‹ Le dogme de la RédemptionChapitre 153 sur 183 · SYSTEMES MODERNES I EVOLUTION DE L ORTHODOXIE · texte numérisé non relu

SYSTEMES MODERNES I EVOLUTION DE L ORTHODOXIE

Bien loin de capituler devant les critiques dont le rationalisme a criblé les antiques formulaires de la Rédemption, ni de céder, pour séduisantes qu'elles pussent paraître, aux offres de volatilisation faites par la théologie libérale, Torthodoxie protestante a puisé dans cette opposition même un regain de vitalité. Dans les débuts du xix*" siècle, si l'on en juge par quelques déclarations alarmistes ou intéressées, peut-être un certain flottement se produisitil dans son sein. « Un petit nombre seulement parmi les théologiens modernes, au dire du D'' Bruch, est demeuré fidèle à la doctrine ecclésiastique*. )> En tout cas, s'il fut jamais réel, ce mouvement de panique, qu'on s'expliquerait sans peine par la nouveauté et l'ardeur de l'attaque, n'a pas duré longtemps. Forts de leur foi et des traditions de leur Eglise, une légion de théologiens ont entrepris l'étude de la Rédemption, non seulement dans le chétif espoir de la défendre contre les objections des adversaires, mais avec l'ambition marquée de réaliser en son nom de nouvelles conquêtes.

1. F. Hrucii, cite dans Coi hvoisiek, De la mort de Jésus-Christ considérée comme stacri/ice erpiatoire. Strasbourg, 1853, [). 4'«.

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Néanmoins - ri personne nc^ s\»n (Hoimri;i de ceux qui connaisscMit hx lliéolo^i(^ prot<'sl;inle - il s'(^n faut que ce mouvement ait eu rien (runiformc. Les principes du protestantisme appellent ou pernu'tUMit toul(^s l(^s initiatives, pour ne pas dir(î les audac(»s, du sens individuel; ici, la complexilé de la matièrtî tui l'avorisc^ plus (ju'ailleurs l'aj)pli( ation. ('/est ])Ourquoi la liié()lo<i^i(» d(i la HiMlemption a donné naissance à une littérature abondante, où se rencontrent toutes les vari<Ués d'attitude doc^trinalc» qu(^ peut comporter la conservation sincère d'une même foi. D'où, pour le proiarnî, la double diiliculté de réunir tant d'écrits divers et de s'orienter à travers leur dédale. « Non seubMiient il a sur^^i des systèmes opposés; mais entr(* ces termes extrêmes se sont produites, notamment de nos jours, des solutions intermédiaires (ju'on ne saurait même ranger dans une série unique, tant elles s'entrecroisent et sont enchevêtrées les unes dans les autres '. » Si la diiliculté a paru réelle à un théologien protestant, a fortiori le sera-t-elle pour un catholique moins familiarisé avec les mille nuances de l'individualisme. Que cette circonstance soit une excuse pour ce qu'une enquête sommaire à travers si vaste domaine olTrira sans nul doute d'incomplet ou même d'inexact.

A défaut d'une histoire complète de la théologie rédemptrice dans l'orthodoxie moderne, du moins voudrait-on, dans les pages suivantes, en dégager les grandes lignes et comme les tendances directrices. Réduit à ces proportions modestes, le travail est possible et garde encore son utilité. Car, à travers la variété confuse des détails, certains traits généraux se détachent suflîsamment pour qu'on ne puisse

1. A. Mattek, Trois essais de thcolof/ie, M : La Rédemption, Paris, 1888. p. 40. Cf. Stevf.ns, p. 174.

méconnaître leur importance. Ainsi voit-on se dessiner une évolution caractéristique, d'où il ressort que le protestantisme moderne abandonne de plus en plus les positions des premiers réformateurs, pour s'orienter, au milieu de multiples péripéties, vers la large voie delà tradition catholique. Et parla cette étude d'histoire prend une portée apologétique, dont on nous permettra de dire qu'elle ne diminue en rien son intérêt spéculatif.

Témoin et agent des premiers assauts menés par la critique contre la citadelle de l'orthodoxie, Albert Réville, en 1859, décrivait en termes pittoresques l'état de la place et de ses défenseurs.

Ce n'est une nouvelle pour personne que, depuis le milieu du xviii^ siècle et malgré les tentatives les plus énergiques de la réaction orthodoxe, le dogme de la satisfaction a considérablement reculé dans la conscience de l'Eglise, surtout sur le continent. Là même où une négation raisonnée et décidée n'a pas battu en brèche la vieille forteresse^ là même où l'on se place encore derrière ses remparts récrépits pour tirer sur quiconque cherche ailleurs la sécurité qu'il n'y trouve plus, on peut apprécier toute retendue des ruines qui jonchent le sol et contempler les signes irrécusables d'une décadence vénérable et continue. Où sont les affirmations vigoureuses, les convictions sereines des théologiens du passé? Quelle triste tigure font, à côté de leurs constructions so- .ides, les replâtrages, les morceaux oratoires, les phrases sonores, les définitions entortillées de leurs modernes successeurs'^ Tantôt sous la terminologie orthodoxe se cachent des idées toutes modernes, qui n'ont rien de commun avec la pensée de ces auteurs. Tantôt cette phraséologie ambiguë trahit l'indécision qui est au fond de l'âme de l'écrivain. Tantôt des figures de rhétorique ac-

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riiniiil('(\s font suppostu' (jin* l'on iuî saurait pas trrs It'wu (•(nniiient formuler sou i(l('*o sans rlH''tori(iU(v Jo suis loin (le (lire qu'il n'y a pas d'c^xccptions notahUîs... .lo no voudrais pas non plus. Dieu \n\n\ ^^anle, ac-iuiscr (l'hypocrisi(^ ou do (luplicité les esprits (jui, saisis souvent malgré (Hix par le eoui'ant de ti'ansition (jui caracîtérise notre sièele, expriment vaguement ce qu'ils ne conçoivent j)lus clairement. Tout ce que je veux dir'e, c'est (|U(^ lorscpi'on vient de fn^uenter les grands théologiens de la Réforme (^t qu'on retombe sans transition sur les o'Uvr(*s contemporaines qui tâchent de maintenir huii' dogmati(iue contre les assauts de la science et de la raison modernes, on est singulièrement frappé de tout ee qu'on a dû jeter à la mer pour sauver le navire, et l'on ne p(Hit s'empêcher de croire (lue la décomposition du vieux dogme, pour être ralentie, n'en est pas moins incessante '.

Que cetémoig'nage d un adversaire forcément tendancieux no puisse pas être pris ta la lettre, nième pour son époque et son pays, la chose n'est pas douteuse; moins encore conviendrait-il de le généraliser. Nous aurons Toccasion de voir jusqu'à quel point les faits justifient l'impression générale qui s'y exprime; mais ceci ne doit pas empêcher de reconnaître l'existence d'une école franchement conservatrice, qui s est maintenue, à travers tout le cours du xix^ siècle, sur les positions les plus risquées de l'ancienne Réforme.

Déjà, puisque ses observations ne portent que (^ sur le continent », A. Réville sacrifiait implicitement la théologie anglo-saxonne: plus loin, il écrit e.v professa : « En Angleterre le dogme anselmien était demeuré plus intact qu'ailleurs-. » Quelques années auparavant, John Macleod Campbell constatait, en etfet, que le calvinisme classique était bien

1. A. Rf.ville, De la Rrclemptiou. p. 81-8-2. ->. Ibid.. p. 105.

vivant parmi les hommes de sa génération et il le décrit d'après les ouvrages du D"* Owen et du président Edwards ^ Substitution pénale, justice imputée, Rédemption restreinte aux seuls élus : tels en sont les principaux traits, tous bien accusés et portant la marque authentique de la première orthodoxie.

Celle-ci allait recevoir son épanouissement le plus complet sur le sol américain : G. B. Stevens, particulièrement familiarisé avec les théologiens de son pays, en a dessiné un tableau dont la précision et la clarté ne laissent pas de place au moindre doute '^.

Shedd, Strong et Hodge développent la même métaphysique rigide, dont l'idée de justice forme la base. En Dieu, disent-ils, la justice forme l'attribut fondamental, parce qu'elle fait partie de l'essence divine, tandis que la miséricorde est un acte de sa volonté. C'est pourquoi la justice est nécessaire, absolue comme la divinité elle-même, et réclame par conséquent la punition implacable du péché. Mais il n'est pas indispensable que ce châtiment frappe le pécheur lui-même; il peut y avoir substitution. Et c'est ainsi qu'a pu se réaliser notre salut, Dieu ayant transféré sur la personne du Christ le châtiment qui nous était dû. Ainsi le Christ a reçu le poids de notre culpabilité [guilt was not simply ùnputed to Christ y it was imparted also) ; il a été frappé à notre place : ncarious punislnnent est la formule souvent répétée du système. Mais par là satisfaction était donnée aux exigences de la justice vengeresse et la miséricorde pouvait désormais s'exercer librement à notre endroit: l'harmonie rentrait dans l'être divin et le pardon nous était assuré.

1. .1. M. Camimikll, The nature of the aU^nement^, Londres, 1900, p. 43-G4. La première édition de cet ouvrage est de isrir;.

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