‹ Le docteur ServansChapitre 113 sur 201 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Un roi ne se passe jamais d'un grand homme, sire : la majesté des rois se fait de la grandeur de ceux qui les entourent. Dieu me garde de vouloir abaisser M. de Mazarin dans votre esprit, sire : le jour où il consentira à initier le roi aux mystères de sa politique, le roi reconnaîtra que c'est, non-seulement un habile ministre, mais encore et surtout ce que nous autres gens de théâtre appelons un adroit metteur en scène; cependant, s'il a l'esprit d'un ministre, et l'adresse d'un metteur en scène, il n'a pas le génie d'un roi. Laissez-lui donc, sire, le soin des accessoires, des décors et des changements à vue ; mais réservez-vous l'intrigue de la pièce, le droit de choisir les personnages qui doivent jouer les premiers rôles dans l'immense spectacle que vous êtes appelé à donner à l'univers. Je sais bien qu'au théâtre, dans les jours de détresse, et quand les grands acteurs sont absents, on remplace les premiers rôles par des doubles; mais, croyez-moi, sire, si bonne qu'elle soit, une pièce jouée par des doubles ne paraît jamais aux spectateurs qu'une plate et maussade parodie !

LE ROI

Monsieur Molière, c'est souvent une grande faute, que de relever un ennemi à terre, et que de rendre leurs armes aux désarmée

MOLIÈRE

C'est possible, sire; mais c'est une faute sublime, et ces fautes sont assez rares chez les rois, pour que Dieu

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qui les voit dans leur imprudence s'élever jusqu'à lui par le pardon, s'en étonne, mais ne les punisse pas!

LE ROI

Mon père Louis XIII n'a jamais pardonné, monsieur Molière, et ses contemporains l'ont appelé Louis le Juste.

MOLIÈRE

Oui, sire, parce qu'il y a des époques où la Providence, au lieu de sceptre, met une hache aux mains des rois; mais, par bonheur, les jours de Louis XI et de Richelieu, du connétable de Saint-Pol et du maréchal de Montmorency sont passés ! Qu'auriez- vous affaire aujourd'hui des gibets du Plessis-lez-Tours et des échafauds de Lyon et de Toulouse? Vous ouvrez une ère nouvelle; vous refaites une société ; des débris du monde du passé, vous pétrissez le monde de l'avenir! Lorsque le père a détruit, il faut que le fils rebâtisse, c'est la loi,* or, si l'on détruit avec la rigueur, sire, on ne rebâtit qu'avec la clémence. Heureux cteux qui sont appelés par la Providence à jouer ce rôle de régénérateurs des peuples et de rois des sociétés! Nous comptons un de ces hommes-là dans le monde antique : on l'appelle Auguste ; uu dans le monde moderne : on l'appelle Charlemagne; à huit cents ans de distance d'Auguste, Charlemagne est veç,u ; à huit cents ans de distance de Charlemagne, vous venez, sire ! Auguste et Charlemagne ont commencé par la clémence : comme eux, commencera Louis XIV, et Dieu lui fera la grâce peut-être de finir comme eux !

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