I. LA SECONDE ÉCOLE D'ANTIOCHE
Depuis la fin du m® siècle, Antioche était l'une des capitaies intellectuelles de l'Orient chrétien ; le souvenir du martyr Lucien y était resté très vivant. On y cultivait fort une exégèse très positive, une philosophie tout imbue de l'esprit logique de l'aristotélisme ; et de tout ceci se formait une théologie un peu disputeuse, se mettant en garde contre les emballements mystiques, préoccupée surtout de clarté et de rigueur. C'est d' Antioche qu'était partie la première réac^ tion contre le consubstantiel Nicéen ; les premiers partisans, honteux ou avoués d'Arius, étaient des disciples du martyr Lucien. Puis, cinquante années durant, un schisme douloureux va paralyser cette Église. C'est quand il se termine, vers la fin du iv« siècle, que peut paraître la seconde génération d'Antio chiens, qui va jouer un rôle considérable dans les controverses christo logiques du v® siècle. Elle est, plus que la précédente, préoccupée d'orthodoxie ; le dogme des trois hypostases dans l'unité de la nature divine y est accepté sans ambages ; mais il lui reste de commun avec la génération des disciples de Lucien le souci de dirimer uniquement par les procédés d'une logique un peu verbale les difficiles questions que soulève le mystère de l'Incarnation. Les grands hommes qui représentent l'école antiochienne, Diodoro de Tarse, Théodore de Mopsueste, Théodoret de Cyr ont tous frisé de plus ou moins près l'hérésie nestorienne. Il y a dans leurs œuvres de quoi justifier les anathèmes dont ils ont été parfois l'objet, en même temps qu'on y rencontre des raisons de les absoudre. Aussi la susceptible orthodoxie byzantine leur sera-t-elie défavorable ; il nous reste relativement peu de chose de l'activité de ces trois grands écrivains. Heureusement pour l'école d' Antioche, elle a produit un docteur dont la gloire est autrement pure ; nous avons nommé saint Jean Chrysostome.
Le plus illustre des représentants de l'école antiochienne, si féconde pourtant en hommes remarquables, c'est sans coq-
SAINT JEAN CHRYSOSTOMB 295
trtàii Jeaa d*Ânticch6 à qui s^n élô<)uente a fsdt donner par la postérité U nom de Chrysostome, c'est-à-dire Boueke tCor. Mais quelle tragique destinée que la sienne 1 Une jeunesse entourée de tous les succès, de toutes les popularités ; puiâ quand l'âge mûr est venu mettre le sceau aux qualités les plus brillantes de l'esprit et du cœur, l'élévation à la plus haute dignité ecclésiastique de l'Orient ; mais presque aussitôt la plus épouvantable tragédie, et finalement la mort dana l'exil après des souffrances inouïes ; et pourtant, en des fortunes si diverses, le constant sOuci dé la gloire divine et dé la divine volonté. Telle fut en ses grandes lignes la vie de Chrysostome.
Il est né à Antioche vers 347, d'une famille illustre ; à Técole de Libanius, le plus fameux rhéteur du temps, il apprend de bonne heure les belles lettres et l'éloquence ; Libanius mourant le désigne comme son successeur. Mais la Providence avait sur lui d'autres vues ; Jean reçoit le baptême, puis bientôt après est mis au rang des clercs par le vieil évêque Mélèce. La vie érémitique le tente presque aussitôt, mais les rudes privations qu'elle imposait n'étaient pas faites pour lui ; au bout de âix ans il est obligé de rentrer à Antioche ; quelques années plus tard l'évêque Flavien élevait Jean au sacerdoce (386). lui donnait une chaire et Finstallait dans la vieille cathéd^ale. C'est l'époque des plus beaux succès oi-atôires de Jean ; c'est l'époque où il prononce ses plus beaux discours, où. dans une langue facile, aisée et pourtant éloquente, il aborde tour à tour l'explication de la Sainte Écriture, l'explication des vérités chrétiennes mises en péril par les hérétiques, la louange des saints et des martyrs, l'instruction morale du peuple qui lui est confié.
La réputation de Jean franchit bientôt les frontières de la Syrie ; à Constantinople il n'était question que du fleuve d'éloquence qui coulait à Antioche. Aussi quand le vient patriarche Nectaire mourut en 398, Jean fut-il appelé à lui succéder sur le premier siège de l'Orient. La cour impériale elle-même avait désjré cette élévation ; elle ne tarda pas à s'en repentir. Car Jean n'était pas seulement un éloquent orateur; c'était aussi un saint et qui entendait bien réaliser
296 LA SECONDE ÉCOLE B'aNTIOCHE
en pratique l'idéal qu'il prêchait. Or les abus religieux 8' étaient multipliés à Gonstantinople et Jean s'était mis en tête de les réformer, dût-il encourir pour eela la colère de l'impératrice Eudoxie et du tout-puissant ministre Eutrope. La manière un peu raide dont il usa n'était pas faite, il faut le dire, pour agréer à tout le monde ; bientôt une opposition se forma contre lui ; elle trouva dans le patriarche d'Alexandrie, Théophile, un appui très inattendu. Ce prélat n'avait jamais voulu de bien à l'archevêque Jean. Il détestait en lui le docteur antiochien, l'évêque rival, le réformateur éloquent. Sommé de comparaître à Gonstantinople pour se justifier de quelques accusations, Théophile eut bientôt fait de renverser les rôles, de se transformer en accusateur et en juge, d'accusé qu'il était. Une parodie de synode se réunit sous sa présidence de l'autre côté du Bosphore à la villa du Chêne, l'archevêque Jean fut déposé. Exilé une première fois, Jean fut bientôt rappelé par l'agitation populaire, mais à peine avait-il repris ses fonctions que l'hostilité impériale se déchaîna de nouveau contre lui. Le 20 juin 404 il prenait définitivement le chemin de l'exil ; on le déporta à Gueuse petite ville de l' Anti-Taurus. Vainement Rome intervint-elle en faveur de l'archevêque Jean, vainement le pape Innocent cassa-t-il la sentence portée contre lui et rompit-il toute communion avec les adversaires de Jean. L'intérêt qu'on lui portait en Occident aussi bien qu'en Orient n'aboutit qu'à rendre plus dure sa déportation. On lui assigna un autre lieu d'exil, la petite ville de Pityonte, au pied du Caucase ; il n'y arriva pas ; épuisé de fatigue, il succomba en chemin. « Gloire à Dieu en toutes choses » : telles furent les dernières paroles qui sortirent de la bouche d'or. C'était le 14 septembre 407. Trente ans plus tard les restes mortels de saint Jean Ghrysostome étaient transportés en grande pompe à Gonstantinople et le fils d'Eudoxie, Théodose II, s'inclinait devant le cercueil du Confesseur en demandant pardon pour les fautes de ses parents.
SAINT JEAN CHRYSOSTOME 29f
La grandeur du Sacerdoce. ( Z>6 sacerdotio, lih. m, cp. 4-7.)
Le Sacerdoce s*exerce sur la terre, mais il a son rang dans l'ordre des choses célestes ; et c'est à bon droit. Car, ce n'est ni un homme, ni un ange, ni un archange, ni aucune autre puissance créée qui lui a marqué ce rang, mais le Saint-Esprit lui-même ; c'est lui qui confie à des hommes, bien que demeurant dans la chair, le ministère des purs esprits. Il faut donc que le prêtre soit pur, comme s'il était dans le ciel, au milieu des esprits bienheureux. Quel majestueux appareil, même avant la loi de grâce ! Comme tout inspirait une sainte terreur I Les sonnettes, les grenades, les pierres précieuses qui brillaient sur la poitrine et sur l'éphod du Grand- Prêtre ; le diadème, la tiare, la longue robe, la lame d'or, le saint des saints, et son impénétrable solitude. Mais si l'on considère les mystères de la loi de grâce, que l'on trouvera vaine la pompe extérieure de l'ancienne loi, que l'on comprendra bien, dans ce cas particulier, la vérité de ce qui a été dit de toute cette loi en général : que ce qu'il y a eu d'éclatant dans le premier ministère^ n'est même pas gloire, comparé à la gloire suréminente du second ^. Quand tu vois le Seigneur immolé et étendu sur l'autel, le prêtre qui se penche sur la victime et qui prie, et tous les fidèles empourprés de ce sang précieux, crois-tu encore être parmi les hommes, et même sur la terre ? N'es-tu pas plutôt transporté dans les cieux, et banissant toute pensée charnelle, comme si tu étais un pur esprit, dépouillé de la chair, ne contemples-tu pas les merveilles d'un monde supérieur ? O prodige, ô bonté de Dieu I Celui qui siège là-haut, à la droite du Père, en ce moment même se laisse prendre par les mains de tous, il se donne à qui veut le recevoir et le presser sur son cœur ; voilà ce qui se passe au