‹ Le docteur ServansChapitre 50 sur 201 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

MOLIÈRfi; avec une profonde mélancolie.

Le poëte, sire, c'est l'homme né pendant un sourire de tristesse de la nature; c'est un composé de joie et de larmes, riant comme un enfant, pleurant comme une femme; laissant sans ' cesse échapper la réalité pour se mettre à la poursuite du rêve ; estimant, à l'égal de tous les biens de la terre, le nuage qui glisse au ciel, et qui change de forme vingt fois en une minute ! C'est l'empereur romain désireux de l'impossible, et qui, cependant, satisfait par une illusion, prend la goutte d'eau pour la perle, le ver luisaut pour l'étoile, le caprice pour l'amour ! C'est tantôt le pauvre grillon qui chante sous l'herbe enivré de l'acre odeur des foins fraîchement coupé3, roi d'un monde de bluets et de pâquerettes qu'il préfère même à votre royaume, sire! t'est tantôt l'aigle orgueil- . leux planant au-dessus des nues, empereur de l'immensité, ruisselant de l'or du soleil, et jetant, de minute en minute, un cri rauque et sauvage qui n'est que l'expression de son impuissance à ne pas monter plus haut, et de sa douleur d'être forcé de descendre ! C'est, enfin, l'homme que vous pourriez faire, comme le disait M. de Conti, conseiller, secrétaire d'État, premier ministre; que vous pouvez combler de toutes les faveurs de la fortune et de tous les dons de la puissance, et qui, lorsqu'il a l'honneuj de voir son roi, de lui parler, de tomber à ses pieds, demande pour tout don, sollicite pour toute faveur, quatre planches posées sur quatre tonneaux, enfermées

par quatre murs, sur lesquelles il puisse faire entrer, sortir, parler, agir, déclamer, rire, pleurer et souffrir, des personnages de fantaisie qui, éclos dans son imagination, n'ont jamais existé que pour lui, et qui, cependant, sont sa vraie famille, son seul monde, ses uniques amis!... Voilà le poëte, sirel Et,»maintenant, il ne me reste plus qu'à m'étonner qu'un si étrange animal ait osé se présenter devant ce qu'il y a de plus grand, de plus noble, de plus puissant dans l'univers, devant le roi Louis XIV! *

LE ROI

Ah ! ma foi ! monsieur Molière, vous m'avez donné une si bonne définition du poëte, que je vous en demanderai une du roi. Ce sera plus difficile, n'est-ce pas?

MOLIÈRE

Non, sire.

LE ROI

Eh bien, monsieur Molière, qu'est-ce qu'un roi?

MOLIÈRE

Sire, c'est un homme que la postérité maudit quand il s'appelle Néron, et que les âges futurs bénissent quand il s'appelle Henri IV.

LE ROI

Et, à votre avis, monsieur Molière, si un roi avait à demander à Dieu de lui accorder un don, quel don devrait-il demander ?

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