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401 DEFORMATIONS PROTESTANTES DU MYSTERF.
taines critiques dont nous reconnaissons la parfaite légitimité. Ainsi les théologiens du xvii^ siècle ont souvent exprimé cette idée que le Christ a intégralement satisfait ta la justice divine en expiant distinctement sur la croix toutes les fautes, toutes les transgressions... Ritschlfait observer avec raison qu'on ne peut constater dans le cadre historique de la vie du îSauveur la toute-science grâce à laquelle Jésus aurait eu le pouvoir de ressentir, à l'heure de sa passion, le quantum des punitions encourues individuellement ici-bas par chaque pécheur. De plus... tous les pécheurs, inconvertis ou repentants, devraient, depuis lors, être mis nécessairement à l'abri de la condamnation divine par le fait même de la mort du Christ.
L'ancienne orthodoxie était également dans l'erreur quand elle enseignait que la justice divine, pour être satisfaite, exige que Jésus ait intégralement subi au Calvaire des souffrances équivalentes en intensité, en quantité et en durée, à la somme des souffrances et des peines méritées par l'humanité tout entière. De même il n'est pas conforme à l'enseignement apostolique d'établir une sorte d'équation numérique entre les douleurs que l'humanité aurait dû souffrir pour ses péchés et les tourments que Jésus a soufferts en Golgotha... Ce qui satisfait la justice divine, ce n'est point un certain quantum de souffrances rigoureusement égal à un certain quantum de péché. L'équivalence ({u'elle réclame est morale et non matérielle, qualitative et non quantitative...
La théorie juridique de l'équivalence est aussi en contradiction avec la notion scripturaire de la Rédemption, quand elle enseigne que Jésus-Christ, pour nous délivrer réellement de la condamnation divine, a dû, comme tout pécheur, être personnellement l'objet du courroux et de la réprobation de Dieu. Nous ne trouvons nulle part dans le Nouveau Testament une pareille doctrine qu'on a justement qualifiée de blasphème involontaire ^
1. K. Heutkand, lue concrplion nouvelle de la Rédemption, Paris, 1891, p. 471-48-2.
IK nunKSTANTISMK DU J IK H)n\K. tOf»
IMus rcccminnit, h propos (h; celte (Irriiirre dor- Irint', M. Hrusloii s ;ai.i(pi<' an prinri|)c môme «pii en est la hase.
Poiii" {[n\)\\ lui autorise'' à parler de substitution, il lautlrait (pie tous les lioininrs eussent mérité le suppliée de la eroix ou (pie .{('«sus eût subi la mort morale et éternelle (pic mtMitiMit nos péchés. Je ne j)ense pas (pie la première alternative ait jamais été 8(mtenue. Quant à la seconde, elle a été rarement exj)rimée sous une forme aussi crue; mais c'est bien essentiellement l'idée de ceux qui disent ([ue, sur la croix, Jésus a été l'objet de la ralèr(\ de hi imilèdiction de />t>?/, cjuMl a été lun moment; abandonne (\v Dieu, etc. ou (pi'il a soulïert sur la croi.x les douleurs de l'enfer. — Mais comment le Bien-Aimé de Dieu aurait-il été l'objet de sa colère au moment môme où il achevait d'accomplir sa volonté...? On dit : la justice l'exiii'eait ! — La justice ne peut pas exiger une impossibilité, une monstruosité*.
Certes, il est consolant de voir la théologie protestante renier ces doctrines outrancières et démolir elle-même les positions les plus clu^^res à ses propres fondateurs. On pourrait, à cet égard, signaler une semblable régression dans les pays étrangers- . Mais nous devons dire bien haut que la théologie catholique n'a pas attendu les exigences de la critique moderne pour s'apercevoir du danger contenu dans ces thèses. Dès le xvi^ siècle, nos meilleurs théologiens en avaient dénoncé le principe vicieux et stigmatisé les principales conséquences.
Le sens catholique fut surtout blessé par cette adirmation que le Christ aurait souffert les peines de
1. C. BuusTox, dans la Revue de théologie, d90G, p. 27. note -2.
•2. Pour le protestantisme de langue anglaise, on recueille des aveux intéressants à travers les deux Banquets publies à quelques années de distance. 1883 et i891)-lî)00. surla question de VAtonement. Voir la Revue du clergé français, 15 avril 1912. p. 1G3-17-2.
Tenfer. On en jugera par cette réprobation énergique du grand exégète Maldonat.
Comment le Christ a-t-il pu se dire abandonné de Dieu? Il faut ici fermer la bouche aux blasphèmes des hérétiques. Calvin leur chef veut que ce fût une parole de désespoir et, confirmant son erreur impie par une plus impie encore, il ajoute qu^il fallait que le Christ, sur qui s'épanchait la colère divine méritée par les hommes, souffrit toutes les peines des damnés, parmi lesquelles rentre le désespoir. Cette impiété, qu'on ne saurait entendre sans horreur, est réfutée par cette parole du Christ lui-même : Père^ je remets mon âme entre vos mains. Comment aurait-il remis son âme aux mains de son Père, s'il n'espérait de lui aucun salut? D'ailleurs, il ne devait ni ne pouvait expérimenter toutes les peines des damnés pour apaiser la colère divine; sinon, il aurait dû blasphémer et commettre les autres actes qui sont chez les damnés la peine de leurs fautes. Bien plus, il n'était même pas nécessaire que le Christ subit une peine aussi grande que celle des martyrs. Ce n'est pas, en effet, la grandeur de la peine qui apaise Dieu — si grande qu'elle eût été, elle ne serait pas comparable à la multitude et à la grandeur de nos péchés — mais la condition de la personne. La moindre souffrance d'un Dieu était d'un prix suffisant pour offrir satisfaction à Dieu, quelle que fût sa colère. Trêve donc à ce blasphème ! Le Christ en croix en a assez reçu des Juifs pour qu'il ne soit plus besoin à des exégètes hérétiques de lui en infliger davantage, maintenant qu'il siège à la droite du Père ^ .
Dans ce raisonnement du savant jésuite, on peut voir comment Thorreur d'une conclusion particulièrement odieuse attire son attention sur le principe même de substitution pénale et le ramène à la théologie authentique de l'Eglise sur la satislaclion du Christ. Toute semblable est l'attitude de Bellarmin.
1. Maldonat, In Malth., wvii. Vi;. Paris. 1608, col. 6.S8-6.S9.
M<: ntoTiosTANTisMi: uiriii(H)()\K M):
llii chapil l'c ciiln r de .srs ( Dutros'i'rsrs est par lui consacré à la conception ralvinistc de la descente aux (mfers'. Son ohjectif principal est de inontrcT qu(s nial^n-é (|n il en ait. (lalvin doit imputer au (IhrisI uFi vt'ritahle d<'S(îspoif : mais il ne lui t'cliappe pas (|U(* cette consé(|ucnce extrènn^ l'ait paitie int<'*crante d'une certain(» conception du salut : « Nota fjiKii'ta C(ils*inti/f/ trihuctc haie pot^rnir iiifvrndU totani l^rv nostrauf rcAlvmptionein^ Ha ut sine hoc lirsccnsti ad inféras /nors in mue non fucrit fittiira ullius pretii. » Dès lors, il lui est facile de montrer (jue la rév^'lation chrétienne n'admet rien de semblable : TMcriture et la tra<lition s'accordent pour enseigner (jue notre salut est entièrement réalisé par la mort du Sauveur sur la croix.
Mais cette mort elle-même n\i-t-elle pas le caractère d'une malédicliony N'est- il pas écrit que le Christ fut fraj)pé par Dieu, ce qui comporte assurément qu'il a ressenti son irritation et sa colère? « Dicoistam percussionem ah Hieronj/mo etomnihus aliis eA'positorihiis refcrri ad solam morteni tenipo^ ralenij non ad poenas gehennae^ de quihus nullus ^eteruni somniavnt ciun de passione Christi ageret. » Kt il ajoute encore fort sagement que les épreuves de ce monde, même infligées à des impies, n'offrent pas les caractères qui conviennent aux peines de l'enfer.
On a recours encore au plan de la rédemption et on argue, dit-il. que le Christ a dû souffrir toutes les peines méritées par nos péchés, donc aussi la peine infernale. « Si cetargument, répond Bellarmin, avait quelque valeur, le Seigneur aurait dû rester éternellement dans l'enfer et y souffrir un nombre
1. Bellarmin. De Christo, lib. IV. c. viii. Opéra omnia, édition Vr- VF.s, t. I, p. 410-41(î. Leï< passages cités sont pris à la page 413.
presque infini de peines. (]ar nous méritions la damnation éternelle, et le nombre des pécheurs est presque infini. » Après cette réfutation par l'absurde, l'auteur continue en invoquant les principes de la saine théologie catholique.
De même donc que Calvin est obligé d'admettre qu'une seule peine temporelle du Christ a pu satisfaire pour un grand nombre d'éternelles, ainsi nous disons que la mort corporelle du Christ a pu satisfaire pour la mort de toutes les âmes. En efï'et, le prix de notre rédemption payé par le Christ doit être mesuré, non pas d'après la multitude, la qualité ou la durée des peines, mais d'après la dignité de la personne qui souffre et d'après l'amour qui inspire ses souffrances.
Cette doctrine de Bellarmin est expressément adoptée par Suarez. ,
Les hérétiques de notre temps, non contents des souffrances que l'Écriture attribue au Christ, veulent qu'il ait subi les tourments de l'enfer... Par où ils entendent, non pas la peine du sens, mais la peine du dam ou une certaine participation d'icelle : c'est-à-dire une certaine anxiété interne, une tristesse très vive que le Christ aurait éprouvée parce qu'il sentait le courroux de Dieu sur lui. De ce blasphème Calvin fut le premier inventeur... Mais dans cette erreur sont contenues beaucoup d'hérésies et de blasphèmes. Et d'abord que le Christ dans sa Passion ait senti Dieu tellement irrité contre lui qu'il ait douté de son propre salut : ce qui répugne à la divinité du Christ, à la perpétuelle béatitude de son âme, à sa souveraine innocence, à la parfaite conscience qu'il avait d'être exempt de toute faute, aux paroles prononcées par lui au cours de sa Passion... La seconde erreur de ces hérétiques consiste en ce qu'ils attribuent au Christ ou le désespoir ou un mouvement de cet ordre... En troisième lieu, ils se trompent parce qu'ils croient que les douleurs et passions mentionnées par l'Ecriture ne suffi-
Li: PHOTIOSTANTISMK OHTIIODOXK. WJ
sent pas pour notre ri'dcmjitinn... CjuatririiH'nicnt ciilin, c'est sans aucun fondrnient (ju'ils imaginent cette sorte do douleur et d'angoisse pour le Clirist '.
Abordant ensuite la (juostion jxmr son j)r()j)re compte, Suarcz s'elVorco do j)récisor l.i n.itnrjî des soulVranees cndur/'es par* le Sauvr'ur. 11 ne; veut pas entendre paider d'une vindiete spéciale ex(îrc«io par l)i(»u ou le démon; le (llirist n'a souflerl que de la malic(* des hommes-. S'a^nt-il d'appr<'*cier la t^'ravilé de C(*s soulîrances, le ;;rand tln'îolo^rien cnseigne (|U(» la tristesse que le (llirisl a ressentie dans son âme n'est pas à comparer, si grande soit-ell<'. avec C(dle des damnés : u //aer (liristi tristitid cuni tristitia (laDtnatoninf ncc in specle nec in gradu comparcihilis est'K n Moins encore faut-il chercher à équij)arer ses soulTrances corporelles à la peine sensible supportée par les martyrs ou a celle que subissent les réprouvés '.
Suarez connaît cependant l'objection de principe formulée par les Protestants.
Les liérétiques disent : Alors le Christ n'a pas supporté la peine pour laquelle il devait satisfaire, ni une peine égale. Ce n'est pas admissible, puisque le Prophète adit : Disciplina pacis uostrae super eiim, et que sans cela le Christ n'aurait pas acquitté la peine requise par la justice.
A quoi il répond avec la tradition constante de l'Église:
1. SuAUEz. De vita Chriati. Disp.XXXUT, sect. i, n. 1-3. Opéra omnia^ édition Vives, t. MX. p. 530-53!.
2. Ibid.^ 4 et 5 : " Ex liis concluditur Christum tantum ea passionum gênera sustinuisse quae vi et nialitia humana et'tici potuerunt » (p. 531).