira. Resté seul, Rameau prit des dossiers sur son bureau et essaya de lire. Mais sa pensée était distraite, il ne réussit pas à la fixer sur son travail. Les lignes tracées sur le papier disparurent et, devant ses yeux, il vit un jeune couple marchant à pas légers, en murmurant de tendres paroles. A cette vue, son cœur se gonfla. dans sa poitrine. Une sorte d'ivresse, qu'il ne connaissait plus depuis bien longtemps, vint le réchauffer et il lui sembla que la source des douces émotions, qu’il avait crue tarie à jamais en lui, s’ouvrait de nouveau jaillissante et féconde.

Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et pensa avec une sombre ironie que l’homme n'était jamais complètement dégagé des liens terrestres et que la joie ou la douleur trouvaient toujours en lui un terrain préparé pour leurs inépuisables semences. L'arbre frappé par la foudre et desséché par l'hiver ne reverdissait plus, son tronc pourrissait lentement et tombait en poussière pour faire corps avec la masse universelle. Après des années d’infécondité, il ne se recouvrait pas subitement de bourgeons et de feuillages, sous la poussée d’une sève nouvelle. Et lui, tronc depuis si longtemps inerte, voilà qu'il retrouvait la faculté de sentir et, par conséquent, de souffrir. Ilse voyait attaché par de puissantés fibres à des créatures vivantes et capable de s'intéresser activement, fiévreusement, aux péripéties de leur existence. Il s'était cru mort et il découvrait, plein. à la fois d'horreur et d’un commencement de joie, qu’il vivait et qu’il pouvait sans doute encore être heureux.

Car ne serait-ce pas une satisfaction profonde que d’assister à l'épanouissement de cette aimable fille en une adorable femme? Ne se réchaufferait-il pas aux rayons de ce

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bonheur qui serait son œuvre? De petits enfants naîtraient, qui grandiraient sous ses yeux, et, aimants comme leur mère, l’entoureraient de leur douce tendresse. Un nuage: passa devant ses yeux qui se mouillérent de pleurs. Une voix s’éleva au fond de luimême qui disait: « Tu es infidèle au souvenir de la morte. Tu t'étais juré de ne plus avoir une seule pensée qui lui fût étrangère. Son image devait être, devant tes yeux, unique, comme celle d’une divinité à laquelle tu aurais voué tout le reste de tes jours. Et voilà que tu profanes la solitude où elle était souveraine, et que ton cœur s'ouvre à de nouvelles affections, ton esprit à de nouvelles pensées. Tu auras joué, pendant quinze ans, la comédie du deuil inconsolable et, en un instant, tu vas rejeter ‘ous tes voiles noirs, remplacer celle qui semblait, avec elle, avoir emporté ta vie. »

Mais son puissant esprit réagit contre ces impressions. L'homme, se dit-il, ne doit pas supporter plus qu'un certain faix de soucis et de douleurs et il y aurait ingratitude de sa part à se refuser aux compensations qui lui sont offertes. Que ma fille soit heureuse et que j'en éprouve une satisfaction profonde, quoi de plus juste ? Si je ne devais pas endurer les tristesses et jouir des douceurs de la vie, à quoi bon m'avoir fait vivre ? D'ailleurs, pensa-t-il avec un prompt retour à son amer pessimisme, peut-être l'apparence de ce bonheur est-elle trompeuse, et qui sait si je ne suis pas réservé à des chagrins imprévus et plus cuisants ?

Il rechercha alors tout ce que l'avenir pouvait bien lui préparer de déceptions et de malheurs. Il n'en découvrit pas de plus affreux que d’être privé de safille. Si, dans le changement d'existence qu’elle allait subir, Adrienne tombait malade et mourait, que deviendrait-il ? Il ne put supporter la pensée du vide et de la. solitude dans lesquels il lui faudrait vivre et, se levant, il se promena de long en large dans son cabinet pour distraire son imagination. Au bout d’un instant, il se sentit plus calme et reprit son travail.

Le lendemain, en arrivant à dix heures rue Saint-Dominiyie pour se mettre aux ordres de son maître, Robert fut assez étonné de se voir barrer le chemin par Rosalie. Comme il s'apprêtait à questionner, la gouvernante ouvrit la porte du petit salon et le jeune homme aperçut le docteur Talvanne qui lisait un journal. L’aliéniste se leva vivement et, la main tendue :

—Rameau est occupé, dit-il, nous ne pouvons pas entrer dans son cabinet. Assieds-toi, tu me tiendras compagnie en attendant. Qu'est-ce qu’il y a de nouveau dans la médecine ? à

—Mais, docteur, répondit Robert en souriant, je vous crois beaucoup mieux informé que je ne puis l'être.

—Pour les choses sérieuses, peut-être, mais non pour les choses futiles… Racontemoi les petits potins de l'École. Est-ce qu'on n'y dit plus de méchancetés, est-ce qu'on n'ÿ plaisante plus les maîtres ?

—Oh ! si!

—Eh bien ! Va, je t'écoute. : À

—On dit que le professeur Gazan demande, maintenant, pour faire les opérations graves dont il a la spécialité, une année du revenu de son client, comme honoraires. Il a une agence très sérieuse qui le renseigne sur la fortune des malades et, comme l'autre ‘jour le mari d’une dame, qu'il venait d'ouvrir et de recoudre très habilement, se récriait en déclarant qu’il n’était pas aussi riche qu’on croyait, Gazan l'a interrompu en disant sévèrement : « Monsieur, vous avez une maison rue de Rivoli qui rapporte tant, deux fermes en Normandie qui rapportent tant, et tant de titres au porteur... N'espérez pas me tromper !.…. » L'autre, atterré, a baissé la tête et s'est exécuté.

—Rend-il l'argent quand l'opération ne réussit pas ?

— Jamais ! le malade meurt, et Gazan ne rend pas ! : :

—Vois-tu, mon garçon, ce sont des mœurs nouvelles, dit Talvanne. De notre temps, on ne connaissait pas ces façons-là. Autrefois on faisait de la science, aujourd'hui on fait de l'industrie médicale. L'important est de gagner de l'argent et, sous ce rapport, tu vas être satisfait : j'ai entendu Rameau parler d’une mission de confiance qu'il a à te donner... Tu partirais pour la Saxe et tu y resterais Six MOIS. Tu aurais le loisir de préparer ta thèse d’agrégation et tu serais princièrement pay‘. Voilà qui n'est pas à dédaigner !.… : :

Talvanne aurait pu continuer longtemps sans être interrompu. Robert ne l'écoutait plus. Il était devenu très rouge, avait baissé les yeux, comme s’il redoutait de

rencontrer le regard du docteur, et il examinait, avec une attention profonde, une fleur du tapis. La nouvelle, qui venait de lui être donnée, l'avait complètement étourdi. Depuis deux mois, il n’était jamais sorti de chez lui pour se rendre rue Saint-Dominique, sans se dire : « Je vais aujourd’hui prendre mon courage à deux mains et parler sérieusement au patron. » Parler sérieusement au patron “pnaite pour le jeune homme, . avouer à Rameau qu'il aimait Adrienne et obtenir qu'il la lui donnât pour femme. +

Il partait fermement résolu à affronter l'imposant regard de son maître. Après tout, la démarche était-elle si pénible ? N’était-il pas traité comme un fils par le grand homme ? Certes ! Pouvait-* douter de sa bienveillance ? En aucune façon ! N'importe | Il n'en était pas moins le grand homme et, depuis quinze ans que Robert le voyait tous les jours, il n'avait jamais pu s’habituer à ne pas trembler devant lui. Il n'ouvrait jamais la porte du cabinet dans lequel il ssvait trouver son maître assis à sa table de travail, sans ressentir une légère angoisse. Jamais il n'avait répondu à une question posée par lui, sans être troublé. Il voyait, en Rameau, ut. être d'essence supérieure, avec lequel il était difficile sinon impossible de se familiariser. Il aimait passionnémen: sa fille et il ne pouvait se résoudre à la lui demander en mariage.

Pendant que Talvanne lui parlait, il songeait : Qu'est-ce que cette fantaisie de m'envoyer à l'étranger, pendant six mois, sous couleur de me faire gagner de l'argent, quand il sait que je m'en soucie fort peu, et de me donner du loisir pour préparer mon concours, quand il n'ignore pas que j'ai ici tout le temps nécessaire. Évidemment il s’est produit un incident que je ne connais pas et qui va modifier ma situation dans la maison. Mon maître veut m'éloigner. Peut-être a-t-il découvert que j'aime sa fille. Alors il ne voudrait donc pas me la donner ? Si elle lui avait été demandée par un autre, et si la demande avait été agréée ?

A cette idée, une sueur froide mouilla son front, ses mains s’agitèrent fébriles, et il eut des tintements dans les oreilles. Un sentiment de honte l’accabla en pensant qu'il avait levé les yeux sur la fille de son bienfaiteur, sans être sûr de se voir approuvé par lui. 11 se jugea indélicat et se trouva très malheureux. Si elle m'aimait, pourtant, se dit-il Ne pourrions-nous pas vaincre la résistance de son père ? Mais je paraîtrais faire une spéculation. Elle sera très riche et moi je suis pauvre. On m’accusera d’avoir abusé de l'intimité dans laquelle on m'a laissé pénétrer, pour m’emparer de ce jeune cœur si tendre, de cet esprit si simple.

Il souffrit dans son honnêteté. Et cependant il persistait à espérer qu’Adrienne l'aimait. Il se rappelait les grâces confiantes, les attentions affectueuses de la jeune fille. Se pouvait-il qu’elle appartint jamais à un autre qu’à son ami d'enfance ? Il se révolta : une colère grandissait au fond de lui. Pourquoi se sacrifierait-il ? Pourquoi laisserait-il, en partant, le champ libre à un autre? Un flot de sang lui monta au visage, ses yeux se relevèrent hardis, il frappa résolument de son poing fermé sur son genou et, oubliant où il était et avec qui il était, il cria :

—Non ! Cela ne sera pas ?

Il resta stupéfait en entendant Talvanne lui demander :

—Qu'est-ce qui ne sera pas |!

Il regarda le docteur et, sortant tout à fait de son rêve, il reprit possession de luimême.

—Tu parles tout seul ? reprit l’aliéniste, en l’examinant d’un air moqueur. Ceci rentre dans ma spécialité. Verrais-tu des êtres imaginaires et t’entretiendrais-tu avec eux sur le ton de la menace ? Tu serais alors sous l'influence du délire de la persécution. Tu n’ignores pas qu’on en guérit rarement ? En géneral, les altérations médullaires se produisent rapidement et le sujet devint gâteux... De même pour le délire des grandeurs.. Sais-tu que pius les prétentions sont élevées, plus la marche de la maladie est rapide ?.. Un malade, qui se croit Napoléon ou Jésus-Christ, est moins guérissable qu'un autre, qui se croirait simplement Bernadotte ou saint Jean-Baptiste.

—Rassurez-vous, interrompit Robert en s’efforçant de sourire, je suis dans mon bon sens. Ou du moins je crois y être, reprit-il avec un peu d’amertume. Je pensais simplement à ce séjour en Saxe et je protestais contre l’idée qu'à eue mon maître de me imposer.

—Mais je ne crois pas qu'il te l’impose si tu n’en es pas satisfait, dit vivement Talvanne. Il m'a paru vouloir te faire une faveur...

—Étrange faveur que de m'éloigner de lui !

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. —C'est parce qu'il a confiance en toi qu'il te charge d’un traitement difficile.

—Ne peut-il faire soigner son Allemand par un Allemand ?

—Peste ! C'est un archiduc !

—Æh | quand ce serait un roi ?

—Diable !

. Taïvanne pinça les lèvres et se frotta les mains, ce qui chez lui était l'indice d’une agitation intérieure assez vive. Il se leva de son fauteuil et, baissant le ton, comme s'il voulait provoquer des confidences :

—Tu as donc des raisons décisives pour rester à Paris ?

. —Robert regarda fixement l’aliéniste, Celui-là ne lui faisait pas peur. Il était amical pour lui, tendre pour Adrienne, N'y avait-il pas un coup du sort dans cette rencontre qui le mettait à sa portée, au moment précis où il était si important qu'il déclarât son amour. Se confier à Talvanne, c'était se confier à Rameau. Un quart d'heure après qu'il aurait tout dit à l’un, l'autre serait instruit de l'affaire. Et quel avantage, s’il n’était pas désapprouvé par le parrain ! Il aurait un allié très puissant pour défendre sa cause. Une chaleur bienfaisante revint à son cœur. Sa tête se dégagea, il se sentit capable de discuter, de parler, de convaincre.

Pendant que Robert combinait ce plan et le jugeait admirable, Talvanne se disait : À quoi cet animal peut-il bien penser ? Je lui porte le coup brutal d’un exil de six mois loin de sa bien-aimée, il prend feu, proteste, refuse de partir, et puis, quand il faudrait avouer, le voilà qui se replie sur lui-même et qui devient muet comme une carpe | L'occasion est pourtant belle pour se jeter à mon cou en criant : J'aime votre filleule, et je ne peux pas supporter l’idée de vivre loin d'elle. Qu'on me la donne, ou je vais à Yhôpital et, au moyen d’une bonne piqûre anatomique, je me procure un suicide glorieux, sous les apparences d’un martyre de la science. Mais voyez s’il parlera ! Et il prétend qu’il est dans son bon sens. Que serait-ce s'il n’y était pas ? Je ne suis pourtant pas intimidant ! Adlons, il faut que je l’aide et fasse comme Socrate, qu'on avait surnommé l’accoucheur des esprits. Voyons, si celui-ci résistera au forceps.

—Ainsi tu es absolument décidé à ne pas quitter Paris ? reprit-il en regardant Robert d'un air engageant.

—Absolument décidé, répliqua le jeune homme.

—Quelque amourette, sans doute ? \ tes

A ces mots, Robert recula de deux pas et, avec un geste de protestation indignée :

—]J'espère que vous ne le croyez pas ? .

—Alors c'est donc pour le plaisir de passer, tous les jours, quelques heures dans la compagnie de deux vieux, comme Rameau et moi, que tu refuses une mission qui serait un objet d'envie pour tout homme de ton âge? Voilà qui est vraiment flatteur

Cette fois, Robert sentit l'aiguillon de la raillerie, il secoua la tête, ainsi que pour prendre son élan, mais la confession qu'il avait à faire lui coftait tant qu’il hésita encore. Talvanne devina que le jeune homme reculait devant l'obligation de brûler ses vaisseaux. Il comprit la crainte affreuse qui le poignait, et allant sans détour à son aide :

—Allons, bêta, dis-moi donc bravement ce que tu as sur le cœur? Tu sais bien que, si ce que tu as rêvé est raisonnable, tu as le droit de compter sur mon appui et que, si c’est absurde, tu peux être sûr de mon silence.

A ces paroles si pleines de bonté, deux larmes jaillirent des yeux de Robert, et serrant avec effusion les mains du docteur : 3

—Eh bien ! sachez donc tout : j'aime Adrienne et c’est pour cela que je ne veux pas partir. Pendant mon absence, qui sait ce qui peut arriver? Suis-je même sûr que déjà son père n’a pas formé pour elle des projets qui détruiraient toutes mes espérances ?

Talvanne se frotta les mains, cette fois, à s’emporter l’épiderme, puis regardant l'amoureux de sa filleule avec une sévérité soudaine : À

—Ah |! ah! mon garçon, dit-il, tes visées ne sont pas médiocres |.

—Docteur... balbutia le jeune homme. 4

—Croyez-bien… interjeta Robert bouleversé.

—Et qu'est-ce que pense ma filleule de tout cela. ;

—Mais je n'ai pas prononcé une parole qui pût lui faire soupçonner les sentiments que j'avais pour elle |

—Et tu la vois tous les jours ! ; A à

Talvanne fit une pause, jeta un coup d'œil malicieux sur son interlocuteur aba-

sourdi, et se mettant à rire :

74 LE DOCTEUR RAMFAU

—Tu es un garçon plein de réserve et tout à fait bien élevé: reçois mes compli- ‘ ments. Mais es-tu bien sûr, d'autre part, de ne pas t'être montré un peu nigaud P... Quand on aime véritablement une jeune fille, il est méritoire de ne pas troubler satranquillité en lui adressant des aveux passionnés ; mais quand elle a, auprès d'elle, un parrain tel que le docteur Talvanne, on est un fameux Nicodème de ne pas éclairer, de soi-même, la situation en risquant auprès de celui-ci quelques confidences...

—Que voulez-vous dire» s'écria Robert.

—Tout simplement ceci: qu'il y a une demi-heure que je fais les derniers efforts

our t'amener à me conter ce qu'ii est nécessaire que jesache. Maintenant passe devant, | he et allons causer causer avec le père de ta belle.

L'aliéniste donna une tape sur l'épaule du jeune homme et, ouvrant la porte du salon, il le poussa vers le cabinet de Rameau. Mais Robert, repris de sa frayeur à l'idée de s'expliquer devant son maître, voulut, dans le couloir, opposer de la résistance. Il s'arrêta, et tout effarouché :

—Docteur, je vous en prie, expliquez-moi... Est-ce que vous croyez que je peux, ainsi, brusquement?

—Veux-tu prendre des ambassadeurs, comme un prince du sang ?.…

—Mais que vais-je dire?

—La vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

—Qu'est-ce que le docteur va penser ?

—Que sa fille est assez gentille pour qu'il soit naturel qu'on l'aime.

—-Espérez-vous qu’il m'accueillera favorablement ?

—T'y ménerais-je sans cela ?

Cette fois Robert retrouva un peu de courage et, comme Talvanne ouvrait la porte du cabinet, il le suivit. Vêtu de sa longue robe noire, sur laquelle tombait sa barbe blanche, Rameau, du fond de son fauteuil, les regarda venir. Sous ses sourcils touffus ses yeux brillaient, et sa bouche avait un bienveillant sourire. L’aliéniste s’avança tout près de lui et, du geste, montrânt Robert qui restait immobile :

—Je t’'amène ce jeune réfractaire, maïs ce n’a pas été sans peine. . J'ai rarement rencontré quelqu'un de plus fermé. Il a fallu autant d'efforts pour le contraindre à avouer son amour que s’il était agi d'un crime... N'importe, Aabemus confitentem reum.… Qu'’allons-nous en faire ?

Rameau s'était levé, il s’adossa à la cheminée et, hochant sa tête grise, il dit :

—Un homme heureux !

Rameau pâlit d'émotion ; fl fit entendre une exclamation, qui ressemblait singulièrement à un sanglot, et comme le grand homme lui tendait les bras, il s'y jeta avec une filiale affection.

—Allons! voilà qui va bien! s'écria Talvanne. Maintenant, occupons-nous un peu de la demoiselle.

Il sortit, laissant l’élève et le maître en présence. Entre eux la glace était rompue, et le flot des aveux, trop longtemps retenus par Robert, s'épanchait librement, Il disait tous ses rêves, tous ses espoirs, toutes ces incertitudes, toutes ses craintes. Et, dans ces paroles brûlantes, le docteur, avec une douceur mélancolique, retrouvait un écho de sa passion morte. Oui, celui qui aimait ainsi aimait sincèrement, profondément, sans réserve, et ne devait jamais changer.

La nature délicate et tendre d’Adrienne serait comprise par lui, et leurs deux cœurs battraient à l'unisson de la même tendresse. Aucun germe de désaccord n'existait qui pôt les séparer, comme ils l'avaient été. Conchita et lui, par leurs dissentiments religieux. Robert, élevé pieusement, avait les sentiments de 1 honnête homme à qui, lorsqu’il était enfant, sa mère a appris à prier. Son intelligence, naturelle et acquise, l'avait incité à discuter avec lui-même, et beaucoup de parties du dogme n'avait pas résisté à son libre examen, mais les persécutions violentes que la religion subissait n'avaient fait que raffermir sa foi ébranlée. En face de l'Eglise triomphante il se serait peut-être émancipé ; devai : le culte menacé il s'était soumis. Le jour où Adrienne lui demanderait de s’incliner avec elle, il s’inclinerait, et leur mutuel amour serait fortifié par leur mutuelle croyance. 1

A cette idée, un soupir gonfla la poitrine de Rameau, et un amer regret assombrit son front. Ce grand esprit, qui dominait de si haut la pensée humaine, maudit, pour un Instant, la clairvoyance souveraine qui, en le faisant si supérieur à ses semblables,

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IX CŒUTS tait qui nts reliui, lorse, l'avait résisté à ent fait eut-être demanar leur

sombrit it, pour blables,

l'avait éloigné du bonheur qui est dévolu aux humbles et aux simples. Il avait, nouveau Prométhée, plongé ses regards dans les mystères du ciel, et, foudroyé par le malheur, il portait au flanc une dévorante blessure, Mais n'avait-il pas payé, à lui seul, la dette de tous les siens, et, pour prix des paternelles souffrances, Adrienne ne devait-elle pas obtenir une existence on de soucis et de tristesses ? Robert la lui promettait avec une ardeur passionnée, et il était porté à le croire. La sincérité éclatait dans ses yeux, comms son amour et sa reconnaissance.

—Mon cher enfant, dit Rameau gravement, je te confie ce que j'ai de plus précieux au monde, Tu sais combien j'ai été malheureux. Ma fille “+ seul être qui me rattache à l'existence, Ainsi c'est ma vie dont tu vas avoir la garde. Je t'ai instruit, je t'ai aplani la voix, tu es mon élève et presque mon fils. Ton grand-père avait été mon bienfaiteur, et je lui ai dû plus que tu ne me dois toi-même, car sans moi, tu aurais pu devenir un homme remarquable, ta famille était en mesure de te donner une brillante éducation, tandis que j'étais l'enfant d'un ouvrier, destiné à rester grossier, igno-ant, et c'est le docteur Servant qui m’a créé de toutes pièces. Jusqu'à ce matin, je n'étais quitte ni envers les tiens ni envers toi, mais je te donne ma fille, et à compter de cet instant, c'est toi qui deviens mon débiteur.

—Tous mes jours seront employés à essayer de m'acquitter.

—C'est bien ! Je te crois et je te remercie.

Ils étaient en face l’un de l’autre, la main dans la main, échangeant une chaude étreinte. La porte s’ouvrit et, conduite par Talvanne, Adrienne parut. Son doux visage resplendissait de joie et ses yeux ravis allaient de son père à celui qu'elle aimait. Ils restèrent à se regarder, immobiles, comme s'ils craignaient de perdre la sensation délicieuse qu'ils éprouvaient tous. Enfin Rameau tendit les bras à sa fille qui, avec un cri de reconnaissance, se laissa aller sur sa poitrine. Le grand homme rapprocha les fiancés dans la même étreinte, les couvrit de son profond regard, comme s’il essayait, sur leur front, de lire le secret de leur destinée, mit leurs mains l’une dans l’autre, et courbant sa blanche tête de patriarche :

—Mes enfants, dit-il, soyez heureux !

Il restèrent les mains unies, se souriant avec un étonnement joyeux, comme s'ils n’osaient pas encore croire à leur bonheur, puis, sans aucune parole, ils sortirent, appuyés l'un sur l’autre, ainsi qu'ils devaient l'être toute la vie. Au bout d’un instant, leurs pas légers se fit entendre sur le sable du jardin, et les deux vieillards, le cœur serré par l’éclosion radieuse de cet amour qui leur prenait à chacun un peu de cœur de leur fille, virent les deux jeunes gens qui, parlant à voix basse, le sourire aux lèvres, oublieux de la terre entière, marchaient au soleil, parmi les fleurs.

Le lendemain du jour où Robert et Adrienne avaient été fiancés, Rameau, dès le matin, se dirigea vers la chambre mortuaire, dans laquelle il n’entrait qu’en tremblant une fois chaque année. La maison était silencieuse. Adrienne travaillait, au rez dechaussée, dans son petit salon d’études et Rosalie, en voyant le docteur prendre le chemin de l'appartement de celle qu’elle continuait à pleurer comme lui, s'était sauvée. Rameau traversa donc solitaire le couloir du premier étage et arriva, pâle et le cœur battant, devant la porte. La clef était dans la serrure, comme si l’habitante, au lieu d'être partie pour toujours, allait rentrer d’un instant à l’autre. Le docteur s'arrêta indécis, prêt à remettre sa triste visite plus tard. Mais un effort de volonté le porta en avant, il ouvrit d’une main ferme et pénétra. 4

La pièce était dans une obscurité que rendait plus profonde pour lui le passage subit de la clarté à la nuit. Il resta debout, au milieu de cette ombre et de ce silence, saisi par la fraîcheur de cette chambre toujours fermée, tressaillant aux craquements de la boiserie ébranlée dans son annuelle immobilité, cherchant d’un regard troublé si personne ne marchait auprès de lui. Ses yeux, peu à peu habitués aux tenèbres, commenmencèrent à distinguer les formes des meubles. Là, était la table, plus loin la chaise longue sur laquelle Conchita aimait à s'étendre, laissant s’écouler les heures. Un filet de lumière, passant par un trou de la persienne close, allumait une étincelle d'or au sommet de la pendule et, dans l’enfoncement de l'alcôve, sous ses rideaux clairs, la masse du lit s’accusait confusément. Une odeur passée, comme un parfum de fleurs

fanées ou de flacon depuis longtemps débouché, flottaft dans l'air. Et, avec horreur, Rameau se rappela les entassements de bouquets sur la bière, au jour fatal, et la senteur fade de ces présents funèbres.

Il se retourna frissonnant, cherchant, sur les tréteaux de bois recouverts de velours semé de larmes, le cercueil massif qui contenait tout ce qu'il avait le plus aimé sur la terre. L'épouvante de cette solitude, sur laquelle planait lugubrement le souvenir de la morte, le saisit invincible, et rapidement, comme s'il se sentait poursuivi par un spectre, il alla à la fenêtre, l'ouvrit, poussa rudement les volets, et se retourna du côté de la chambre, Elle était vide, poudreuse, emplie par le soleil qui pénétrait à flots et, sur la muraille, dans une calme lumière, le portrait de Conchita souriait mélancolique, sa touffe de «ne m'oubliez pas » à la main.

C'était tout ce qui restait de la femme et de l'ami disparus: cette toile éclatante dans son cadre doré, souvenir navrant puisque, perpétuant la beauté du modéle et rappelant le talent du peintre, il faisait leur perte plus lamentable, Rameau s'oublia dans une douloureuse contemplation, En un instant, tout le passé apparaissait, devant lui : époque brillante où il montait vers les ‘sommets dorés par l’aurore, maintenant laissés en arrière et ensevelis dans l'ombre du couchant, époque heureuse où il marchait entre l'amour et l’arnitié, tous les deux évanouis ne laissant, au lieu de l'espérance et de la joie, que le doute et la tristesse.

Il éprouva un invincible accablement. Pourquoi n'était-ce pas lui qui était parti? Il serait endormi dans la tranquillité du néant et ne traînerait pas une misérable existence désolée par des regrets inutiles.» Ce qu’il avait fait de grand: ses travaux admirés, ses découvertes fécondes, sa gloire, il l'oubliait, prêt à tout sacrifier pour quelques heures de ce passé envolé.

Assis près de la table sur laquelle se trouvaient encore, dans le désordre de l'usage quotidien, les menus objets dont se servait Conchita, il les regardait avec des yeux pleins de larmes. L'amour qu'il avait pour sa fille, l’aflection qui le liait à Talvanne et à Robert, il ne se souvenait plus de rien et sa vie lui apparaissait comme un gouffre noir, dans lequel tout ce qui pouvait le rendre heureux s'était englouti pour toujours. Il maniait doucement un petit ouvrage commencé, sur le canevas duquel l'aiguille demeurait piquée, attendant que les doigts aui le tenaient habituellement vinssent le reprendre.

Il avait vu bien souvent cette broderie dans les mains de Conchita, il lui semblait qu’elle en portait encore l'empreinte, qu'elle en gardait la chaleur, qu’elle en conservait le parfum. Il la porta à ses lèvres et ne put retenir un sanglot. Des pleurs glissérent sur ses joues et tombèrent sur la soie, Il les laissa couler, sentant un profond soulagement à se montrer si faible, s'absorbant tout entier dans son chagrin, s’y complaisant avec une sorte de cruel plaisir. Il était seul, loin des regards, sans témoins, et avait le droit de s’abandonner comme le dernier des hommes, de cesser d’être le grand, l'illustre Rameau, pour n'être plus qu'une brute ivre de larmes, cuvant sa douleu:.

Il resta longtemps ainsi. La pendule, arrêtée au moment de la mort, ne parcourait plus de ses aiguilles dorées le cadran d’émail. Les heures s'écoulaient et la journée aurait pu passer tout entière sans que personne se hasardât à franchir le seuil de là chambre pour appeler celui qui y était enfermé. Les bruits de la maison : portes poussées discrètement, passage furtif d’un domestique dans l'escalier, voix étouffes avec pré caution, parvenaient confus jusque-là sans éveiller l'attention de Rameau. Il avait oublié de manger, son esprit avait déserté son enveloppe matérielle et, insoucieux du présent, planait dans le passé.

Cependant, peu à peu, le soieil disparaissait derrière les grands arbres de l’esplanade et le jour perdait de son éclat. Le portrait s’obscurcissait, comme si, devenu plus lointain, ses contours se fussent noyés dans le vague de la distance. Rameau voulut le mieux regarder et, se levant, rompit le charme de son rêve. Il se vit dans la chambre déserte et poussiéreuse, il se souvint qu'il y avait été conduit par de sérieux motifs et qu'au lieu de s'engourdir dans de mystiques méditations, il lui fallait faire d'actives et pénibles recherches. Il secoua sa tête blanche, passa ses mains sur ses yeux éblouis et, reprenant son sang-froid, il se dirigea vers la cheminée où, dans une coupe d’émail, sans qu’une main les eût touchées depuis quinze ans, les clefs de Conchita étaient restées.

Il prit le trousseau dans ses doigts tremblants, choisit une petite clef dorée, s’approcha d’un bonheur du jour en bois de rose incrusté de cuivre, fit tomber l'abattant, garni

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à l'intérieur de velours bleu, et, avec un pieux respect, il ouvrit les tiroirs. Dans celui

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et du fin porte-plume en ivoire. Une photographie de la petite Adrienne, en robe

blanche, les jambes et les bras nus, debout sur un fauteuil, souriait dans un cadre

Ee Rameau la prit et, avec étonnement, dessous il découvrit une miniature de unzel.

C'était bien lui, tel qu'au début de leur amitié, à vingt-cinq ans, blond, avec ses yeux bleus au regard toujours voilé d'une inexplicable tristesse, Le portrait était signé du monogramme que le docteur avait vu, si souvent, au bas des toiles de petite dimension que le peintre brossait pour satisfaire aux commandes des marchands de tableaux.

omment cette miniature, si complètement en dehors de la manière de Munzel, se trouvait-eilé dans ce tiroir et réunie à la photographie d'Adrienne ?

L'hostilité si opiniâtre que sa femme montrait à son ami, dans les premiers temps, revint à la mémoire de Rameau, puis l'apaisement qui avait suivi l'envoi du portrait de Mme Etchevarray, et enfin l'intimité des séances, lorsque Conchita allait poser, Sans doute, à cette époque, la jeune femme avait vu cette miniature à l'atelier et l'avait demandée, comme un souvenir de franche amitié. Mais d'où venait qu'elle ne l'eût point montrée à son mari et qu’il ignorât qu'elle fût en sa possession ? Pourquoi était elle cachée, au fond d'un tiroir, dans un meuble où jamais personne ne jetait un regard ?

Qu'aurait-il trouvé de surprenant à ce que Conchita eût obtenu un portrait de Frantz ? Il s'en serait réjoui et aurait pris du plaisir a le regarder. C'eût été pour lui un souvenir précieux de l'ami si tragiquement perdu et si amèrement regretté, Mais

ourquoi caché comme un objet défendu ? Qu’'y avait-il de criminel à posséder cette image ? Et comment, de sa rencontre, Rameau éprouvait il de l'émotion? N'aurait-il pas pu aussi bien découvrir le portrait de Talvanne ?

* A cette idée, un pli creusa son front pâ!i et un amer sourire crispa ses lèvres. Non! il n'aurait pas trouvé, dans le tiroir de Gonchita, un portrait de Talvanne et, s’il l’avait trouvé, son cœur n’aurait pas battu d'un mouvement plus rapide, une sueur d'angoisse n'aurait pas mouillé ses tempes, il n’aurait rien vu là d'anormal, de louche, de répréhensible. L’honnêteté saine et solide de son ami aurait tout couvert de son prestige inattaquable, tandis que Munzel…

Arrivé à cette conclusiun de ses orageuses pensées, Rarreau frappa du pied avec colère, il fit entendre une exclamation qui résonna dans le silence morne de la chambre, il voulut imposer à son esprit de repousser ces soupçons plus absurdes encore qu'odieux ; il dit tout haut :

— Allons ! je divague ! Quel poison s’est glissé dans mon cœur, quelle folie s’est empuarée de mon imagination ? Frantz ? Autant soupçonner un frère !

Il leva les yeux et ses regards rencontrèrent le portrait de la ravissante jeune femme qui souriait, son petit bouquet bleu à la main Oh! le doux sourire de cette bouche exquise, le regard adoré de ses yeux languissants ! Pendant des semaines, le peintre les avait vus, admirés. Il les avait reproduits sur la toile et son pinceau avait modelé tous les contours de ces lèvres amoureuses, les caressant comme d'un baiser. Était il possible qu'il eût contemplé toutes ces beautés, sans devenir éperdument amoureux du modèle ?

Un nuage sombre passa sur l'esprit de Rameau, Mille pensées, qui ne l'avaient jamais effleuré de leur aile de flamme, le brûlèrent cruellement. Toutes les préventions de Talvanne, au début de leur liaison avec Munzel, l'animosité de son ami, instinctive comme celle du chien fidèle, ses avertissements, lorsque Conchita allait seule à l'atelier de Frantz, tout lui revint précis, terrible, accablant. Il ne retrouva pas la confiance, qui lui faisait accueillir par des railleries toutes ces suspicions. En un instant, la jalousie dévorante l'avait détruite de ses serments mortels. Rameau endura soudainement de telles tortures qu’il fut obligé de faire effort pour ne pas crier. Il rejeta a winiature qu'il avait gardée entre ses doigts, puis, avec une fièvre qu’il ne pouvait plus vaincre, il commença à fouiller tous les tiroirs, tous les compartiments du meuble, jetant de côté, d'une main hâtive et brutale, les objets, l'instant d'avant adorés religieusement comme des reliques. ;

Pris, d’une horrib'e curiosité, il voulait pénétrer les secrets de la femme près de laquelle il avait vécu, pendant dix ans, avec une confiante sérénité. Il violait les mystéres de la mort, il profanait le silence de la tombe, prêt à se plaindre que Conchita ne

fat plus là, non pas pour l’aimer, mais la questionner, l'effrayer, la rudoyer, Toute sa *

tendresse se tournait en haine, à l’idée que celle qu'il avait si passivnnément regrettée, qu'il pleurait encore, à la minute même, avait pu le duper, lui dissimu’er un caprice, lui cacher une aventure. Ses poings se crispèrent et il grinça des dents. Oui, il en était là. Il admettait que la morte sacrée avait pu être infâme et il cherchait furieusement les preuves de son crime, ;

Pour aller plus vite, il sortit les tiroirs de leurs coulisses et les lança sur le tapis, bientôt couvert de rubans, de fleurs sèches, de menus souvenirs. Ses mains inquiètes sondaient le bois avec une adresse de policier. Il semblait avoir l'instinct de la cachette possible, habilement dissimulée, mais il ne trouvait rien, et sa colère sans aliments se dévorait elle-même. d'autant plus furisuse qu'elle devenait moins fondée. Soudain, il poussa un cri. En tâtant la paroi intérieure du meuble, ses doigts avaient rencontré une aspérité et s’y étaient accrochés. Un craquement avait retenti et un double fond, ménagé dans l'épaisseur d’une tablette, s'était démasqué.

‘Rameau demeura un moment immobile : autant il avait mis d’ardeur à poursuivre la certitude qu'il voulait acquérir, autant il appréhendaïit maintenant de la posséder complète. Le doute le torturait, maïs c'était encore le doute, Devant lui, daas ce recoin obscur et poudreux, la preuve s’offrait. Il n'avait qu’à allonger le bras pour s’en emparer et il hésitait, épouvanté devant ce fait matériel, devant ce témoignage palpable qui ne lui laisserait plus de recours et détruirait à jamais son illusion.

Il regarda de loin, attentivement. Un mince paquet blanc, entouré d’un ruban fané, se voyait dans l’étroit passage. Lentement il avança les doïgts, le prit et, sans hâte de l'ouvrir, il alla se rasseoir près de la fenêtre. Il dénoua posément le ruban, enleva l'enveloppe de papier et trouva une vingtaine de lettres. Il n'en voyait pas l'écriture et, jusque-là, rien n’accusait Conchita. Une espérance suprême réchauffa le cœur de Rameau. Si c'étaient des lettres de son père ou de sa mère, gardées comme de pieux souvenirs |

Mais pourquoi les cacher si elles ne contenaient rien de mal? Pourquoi ce double fond et pourquoi cette défiance ? Non! La correspondance n'était point innocente, elle ne verait point, elle ne pouvait venir d’un autre que d'un amant ! Tout l’attestait, le prouvait, et le nom de l'infâme allait apparaître au bas des lettres scélérates.

Du bout des doigts, comme s’il touchait à du poison, Rameau déplia une des feuilles jaunies et, avec horreur, il reconnut l'écriture de Munzel. fl voulut lire et, terrible, il porta les yeux sur les lignes accusatrices. (C'était la première des lettres reçues par Conchita après le départ de Frantz, et les tristesses de la séparation y étaient retracées avec une éloquence déchirante. L'amour éclatsit dans ces pages, mais le remords y était dépeint avec une puissance d'expression qui fit frémir Rameau. Certes l’ami était coupable, mais la femme combien davantage ! Toute l'histoire de la faute était retracée là, en phrases brûlantes de passion et de douleur : la tyrannique volonté de la maîtresse, qui rappelait son amant auprès d'elle, et les protestations enfiévrées du malheureux, pris entre la volupté de ses souvenirs et l’exécration de sa trahison. Oui, il maudissait sa faiblesse qui l’avait conduit à tromper son ami, et il aimait tant qu'il ne pouvait se résoudre à regretter d'avoir commis l’infamie. Et, torturé par le double regret du bonheur et de l’ignominie, il fuyait par delà ies mers, pour être sûr d'échapper à sa dangereuse ivresse ; il allait mortifier sa chair criminelle dans les déserts, isolé, loin des tentations adultéres.

Alors. devant les yeux éclairés de Rameau, tout le passé apparut dans son horrible réalité. Il comprit pourquoi Munzel pleurait, en lui disant qu’il l'aimait toujours tendrement, mais qu’une raison impérieuse le contraignait à s'éloigner. Il revit le front pâle du blessé, dans la petite suiferie de Saint-Maur, et les regards suppliants du mourant, dans la chambre de Talvanne à Vincennes. Munzel était presque heureux d’expirer sous les yeux de Rameau, dans ses bras, assisté par lui, comme si, en même temps que ses soins, il eût reçu son pardon.

De quelle voix il lui parlait: oh! tout ce qu'il y avait de prière, de regret, de tendresse dans sa voix affaiblie ! Oh! Frantz ! Compagnon de la jeunesse ! Ami de toutes les heures bonnes et mauvaises, si fraternellement traité pendant tant d'années, était-ce possible que, pour une femme, il eût tout oublié ? Quel poison l'amour avait-il donc versé dans son cœur, pour y étendre tous les délicats sentiments, toutes les belles fiertés qui donnaient tant de prix à son ami? Quoi! Pour une ivresse si courte et dont le réveil avait été si cruel, tout trahir, tout profaner ! Outrager un homme pour lequel il serait

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. Des larmes coulèrent sur les joues de Rameau, non des’larmes d’attendrissement, mais des larmes de chagrin. Sa souffrance n'était plus physique: il était sans colère.

La jalousie ne lui faisait plus bouillonner le sang. L'’orage était plus haut: il grondait

dans son cerveau. Il pleurait sa foi détruite, ses illusions envolées. 11 n’avait cru qu’à l'humanité, et l'humanité le trahissait. Il avait fait de l’honme l'unique maître de la nature, et l'homme, en qui il avait placé ses affections les plus vives, lui était démontré misérable et infâme, Alors que restaitil? Rien.

Il s’adressa désespérément à sa philosophie. Elle demeura impuissante. Il lui demanda une consolation, une excuse, une raison, un argument, Elle ne lui fournit pas une réponse qui soulageât sa pensée ou qui adoucît son cœur. Sombre, il se dit: Au moins les fidèles ont Dieu! Puis, par un brusque ressaut de son esprit rebelle; il protesta aussitôt contre cet abandon de lui-même. Ce retour à l’idée d’un être supérieur n'étaitil pas de la simple pusillanimité ? Ce besoin de se rattacher à une puissance céleste, n’était ce pas la crainte de se voir abandonné et livré à soi-même? Il en avait ri, de ce besoin, de cette crainte, autrefois, et aujourd’hui il les subissait. 11 était sur le point d’y céder.

L'humiliation de se sentir si faible déchaîna en lui de soudaines violences. Il ricana amèrement. Ah! ah! les suprêmes secours de la religion ! C'était donc cette angoisse secrète, endurée par lui, qui, au moment de quitter la vie, courbait tant d'incrédules devant un prêtre? Le sentiment de la solitude morale, qui épouvantait les plus sceptiques et les poussait à vouloir peupler d'un Dieu cette solitude, il venait de l’éprouver. Il entra en révolte contre une si lâche hypocrisie.

Cette religion, qu’on montrait comme la consolation unique, était-elle autre chose que mensonge et duperie? La dévotion ne s’alliait-elle pas merveilleusement avec la faute ? Il savait ce que pouvait oser la dévote. Il en avait aimé une et la piété ne l'avait pas détournée du vice. Elle l’avait même aidée à s’y livrer: la certitude de l’absolution rendait la chute si facile ! Un court repenti, quelques prières et la femme rassurée, rafraîchie, retournait au mal. Cette périodicité du repentir et du crime, n'était-elle pas ce qu'on pouvait rêver de plus infâme P

Il était, en ce moment, repris de toute sa fureur, Son visage pâle était couvert d’une sueur glacée. Il avait l'écume au coin des lèvres Il eñt tué la coupable, s’il l'avait vue apparaître. Il n’accusait plus Frantz. C'était elle qui était responsable de la forfaiture, C'était elle qui y avait entraîné son complice. Il se découvrait, rétrospectivement, haï par elle. Du jour où il avait refusé de se prêter à ses mystiques fantaisies, elle l'avait rejeté de son cœur et, entre elle et lui, sa religion s'était élevée comme une barrière maudite.

Il marchait à grands pas dans la chambre, heurtant les meubles, sans précaution, sans respect, tout à sa fièvre. Par delà le tombeau, il poursuivait de sa colère celle qui l'avait trompé. Il trouvait des aggravations à sa faute, il l’accablait de reproches, d’injures, il eût voulu la frapper. Brusquement il leva la tête et ses regards rencontrèrent la toile maudite sur laquelle Conchita immuablement souriait, avec ses fleurs d'amour

dans la main. Il lui sembla que le charmant visage le bravait, (C'était à son amant

qu'elle souriait ainsi, pensa-t:1l Et toute ma vie j'aurais cette image, insolemment adultère, devant les yeux P... :

De son cœur un flot enflammé monta à son cerveau. Il poussa un cri sourd et, d’une main, saisissant le cadre d'or, il l’arracha du mur et le fit tomber sur le parquet. Il s’y brisa avec un effroyable bruit et ses éclats roulèrent de tous côtés, dans un nuage de poussière. À terre, étendu comme un mort, le portrait souriait toujours. Alors Rameau s'avança et, furieusement, de son talon il frappa l’adorable figure. Surexcité par. son action même, 1l redoubla et, avec une frénétique rage de démolir et d'effondrer, il se mit à piétiner la toile, criant d’une voix entrecoupée : à

—Tiens, misérable ! Tiens, infâme ! Tiens, basse et immonde créature | Que ne puis je t'écraser toi même ! Ter Fa

Echevelé, les poings crispés, l'œil injecté, acharné à son œuvre de destruction, il semblait un fou. Comme il continuait à crier ses injures, la porte de la ambre s’ouvrit et, amenée par l'inquiétude, tremblante d'émotion, sa fille parut. En 1a voyant sur le seuil, Rameau recula hagard. Avec un horrible saisissement, en elle, ainsi éclairée par

la pleine lumière, il avait retrouvé Conchita mais blonde avec des yeux bleus: les cheveux et les yeux de Munzel. Il la dévorait du regard, et Adrienne, voyant son père le visage convulsé, les habits en désordre, au milieu de ces décombres, en proie à cette démence, n'osait faire un pas en avant. Il cria d’une voix terrible :

—Que viens tu chercher ici ?

La jeune fille pâlit, suppliante ; elle tendit les hras :

—Mon père.

—Tais toi! intertompit-il avec un geste formidable. Pas ce nom! Pas dans -ette chambre infâme ! Va-t'en! va-t'en ! que je ne te voie plus! tu me fais horreur |

A ces paroles, si différentes de celles que ce père tendrement aimé lui adressaït chaque jour, Adrienne fit un mouvement, comme pour chasser une vision terrifiante. Le sang reflua à son cœur, qui battit à l’étuuffer. Elle eut un voile devant les yeux, ses jambes plièrent sous elle et une teinte livide s’étendit sur ses joues :

—Je t'en prie, tu me fais peur! Qu’'y at-il donc? balbutiat elle. Pourquoi me repousses-tu ? Est ce que j'ai fait quelque chose de mal ? :

—Le mal ? Tu en es tout l'entière incarnation | s’écria Rameau dont les yeux égarés flambèent de fureur. Le mal, tu est son expression vivance ! Le mal, c’est toi ! Oui, toi, preuve odieuse de l’infamie dont tu perpétues le souvenir ! Je ne sais à quoi il tient que je ne t’écrase |!

Il l'avait prise par l'épaule et la secouait avec violence. Elle ne disait plus une parole, épouvantée non pour elle, mais pour son père. Elle le jugea fou. Une douleur immense emplit son cœur, des larmes coulèrent sur ses joues, elle n’eut plus la force de se soutenir et se laissa aller à genoux, comme pour demander grâce. En l'entendant tomber sur lé parquet, Rameau eut un retour de raison. Il ne vit plus, devant lui, que l'enfant qu'il avait adorée pendant dix-huit années.

Il lui tendit les bras, voulut la relever, il cria :

-—Adrienne ?

—Oh ! c'est fini : c’est toi, je retrouve tes regards et ta voix ! fit la jeune fille avec une joie ardente.

Elle essaya de lui passer les bras autour du cou, de s'attacher à lui, de le reconquérir. Mais, d'un coup d'œil, il avait parcouru la chambre. Il avait revu le portrait déchiré, les lettres en lambeaux, les meubles abattus. Toute l'horrible vérité s'était emparée de sa pensée ; sa figure en un instant, était redevenu implacable. Il repoussa L'enfant, s’arracha à son étreinte, et d'une voix tonnante :

—Arrière ! Point de simagrées ! Je ne veux plus être dupé ! Hors d'ici !

Le bras tendu, sa haute taille redressée, effrayant de colère, il montrait la porte. Adrienne, bouleversée par ce rapide passage de l'espérance à la plus cruelle déception, ne fit pas entendre un soupir. Elle blêmit, ses yeux se cernèrent et, de sa hauteur, elle tomba sur le plancher, Au même moment, la vieille Rosalie entrait attirée par l'éclat des voix. Elle vit la jeune fille étendue au milieu du mobilier détruit, elle fondit sur elle, ainsi que sur une proie, l'entoura de ses bras, la tâta, pour s'assurer qu'elle était vivante. Elle jeta à Rameau un regard suppliant, elle le trouva sombre, immobile, impossible. Elle dit sourdement :

—Mon Dieu !

Puis, sans une question, sans nn appel, sans mot, elle enleva l’enfant et, chargée de son précieux fardeau, passant devant le père, elle sortit. Derrière la servante, Rameau quitta la chambre, ferma la porte, mit la clef dans sa poche et, lentement, se dirigea vers le cabinet, il disparut.

Rosalie, à travers les couloirs, gagna l'extrémité de la maison. Arrivée à l’appartement d'Adrienne, elle appela à grands cris, sans retenue, sans ménagement, Deux femmes accoururent, Comme elles levaient les bras au ciel, en poussant des hélas, et se perdaient en questions :

—Taisez-vous, dit rudement la vieille femme de charge en entrant dans un petit salon. Mademoiselle vient de se trouver mal... Qu’une de vous prépare son lit, que l’autre descende dire au cocher d'atteler et d’aller immédiatement chercher le docteur Talvanne à Vincennes, au valet de chambre de courir chez M. Robert et de le ramener à l'instant... Marchez, et pas de discours : ce n’est ni le lieu, ni le moment.

Elles s’élancérent. Restée seule, Rosalie déposa Adrienne sur un canapé et, pre: nant dans le cabinet de toilette un flacon d «au G&. Cologne, elle essaya de la faire reve-

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nir à elle. Ses cheveux blonds dénoués, les yeux clos et toute pâle, comme une jeune martyre, la jeune fille était si belle que la servante s’oublia un instant à la regarder, Puis, ressaisie par l'inquiétude, elle lui mouilla l:8 tempes et la paume des wains, la réchauffant, la couvant ; elle lui parla, l'appelant doucement, maternellement, sans pouvoir faire cesser son immobilité. Dans la maison, le silence étaitre devenu profond. Plus de cris irrités plus de coups sourds, plus de piétinements affolés, La tem;ête s'était calmée, mais le calme rétabli était encore plus gros de menaces et de vioïiencc.

Un pas rapide, glissant sur le parquet du couloir, fit lever vivement Rosalie, elle alla ouvrir la porte et se trouva en face de Robert. Il ne questionna pas ; elle n'expliqua rien, Ifavait vu la jeune fille, toujours étendue, immobile et froide. Il lui tucha ia main, s'assura que le pouls battit, Et, un peu rassuré, il éxamina le visage. Les yeux se violaçaient et la mâchoire se contractait pinçant la bouche.

—Donnez-moi de l’éther, dit le jeune homme à la femme de charge, Elle sortit et, en un clin d'œil, reparut tenant une bouteille et une cuiller. Robert versa quelques gouttes, approcha la cuiller des lèvres d’Adrienne et, lentement, avec effort, parvint à faire pénétrer la liqueur entre les dents serrées. Une rougeur empourpra les joues de la malade, elle poussa un soupir et ses paupières se relevérent. Elle parut reconnaître celui qui la soignait, un douloureux sourire passa sur ses lèvres décolorées, elle pâlit de nouveau et resta inerte. L’évanouissement cependant avait cessé et les mains, tout à l'heure glacées et rigides, redevenaient moites et souples.

—Ïl faudrait la mettre dans son lit. dit Robert. Et comme Rosalie approuvait d'un signe de tête, il ajouta :

—Où est son père ?

—La vieille gouvernante frança le sourcil, elle se recueillit pendant une seconde, comime si elle avait un grand parti à prendre, puis sans regarder le jeune homme :

—Monsieur est sorti depuis le déjeuner, répondit elle froidement. Muis on l’a envoyé prévenir, ainsi que le docteur Talvanne.

Puis, coupant court à des explications difficiles :

—Tenez, prenez l’enfant par les épaules. Nous allons l'emporter à nous deux... Elle n’est pas lourde, la chère mignonne.

La porte de la chambre était ouverte. Une chambre tendue de soie blanche semée de bouquets roses, à meubles lagués blancs, fraîche, claire, virginale, embaumée d’un léger parfum. Robert y entrait pour la première fois. Il eut le cœur serré. Il lui semblaque cette violation avait la mort pour excuse. Il abaissa ses regards sur le visage de la jeune fille, il frémit à la pensée que ces beaux yeux fermés ne 5e rouvriraient plus jamais. Il voulut chasser ce funèbre pressentiment. Autour de lu', \ vit tout animé et riant. Meis, au même instant, un nuage passa devant le soleil, le «ici s’0bs curcit et la chambre devint sombre. Il entendit confusément Rosalie qui lui «lisajt :

— Retournez dans le salon, je vous appellerai aussitôt que je l'aurai cochée,

Il sortit machinalement, très troublé, commençant à éprouver une vis'ente inqu'étude. Il fit appel à sa science et rech:rcha, dans sa mémoire, quelles graves maladic: pouvaient avoir, pour premier symptôme, une syncope suivie d'un état Ge prostration complète. Ilentrouva vingt. Il ne s'arrêta à aucune certitude. Xl était hésitant,, épeuré, Que deviendrais-je, pensa t'il, si j'étais obligé de la soigner ? Dans quelles angoisses vivrais-je ? Combien ce savoir, dont nous somines si fiers, est Immité et comme nous en comprenons l'inanité quand il s'agit d'en tirer parli pour ceux que nous aimons | Que fera le docteur Rameau ? La pensée que le nère d’Adrienne allait bientôt arriver et combattre lui-même la maladie, illumina les ténèbres dans lesquelles il se débactait. Il avait en son maître une foi si compléte qu'il retrouva tout son calme. ;

Il se sentit rassuré et tranquille, comme le soldat commandé par un général toujours victorieux. Le docteur, d'un coup d'œil infaillible, établirais le diagnostic. Et, quant aux soins à donner, son esprit, merveilleusement inventif, trouverait certainement quelque remède souverain. Tant de fois Rameau avait fait des miracles, comme les thaumaturges de l'antiquité, que Kobert éloignait toute crainte, sûr qu'au moment décisif un prodige se produirait, qui assurerait le salut de la malade C'était sa fille ! De quoi ne se montrerait it pas capable, lorsque l'être qui lui était le plus cher au monde serait menacé ? Souvent, Robert le savait, des médecins, et non des moins célèbres, avaient reculé devant la responsabilité de soigner leurs femmes ou leurs enfants, Ils avaient subi ce trouble, cet anéantissement de toutes les facultés que le jeune homme avait

ressenti si vivement. Mais Rameau pouvait-il être accessible à ces faiblesses ? N'était-il pas, par la force de son caractère et la clarté supérieure de son intelligence, au-dessus de l'humanité ?

Rosalie, en traversant le salon, arracha le jeune homme à sa méditation. Il interrogea du regard la femme de charge. Elle répondit à voix basse :

—L'enfant semble dormir. Vous pouvez entrer.

Sur l'épais tapis, il parvint sans bruit auprès du lit, et étendue, le visage maintepant rougi, les yeux toujours fermés, il vit Adrienne. Son bras blanc, allongé sur le drap, tressaillait, comme si tous les nerfs, mis en mouvement par une agitation intérieure, en eussent vibré. La respirz.cion était brève, un peu sifflante, les dents toujours serrées par une violente contractur:. Cet état, si évidemment douloureux, réveilla les inquiétudes de Robert. Non, Adrienne ne dormait pas. Et l’anéantissement dans lequel elle demeurait plongée, attestait en son organisme des désordres sérieux.

Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. Sur l'esplanade des Invalides, les soldats faisaient l’exercice, comine tous les jours. sous l'œil émerveillé des badauds. Il regarda la pendule : une heure déjà s'était écoulée, depuis son arrivée dans la maison. Une impatience fébrile s’empara de lui. Que faisait Rameau, pour ne pas venir ? Où était Talvanne ? Qu’ordonrer, en leur absence, et comment oser s'y décider ? Il lui devint impossible de rester ainsi seul auprès du lit dans lequel était étendue, sans regard et pensée, la femme qu'il adorait. Il fut sur le point de sonner. Le roulement d’une voiture dans la cour l'arrêta. Il éprouva un soulagement immédiat, Enfin, on lui apportait du secours, il n'allait plus se trouver abandunué.à lui-même. La voix de Talvanne, retentissant dans l'escalier, l’amena à la porte du salon. Il ouvrit, et l'aliéniste essoufflé entra

— Ah! Te voilà, dit-il d’une voix brève. Eh bien ? Comment est-elle ?

— Toujours dans le même état. Une sorte de somnolence fébrile.…

Talvanne interrompit le jeune homme :

—Examinons ça.

Il passa daus la chambre. A la tête du lit déjà Rosalie l'avait devancé. Il observa avec attention sa filleule immobile, comme s'il voulait faire pénétrer son regard au dedans d'elle. Il hocha la tête, puis souleva délicatement la paupière de la jeune fille. Un strabi'ime soudain avait t'oublé sa vue. Iltâta le front couronné de cheveux d'or et le trouva brûlant. Il glissa sa main sous la nuque et la palpa fortement. Adrienne poussa un douloureux soupir, Le visage de Talvanne se rembrunit, il jeta un coup d'œil sur la gouvernante et sur Robert. Illes vit anxieux, attendant son jugement. Il hocha de nouveau la tête, fit entendre une toux sèche, et murmura :

—Il faut voir.

Puis s'adressant à la vieille servante :

—Où est Rameau ?

—I1 vient de rentrer à l'instant.

Comme Kobert, à ces paroles, nanifestait une profonde surprise et s’apprêtait à questionner, elle prit, avec un air d'autorité, l’aliéniste par le bras et l’attirant à l'écart :

—Descendez le trouver ; il est dans son cabinet. dit-elle d’une voix tremblante, et tâchez de lui rendre la raison. Il s’est passé aujourd’hui, ici, des choses bien malheureuses.. Dieu yeuille que tout cela ne nous coûte pas la vie de notre enfant !.….

Talvanne, stupéfait par l’étrangeté de cette confidence, ouvrait la bouche pour demander à la vieille femme de s'expliquer plus complètement. Il parut avoir lu dans sa pensée, et coupant court à sa curiosité :

—Ce n’est pas à moi qu’il appartient de vous éclairer... Descendez chez lui. interrogez-le.. Il vous contera ce qui s’est passé, s’il le veut et s’il lose !... Oui! Il osera.… C’est un homme terrible |... Et tantôt j'ai cru qu’il allait tuer cette pauvre petite-là |...

—Tuer | répéta Talvanne en pâlissant : Rosalie, réfléchissez un peu à ce que vous dites ?

—Il ne réfléchissait guère à ce qu'il faisait, lui ! répliqua la gouvernante avec amertume. Ilétait fou... Fou de colère !.…

Elle s’interrompit, puis très grave :

—Mais pourquoi faire peser les fautes sur ceux qui en sont innocents ?

Elle et lui se regardèrent très émus. Ces mots avaient suffi. Une mystérieuse communication s'était faite entre eux. En une seconde tout s'était éclairci, et Talvanne

! était préparé à ce qu’il devait entendre. Il fit :

? N'était-il , au-dessus

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