‹ Le dogme catholique dans les pères de l'égliseChapitre 92 sur 150 · Prologue du Pentateuque · texte numérisé non relu

Prologue du Pentateuque

J'ai reçu la lettre très attendue de mon cher Désiré, qui en signe de ce qu'il devait être a reçu le même nom que Daniel (homme de désir). Il me supplie de publier à l'usage de nos contemporains le Pentateuque que je ^âens de traduire de l'hébreu en latin. Entreprise périlleuse, et bien faite pour m'exposer aux aboiements de mes détracteurs, qui affirment que c'est pour faire pièce aux Septante que j'ai mis sur le métier ce nouveau travail. Ces gens-là apprécient les oeuvres de l'esprit, comme lé vin, à leur âge. D'ailleurs, n'ai-je pas affirmé bien des fois que je voulais offrir pour le tabernacle de Dieu ce dont j'étais capable ; que les riches offrandes des uns ne pouvaient être souillées par les chétifs présents des autres.

Ce qui m'a décidé, c'est d'abord l'exemple d'Orîgène, qui n'a point hésité à mêler à l'antique version des Septante, celle de Théodotion *, à marquer les divers passages d'astérisques et d'obèles *. L'astérisque (l'étoile) éclaire les passages moins clairs ; l'obèle (la broche) supplrime, transperce ce qui est superflu. Ce qui m'a décidé, c'est encore et surtout l'autorité même des évangélistes

1. Psaume xxxviii, 2-8. — 2. Juif du ii« siècle, auteur d'une version grecque de la Bible, extrêmement littérale. — 3. Signes critiques indiquant ce qu'il fallait ajouter o« retrancher.

et des apôtres, car on lit chez eux plusieurs textes tirés de r Ancien Testament et qu'on chercherait vainement dans nos exemplaires des Septante... Je n'ai point à rechercher ici les raisons des fautes commises par ces derniers. Des juifs prétendent qu'ils en ont commis quelques-unes à dessein. Ils n'auraient pas voulu que le roi Ptolémée, adorateur d'un seul Dieu, découvrit chez les Hébreux les traces d'une double personnalité divine. Cela eut semblé concorder avec les idées de Platon. Partout donc où l'Écriture énonçait quelque oracle sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ou bien ils ont traduit autrement, ou bien ils ont passé le texte sous silence ; de la sorte ils donnaient satisfaction au roi, sans trahir le mystère de la foi.

Je ne sais d'ailleurs qui a le premier mis en circulation la fable des septante cellules d'Alexandrie, où nos traducteurs, enfermés chacun à part, auraient exécuté la même traduction ^. Aristée, grand écuyer de Ptolémée, et beaucoup plus tard Josèphe, ne rapportent rien de semblable. Ils disent seulement -que les Septante, rassemblés dans une même salle, travaillèrent ensemble à leur version ; ils ne disent pas qu'ils furent inspirés. Autre chose en effet est d'être prophète, autre chose d'être traducteur. Dans le premier cas, c'est l'Esprit-; Saint qui annonce l'avenir ; dans le second c'est l'habi-j leté, la connaissance des mots qui traduit ce qu'on a bien compris.

Mais quoi ? Condamnons-nous donc les anciens ? Jamais de la vie. Mais après leurs travaux, nous travaillons nous-même dans la maison du Seigneur, selon notre capacité. Les Septante ont fait leur version avant la venue du Christ, et ils ont laissé dans le vague ce qu'ils

1. D'après une légende, les septante traducteurs, enfermés séparément, auraient fourni la même version. Cette concordance ne s'expliquait pas sans une inspiration divine.

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ne comprenaient pas. Pour nous qui sommes venua après la passion et la résurrection du Christ, ce n'est pas tant des prophéties que nous transcrivons que de l'histoire. On raconte autrement ce que Ton a entendu dire, et autrement ce que Ton a vu. Et ce que nous comprenons mieux, nous le traduisons mieux. Entendez-le donc, jaloux ; écoutez-bien, détracteurs. Je ne condamne point, je ne blâme pas les Septante, mais en toute confiance je leur préfère les Apôtres. Pourquoi vous tourmenter de jalousie ? Pourquoi exciter contre moi ceux qui n'y entendent rien ? S'il vous semble par endroit que ma traduction soit fautive, interrogez les Hébreux, consultez les maîtres des diverses villes. Ces passages qu'ils ont, eux, sur le Christ, vos exemplaires ne les ont pas. Tant pis pour eux si ensuite ils rejettent les témoignages employés contre eux par les apôtres, et s'ils déclarent que tous les textes sont faussés, les latins comme les grecs, les grecs comme les hébreux. Mais en voilà assez contre les envieux.

Il me reste, mon très cher Désiré, à te demander le secours de tes prières. Tu m'as fait entreprendre un rude travail, et commencer par la Genèse ; puissé-je traduire en latin les livres saints, dans le même esprit qu'ils ont été écrits.

Sur la garde de la Virginité, Lettre de saint Jérôme à la vierge Eiistochiam. (Epist. 22.)

Je vous écris ceci, Eustochium, ma reine — et pourquoi n'appellerais-je pas reine l'épouse de mon Seigneur — pour que vous reconnaissiez dès le commencement de ma lettre que je ne viens pas ici faire l'éloge de la virginité, dont vous avez déjà reconnu l'excellence, puisque vous l'avez choisie ; ni vous énumérer les ennuis du mariage, les tourments de la maternité, les soins du

l'éducation, les tortures parfois du ménage, les sollicitudes de la famille, tous ces biens enfin, comme on les appelle, qui vont aboutir à la mort. Les femmes mariées ont aussi leur rang, le mariage est honorable. Mais j'ai voulu vous faire comprendre, qu'en sortant de Sodome, vous avez à considérer avec frayeur l'exemple de la femme de Loth. Vous ne trouverez ici aucune flatterie, car le flatteur est un ennemi qui caresse ; aucune pompe de langage qui sente le rhéteur, allant jusqu'à vous placer parmi les anges, et après avoir exposé le bonheur de la virginité, mettant sous vos pieds le monde.

Je n'ai point l'intention de vous inspirer des pensées d'orgueil, mais plutôt des sentiments de crainte. Vous allez chargée d'or, il vous faut éviter la rencontre des voleurs. La vie présente est une lice pour les mortels : nous soutenons ici la lutte, pour être couronnés ailleurs... Nous sommes entourés de légions nombreuses et menaçantes, tout pour nous est plein d'ennemis. Une chair fragile, et qui ne sera plus que cendre après un peu de temps, combat seule contre plusieurs. Lorsqu'elle sera dissoute, et que le prince du monde survenant n'y trouvera pas trace de péché, tranquille alors vous entendrez de la bouche du prophète : « Vous ne redouterez pas les terreurs nocturnes^ ni la flèche qui vole pendant le jour^ ni les fantômes qui circulent dans les ténèbres, ni les assauts du démon de midi^ » ^ et vous chanterez dans la joie : « Notre âme, comme le passereau, a été délivrée du piège des chasseurs ; le piège s* est brisé, et nous avons recouvré notre liberté. » *

Mais si, dans cette vie, l'Apôtre, ce vase d'élection, mis à part pour l'Évangile du Christ, mortifie son corps à cause des aiguillons et des appétits de la chair, s'il le réduit en servitude, de peur d'être lui-même réprouvé

\. Psaume xc, 5-6. — 2. Psaume cxxiii, 7.

après avoir prêché aux autres ; et même après cela, s'il voit dans ses membres une autre loi luttant contre la loi de son âme, lui-même mené captif sous la loi du péché; si, après avoir souffert la nudité, les jeûnes, la faim, la prison, les verges, les tourments, rentrant en lui-même il s'écrie : « Misérable homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? » ^ pourriez-vous croire que vous devez être en sécurité ? Prenez garde, je vous en conjure, que Dieu ne dise un jour de vous : « La i^ierge d'Israël est tombée^ et il n'y a personne qui la relève. » ^

Je parlerai sans crainte : Dieu peut tout, Dieu ne peut pas relever une vierge quand elle est tombée. Il peut la soustraire au châtiment ; mais il ne veut pas couronner la corruption. Redoutons cette prophétie, qui pourrait aussi s'accomplir en nous : « Les vierges bonnes viendront à défaillir. » Remarquez cette expression : « Les vierges bonnes » est-il dit ; car il existe aussi des vierges mauvaises La pensée suffit pour faire perdre la virginité. Les vierges mauvaises sont celles dont le corps est chaste, mais non l'esprit ; ce sont les vierges folles que l'époux exclut, parce qu'elles n'ont pas d'huile. Mais si les vierges elles-mêmes ne sont pas sauvées par la virginité corporelle, étant coupables d'autres péchés, qu'en sera-t-il de celles qui ont profané les membres du Christ, et changé en un lieu de débauches le temple du Saint- Esprit. Mieux eût valu pour elles contracter les liens du mariage, suivre des chemins unis, que prétendre s'élever à des régions sublimes, pour tomber ensuite dans les profondeurs de l'enfer.

Ah, je vous en conjure, que la fidèle Sion ne devienne pas une cité d'ignominie ; que le séjour de la Trinité ne soit pas foulé par les pieds des démons, ne serve pas d'asile aux sirènes, et que les hérissons n'y viennent pas faire leur nid. Point de relâchement dans la discipline ;

1 Romains, viii,24. — 2. Lamentations, ii, 13.

et, dès les premières atteintes de la passion, dès que le premier souffle du mal se glisse dans notre âme, hâtonsnous de pousser ce cri : « Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai pas les assauts de la chair. » ^ Aussitôt que rhomme intérieur paraîtra flotter un peu entre les vertus et les vices, dites encore : « Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu ; car je le confesserai, lui le salut de mon visage, le Dieu de mon cœur. » ' Ne laissez pas les idées prendre racine, ne souffrez rien en vous qui rappelle Babylone, rien qui produise la confusion. Exterminez l'ennemi, quand il est faible encore ; étouffez l'iniquité dans son germe, ne permettez pas que l'ivraie prenne du développement. Oh que de fois moi-même, habitant ce désert, dans cette profonde solitude qui, brûlée par les rayons du soleil, n'offre aux moines qu'un redoutable séjour, je m'imaginais être parmi les déUces de Rome ! J'étais assis seul, le cœur débordant d'amertume. Un sac repoussant couvrait mes membres déformés ; ma peau desséchée offrait l'aspect d'une chair éthiopienne. Des larmes continuelles et de continuels gémissements ; si parfois le sommeil triomphait de mes résistances et m'accablait, la terre nue meurtrissait mes os à peine reliés ensemble. Je ne dis rien de la nourriture et de la boisson, puisque les moines usent d'eau froide jusque dans leurs maladies, et que manger d'un ahment cuit, c'est du luxe. Moimême donc qui, par crainte de l'enfer, m'étais condamné volontairement à cette prison, n'ayant plus pour compagnie que les scorpions et les bêtes féroces, j'étais souvent par la pensée au miHeu des jeunes filles. Les privations avaient rendu le corps livide, et dans ce corps glacé fermentait une âme ardente ; l'homme était mort par anticipation dans sa chair, seules bouillonnaient les flammes des passions. Dénué de tout secours, je me jetais

i. Psaume lv, 5. — 2. Psaume xlii, 5.

aux pieds de Jésus, les arrosant de mes larmes, les essuyant avec mes cheveux ; par dos semaines entières de jeûne, je domptais les révoltes de la chair. Je n'ai pas honte d'avouer mon étrange misère ; je déplore même de n'être plus ce que j'étais. Je me souviens d'avoir fréquemment prolongé mes cris la nuit après le jour, et n'avoir pas cessé do frapper ma poitrine, que la tranquillité ne revînt à la voix du Seigneur. Je redoutais ma cellule elle-même, comme un témoin de mes pensées. Implacable contre moi-même, je m'enfonçais seul dans les déserts. Partout où je rencontrais une vallée profonde, une montagne abrupte, une roche escarpée, c'était le lieu de ma prière, la prison de cette misérable chair ; et, le Seigneur lui-même m'en est témoin, après avoir répandu d'abondantes larmes et tenu longtemps les yeux fixés au ciel, j'étais parfois comme transporté parmi les légions angéliques, et dans les élans de ma joie je chantais: « Noiis courrons après vous à Vodeur de vos parfums. » *

Une intelligence d'une admirable pénétration, un cœur plein de fougue et de passion, un désir inouï d'agir, de commander, de briller, tels étaient les dons merveilleux qu'avait faits la Providence à Augustin de Tagaste. Le premier emploi qu'il en fit ne semblait nullement le préparer à être lajplus grande lumière de l'Église chrétienne. Après une enfance pieuse, mais que n'avait pas régénérée le baptême, une jeunesse dissipée et facile, tourmentée pourtant d'inquiétudes religieuses, des succès universitaires à Carthage, à Rome, à Milan, Augustin n'avait pas trouvé le repos de son âme. Le manichéisme l'avait attiré et retenu quelque temps, il y trouvait la justification d'une conduite, qui ressemblait trop à celle des païens de son âge. Avec le dégoût des plaisirs faciles, était venue l'estime pour la philosophie du penseur le plus idéaliste de la Grèce, Platon. Mais c'était au pied de la

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