A. BoL'ViEii, (bid., p. -20o-^>l
Tel est en effet — si Ton excepte les spéculations transcendantales de certaine philosophie, dont l'influence fut éphémère et moindre, en tout cas, que ses prétentions — le caractère général des systèmes divers que nous avons rencontrés, aussi semblables au fond que variés dans la forme.
Les uns, la plupart peut-être, sont dominés par des tendances mystiques et Ton y met en relief, soit la révélation du Dieu-Père, soit Tamour généreux et communicatif du Sauveur, ou encore Ton y cherche une condamnation morale du péché. D'autres, plus réalistes, ne considèrent dans la vie et la mort du Christ qu'une leçon d'héroïsme moral, un modèle d'abnégation et de sacrifice, en un mot, le type providentiel de notre destinée. Tous ont ceci de commun que le rôle salutaire du Christ y est envisagé, non plus par rapport à Dieu, mais par rapport à nous; qu'il se réduit tout entier à la signification morale, à la répercussion effective qu'on en peut constater dans la conscience individuelle et dans l'histoire. Quelques-uns, il est vrai, veulent encore parler de Rédemption objective; mais c'est dans ce sens illusoire que le Christ en est, en dehors de nous, l'initiateur et le représentant idéal. Ce qui demeure caractéristique, c'est que l'influence du Sauveur, à son point de départ comme à son terme, est toujours conçue en fonction de l'humanité.
Ainsi rœuvrc du salut, dans sa cause comme dans ses effets, n'est plus que la mise en œuvre et la consécration de lois naturelles. Comment pourrait-il en être autrement dans une conception religieuse où Ton a soin d'c'^vacuer tout le surnaturel du christia-
KViMJITION DU riHl^infJSMM. VCi
nismc, nù l'on su])j)rirnr le [xm'Ik'* orij^incl ri la divinil(i (lu (llirisl, ou il n'est |>,'is sur (|U(* la personnalité divine soil ton jouis Irrmrmcnt maintenue? Dès lors, la lh(M)lo<^i(» de la U('*denif)tion devient une bi'anclie de la psyelioloj^^jc» (»t d(î la soeiolo^'-ie elirétiennos. Mt c'est ponr(|uoi, sur ce mouvant terrain de l'expérience religieuse, il y a place; pour une variété indéfinie de construclions personnell(»s, à travers losquell(»s la liadilion de liitschl et de Sclileierinacher maintient à peine une certaine uniformité.
Si nous avons bien fait saisir le caractère de ces doctrines, on voit aussitôt ce qu'il faut penser de leur valeur. Les analyses psyclioloi^iques où se complaisent les théologiens du libéralisme i)euvent et doivent être acceptées. Quelques-unes sont des plus superficielles; d'autres, plus pénétrantes : les unes et les autres rentrent dans ce cpie la théologie traditionnelle a toujours appelé les fruits du mystère. Mais, si éloquentes et si ingénieuses que puissent être ces descriptions, elles offrent toutes, au regard du croyant, une irréductible lacune : c'est qu'elles suppriment ou négligent la portée objective du péché et. par suite, de la Rédemption qui en est le remède; c'est qu'elles sacrifient, par prétérition sinon par négation directe, la réalité morale que représentent devant la majesté divine nos actes bons ou mauvais; c'est qu'elles ignorent ou amoindrissent la valeur et le rôle unique qui reviennent, de ce chef, dans l'économie surnaturelle, à la vie et à la mort de THomme-Dieu.
Comme il arrive souvent, le vice de la théologie libérale est moins dans ce qu'elle atFirme que dans ce qu'elle exclut. Du christianisme elle ne retient que les apparences phénoménales: le fond transcendant lui échappe. Par suite, à qui a pénétré le sens profond de l'Ecriture et de la tradition chrétienne,
les plus belles conceptions de l'école libérale apparaissent mesquines et pauvres, parce qu'il y manque Tessentiel.
Que s'il fallait expliquer la séduction indéniable et le succès toujours croissant d'une théologie aussi insulTisante, on en trouverait sans doute* la cause dans ce vieux fond de rationalisme, qui pousse l'intelligence humaine, comme d'instinct, à repousser le mystère. Il n'est pas douteux que l'habitude exagérée des méthodes positives, accrue par l'action dissolvante de la critique philosophique, ne donne aujourd'hui un surcroît de force à cette éternelle tendance, en la déguisant sous les couleurs plus délicates du pragmatisme ou du symbolisme. A cet égard, le dogme de la Rédemption devait subir le contre coup de la crise générale de la raison et de la foi.
Mais il faut ajouter également que, chez les croyants sincères, la principale raison d'être du libéralisme fut toujours et est encore le besoin de se prémunir contre certaines formes outrées de l'orthodoxie. Sous prétexte d'objectivité, la Réforme avait réduit à rien la collaboration morale de l'homme, cependant qu'elle prétendait imposer au nom du mystère ïine notion de Dieu à la fois absurde et odieuse. Contre un supra-naturalisme aussi révoltant la réaction devait se produire, et qui s'étonnera qu'elle soit allée jusqu'à l'excès contraire? L'erreur fondamentale du libéralisme ne doit pas nous faire méconnaître la haute inspiration morale dont il procède, moins encore nous faire renier les données excellentes qu'il renferme et qui font toute sa force. Si l'on fait abstraction de lacunes dogmatiques faciles à combler, il y a souvent plus dévie religieuse, et, pour tout dire, de christianisme authentique, dans tels ou tels exposés réputés libéraux que dans le
KVOLITION IM MIU:H\LI.SMK. VJ7
(loj^rnalisiiHî arlilicirl (pii s'rst longtemps donnn pour orthodoxe.
N'oilà p(Mir(|ii(M la solulioii du prohl^inr |)ns«' p.n* le inouveineiil libi^al est à cliercluîr dans une int(dliji^enetï ])lus saine du mystère. (]'ost ce qui n'a pas éehappti aux r(»prés(»ntants inoderiuîs de l'orthodoxie, et il nous reste à voir cominent ils se sont aequittés de cette tache.