‹ Le dogme de la RédemptionChapitre 21 sur 183 · DONNEES DU NOUVEAU TESTAMENT · texte numérisé non relu

DONNEES DU NOUVEAU TESTAMENT

(( Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme, né sous la Loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la Loi, afin de nous communiquer [à tous] la filiation adoptive » [Gai., iv, 4). Ainsi se révélait « le mystère de sa volonté, selon le dessein bienveillant qu'il a formé en lui-même... de renouveler toutes choses dans le Christ » [Eph,. 1, 9).

Dès lors, en effet, ce que le paganisme cherchait en tâtonnant, ce que le judaïsme entrevoyait à peine à travers l'ombre des institutions légales et des oracles prophétiques, était devenu une réalité. En annonçant aux bergers de Bethléem la naissance de Jésus, les anges disaient : « Un sauveur vous est né aujourd'hui, qui est le Christ Seigneur » (Luc, ii, 11). Ce céleste message est répété par tous les premiers tf'moins du christianisme et tous expriment à leur façon que le salut apporté par Jésus-Christ comprend la rémission des péchés depuis si longtemps attendue. « Dieu, dit énergiquement saint Paul, envoyant son propre Fils dans la ressemblance de la chair et en vue du péclié, condamna le péché dans la chair » [Rom., VIII, '^ . (( 11 nous a arrachés à la puissance des ténèbres et transport('s dans le royaume de son

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l^'ils l)i(Mi-aiin(% en (pii nous .ivons l;i r<'(|(Mii|>lion, la rémission (le nos |K'cli(^s » [Col., i. \\\'-\\)A)\i connaîl le proloj^'ncdc rilpilrc aux llchrriix : « A |)lusienrs reprises et de plusieurs inanicriîs Dieu a pari»- jadis à nos pères par les Prophètes : dans ces dernicTS jours il nous a parlé par son l^'ils..., lequel, après avoir l'ait la punlicalioii des pf'chés, s'est assis à sa droite dans les cieux » lleln.. i, 1-ii). De même saint Jean a retenu et commenté la parolr du Haptisto : « Voici l'agneau de Dieu, celui (pii enlève h; pèche du nuuule » (Ji-ax, i, 20. Cf. 'M'A.

Clommenl donc ri\<>'lise naissante a-t-elle conçu cette œuvre rédemptiice dont la révélation venait de lui être faite et dont sa foi sentait si vivement le prix? 1. a question est capitale, non seulement pour le croyant qui admet l'inspiration de récriture, mais pour riiistorieu du dehors, qui ne peut man(|uer d'apercevoir dans les écrits apostoliques la principale source de la théologie postérieure. C'est pourquoi, de même que tous les fidèles s'attachent à scruter le témoignage biblique avec une respectueuse vénération, tous les adversaires, anciens et modernes, du dogme chrétien ont multiplié leurs efforts pour lui enlever sa base scripturaire. D'ailleurs, la critique a fait des progrès dans le sens d'une rigueur historique de plus en plus grande. A l'encontre du vieux rationalisme socinien, on ne conteste plus guère aujourd'hui que 1 orthodoxie ecclésiastique ne se puisse réclamer à bon droit delà doctrine de saint Paul: mais plusieurs affirment qu'elle n'aurait pas de fondement dans rÉvangile, ni dans la chrétienté primitive'. Ici encore il v aurait un « fossé » entre l'en-

1. Celte conception, qui est comme le lieu commun de l'histoire incroyante à l'heure actuelle, a été surtout vulgarisée en France par M. Loisy.Voir UÉvangileet l'Église '^y Bellevue. 1903, p. 11-2-113. Cf. p. 117 : « Paul découvre à la mort un sens et une etTicacité qui peu-

soig-nement de l'Eglise et celui de Jésus lui-même ou de ses premiers disciples.

La manière nouvelle dont se pose le problème fixe au théologien son devoir. Sous peine de faire œuvre vaine, ce sont les bases mêmes de l'édifice dogmatique qu'il doit vérifier de près, en insistant sur les toutes premières assises, et sa démonstration n'est recevable que si elle est appuyée sur une exégèse strictement documentaire. Aussi bien ce travail estil déjà fait par des spécialistes autorisés, dont nous n'avons pour le moment qu'à recueillir les conclusions. Mais cette méthode rigoureuse permet d'établir, contre les prétentions de l'hypercritique moderne, la parfaite continuité de la tradition catholique, en montrant dans la pensée authentique de Jésus- Christ le germe de la doctrine rédemptrice qui devait se développer ensuite chez saint Paul et les autres écrivains du Nouveau Testament.

Il n'est pas douteux que l'Évangile de Jésus n'ait consisté dans la prédication du royaume, et l'on sait quelles controverses ont surgi naguère sur la signification originelle de ce concept. Deux interprétations extrêmes ont été proposées. Pour l'école eschatologique, le royaume annoncé signifierait la fin prochaine du monde; pour les mystiques du protestantisme libéral, il ne serait autre chose que le règne intérieur de Dieu dans les âmes par la foi et l'amour. L'exégèse catliolique a démontré que ces systèmes simplifiés et tendancieux n'ont aucun droit à représenter

vent compter indépendamment de la résurrection. » D'où la proposition 38 du décret Lamentahili : « Doctrina de morte piaculari Christi non est evangelica sed tantum paulina. >•

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rMvaii<^il(' aulh(Miti(|ii(' et (jikî i»' royaume répond à un enseml)kî (î()!ij|)I(^\(' (J(î notions spiritucîlles, assez (*()ni|)r(''Ii('nsir pour cnihi'assci- roMivfr prisonnellc (le J(Lsus lui-même et ce'lle que Tlii^Iise doit continuer en son nom juscpfà la eonsommation des siècles'. Cotte conception préalable, <|ue nous rappelons ici ;\ litre du postulat, commande la solution du problème précis qui nous intéresse. L(îs systèmes restrictifs proposés par lacriti([ue seraient incompatibles avec l'idée d'une Uédemption proprement dite; mais on peut montrer ([u'elie a sa place dans Thvant^l'ile intégral, tel (pie Thistoire le retrouve et que rMylise Ta toujours compris.

D'une manière générale, Jésus vient en Sauveur et se présente comme tel : c'est le fond même de sa mission messianique. « Vous lui donnerez le nom de Jésus, avait dit l'ange : car c'est lui qui sauvera le peuple de ses péchés » (Mattu., i, 21). Dans cet humble enfant que l'on présentait au temple, le vieillard Siméon, qui attendait, avec tant d'autres justes, u la consolation d'Israël » (Luc, ii, 25), avait déjà reconnu « le salut de Dieu » {ihid., 30).

Telle est, en effet, l'attitude prise par Jésus au cours de son ministère. A leur grand étonnement et scandale, les pharisiens le virent fréquenter les publicains et les pécheresses, ceux qu'il appelait en son tendre langage « les brebis perdues de la maison d'Israël» (Matth., xv. 24). Bien loin de s'en défendre, Jésus aftîrme que telle est sa mission : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri » (Luc, xix, 10). Voilà pourquoi il donne comme

l. Pour ne signaler que les ouvrages principaux, voir Batiffol, L'enseignement de Jésus, Paris, 1906; M.-J. Lagkangp., Le Messianisme chez les Juifs, et du même, Évangile selon saint Marc, Paris. 1911; M. Lkpin, Jésus, Messie et Fils de Dieu d'après les Synoptiques, Paris, I!K1V; V. iu»sE, Eludes sur les Kvanc/iles, Paris, 190:2.

symbole de son ministère la parabole du berger, qui laisse au bercail ses quatre-vingt-dix-neuf brebis fidèles pour courir après la centième qui s'est perdue (Matth., XVIII, 12-13 et Luc, xv, 1-8/. Car, disait-il ailleurs, « ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades; voilà pourquoi je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Marc, ii, 17).

Faut-il se demander en quoi consiste le salut promis ? il est manifestement d'ordre tout spirituel, comme FÉvangile lui-même. Jésus, en effet^ a répudié les espérances terrestres et politiques. Ce qu'il offre et promet, c'est le bonheur auprès de Dieu — et tel est le terme du salut ; mais c'est aussi la vie présente des âmes renouvelées par la foi et l'amour. Voilà pourquoi il faut d'abord se repentir de ses péchés et les réparer par une conduite nouvelle. Dans ce but, sa prédication reprend le thème austère de Jean-Baptiste : « Faites pénitence et croyez à l'Evangile » Marc, i, 15) ; mais, de plus, aux âmes de bonne volonté, comme le paralytique (Marc, h, 5-12) et la pécheresse repentante (Luc, vu, 47-48), il accorde lui-même le pardon de leurs fautes. Ainsi la rémission des péchés apparaît comme le fruit par excellence de Tœuvre messianique.

Pour l'obtenir, il ne faut rien de plus ni rien de moins que la pratique de toutes les vertus évangéliques : humilité et abnégation, patience et charité. Ces dispositions se résument toutes en une seule que Jésus réclame sans cesse : la foi en sa parole et la conversion du cœur qui en doit être la conséquence. Tel est bien le sens général et, si Ton peut ainsi dire, l'esprit de l'Evangile : il n'est pas douteux que, pour toute âme croyante, ces assurances et ces promesses ne doivent posséder une valeur absolue.

Et c'est de ([uoi les adversaires de la Rédemption

noNNF'KS \)[ NOL'VICAll TKSTAMICNT. M

s'emparent avec Irioinplu; : cir, <lis(»nt-ils, lo pardon est accordé au rcpeiillr, sans (pi il soit, parlé d'urn; expiation rpielconcpic. : la pai'ahoh; de l'iMifant prodigue r(4)résente toute la rcalitc; d(i l'I^vangile et du christianisme éternel. Mais n'est-ce pas un vice flagrant de méthode cpir de ( hcrcher une (essence doc- (rinahî dans des exiiorlations toutes pralicpirs. destinées à pourvoir aux hesoiiis immédiats des Ames? Jésus dans sa prédication fait appel, comme il convenait, aux dispositions morales de ses andiliuirs, il pose les conditions sul)jectives du salut toujours nécessaires; mais ceci n'affirme ni n'exclut Tœuvre objective de Rédemption, i)arce que ce n'était pas le lieu !ii le moment. Au contraire, étant donné (|ue Tieuvre générale du salut apjjaraît toujours liée à sa personne de la manière la plus étroite, on peut induire a priori qu'il en sera de même pour la rémission des péchés. En efîet, l'Evangile nous offre de suffisantes indications pour affirmer que ce suprême bienfait nous est procuré par la vie et, plus précisément, par la mort du Sauveur.

Tandis que le judaïsme attendait un Messie puissant et glorieux, ce fut le sublime paradoxe de Jésus que de choisir une carrière d'humiliation, terminée par la mort la plus infamante. On a observé sans doute que cette perspective n'apparaît pas dans les premiers jours de son ministère: une seule parole fait allusion à ces jours douloureux où l'époux sera enlevé aux siens (Mahc, ii, 20). Et ceci prouve que le maître voulait ménager l'âme encore faible des disciples, qu'une trop brusque révélation aurait décontenancés. Mais, lorsque leur foi messianique fut mieux assise, comme en témoigne la scène bien connue de Césarée, il n'hésita plus à faire la lumière complète sur le tragique dénouement de son ministère. « Alors il commença à leur apprendre, comme

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s'expriment formellement saint Marc et saint Matthieu, qu'il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup » (Mahc, viii, 31 et Matth., xvi, 21). Depuis ce moment, les Synoptiques nous ont conservé le récit de deux autres prédictions semblables ^ sans compter de nombreuses déclarations occasionnelles. 11 n'y a pas de raison sérieuse qui permette de contester l'authenticité d'une affirmation aussi continue ; l'Évangile atteste que Jésus a prévu sa mort et, par suite, qu'il la d'avance librement acceptée : c'est un fait qui doit demeurer acquis à l'histoire.

D'ailleurs, cette mort n'est pas pour lui un simple accident dû à un concours fortuit de circonstances. Non pas qu'il ait manqué d'apercevoir l'intervention des hommes qui en furent les agents : nul n'a dénoncé en termes plus énergiques la malice obstinée des pharisiens et des prêtres. Mais, à travers ces contingences historiques, son âme religieuse voit un dessein de Dieu son Père, dont il lit déjà l'expression dans les écrits des Prophètes : « Il est écrit du Fils de riiomme qu'il doit beaucoup souffrir » (Marc, IX, 12 . On sait que cette idée revient à plusieurs reprises et c'est elle encore, au moment de son arrestation, qui lui fait retenir le bras de Pierre, qui avait déjà dégaîné pour le défendre : « Comment donc s'accompliront les Ecritures d'après lesquelles il en doit être ainsi? » (Matth., xxvi, 54). Par conséquent, tout le cours de son existence comme au moment suprême de l'agonie, c'est devant la volonté du Père qu'il incline la sienne : la mort fait partie intégrante de sa mission; elle est un article essen-

1. Deuxième prcdiclion dans Marc, ix, 30-:h ; Matth., xmi, 21-2-2; Lie, IX, 4'*-i:i; troisième prédiction dans Marc, x, 3-2-3ri; Matth., xx, 17-20; Luc, xvnr, M-'.Vi. Sur l'aulhenticiti' de ces textes contre la criti(pie radicale, voir La(;i;an(;f., Evangile selon saint Marc, p. :20:>- 2()i),2'>S-2.-;<), et C. VvN (:i'.oMmiL'('.(;nK,f>(.' soteriologiac christianae primis fontiOus, Louvain, lîH):;. p. -2'i (>".

DONNKKS nu NOIJVKAI TKSTAMKNT S*^

licl (le s(Mi |)r(>L;r;iMiin(' ni<'SsiaiH(|iir ' . I^t ccci îioiih doit faire ontrtîvoir (jircllc j<»nr im i<*»lr |)r()vi(lnr)tirl dans l'miivro du saint.

On ])(Uit aller plus loin ; car risvan^ih; nous a laissé dos d^ndarations lonncllcs i\\ù en indiquent le sens. Klh^s se délacdient avec un parlait ndief dans ce contextes qui l(\s (^ncadri^ en les éclairant.

Parmi ces propjiéties (|ui alimentent la pensée du Sauveur, il n'est pas douteux qu'il ne faille faire une place importante à la seconde moitié d'Isaï(5*-. A la synaô'ooiie de Nazareth, i! montre dans ce livre la pn'> diction de son ministère (Luc, iv, i7-2l):au moment de la Passion, il se réfère expressément au chapitre sur les souiïrances du Serviteur (Luc, xxii, 37). Du simple point de vue historique, n'est-ce pas une indication qu'il a du attacher à sa mort la valeur rédemptrice si clairement exprimée par le prophète? Cette induction se vérifie dans deux textes classiques où cette idée trouve son expression positive.

Le premier se rattache à l'épisode bien connu des iils de Zébédée. Jésus profite de cette démarche, qu'inspirait une ambition inconsidérée, pour prêcher aux disciples le renoncement propre à l'esprit évangélique. « Vous savez, leur dit-il, que les grands de la terre exercent leur pouvoir en dominant sur leurs sujets. Qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous; mais, au contraire, celui qui veut être le plus grand, qu'il se fasse le serviteur de tous. y> Précepte général qu'il appuie aussitôt sur son propre exemple. « Carie Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon

1. Voir Rose, op. cit.. p. 2^0, ïlo^ et 257; Batiffol, op. Cit., p. 244- 250 et Sanday, dirt.Jesiis-Chri sf ddiiisle Dictionnaire de Hastings, t. II, p. 63t.

2. Là-dessus consulter Van Crombri'(;ghe, op. at., p. 13-24 et Batiffol, op. cit., p. 198.

54 REVELATION DU MVSTKRE.

pour beaucoup » (Marc, x, 45 et Matth., xx, 28). En ces quelques mots, c'est toute sa mission que Jésus synthétise; elle est faite d'un seul et même acte de dévouement, qui embrasse toute sa vie jusqu'à la mort inclusivement : par ce long « service », il a le sentiment de contribuer d'une manière efficace au salut de Thumanité.

Il serait excessif de chercher dans cette parole une théorie de l'œuvre rédemptrice : Jésus ne dit pas à qui est donnée cette rançon dont il parle, ni pourquoi elle est nécessaire, ni même exactement en quoi elle consiste. Mais on ne saurait méconnaître que cette image suggère à tout le moins l'idée fondamentale que les âmes se trouvent dans un état de captivité et que la mort du Christ est le moyen de leur délivrance. Pour échapper à cette conclusion, où tout le dogme chrétien se trouve en germe, il n'y a plus d'autre ressource que d'écarter ce texte; et c'est ce que l'on a fait, sous prétexte qu il trahirait l'influence de saint Paul. L'hypothèse, outre qu'elle n'est appuyée sur aucune preuve décisive, a contre elle toutes les vraisemblances ; car il faudrait expliquer pourquoi la doctrine paulinienne n'a trouvé que cet écho chétif dans un texte effacé, pourquoi surtout le plus paulinien des Synoptiques, saint Luc, a précisément négligé ce logion qu'on prétend caractéristique. Abstraction faite de tout système préconçu, il n'y a pas de raison pour nier l'authenticité d'une déclaration qui, bien comprise, s'encadre au contraire très bien dans le reste de l'Evangile*.

Un enseignement du même ordre apparaît dans les récits de la dernière Cène. En présentant le pain

1. Voir Laguancf-, Évangile .sehni s<u'nt Marc^\). cxlv, 264-2(>i», et Van Cr,()Mr.i;i;c;(;iiK, (|ni ratlacbe ce lo(/ion à Isaïk , un, lO-l'i et discute à fond la (|ueslion de la prclendue origine paulinienne, op. vil. ^ p. 67-

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à SCS disciples, jcsns njcrnlr. d'aprcs la relation <!<• saint Paul et de saint Luc; « ( leci est nrion corps livre pour vous. » De lurrnc, à propos de la cou|)('. .h'sus évo(|ue le souvenir de l'ancienne; alliance et Ton p(3ul ainsi restituer ses paroles, d'après les données coniinunes des trois Synopti<|ues : « (leci est mon sang, 1(^ saut;* de ralliance, cpii (;st répandu |)our vous. » Inutile; d'insister sur l(i l'ait (pu; cette scène sed<';roule tout entière dans la perspective de la croix. l/esj)rit du Maîtres absorbe dans la pc^nsée de sa nioit innminent(* ; ce repas (Tadieux n'(*st-il pas le inom(;nt favorable pour en découvrir tout le sens à ses amis? Si donc il attire leur attention sur l'institution de Fantique alliance, que Moïse scella dans le sang des victimes, c'est que sa mort est appelée à remplir un rôle semblable dans le plan supérieur de l'alliance nouvelle. Or il n'est pas douteux qut;, pour Jésus, celleci ne lut la réalité, dont Tautre n'était <[ue l'image. C'est pourquoi son sacrifice, au lieu d'être la consécration extérieure de l'alliance, a pour mission de la produire et pour effet de la réaliser; saint Matthieu ne fait que rendre cette pensée plus explicite en ajoutant que ce sang sera répandu « en vue de la rémission des péchés ».

La critique radicale s'est acharnée contre ces récits de l'institution eucharistique, dont l'inauthenticité semble passée au rang d'un indiscutable postulat. Mais l'exégèse catholique a fait bonne justice de ses arguments, plus spécieux en somme que fondés; il est acquis à l'histoire impartiale que nous sommes en présence dune tradition fidèle sur les suprêmes sentiments de Jésus-Christ '. Or la signi-

1. Voir encore Lagi;angk, op. a' t., p. 3:^5-358, et Van Ci\ombruggiie, op. cit., p. 113-161. Les auteurs qui ont étudié les origines du dogme eucl)aristiquesontà citer ici, uotaminenl BATiKKoL.L'7i?*/c/iar/8tie^, Paris, 1913, p. 91-l(>3; J. Lehreton, art. lAœharislie. dans A.d'Alès,

fication rédemptrice de la mort du Christ y est formellement énoncée : ce n'est donc pas dans Tenseig-ncmcnt de saint Paul que TEglise primitive découvrit cette idée ; elle n'eut qu'à la recueillir dans les dernières paroles du Maître.

Jusqu'ici nous avons restreint notre enquête au seul témoignage des Synoptiques ; ajoutons qu'il est contirmc par celui du quatrième Evangile, qui prête à Jésus une attitude et un enseignement identiques.

Sans doute l'apôtre saint Jean insiste avec une prédilection marquée sur l'œuvre générale du Sauveur. Jésus est présenté, pendant tout le cours de son ministère, comme le Verbe incarné, accomplissant, par sa présence au milieu des hommes, cette (euvre de lumière et de vie qui est la fonction propre du Logos éternel. Mais, dans cette perspective d'ensemble, il ne faut pas perdre de vue que la mort trouve une place. Depuis Tentretien avec Nicodème jusqu'à la prière finale à Dieu son Père, Jésus y fait allusion comme à une partie essentielle de son ministère. Il insiste sur la liberté de son sacrifice : « Personne ne m'enlève la vie, c'est moi qui la donne spontanément » (x, 18) ; mais en même temps il déclare suivre un mandat divin, qui laisse deviner les fins supérieures de la Providence : « C'est le commandement que j'ai reçu du Père » [ibid.], « De même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé » (m, 14).

Ailleurs Jésus-Christ dévoile d'une manière plus précise la signification de cette mort, et il le fait dans des termes qui rappellent ceux des Synopti- (|ues. Il est le bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis fx, 10-11, 15), le grain de blé qui doit se

DirtionnairenpolodHiiiuc de la foi, fasc. V, col. 1548-1'Niï; el G. Ulch, art. Eiirharislic,6dins MA^•(;R^()T, Dictionnaire de théologie catholique, fasc. XWVni. roi. 107:MOf>7.

DONNKKS IH! NOIVKAU TliSTAMIlNT :.7

cornimprc d;ms lu tci-ir |Mnir |)()rt(M- s(ni Iniit \ii 2^1-25); cl <(M"i nr rappclh'-l-il pas, dans In slyl« propro à sain! Jean, cf (|ii<' saint Marc (ît sainl Maliiiiiui rapp()Pl(Mitdesonexisteii(!C dévouée jiis(|ii'à la mort poiii* la l'aiiroii d<' tons? Do m^TTic l'idr^î i\(i sacrilicf, (pii s'exprime à la dernière (lène, ap|)aiait dans la pi'ière sat^erdotalc de Jésus : « Je ino saerilie ni()i-nièni(^ |>oiii' eux, aliii (pTiis soieiil eux aussi saiulilii'S en vérile » x\ii, P.) ^

On peut dire, par eonsecpient, (pie tous les teinuio-nages évan^'eliipies concordent, en substance, sur la notion (pie Jésus-Christ a donn<''e de son œuvre. Dans la mission de salut qu'il vient ac('om[)lir, sa mort sanglante a une place importante et décisive. La valeur rédemj)tricc qui lui revient dans le plan providentiel, sans être encore exprimée en formules techniques, ni analysée en longs développemenis, est cependant allirmée de la façon la plus formelle, et les termes simples qui la traduisent portent déjà une doctrine dont l'avenir montrera toute la fécondité. C'est ainsi que la foi de l'Eglise a son g-erme dans l'enseig-nement positif et explicite de Jésus. Tel est le précieux dépôt que les Apôtres ont eu pour rôle de conserver et de transmettre au monde, non sans l'enrichir de leurs propres méditations.

Après la Résurrection et la Pentecôte, les premiers disciples, désormais affermis par l'Esprit Saint, ont employé tous leurs efforts à approfondir leur foi nouvelle et à la répandre autour d'eux : les

i. Ici le texte joue sur le double sens du verbe grec àytâro), qui signitle, dans le langage rituel de l'Ancien Testament, sacrifier et sanctifier. Voir Mai.don.vt, in loan., xvn, Paris. 1()68, col. 183-2-1833, et Tli. Calmes, LÈvangile selon saint Jean, Paris, iOOi, p. il5-iU».

58 UÉVELATION UU MYSÏKKK.

derniers chapitres de nos Kvangiles et le livre des Actes nous rapportent Fécho de leurs sentiments et le récit de leur conduite. De ces textes il ressort qu'ils ont vu en Jésus le Messie et qu'ils l'ont prêché comme tel.

Or, un obstacle se dressait devant leur foi naissante, dont il nous est difticile aujourd'hui de comprendre la gravité. La mort de Jésus fut et demeura pour l'ensemble des Juifs, non seulement une surprise, mais un véritable a scandale » (7 Cor., i, 23). Il est certain que longtemps les disciples partagèrent les préjugés communs. Au moment où leur maître leur annonça sa mort pour la première fois, tous nos Evangélistes ont conservé le souvenir de la révolte indignée de Pierre (Marc, viii, 32); après le récit de la seconde prédiction, il est noté que les Apôtres ne comprirent pas (Marc, ix, 31 et Luc, IX, 45). Evidemment leur esprit judaïque n'arrivait pas à concevoir cette idée : la Passion fut pour eux un effondrement ^ .

C'est pourquoi Jésus ressuscité prit, au dire de saint Luc, un soin spécial de faire leur éducation sur ce point. « 0 hommes sans intelligence, dit-il aux pèlerins d'Emmaûs, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses et qu'il entrât dans sa gloire? Et commençant par Moïse et partons les Prophètes, il leur expliqua dans les Ecritures ce qui le concernait » (Luc, xxiv, 25-28). Jésus tient le même discours devant les Apôtres réunis : « C'est là ce que je vous disais, lorsque j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplît tout ce qui est

1. « Il esl très nalurol que les apôfres aient été surpris i)ar l'arresialion, la coiidaïuiiation et rexrcution de Jésus..., encore plus naturel <|ue le rruci(ienicnt ait ruiné leurs projets et exposé même leur loi. - La(;uan(.f,, op. cit., \). 208.

DONNKIOS \)V NOIIVKAI TKSTA.VfKM'. 50

('( ril «le moi dans la Loi dr Moïsr. \r,s l'roplirlrs rj les l*sainnos. • /Mois, suivani la (l(li<at(3 (^xprcîssion do riwangélisle, «il leur ou\ ril ICsinit |>()ur comprendre les Kcrituros eît il leur dil : Ainsi il ost écrit (|ue \v. V\\<, (1(3 riiommc soulTrirail et qu'il n^ssiiscitcM'ait des morts le Iroisième jour » [ihid., ^i'i-^i(>j. Si cette le(;on était nécessaire aux disciples dans le désarroi du premier joiir, il (îst certain ((u'elle a porté son rrnil. A paitir d(î ce moment, ils ne e(^ss(''iTnt plus di' méditer les h^critures et les lumières pro^r(;ssives que 1 l^^sprit y révélait à leur loi ne tardèrent pas à résoudre les obscurités d(3 leur raison prévenue.

Par leur action, le même travail psycliolojifique devait se faire dans la j)ensée des Juiis leurs compatriotes, à qui ils prêchaient hardiment la messianité de Jésus. Les Actes nous ont conservé le thème de cette prédication primitive et certains critiques se sont prévalus de ce fait qu'on n'y voit pas apparaître ridée de la mort rédemptrice. Kn effet, les Ap(3tres affirment que Jésus est le Messie et, comme conséquence de son œuvre messianique, ils promettent le pardon des péchés, h 11 est écrit, leur avait dit le Maître, que Ion prêchera en son nom la pénitence et la rémission des péchés dans toutes les nations en commen(,'ant par Jérusalem » (Luc. xxiv, 47). C'est pourquoi saint Pierre proclame devant le sanhédrin : « Dieu l'a exalté comme prince et Sauveur, pour donner à Israël la pénitence et la rémission des péchés » [Act., VI, 31) '. Saint Paul prêche de même : c( C'est par lui que le pardon des péchés vous est annoncé, et de toutes ces choses dont vous ne pouviez

i. Voir de même Act.^ u, 38; m, 19 et :>6; x, 13. Cette doctrine al)outit à la déclaration solennelle de saint Pierre qui en dégage l)ien toute la portée : « Il n'y a pas de salut en dehors de lui; car il n'est pas d'autre nom sur terre qui soit donné aux lionimes pour être sau\és » (iv, 1-2).

être justifiés i)ar la loi de Moïse, quiconque croit en Jésus en est justifié » (xiii, 38-30). 11 ne faut d'ailleurs pas chercher dans ces discours, d'inspiration tout apologétique et ])ratique, l'expression totale de la foi des Apôtres. Mais il est certain que, si leurs paroles ne dévoilent pas la cause précise de cette Rédemption annoncée, elles ne l'excluent pas davantage, si elle est prouvée par ailleurs — ce qui est le cas. Dans ces discours mêmes, lorsqu'ils arrivent à mentionner la mort de Jésus, ils en parlent, suivant ce langage mystérieux que nous avons rencontré sur les lèvres du Christ dans les Synoptiques, comme d'un événement providentiel, qui ne sest pas produit sans c( un dessein arrêté » de Dieu (ii, 23, et iv, 28) et qui réalise les prédictions lointaines des Prophètes (m. 18; XIII. 27, etxxvi, 23). Et ceci ne laisserait-il pas suffisamment entendre qu'il a son rôle dans foeuvre messianique? D'autant que les Apôtres, parmi tous ces oracles dont ils se nourrissaient, n'ont pu négliger le chapitre lui d'Isaïe.

C'est précisément ce chant énigmatique que l'eunuque éthiopien lisait sur son char, lorsque le diacre Philippe vint lui en apprendre la réalisation dans la personne de Jésus (viii, 28-36). L'auteur des Actes ne nous a pas rapporté ce premier commentaire: mais peut-on douter de l'application concrète que prenait cette prophétie pour une âme chrétienne? Ce cas est unique dans nos sources; mais il est significatif: il permet de comprendre par quelle voie scripturaire l'inlelligence des Apôtres s'est ouverte à l'enseignement oublie^ du Maître et a conçu peu à peu l'idée que Dieu attachait une valeur rédemptrice à la mort de son Christ '.

1. Sur ce |)rin{-ipe on a hàli tout un système pour expliquer la conversion de saint Paul. « ai Tout lait liisloriciue relalif au salut est l'expression de la volonh' snlvifHiuc de Dieu, or la mort du Messie sur

i)()NNi:i;s 1)1 NorvKAr ikstamknt r.i

Nous avons, en clïrl, l.i |)r('nvr (|ue rclU; conrri)lion s\'st |)rrs('nl(''c «'Xplicilcniciit a leur esprit cl (puî la foi r\\ la |{('^(iiMiipli(»n faisait partie dr. en qu'on piMirrait a])pelor le C/rda de TKi^'-lisf; |»riiiiitiv<*. Mn rappelant aux (]oiinlliiens « IMvan^ilr, cpi'il leur a prêche » et (|ui seia, s ils y pers(''ver(^nt, la souice i1(î leur salut, saint Paul y fait entrer la nnort expiatoin^ et déclare à ce [uopos cpie cetti; vérit('' lui est venue par tradition, u Je vous ai transmis tout (Tahord ce que j'ai moi-même reçu (Trapsôoxot ... o xai TrapÉXot^ov , savoir que h» (Ihrist est mort pour nos péchés selon les Kcritures, et (pTil a été enseveli, etcju'il est ressuscit(' le troisièm(\jour selon les hlcrilures » (/ 6o/-., \v, IW N'est-ce pas comme un embryon de symbole apostolique, où le dogme de la U(^demption a d<''jà sa place? Ce thème, avant d'en faire Tobjet spécial de sa i)rédication, saint Paul Ta trouvé constitué dans l'Eglise primitive.

On a multiplié les objections et les systèmes pour éluder ce témoignage de TApotre. Mais le texte, dans sa simplicité pour ainsi dire lapidaire, résiste à la critique, comme le reconnaissent sans peine bien des historiens indépendants *. 11 fournit la preuve positive de ce que les précédentes observa-

la croix est un fait historique relatif au salut. Donc... b] La mort du iMessie sur la croix est une action de Dieu. Or la mort est la » eiiie du péché. Donc la mort du Messie est aux yeux de Dieu la peine du péché, c) La mort du Messie est la peine du péché. Or le Messie est sans péché. Donc le Messie est mort, non à cause de ses péchés, mais à cause des péchés des hommes. » Holsten, dans F. Pkat, La théologie de saint PaulA. H, p. 5, note ± Ces polysyllogismes prouvent au moins comment l'idée d'une expiation par la mort du Messie pouvait s'introduire facilement dans une intelligence juive.

i. Voir, pour les arguments et les priucipales autorités, H. Holtz- M.VNN, Le/ir6i<c/i der N. T. Théologie, Fribourg-en-Brisgau, 1897. t. I. p. 36i>-307. M. Harnack a exposé à maintes reprises la même opinion. Voir, en particulier, Dos Jf'esen der Christenlums, Leipzig, iik>0. p. 97, et Die Mission und Ausbreitiing des Christentums-, Leip/i^. 1901), 1. 1, p. 70, note 4.

lions rendaient hautement vraisemblable : que la foi en la mort rédemptrice du Sauveur, suggérée par les paroles et les actes de Jésus lui-même, a existé, au moins sous une forme rudimentaire. dans l'esprit des tout premiers croyants.

Si saint Paul n'est pas l'inventeur du dogme de la Rédemption, il en fut certainement le plus ardent prédicateur et le premier théologien. Il ne voulait pas, dit-il aux Corinthiens, savoir autre chose «. que Jésus crucifié » (/ Coj\y ii, 2); c'est là qu'il se plaisait à montrer, contre les répugnances des Juifs et des païens, la force et la sagesse de Dieu [ibid.y i, 22-23). De ce chef, la foi simple des Apôtres se trouve développée chez lui en affirmations multiples et variées, qui s'incorporent à leur tour dans un vaste système du salut. Cette doctrine de l'Apôtre, si importante en elle-même et qui devait exercer tant d'influence sur la pensée chrétienne, a été souvent étudiée ex professa; nous ne pouvons ici que la résumer à grands traits ^ .

Comme point de départ, il faut se rappeler combien saint Paul fut sensible au fait du péché. Dans les premiers chapitres de TEpître aux Romains, il a décrit sous les couleurs les plus sombres l'état moral de l'humanité, et ces iniquités individuelles lui apparaissent comme le signe en même temps que la suite

1. chez les protestants, voir E. Ménégoz, Le péché et la Rédemption (Vnprcs saint Paul, Paris, 1882. Parmi les plus récents travaux catholiques, voir K. ToBAc, Le problème de lajusliflcation dans saint Paul; F. Pn,\T, op, rit., livre IV, p. iî'^a-a.'tô, et notre article lians l^Rcvuedu cler(jé français^ i.'> décembre 191-2 et 1'^'^ janvier 1913.

DONNKES ini NOIIVKAIJ TKSTAMI'M ri3

d'une |)i(îinii;rr l'aiilc doiil nous sommes tous solidaires. La coiisi'queiice do i-rl universel péclié est double : non senleinrnt les lioinniessc» Ironventdans TcHiil le plus misérables; mais ils sont, de plus, les ennemis d(^ Dieu [liorn.yV, 10; xi, 28 et CoL^ i, 21), les obj(*ts de sa colère (/ Thess,^ i, 10; lio/n., ii, 5 et 8; A'/;//., ii, 8) et, pour ce motif, voués à une perte éleiiidlii [Hom., ii, 2, 12 et v, 15, 18). Mais de C(*tt(^ profonde détresse Dieu, par un mouvement tout gratuit de sa miséricorde, a voulu nous faire sortir par la mission de son divin Fils [Eph., II, ^1-5); « car Dieu dans le C^lirist se réconciliait les hommes, ne leur imi)utanl plus leurs péchés » (// Cor., v, 12). C'est pourquoi Jc'sus-Christ est le sauveur qui nous di'divre [fit. y ii, 13-14). le médiateur qui nous rapproche de Dieu (/ 7Y///., ii. 5-G), le nouvel Adam qui répare 1 œuvre du premier [Rom., V, 14 ss. et / Cor., xv. 21-22, 45-49).

Dans cette économie rédemptrice, c'est la mort du Christ qui tient la place centrale. Les bienfaits généraux que Ton vient d'énumérer nous viennent tous par son sang; saint Paul accumule les expressions plus ou moins synonymes pour faire saisir les divers aspects de ce mystère. A la mort du Christ nous devons d'être rachetés (/ Cor,, vi, 20 et vu, 22-23; : notre rançon est constituée par son propre sang (Ac^., XX, 28), par sa personne elle-même (/ Tim., Il, 6). Par elle nous sommes rapprochés de Dieu, réconciliés avec lui [Eph., ii, 11-18 et Col., i, 19-23) et, par là, mis à l'abri de sa colère au dernier jour (/ Tliess.y I, 10 et Rom., v. 9-10). En elle nous sommes justifiés [Rom., m, 24-27) ; car ce sang nous vaut la rémission de nos péchés [Eph.y i, 7 et Col.^ I. 14), la sainteté et la vie nouvelle dans le Christ [Tit.y II, 14 elEpk.y v, 25-27). Tous ces effets bienfaisants sont synthétisés dans le parallèle entre le

64 REVELATION DU MYSTÈRi:.

premier et le second Adam : de celui-là ont découlé sur nous le péché, la condamnation et la mort ; celuici nous rend la justice, la grâce et la vie [Rom, y v, 15-21).

Par où Ton voit que, pour exprimer sa foi on la Rédemption, saint Paul n a pas de terminologie arrêtée, ni de point de vue fixe : comme débordé par son sujet, il a recours à diverses analogies prises dans tous les ordres de la pensée, et qui se fortifient Tune Fautre plutôt qu'elles ne s'éclairent. En détachant celles qui reparaissent le plus souvent, on voit que, pour lui. la mort du Christ opère notre salut par manière de rançon (/ Tmi.y ii, 6). de sacrifice [Eph.y V, 2) et spc^cialement de sacrifice expiatoire [Rom.y III. 25), de médiation réconciliatrice [Rom.^ v, 9-10; Eph,y II, 14-18), de surnaturelle solidarité [Rom., v, 15; / Cor. y xv, 21-22). Toutes ces images tendent d'ailleurs au même résultat, sur le sens duquel on ne saurait se méprendre : c'est que la mort du Christ vaut efficacement devant Dieu pour notre salut et la rémission, de nos fautes.

Aussi bien les critiques les moins croyants renoncent-ils de plus en plus à infliger à la pensée de saint Paul le contre-sens d'une interprétation toute subjectiviste; et c'est avec raison. M. Ménégoz écrivait il y a trente ans : ^

Ces déclarations si multiples et si péremptoires devraient ne laisser aucun doute sur le fait que Paul rapporte la rédemption à la mort du Christ. Si Paul avait été un auteur profane, il y aurait certainement chez les commentateurs accord complet sur ce point. Mais Paul est un auteur sacré, dont les écrits font autorité dans l'Église, et avec lequel les théologiens n'aiment pas à se trouver en désaccord. Or, la pensée moderne, plus ])eut-être encore que la philoso})hie grecque, a de la peine à s'accommoder d(' la doctrine de la mort expiatoire du Christ.

DONNKKS DU NOUVEAU TKSTAMli.NT. 05

Cettt^ (loctfinc in.ui(|iu' dr. « saKCS><« »; ello est uiir « folie ». Il s'agit donc «l'on adoucîii- l(»s ariKles, de lui substitut»!* iino idro plus profonde, |)lus t'thiffitf, et surtout moins jf(ri<l{<in('. (^u'un iln^^inaticicn fasse des elTorts dansée sens, nous n'y faisons aucune objection. Le pro lires (logni;iti(iue n'est pas autrement possible. Mais ce (|ue nous ne saurions admettre, c'est (ju'un tbéologien, pour mettre THcriture d'accord avec ses idées personnelles, sollicite l(^s textes jus(ju'à leur faire exprimer des idées (jui n'ont vu le jour (|u'au \i\' siècle; et (iu'a])rès cela, on (Mi appelle à saint Paul, comme à une autorité divine, i)our combattrt» ])récisément la doctrine qu(î Paul a formellement enseignée. C'est là une tendance trop commune de nos jours. On Ta appelée la tendance « rationaliste^ » ; mais elle se rencontre dans tous les camps. Klle est simplement a.nti-scientiiique '.

Outre cette foi fondamentale incontestable, ne peut-on discerner, à travers les écrits de saint Paul, quelques essais d'explication théolog'ique? A défaut de système proprement dit, deux idées générales reviennent avec une particulière insistance, que la théologie postérieure a tour à tour exploitées.

Tantôt saint Paul appuie sur le fait même de la souffrance, et il la montre préparée par Dieu pour l'expiation de nos fautes. « C'est à cause de nos péchés que le Christ a été livré à la mort » [Rom.^ IV, 22); car « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » [Rom., viii, 32;; jusqu'à le faire « péché » (// Cor., v, 21) et « malédiction pour nous » [GaL, II, 14). On a souvent forcé à l'excès le sens de ces textes ; mais il est certain qu'ici l'Apôtre met en relief Taspect pénal de la mort du Christ '^

i. MÉNKGoz, op. Cl t. y p. 23-2-233.

2. Voir ToR.vc, op. cit., p. 13[>-Iir>. L'auteur entend dans le même sens l'image de la rançon employée par saint Paul (p. 142-3): c'est dépasser de beaucoup la pensée de l'Apôtre.

6»; REVELATION DU AJYSTÈHE.

Ailleurs il en souligne la valeur morale avec non moins d'énergie — et ceci Tamène à compléter Faction du Père par celle du Fils ^ Non seulement, en effet, il dit que le Christ est mort pour nous; il précise qu'il est mort en esprit d'amour et d'obéissance {Philipp., II, 6-12). Plus encore, il y a de sa part libre sacrifice et généreuse initiative. « Il m'a aimé et s'est livré pour moi » [Gal.^ ii, 20); d'une manière plus générale, il s'est livré pour nous et pour nos péchés [Gal.^ i, 4), pour témoigner l'amour qu'il portait à son Église [Eph.^ v, 25) et à tous ses frères : / 7Ym., II, 6 et Tit., ii, 14). C'est pour cela que sa mort fut devant Dieu un sacrifice d'agréable odeur (Eph.^ v, 2) et son obéissance a réparé au regard de l'éternelle justice la désobéissance du premier père [Rom., v, 19).

Il est difficile de savoir lequel de ces deux aspects domine dans la pensée de saint Paul, puisqu'il n'a pas pris soin d'en faire lui-même la synthèse; mais on ne saurait méconnaître qu'il affirme 1 un et l'autre, offrant ainsi la plus riche matière aux spéculations théologiqaes de l'avenir.

En toute hypothèse, la Rédemption par la croix occupe dans saint Paul une place centrale ; ce mystère est vraiment pour lui le nœud vital du christianisme, auquel se rattache toute sa mystique et toute sa morale. Grâce à la Rédemption, l'humanité se trouve affranchie du péché et de toutes les tyrannies secondaires (|ui en découlent ou le préparent : la Loi, la concupiscence,, le démon, la mort. Cette délivrance, qui est déjà réalisée en principe, ne s'achèvera qu'au dernier jour par la résurrection. Pour en obtenir le bénéfice, il faut s'attacher au Christ par l;i (ni et le Baptême, qui deviennent la

I. Voir l'r.AT. '^a ci t., p. :i7i--27:;ei Toii.vc, op, cil., p. i4:»-i:>o.

DONNKKS DU NOlIVKAi: TKSTAMK.NT. 67

source (1 une vie nouvelle. Ainsi la rt''^én<';r.'ilion spiriluello (lu chrétien, ToMiyre surnalurellfî de ri^;^lis(î, qui forment ensemble, dans toute son ampleur, ce corps myslicpie tl(uit le (Ihrist est la tète <.'t (pii doit se développer ici-bas poui* alleindre sa perfeclion dans la vit^ future, constituent le fruit noiinal et le plein aehèvemenl «le la Uédemplion '.

Tt^lle est, dans ses tj^randes lij^nes, la doctrine que saint Paul a j^ioupée iiutour du mystère de la ci'oix. Par rapport à riùaiigile et à la foi simple d(îs premiers apôtres, il n est pas douteux qu'elle ne représente un développement considérable. Mais, en même t(Mn])s (pu^ le dogme de l'inspiration en garantit Tautorite j)our le croyant, Ihistoire en vérifie la continuité substantielle avec renseignement personnel de Jésus et la tradition de la primitive Eglise. Quelle que soit son originalité, saint Paul n'a voulu être qu'un apôtre et un disciple du commun Maître; ce n'est pas le diminuer que de le laisser à ce rang.

Chez les autres écrivains du Nouveau Testament, la doctrine de la Rédemption se retrouve avec les mêmes traits essentiels, modifiés seulement, autant qu'on puisse l'apercevoir à travers des textes peu nombreux et d'ordinaire peu explicites, suivant le caractère général de chacun.

Il faut faire une place à part à l'Épître aux Hébreux, oùlaRédemption est l'objet d'une exposition étendue, et qui s'ordonne, avec les allures d'une sorte de thèse,

I. Voir Prat. op. cit., livre IV, ch. m : » Les effets immédiats de la Kedempiion », livre V : « Les canaux de la Rédemption », livre VI ; « Les Iruits de la Rédemption ». Cf. Tobac, op. cit., p. i75-:243.

ft8 RÉVÉLATION DU MYSTÈRE.

autour du concept de sacrifice ^ L'auteur a pour but d'établir la caducité et la déchéance de l'ancienne Loi, la valeur absolue et définitive de la nouvelle. Nourri de judaïsme et s'adressant à des lecteurs à qui les mêmes sentiments sont familiers, c'est à des catégories judaïques qu il emprunte les éléments* de sa démonstration. C'est pourquoi Jésus- Christ y est représenté comme un prêtre, et toute son œuvre comme une médiation sacerdotale sur le plan des institutions lévitiques.

Dans cotte économie, le sacrifice joue un rôle prépondérant. Ainsi quil fut le rite providentiel d'alliance (IX, 18-21), il demeure le moyen de la maintenir et de la renouer : « presque tout d'après la Loi est purifié dans le sang et sans effusion de sang il n'y a pas de rémission » [ihid.^ 22). Outre les multiples ablutions légales (ix, 10), l'auteur a nommément en vue les sacrifices quotidiens pour le péché (vu, 27 et x, 11) et le grand sacrifice annuel d'expiation (ix, 7 et 25). Mais à son âme éclairée par la révélation chrétienne ces immolations sanglantes, ces aspersions et ces holocaustes apparaissent comme des gestes tout extérieurs, incapables de purifier les consciences (ix, 9 et 13) et que Dieu ne saurait avoir pour agréables (x, 5-9). Leur impuissance s'avère ostensiblement dans le fait même qu'il faut sans cesse les renouveler, ce qui n'aurait plus sa raison d'être si le cœur était purifié et abolie la conscience de la faute. C'est donc moins une expiation qu'une commémoraison des péchés que le grand-prêtre vient accomplir tous les ans au jour solennel des Kippourim (x, 1-4).

1. Sur la floctriiie de cet ouvrage, on peut consulter, non sans quelques reserves, K. Mknkgo/, Lu ihvologie de VEpitre aux Hchrcux, Paris, 1804; mieux K. Pkat, La théologie do saint Paul, première partie, Paris, 1îK)8, p. 5-2«i-ri3T, .Vh-ooO.

DONM'i'is 1)1 N()rvi<:\r tksi \mi:m r.o

Jr'SUS-(]|ii'isl, au coiilfairr. csl lr prrlir v(j|-ital)l<f (|ui vitMil accoinplii' lr snil sacrifice (pii soit cilicaco pom* la rciiussioii des pccliés. (ii; fut son inlention <( CM (MilraïH dans hî monde » ^x, 5 ; elle sVst réalisf^e an nioniciil, de la Passion. " on il s'est olTcri luinM'inr à Dion par le Sainl-I\spi*i( m victime iininacidé(i » (ix, ^^). Va CQ sacritlccî esl parfait et d<linitif : « il s'est otîcrt nn(î seule j'ois ponr enlever les jx'chés d'nn ^-rand nombre » (ix, 28); cette unique offrande snlVil à nous sanctilier x, 10: vu, 27 et ix, 15 . Aussi n y a-l-il plus désormais chez les chr(Hiens de saci'ilice pour le peclié i x, 18j ; mais Jésus lui-même, entré dans le ciel comme dans un autre Saint des Saints, ne cesse de présenter à Dieu la supplication perpétuelle de son sang- versé pour nous i, 3 ; ix, 24-25 et X, 11-14). Ce qui fait la valeur de ce sacrifice, c'est sans doute la personne du prêtre, dont les premiers chapitres ont décrit la céleste origine et la médiation transcendante; mais c'est aussi la sainteté de sa vie (vu, 26-28) et l'excellence de son oblation. 11 n'a pas offert le sang de victimes sans raison; mais il s'est offert lui-même (ix, 12, 25-26); et l'auteur prend bien soin de relever que ce qui fait le prix de son sang, c'est la volonté généreuse avec laquelle il l'a offert (x, 9-10), c'est l'amour (ii, 9-10, 14-18) et l'obéissance (v, 7-9i dont il a fait preuve à l'heure de sa Passion.

Ainsi donc, pour l'auteur de rÉpître aux Hébreux comme pour saint Paul, notre salut est fondé par la croix du Fils de Dieu; mais ici l'idée de sacrifice, qui était effacée chez l'Apôtre, passe au premier plan et attire tout à elle. De ce chef, la doctrine de la Rédemption prend à la fois plus d'unité et moins d'ampleur; la nature profonde et le sens réparateur de ce mystère apparaissent en moindre lumière, mais ses aspects transcendants et les dispositions

morales qu'il comporte sont exprimés en formules qui demeureront chères à la piété de tous les âges non moins qu'à la théologie.

Les autres écrits apostoliques ne nous offrent pas un ensemble doctrinal comparable à celui que Ton vient d'esquisser; c'est en rapprochant quelques déclarations ëparses que Ton peut entrevoir leur doctrine.

Saint Pierre a décrit avec une particulière prédilection les splendeurs de Tordre surnaturel réalisé dans FÉglise [I Petr., v, 4-11). Il en voit la cause dans la mort du Christ, dont le sang nous rachète à la manière de l'agneau pascal [Il Petr,, ii, 1 et I Petr,, I, 18-19) et nous purifie comme une sorte d'aspersion rituelle il Petr.^ i, 2). Par delà ces images, l'Apôtre songe au serviteur innocent d'Isaïe qui expie par ses souffrances la faute des coupables. « Le Christ a souffert pour nous... 11 a porté lui-même nos péchés dans son corps sur la croix... et par ses douleurs nous avons été guéris » (/ Petr.^ ii, 21 et 24). Et un peu plus loin : « 11 est mort une fois pour les péchés, lui juste pour nous pécheurs, afin de nous rapprocher de Dieu » [ibid., m, 18).

Quant à saint Jean, on sait assez combien il se plaît à contempler les âmes régénérées dans la lumière et la vie, réunies entre elles et avec Dieu par une charité parfaite. De ce fait la cause lointaine est dans la mission totale et la personne même du Verbe incarné ; mais il y a place dans cet ensemble pour la mort rédemptrice. Elle accomplit, aux yeux de l'Apôtre, une oeuvre' d'universelle délivrance, ainsi que, sans le savoir, Caïphe le prophétisa (Jean. XI, 50-53 et XVIII, 4), et de véritable rachat spirituel [Apoc, V, \) et XIV, 3-4). Plus spécialement Jésus- Christ est venu enlever le péché du monde (Jean, i, 29 et 36; / lotin., m, 5 et 8); et il le fait par le

DONNKKS IH; NOnVIOAU TKSTAMIiM . 7l

moyen de s(ni saii;^' .\/><n'., i, .">;, (jiii |K).ss«mIo une vertu (le iMirilicatioii ll(t<in., i, 7), comme une sortr (lo bain salutaire (/l/>or., vu, Ki «l wn, |/|j. Ces diverses images soîit einpninhrs au rituel (1(îs sacriliees; d'une manière plus précise, lo (ilirist joue If» rùle de victime expiatoire p.ir ra|)[)()rt à nos péchés (/ Io(in., IV, 10) (ît à ceux (lu monde entier [ihid..

Au total, une même donnée londainentale ressort d(^ tout le Nouveau Testament, plus ou moins développée suivant le <^'énie pnjpre des aut(*urs et l'étendue de l(Mirs écrits, mais ens(Mgn(''e et Ton pourrai! presque dire vécue par tous comme un élément de la nWélation chrétienne. C'est le péché qui mettait un obstacle aux relations normales entre Dieu et l'homme: Jésus-Christ en procure aux âmes la rémission, ligurée plutôt que réalisée par l(\s rites de rancienne loi. Dès lors, sa mission inaugure dans le monde une ère nouvelle, qui tient tout à la fois au caractère de sa personne et de sa vie, qui est particulièrement rattachée au mystère de sa mort : une cause réelle, objective et définitive, de salut est par là posée, qui se traduit par la purification des consciences et la réconciliation des pécheurs avec Dieu.

Ces communes affirmations des auteurs inspirés expriment les traits essentiels du dogme de la Rédemption. Il ne reste plus qu'à rapprocher les uns des autres ces éléments épars, à les préciser par l'analyse et féconder par la synthèse, de manière à dégager le système théologique dont ils contiennent le principe. Le rôle de la tradition sera de réaliser peu à peu ce progrès.

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