L'ESPION
Un mois après ces divers incidens, j'occupai la maison de Struensée.
J'étais le locataire du docteur , ou plutôt du ministre dirigeant, car alors ce nom pom-
peux que lui avait donné par anticipation l'orgueil «l'un domestique lui était véritablement acquis : la toute-puissancede cet homme d'état étant à son plus haut point do splendeur.
Comme ce n est point un roman que je raconte , mais bien un simple mémorial des choses qui me sont advenues, j'ai dû passer sans transition de ma petite maison de la rue d'Odensée à ma nouvelle demeure.
Rien que d'ordinaire ne m' étant arrivé un mois durant, après ce commencement tout-acoup si agité, je nai rien non plus à noter pendant ce temps-là que la circonstance du subit départ de mon malade.
Cet homme, pour lequel je ne pouvais avoir d'estime, puisque, sans être instruit de tout le mystère, je savais, du moins à présent^ que c'était afin de se débarrasser de son espionnage que Struensée avait été contraint à le frapper, cet homme, dis-je, malgré son méfait, n'en était pas moins chez moi l'objet des plus grands soins, et tout autre eût paru reconnaissant du zèle que je mettais à le traiter et à hâter sa convalescence.
Mais j'avais affaire à une de ces natures inflexibles et mal-séantes qui résistent à tout noble procédé et n'ont foi à aucune vertu.
J'ai été à même de faire, à propos de lui,
une remarque qui depuis s'est renouvelée t. h 19
souvent, c'est que, à tempérament égal, les hommes honnêtes guérissent plus vite que les méchans, comme si le bon voisinage de l'àme assainissait le corps.
— Ah ! par exemple ! laissa échapper une voix partie du milieu du cercle attentif dont Mesmer était entouré; voici une singulière proposition. Est-ce encore un de vos aphorismes, monsieur le docteur... monsieur le docteur Rouge?
A cette apostrophe imprévue, qui coupait sans plus de façon un récit auquel chacun commençait à s'intéresser, on se récria vivement.
Depuis qu'il avait commencé à conter ses aventures, on peut dire que Mesmer avait été écouté avec une religieuse attention. L'interruption du médecin de Wald-Hust fut donc très mal reçue, et tout ce qu'il y avait là d'écouteurs n'eut qu'une voix pour crier silence à l'importun.
— Non, parbleu ! je ne me tairai pas! je ne laisserai pas passer une hérésie si forte ! « Le bon voisinage de l'âme assainit le corps! » Qui ne sait, au contraire, que tous les mauvais sujets ont le corps robuste. Pour moi, — continua en pressant sa parole le docteur qu'on voulait interrompre, — pour moi, quand j'ai à faire l'amputation d'un membre... j'en demande pardon à ceux qui ont
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les nerfs sensibles... je ne manque jamais de confesser un peu mon homme, el si sa vie s'est développée sur la grande échelle des sept péchés capitaux, je fais cette opération sans peur... Toujours ces malades- là guérissent.
— Avouez que vous avez voulu interrompre et troubler M. Mesmer, parce qu'il commence à nous attirer à lui! s'écria le commandant, s'adressant avec une brusquerie fâchée à celui qui lui gâtait ainsi son plaisir.
— Sans cela que prouverait ce que vous venez de dire? ajouta un des auditeurs.
— Cela prouverait que je m'inscris contre l'assertion de M. Mesmer... Avec lui, il est essentiel de ne rien laisser passer qui ne soit orthodoxe... Que savons-nous où il veut nous conduire avec une phrase?
Là, voyant que Mesmer allait répondre :
— A un homme de son talent et qui professe son système, se hâta d'ajouter le médecin de Wald-Hust , certains mots servent à poser le pied pour sauter bien loin... N'avezvous pas vu comme nos grands faiseurs de tours de forces se servent du tremplin pour s'élancer à distance? Eh bien!...
— Je ne suis point un faiseur de tours de
forces, interrompit' Mesmer avec dignité, et, en science, j'ai toujours méprisé les tours d'adresse ; je vous contais mes aventures, je me suis laissé entraîner au courant de mes pensées, voilà tout ; et pour le prouver, puisque le docteur pense, contrairement à moi , que Catilina eût été plus facile à guérir que Cicéron, je le lui accorde, afin d'avoir la libre circulation de mon récit.
— S'il veut même, je dirai avec lui, et avec un égoïste de ce siècle, que pour se porter bien et vivre long-temps , il faut avoir un mauvais cœur et un bon estomac.
— A la bonne heure !
— Certes, à la bonne heure, dit le commandant, qui tenait à se venger de l'interrupteur, mais si nous n'avions à gagner à ce que M. Mesmer cède si vite, nous dirions au docteur de Wald-Hust qu'il sait bien luimême que ce ne sont pas toujours les médians dont la vie est si bien trempée.
— Et il en a eu un exemple récent, ajouta le jeune officier que l'on a vu à la veillée dans nos premières pages, — M. de Grannat, ici présent, naguère malade à la mort, n'est-il pas debout? Tandis que dans le même dortoir où se trouvait M. le comte, un scélérat consommé...
— Dont la vie, reprit le commandant, a dû
. '».. I i; DOCTE l K KOI (.1.
se développer lanjciiH'iii sur voire grande échelle des sep! péchés capitaux, Pierre-le- Tueur enfin, eil mort, on peut le dire, avec une facilité qui dénient...
— Mon Dieu ! qu'il fait étouffant ici! s'écria Pierre à cette parole qui lui frappait au cœur.
— C'est vrai ; le temps est à l'orage, dirent quelques convives qui se levèrent.
Le prétendu comte de Grannat avait été soulever le rideau de la croisée et se tenait le dos tourné à la table où s'étalait tout l'appareil d'un thé élégant, échappant ainsi aux observations des interlocuteurs de cette scène.
Pour ceux-ci, ils continuèrent l'entretien, se laissant prendre malgré leur protestation précédente à la manœuvre de l'antagoniste de Mesmer, dont le but était, en effet, de battrel'adepte sur un point même indifférent, afin d'ôter quelque chose à l'autorité de ses paroles prochaines.
Cependant, au dehors, la nuit était noire, et Ton entendait dans les branches des sapins passer ce souffle large et lourd qui précède l'ouragan et semble essayer les forces des robustes tiges qu'il va tourmenter tout à l'heure.
Sur le réseau de verdure dont la petite maison était enveloppée, tombaient de pe-
santés gouttes de pluie, si distinctes qu'on eût cru pouvoir les compter, et contre l'étroite fenêtre qu'éclairaient les deux becs de lampe, l'on voyait, suspendues à leurs pampres grimpans, les clochettes blanches s'agiter sur la vitre et la frapper par intervalle.
On eût dit un essaim de papillons effarés battant de l'aile pour fuir la tempête et demander asile.
— Il serait prudent de s'en retourner à Wald-Hust, dit tout- à -coup le docteur... monsieur Mesmer nous accordera bien quelques séances encore ?
— Toutes celles que vous voudrez pour vous convaincre, mon cher confrère !
En ce moment un coup sourd reientit dans es profondeurs de la forêt Noire.
— Nous nous en retournerons après Forage, dit le commandant qui allait partir à regret.
Puis, il s'assit.
Et comme si c'eût été chose convenue, suivant cet exemple, chacun reprit de nouveau son siège sans en excepter le médecin de Wald-Hust. Mesmer lut dans tout les regards qu'on attendait qu'il voulût bien reprendre son histoire où il l'avait laissée.
Il se recueillit donc un instant ; et nous, qui
ne sommes ici que le collecteur de notes éparses qui ont fait l'ensemble de cet ouvrage , nous profitons de ce répit pour prévenir nos lecteurs que ce n'est pas Mesmer, mais bien nous-mêmes qui avons marqué par des titres les différentes périodes de ces aventures. Ne faut-il pas à ceux qui lisent comme à ceux qui content le temps de respirer ?
A chacune de nos pauses , on supposera donc que le narrateur reprend haleine ; que Sara , hôtesse attentive , fait circuler doucement la bouilloire , ranime la lampe, soulève le pot de bière; et s'il est parmi ceux qui nous suivent des observateurs qui veuillent étudier le remords dans la conscience de l'homme, ils profiteront de ces lacunes néces-
saires pour ne laisser passer inaperçues aucune des émotions de Pierre-le-Tueur, et ils chercheront quelles sont les phases de ce récit dont il peut recevoir le contre-coup.
Ceci dit, suivons de nouveau Mesmer, qui en était revenu à Muller , son pensionnaire.
Les caractères de cette énergie, reprit-il, ne manquent pas d'une certaine adresse pratique; et pourtant une chose m'étonnait en cet homme , c'est qu'aussitôt qu'il eut pu se connaître et parler , ou du moins aussitôt que Pardeur de la fièvre fut passée, il ne demandât pas où il était et comment il se trouvait chez moi.
U n'est pas assez ordinaire de voir des médecins recevant des malades el les hébergeant pour que ceci ne valût pas une explication.
Je m'attendais bien , quant à lui , qu'il me ferait un mensonge s'il m'adressait cette question ; mais ce mensonge m'était dû à titre de politesse. Pour moi , j'ai déjà conté que je m'étais fait ma leçon afin de le mettre à son aise.
— Je vous ai trouvé sur le pavé , baignant dans votre sang, lui aurais-je dit. Comme vous êtes jeune, beau garçon, et que vous n'avez pas autrement l'air d'être riche, j'ai supposé que c'était une affaire de rivalité et d'amourette ; c'est même une histoire que j'ai
contée à ceux qui vous ont vu chez moi , attendu que les affaires d'amour ne compromettent personne et intéressent tout le monde.
S'il s'agit de chose plus sérieuse que cela, je ne vous demande pas votre secret... guérissez, c'est ma seule affaire.
Voilà ce que je voulais lui dire ; mais si je lui disais cela, il devait me répondre au moins : « Bien obligé , docteur ! »
Or , c'était sans doute ce qu'il avait résolu de ne pas faire, car il se taisait et me laissait prendre soin de lui comme s'il se fût cru dans un hospice, ou comme s'il eût pensé que j'avais reçu pour cela mission et rétribution.
Il se trompait, au moins pour la aernifcr moitié, aucune nouvelle du jeune ministre ne m'étant parvenue depuis sa première et unique visite.
J'étais du reste , près de cet homme , et , en vue des intérêts de Struensée ? assez embarrassé de mon personnage.
Si ce dernier voulait que fût gardé le secret pour lequel il avait failli commettre un meurtre , quelle précaution prenait-il pour cela ? d'où venait une telle sécurité et une si grande indifférence après une si vive crainte ?
Tant que le blessé serait malade , rien n'é-
tait trop compromis ; mais sa santé revenue , pouvais-je l'empêcher de partir ?
Je ne le pouvais ni ne le voulais : j'étais docteur et non point geôlier ; et cependant, je lisais dans la pensée de mon très désobligeant pensionnaire qu'il avait sur mon compte une tout autre croyance, quoique ni sa parole ni son regard n'en témoignassent rien d'une manière ouverte.
Quand j'étais là , il ne faisait pas un geste . il ne disait pas un mot où je ne devinasse la retenue , la contrainte , et cette façon de faire le guet sur soi-même qui est l'attitude d'un prisonnier en présence de son gardien.
306 LE DOCTELR ROIT.E.
Cette situation me gênait ; j'y voulus mettre un terme.
— Monsieur, lui dis-je un jour assez brusquement, savez-vous comment vous êtes venu ici?
Il hésita à me répondre.
— J'attendais que vous me le contiez, monsieur le docteur.
— Vous l'attendiez?... En vérité, ceci n'est guère naturel !
— Je suis d'wf caractère circonspecte et je n'interroge jamais.
LE DOCTEIR Î.OUGE. 307
— Pas même ceux qui vous ramassent dans la rue et vous rendent à !a vie?
Mes paroles doivent paraître bien rudes , mais on ne se figure pas combien alors était provoquant le sang-froid de cet homme.
— 11 fallait me laisser dans la rue ? monsieur le docteur.
Puis ses lèvres se pinçant avec un mouvement ironique indéfinissable , il ajouta :
— 11 est des maladies qui ont besoin du grand air pour guérir vite; la mienne est de celles-là , et j'ai quelque idée que j'aurais été
^08 LE DOCTEUR ROrr.i:.
sur pied plus (ôt si l'on ni' avait laissé où j'étais tombé.
— Vous seriez mort, monsieur ! si on vous y eût laissé.
— Ce n'est donc pas vous qui m'y avez ramassé, monsieur le docteur?
Je baissai les yeux.
— Ce n'est du moins pas moi qui vous garderai davantage, répliquai-je sans lui répondre... Vos forces sont revenues 7 monsieur.
— Ceci s'entend... Mais vous ne parlez pas
de vos honoraires... Mon séjour dans votre maison a dû vous coûter beaucoup.
— Quand vous serez chez vous , s'il vous plaît d'y penser , nous pourrons compter un jour; sinon...
— Vous compterez avec la Providence...
Vous devez être bien avec elle ; car, si j'ai bien vu, ou vous n'avez qu'un malade, ou vous avez renoncé à ceux dont vous preniez soin avant que celui-ci fût venu chez vous... Vous montrez de la confiance en Dieu et du dévoûment envers les hommes.
— Et vous montrez , vous , monsieur , bien
Ifl) Lï DOCTKIR ROUGE.
pou <le convenance et une dureté de cœur dont vous aurai peut-être à répondre.
J'étais fort en colère; mais je le témoignai inoins que je ne l'eu-se fait en d'autres circons lances.
Je comprenais maintenant que cet homme en savait plus que Struensée ne l'avait cru d'abord; c'était donc Struensée que je ménageais en ne répondant pas à l'insolent comme il le méritait et comme je l'eusse dû, de lui à moi, si ma parole eût été libre.
Evidemment quelque chose de nouveau que j'ignorais était survenu depuis le séjour de cet homme à la maison ; il avait trouvé quelque
part un appui dont je soupçonnais la puissance sans la connaître.
Cependant , et quoique je ne fusse pas très rassuré sur les suites de cette aventure, j'appelai ma femme de ménage , qui, je crois l'avoir dit, était devenue ma domestique à demeure ; j'appelai cette femme , dis— je, afin de lui donner l'ordre d'aller chercher une voiture pour y faire monter mon hôte impertinent et l'envoyer où bon lui semblerait. Mais lui , devinant mes intentions , me prévint.
— Marianne est en commission pour moi , me dit-il... Oh! rassurez-vous! cette femme ne vous a pas trahi ; mais vous lui avez fait sur moi une confidence si attendrissante, que,
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maigre ses quarante-cinq ans, sa vieille ame s'est émue. Que vous dirai-jet Marianne s'inhresse à mes amours. — Amours de voire invention , docteur ! — La vieille fille a donc porté mystérieusement pour moi plusieurs lettres qui sont censées écrites à cette belle pour laquelle je suis censé avoir été frappé... El tenez ! voici la dernière réponse à ma dernière missive.
Il tira une lettre de sa poche et m'en montra le cachet.
C'étaient les armes souveraines de Danemarck î
— Les armes du roi! m'écriai-je.
— Non, monsieur le docteur, non! mais les armes de la reine-mère , de la douairière Marie-Julie.
— La reine en disgrâce?...
— A laquelle je vais conter vos bons soins pour moi et les obligations que j'ai à celui qui me les a procurés.
En ce moment, le bruit roulant d'une voise fit entendre; celait un bruit rare dans ma rue. Je soulevai le rideau rouge de ma vitrier e. Un équipage modeste, mais bien tenu, s'avançait; le cocher et le laquais n'avaient pas de livrée. Les stores étaient baissésc
Marianne entra et annonça joyeusement le carrosse qui venait prendre M. Muller.
— Au revoir, monsieur le docteur ! me dit cet homme tout triomphant.
— Allez ! . . . et que Dieu vous change !
— J'y perdrais ; merci !
La voiture arrivait.
Descendu avec rapidité, le laquais était dans ma chambre d'entrée; aussitôt et par un prompt mouvement, le carrosse se serra contre le mur et le longea de si près que la portière en s' ou-
LE DOCTEUR HOLGE. 315
vrant devait s'abattre dans le cadre de ma porte.
Je pensai que cette précaution avait été demandée par Muller lui-même, afin de n'être point remarqué des passans.
— Ouvrez, dit ce dernier au laquais d'un ton de commandement.
Le valet ouvrit; mais Muller, jetant aussitôt un coup d'œil dans la voiture, poussa un cri ; son visage hautain devint livide ; il trembla de tout son corps.
Je regardai.
816 LE DOCTW R itou.i..
Quatre hommes se trouvaient assis sur les deui banquettes. Trois portaient l'uniforme des gardes du roi. Leur sabre était dégainé.
Le quatrième qui occupait l'angle gauche de la voilure, près de la portière, était en habit bourgeois... Je reconnus Théodore, ce serviteur de Slruensée, qui m'avait salué le premier de mon singulier surnom.
Muller se jeta en arrière, promenant autour de lui ce rapide et désespéré coup d'œil d'un homme qui se trouve pris et cherche par où se sauver; mais le laquais avait déjà fermé la porte de communication de mon cabinet, en sorte qu'il fallait ou partir de bonne grâce, ou se résoudre a soutenir une lutte inégale dans les quinze pieds carrés de ma chambre.
Mon bar di pensionnai re prit son parti. L'air d'audace et de rude insouciance qui l'avait quitté un instant reparut sur son visage. Il enfonça son chapeau sur ses yeux en mauvais garçon et monta tranquillement le marchepied. On le plaça entre deux gardes.
— Pour vous, monsieur le docteur, me dit alors le vieux Théodore en me remettant un papier.
— Vous verrez, dit Muller me regardant entre deux yeux, que ceci sera le salaire de votre belle cure... Oh! il n'y a jamais rien à perdre à avoir affaire avec moi... Mais croyez pourtant, mon cher monsieur Mesmer î que ce n'est pas un règlement définitif entre nous.
318 if. nor.iKUR RÔDGÉ.
La portière se ferma. Théodore tne lif un salut et laissa tomber le store qui me cacha si vieille têle à cheveux blancs. Vigoureusement fouettés, les chevaux partirent.
Le paquet que je venais de recevoir était lourd pour son peu de volume.
J'en détachai vivement la triple enveloppe : des pièces d'or s'échappèrent. C'étaient deux rouleaux de pièces d'or ! le prix de mes soins sans doute.
Certes, le séjour de Muller m'avait occasionné beaucoup de fatigues et de désagrément, mais il m'était dû un salaire et non point une récompense. Si Struensée me gratifiait en
ministre, je ne pouvais accepter, moi, qu'en médecin.
Pour me payer mes honoraires, j'enlevai quelques unes des brillantes pièces et j'allais replier les autres, quand je m'aperçus que les deux papiers dont on avait formé les rouleaux étaient écrits.
Sur le premier, se trouvait une quittance pour un loyer des six prochains mois de la maison jadis occupée par le docteur Struensée et aujourd'hui, disait le papier, louée au docteur Mesmer. Sur l'autre, une seule ligne avait été tracée en danois vulgaire : Ne manquez pas d'y aller... peut-être nous y verronsnous.
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Si l'on se souvient de loul <v qui précède, on comprendra quelle joie je dus ressentira cette sorte d'invitation. Mon déménageaient ne l'ut ni long ni difficile : j'ai déjà dit comment j'avais quitté la rue d'Odenséc
Il est une époque de la vie oùlesévénemens vous arrivent coup sur coup, comme si la destinée avait préparé pour vous des jours de travail où elle vous accable et vous surcharge. Alors , aussi, un monde de nouvelles pensées se loge au fond de vous-même. Les âmes qui ont touché à dételles perceptions en conservent à jamais l'empreinte. Leur repos même en est fatigué, ou plutôt leur repos n'est qu'extérieur.
Telle était ma situation depuis les merveilleux incidens qui avaient marqué le passage des quelques jours dont j'ai conté l'histoire.
On me connaît assez maintenant, on connaît assez le but de ma vie et par quels moyens j'y voulais atteindre, pour imaginer la nature des réflexions qui m'arrivaient.
Désormais entre Struensée et moi existait une sympathie réelle ; je l'avais comme pressentie quand il combattait mes idées, et maintenant j'en trouvais les liens plus resserrés au fond de mon cœur.
Il me semblait que j'étais pour beaucoup dans la conversion de ce grand homme. Au-
322 LE DOCTEUR UOUGE.
tant je l'avais trouvé sceptique et railleur dans ses lettres, autant je le trouvais gnroe et même religieux aujourd'hui , et quand Wisby pensait que son savant ami s'était un peu donné au diable, je pensai, moi, au contraire, qu'il avait cherché Dieu.
Qui me le prouvait ? rien et tout.
Rien, puisque l'on sait combien peu je lui avais parlé et dans quelle circonstance.
Tout, car, dès mon arrivée, quoique hors de sa présence, j'avais été comme investi par lui ; je croyais en lui, je pressentais qu'il devait m' initier à quelque grand secret.
LE DOCTEUR KOUGE. ,°>23
Les choses mystérieuses ont une sorte de rayonnement qui est une véritable révélation de leur nature pour les âmes mises dans une certaine disposition ; elles n'expliqueront pas, mais elles comprendront qu'on pourrait expliquer. C'est le parfum de la fleur que Ton ne peut voir encore, dont l'essence ne vous est pas connue ; attendez qu'une fraîche brise pousse vers vous ses plus pénélrans arômes et vous la nommerez.
Attendre !
J'attendais et je ne recevais aucune nouvelle de Struensée ; il avait voulu se mettre en communication avec moi, il me laissait espérer sa présence , et pourtant i je ne le voyais pas.
32ft [LE DOCTEUR ROUGE.
Je Taisais de fréquentes visites au coffret, que j'étais maître à présent d'ouvrir à ma fantaisie, m' attendant chaque jour à quelque surprise; mais je le trouvais toujours vide et ne renfermant que le poignard dont j'ai parlé. Je cherchai si, dans l'épaisseur du bois, on n'aurait pas pratiqué un double fond :c il n'y avait rien de semblable.
Ce ne pouvait être pourtant pour me montrer seulement un poignard, que Struensée m'avait assigné cette sorte de rendez- vous de la clé, puisque, avant l'épisode le plus animé de ce récit, dans la prévision que je pourrais venir dans son ancienne demeure, le domestique Théodore aurait eu ordre d'ouvrir le coffret au docteur Rouge.
Je ne pouvais supposer non plus que ce fût pour me montrer un coffret vide.
Malgré leur singularité, les événemens qui venaient de se passer avaient un côté trop grave pour me laisser penser que le docteur eût voulu s'amuser seulement à surprendre et à fixer mon attention par une mise en scène bizarre ; d'ailleurs , le trait de prescience qui avait effrayé Wisby était là pour répondre.
L'inconnu de cette affaire avait sans doute quelque chose de sérieux pour moi et pour la science. C'était ce que je brûlais d'apprendre.
Il ne faut pas croire cependant que j'employasse toutes mes heures à rêver creux. Fi-
196 m; DtCTfOI Mtfli
dèle à la parolr qu'il avait donnée, le libraire de la Faculté avail pensé à mer faire des pratiques.
J'eus des malades, et en peu de jours, si je ne iïis le médecin le plus occupé de Copenhague, je n'étais pas du moins celui qui avait le plus de temps à lui.
C'était peut-être le cas de reprendre mes recherches et de continuer mes épreuves ; mais, outre que le champ de mes idées s'était bien agrandi depuis mon arrivée en Danemarck, je me serais donné de garde de faire aucun essai avant d'être sûr de moi-même et d'un puissant appui. Rien de plus dangereux que le rôle de Messie en médecine ; les scribes et les
pharisiens de la spécialité sont bientôt contre