‹ Le docteur rougeChapitre 11 sur 14 · NOUVEAU MYSTERE · texte numérisé non relu

NOUVEAU MYSTERE

Immobiles, le libraire et moi devions ressembler à deux statues ; mais tout-a-coup, mu par une pensée subite, M. Wisby se prit à rire bruyamment et me frappa sur l'épaule comme pour me tirer de ma torpeur.

T. I. 'iS

— Ah! ah! ah! nous montrons en vérité trop d'imagination !... Ah! ah ! ah ! ah! n'avons-nous pas été au moment de croire que mon ami Struensée avait la prescience et qu'ainsi, il aurait vendu son âme au diable pour essayer ce que pèse une couronne sur le front d'un homme du peuple !... Ah ! ah ! ah ! ah I c'est aussi trop fort! s'associer en quelque sorte, se mettre deux, — deux hommes graves, à patente et à diplôme, — pour faire erreur ! . . .

Certes, dans le fait de votre nom, il y a aussi un hasard unique ; mais ce ne peut être qu'un hasard.

Notre peuple danois désigne volontiers les

hommes qu'il remarque par des sobriquets , et les circonstances vous en ont donné un qu'un autre savant porte comme vous et depuis plus long-temps qu^ vous... Oui , ce ne peut être que cela !... Il y a sans doute dans le monde deux docteurs Rouges...

Vous, vous avez ce nom parce que vous êtes un docteur vu aux lumières avec des reflets infernaux , et l'autre, celui que Struensée m'a annoncé et qui , n'en doutons pas, se présentera, on l'a appelé ainsi , parce qu'il guérit spécialement la rougeole ou la fièvre scarlatine...

— Allons ! allons ! poursuivit le libraire en

*27G Lfi DOGTV R ROUGff.

continuant de rire. c'est comme dans la comédie italienne : il y a double emploi de docteurs.

Je ne sais pourquoi je n'admettais pas l'explication toute naturelle que donnait M. Wisby à un fait en apparence surnaturel.

En éprouvant une certaine terreur du merveilleux, l'homme aime pourtant à y croire, et les rêveurs métaphysiciens surtout ; les rêveurs de cette espèce sont comme Christophe Colomb : leur arracher le monde des esprits, c'est leur arracher leur Amérique.

Ce lut donc avec une sorte de désappointement que j'adressai la parole au libraire.

LE DOCTEUR KOUGE. 277

— Nous aurions pu nous convaincre de ce que vous venez de supposer, lui dis-je? si la maison qui fut occupée par votre ami avait encore quelqu'un pour nous répondre.

— Vous savez qu'il n'y a personne ? interrogea Wisby.

— Je sais que le vieux Théodore est parti depuis deux jours.

— Mais avant de partir il est venu chez moi, et je suis en route à cause de ce qu'il m'a dit de la part de son maître.

— Et ne vous a-t-il rien communiqué de relatif à cette clé?

278 l.V. I)0( ILUK ROUil.

Le libraire tùè regarda curieusement; j'étais pour lui un homme tout incidens. Puis il etâ» mina la dé dont je reniai le mystère.

— Rien, nie dit-il.

— C'est dommage ! Vous voyez que voilà encore un hasard à expliquer. S'il y a deux docteurs Rouges, comme vous le pensez, il y aurait aussi deux clés... Pourtant, si celle-ci avait ouvert le coiîret...

— Venez, monsieur! s'écria Wisby en m' entraînant.

Nous quittâmes le parc par une petite porte; ensuite, après avoir marché un instant droit

LE DOCTEER ROUGE. 279

devant nous, nous longeâmes un interminable corridor plus obscur que ceux que nous avions déjà parcourus.

Ce corridor fit tout-à-coup un coude : là , il donnait sur des jardins par une petite cour qui leur servait comme de vestibule.

Le libraire ouvrit une porte ? nous traversâmes un demi-arpent de terre cultivée et dont la neige avait été soigneusement enlevée.

Devant nous était une maison à deux étages ; une porte vitrée nous fit pénétrer sur le palier d'un escalier que nous montâmes.

M. Wisby passait devant moi et me montrait le chemin.

280 le i)o<;ji:i r nui ge.

Nous entraînes dans une chambre obscure dont il ouvrit les volets ; puis, aussitôt, tirant le carton sur lequel était écrit : Maison meublée à louer, il le fixa à la balustrade d'appui de la croisée.

Ceci fait , il me dit : — Regardez où vous êtes.

Je mis la tête à la fenêtre ; je reconnus la rue où j'avais stationné le matin et la porte dont j'avais tourmenté le marteau.

— Je suis chez monsieur Struensée ï ni'écriai-je.

— La clé, monsieur ! me dit le libraire sans me répondre; la clé du coffret!

Et d'une main tremblante, il me désignait une tablette ciselée sur laquelle on avait posé une large cassette d'ébène. J'y courus; le cœur me palpitait violemment ; je présentait la clé à la serrure : elle entrait.

Le coffret s'ouvrit !

Nous poussâmes une même exclamation.

Nous regardâmes ensemble. Le coffret ne renfermait rien de ce que j'avais espéré y trouver. Seulement, dans un des angles se trouvait un objet que je ne distinguai pas bien d'accord.

Le libraire y porta la main. Il en retira un poignard.

— Grand Dieu ! dis-je en me laissant aller sur une chaise.

Je venais de reconnaître le poignard de l'homme qui était venu chez moi la nuit. C'était bien la même arme sur laquelle jetait ses feux le diamant dont j'avais remarqué l'éclat et la valeur...

Avais-je donc reçu Struensée?

— Et quoi ! dit M. Wisby qui expliquait mon étonnement parla vue seule du poignard, estce seulement pour vous mettre dans les mains un pareil bijou que l'on a fait trouver chez vous la clé mystérieuse?

— Incompréhensible! répliquai-je. Mais vous, monsieur, connaissez-vous ce poignard comme ayant appartenu à votre ami?

— Je ne le lui ai jamais vu. .. Ce n'est guère un instrument de docteur ; à moins , ajoutat-il en fronçant le sourcil, que ce ne soit un instrument de ministre.

— A moins, me hâtai-je de dire, en cherchant à détourner le courant d'idées tristes auxquelles allait se laisser emporter le libraire, à moins que le docteur Struensée ne se soit servi de ce fer affilé afin de s'ouvrir la veine... Ne dit-on pas qu'il faut du sang pour apposer sa signature au bas d'un pacte?

|84 ii: DOCTEUR ROUGf.

— Ne prétendez pas en rire, s'écria M. Wisby, qui perdait la tête. Tous les raisonnemens

du monde détruiraient-ils cette vérité-ci?

Slruensée savait un mois d'avance le nom que des circonstances encore à naître devaient vous faire donner à Copenhague.

— C'est vrai... il le savait, répétai-jc comme un écho.

Puis, je tombai dans de si profondes réflexions, que j'ai peine à me souvenir comment je revins à la maison et quels adieux me lit le libraire.

Page 1