DEVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA DOCTRINE
On n'a plus besoin aujourd'hui de démontrer à personne que la doctrine révélée est susceptible de se développer au cours des âges, licho de la grande tradition catholique, le concile du Vatican a proclamé le principe de ce développement, dont les théologiens cherchent à préciser les conditions et les lois; mais ils ne peuvent le faire d'une manière efficace que s'ils se montrent attentifs à conformer leurs théories aux faits de Thistoire.
Car tous les cas de développement sont loin de répondre à un type uniforme. Lorsqu'il s'agit, comme pour la Rédemption, d'un dogme qui est lié à la personne même du Sauveur et qui touche aux réalités les plus pratiques de Tordre spirituel, il serait surprenant, pour ne pas dire impossible, que la tradition chrétienne fût demeurée muette à son endroit. Kt comme il se trouve que cette vérité est l'objet dans rÉcriture d'un enseignement formel, comme elle y est traduite en affirmations multiples et variées, sinon toujours rigoureuses dans la forme, on ne doit pas s'attendre à rencontrer ici cette première phase de vie latente et implicite que Ton a pu constater ailleurs.
De fait, il n'est peut-être pas de vérité chrétienne
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qui soit plus ncUtiiuînl jUii iimmî dès la première h(;ure rl(|(ii se inainlicunc, dans la suihî, av<;c plus dr ronslaule unirorniilc. La Kédcniplinn \\',\ |);is suscité <1<î vos grandes luttes doctrinales (pii niarcpuînt riiistoirc de tant d'aulres doj^in'*h\ coinnir parexeiuple Tlncarnaliou ou la Trinité, (;t jalonnent les principahîs étapes de leur développement; sa croissance s'(;st opéré'e sans crise, sous la poussc'e lente et paciliquc de TKsprit de vérité et la réilexion des inlelli<^ences croyantes. Mais, à raison même de cette possession continue, ce dogme est demeuré plus longtemps (]ue les autres àTétat d'allirmations éparseset imprécises. Tandis(|ue rhérésieamena les Pèresde TKglise à instituer une étude spéciale des doctrines trinitaire ou christologiijue, cpii reçurent ainsi dès le iv' et le v*^ siècles leur expression définitive, il faut arriver juscju^au moyen âge pour que le dogme de la Rédemption devienne Fobjet d'un examen méthodique et que la théologie catholique élabore cette formule où désormais l'I^glise allait fixer sa foi.
Telle du moins apparaît au croyant la marche générale suivie par le dogme de la Rédemption au cours des siècles. Elle ne serait pas aussi simple ni aussi droite, au dire des critiques incroyants : une des plus actuelles et plus spécieuses objections dirigées contre l'orthodoxie ecclésiastique n'est-elle pas précisément la solution radicale de continuité qui existerait entre les diverses étapes de son évolution? C'est, en tout cas, ce qu'affirment, avec cette parfaite sérénité qui convient aux conclusions acquises, les historiens profanes de notre dogme. Qu'on en juge par cette page, à la fois brillante et hautaine, où le dernier d'entre eux synthétise sa pensée.
Cette lon.uue liistoire peut être aisément résumée: elle se divise en trois périodes qui se succèdent et repré- Li: DOGMi: 1)j: ia ni:i>i:Mi>Tio>. 5
sentent trois conceptions différentes de l'œuvre du salut. La première, celle des Pères de TK^ilise, est dominée par la notion mythologique d'une rançon payée par Dieu à Satan. Bien qu'elle se rattache à la métaphore biblique du radiât et delà rançon, cette conception n'en est pas moins le produit d'habitudes mythologiques de penser, qui survivaient dans l'ère nouvelle et asservissaient l'imagination des premiers chrétiens. La seconde période, qui va des premiers temps de la scolastique à la tin du xvn^ siècle, est dominée par la conception juridique d'une satisfaction objective donnée à Dieu, sous forme de dette payée à un créancier ou de peine substitutive agréée par le juge. Cette conception a sa racine dans la métaphore biblique d'une dette ou d'un châtiment dus par le pécheur. Mais elle n'apparaît pas moins comme la revanche, dans la théologie du moyen âge, des idées légales du pharisaïsme et de son code de justice fondé sur la peine du talion. Entîn la troisième période ou la période moderne est marquée par l'effort de la pensée chrétienne pour saisir et interpréter le salut religieux comme un fait essentiellement moral, qui se passe, non plus dans le ciel, mais dans la conscience. S'élever des conceptions païennes aux conceptions juives, et du légalisme de ces dernières à la religion de l'amour, passer du point de vue juridique au point de vue moral, tel est donc la signification et le sens dans lequel elle nous invite à marchera
Dans ce verdict sans appel non moins que sans tendresse, abstraction faite de cette allure tranchante et de cette excessive schématisation qui caractérisent
1. Autîuste Saismiki;, La ((or l ri ne de Vex}ti(itiini et son ènoJnlion /n'sforique. Paris, 190.^, p. <»i)-îM. l ne semblable philosophie de l'his toire inspire l'ii'uvre, aujourd'hui bien oubliée mais auJremenf sérieuse, d'Albert Ukviklk, De la Hêdemption. Etudes historiques et dogmatiques, Paris, is:»9. 1/un et l'autre iie lont <|ue vulgariser les thèses de la science allemande, <lont les plus ^ros monuments demeurent toujours Christian lUru, Die christliche Le/ire von drr Vrrsolinvn<i in ihrer qeschirhtlichen EnlieicUelung, TubiniTue, 18.W. ei Albeit lliTSMii,. Uir Lelne von der Rechlferlignnfj und ]'f'rso/i- /m>/^7 3, l'»onn. \HH*K
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1rs \ ul<^arlsatrms suhallniirs, (mi .1 un spf''ciiiH/i At' la sentence porlrc conlrr la Iradilinn rlirrlieniH* par r histoire moderne des dogmes. Sous mu; forme moins radii^alc, les th('M>lo|;iens lilxM'aux de la HédciMption se piaiscînt à ictraccr l(^ tablran <les théories diverses et contradictoires <|ui se su(!(;<'Mlrrent dans le passé; ils y voient la pi-«îuve <pi"aucune n'épuisa jamais la loi tntah^ de TM^j^liscî, et cette variété de comcptions inadeijuatcîs leui* paraît ouvrir toutes grandes les portes du champ théologicim.» à l'invasion de systèmes nouveaux. Qui ne voit, en I um^ comme en l'autre hvpotlièse, (•ond)ien ;4rave sei'ait le lait, s'il était fondé ?
Nous avons discuté ailleurs ces prétentions de la critique avec Tampleur qui convient ' ; ce travail nous donnc^ le droit de synlhéliser à notre tour. L'analyse intime du dogme, qui aura sa place dans la suite de cette* étude, nous permellra devoir si la tliéidogiede la Rédemption élaborée par le moyen âge, et qui demeure encore aujourd'hui celle de rKglise, est réellement esclave, ainsi qu on Taffirme, de catégories juridiques et pharisaïques inacceptables à la raison comme au sens moral, si la pensée chrétienne a attendu les temps modernes et l'avènement du protestantisme libéral pour être attentive aux besoins do la conscience et d(''Couvrir la religion de l'amour.
!. .1. RiviKKh, Le Do(j)ne de la Rédrmplion. Essai d'cturle histori- (/ne-, Paris, 1905. Sur le niêtiie sujet, ou peuticousulter l'ouvrage un peu ancieu de Henry N. Oxenuam. The catholic doctrine o/' (he Atonpinent. traduit eu Iraucais par .1. Bhunf.ai , Paris, lîK)9 et le récent précis de Karl SrAAn, Die Lehre von der stellvertretenden Genufi- Unnui Christi, Paderboru, lî)08. Ou trou\era de norul)roux malcriaux <laus B. DoERiioi.T, DieLehre vonder Geiiugtuunij Christi, Paderboru. isoi.une l)ouue esquisse daus la thèse de J. Fr. S. 'Sli:TH, Die Ueilstat Christi aïs stellvertrelende Genv.gtiiung, y\w\\\e\\, 1904, et d'excellentes indications dans Bernard Funkf., Grundlagen und Voraussetzimgof der Safis/aefi'.nsfhporic de.< h. An.-ielm von Canterbi'.ry. Miuister. 11H)3.
ICy
UÉVÉLATION DV MYSTERE.
Pour le moment, ce qui est nécessaire et sulTisant, c'est de vérifier la fondamentale continuité de la loi catholique à travers les siècles et de s'assurer que les synthèses du moyen âge ne font que reprendre, en le perfectionnant, le meilleur de la tradition patristique.
Il est classique en théologie de distinguer, dans le témoignage des Pères, ce qu'ils attestent comme témoins de la foi de ce qu'ils enseignent comme docteurs privés. La même distinction doit être présente à l'esprit de l'historien qui ne veut pas se méprendre sur le sens et la portée de leur doctrine; car, lorsqu'ils reproduisent les affirmations communes, c'est la croyance traditionnelle de l'Eglise qui s'exprime par leur intermédiaire, tandis que les explications théologiques qu'ils en ont tentées n'engagent que leur pensée personnelle.
Or, il semble que les historiens incrédules du dogme de la Rédemption aient surtout fait consister leur tâche à colligcr des singularités doctrinales, à rapprocher des théories extrêmes, en négligeant le fondement commun sur lequel elles reposent. Ainsi arrive- t-on sans peine à dresser des synthèses d'une parfaite tenue philosophique, où les époques se dessinent en contours pn'cis, où les idées se meuvent, à travers h^s oppositions et les contrastes, suivant une loide progrès indéfini. Pourquoi faut-il que ces belles construclions de l'esprit manquent de base sur le terrain des faits? C'est que le désir de faire se succéder et s'entre-choquer les conceptions excentriques fait oublier à ces liistoi'icns lendancieux les données communes qu'elles exploitent. Il est certain, au con-
DIlVKI.Ol'rKMKM' IIIsroUhM i; 1)1 I \ |M)( II'.IM
Ir.'urc, (jiu', p.'ir (icssoiis d p.ir (icLi ir>» svhL«nn'.s d'i^xplicalion, «lonl la dirrctioii peut riro <liv(îr^(»ntr et la val(Mir lùr.n iin';^al(', il y a un courant uniforme (i'ariirnîalions(lo<^rMali(jin's, dont la nnonolonic ni^'m*- <I('S(^1(' rhishu'icn, (|ui (h'sirci'ait ('lahlii' drsrfdalions ol discoiMKîrdes nuances, mais réjouit k; croyant, rpii est heureux d'y retrouver, constante» à travers les (''po(|uos, la j)erpétuit('' de sa fni.
A vrai dire, pourrait-il en être; aulr<'ment, quand on a vu la place (pie lient dans rilcriturf; la doclrirn' de la Ué(lein|)tion et ([uand on sait, d'une manière générale, que la pensée des Itères s'est alimentée à p(ui près exclusiv(Miient dans la méditation du livre sacré? Sans doute, ni les controverses de l'époque ni la pente de leurs j)ropres spéculations ne les ontconduits à consacrer à cett(^ doctrines une étude r.v professa; mais, à défaut d'un traité niétliodique, les enseig'nemeids de détail apparaissent dans leurs œuvres avec une multiplicité (pion souhaiterait parfois moins surabondante.
La mission terrestre du Fils de Dieu leur apparaît comme à nous la source unique du salut. Si l'Evangile de saint Jean leur révèle surtout son œuvre de lumière et de vie, ils lisent comme nous dans saint Paul la valeur rédemptrice et le caractère expiatoire de sa mort; plus qu'à roiis une exégèse volontiers allégorisanle leur permet de découvrir, à travers les institutions et les oracles de l'Ancien Testament, l'annonce ou la figure du sacrifice de la croix. C'est pourquoi il n'est pas de tâche plus facile que de relever, au cours de leurs prédications ou de leurs lettres, de leurs traités exégétiques ou tliéologiques, les déclarations, occasionnelles mais d'autant plus significatives, où s'affirme leur foi au salut des âmes et à la rémission des péchés par la mort du Christ. 11 n'est pas un des textes retenus par la dogmatique
:s 1U:VEL\Ï10N DU MYSTERE.
moclorne qui n'ait été aperçu par eux et plus ou moins largement coniinenté.
Toul ce qu'on peut dire — et ceci ne saurai I surprendre personne^ — c'est que le relief, tout comme le noml)re, de ces énoncés doctrinaux est variable suivant la tournure d'esprit des auteurs et la nature de leurs écrits.
C'est ainsi qu'un exégète de métier, préoccui)é surtout de critique et de grammaire, comme saint Jérôme, glisse sur des textes qui reçoivent, au contraire, de longs développements chez un prédicateur comme saint Jean Chrysostome ou chez des théologiens comme saint Augustin et saint Cyrille d'Alexandrie. De même, des esprits positifs, moins soucieux (le spéculation que de morale et de réalisation pratique, seront-ils peuportés à approfondir les conditions théoriques du salut: d'où la pauvreté relative des premiers écrivains de langue latine, comme saint Cyp rien et Tertullien lui-même, sans parler d'auteurs comme Arnobe et Lactance, dont la pensée semble n'avoir jamais atteint que les dehors du christianisme.
Pour d'cuitres, au contraire, c'est une tendance tro]) exclusivement intellectualiste qui retient leur attention sur le Christ docteur et leur fait oublier d'autant le Christ prêtre et victime pour Texpiation des péchés. Tel est le caractère dominant des Apologistes, telle aussi la propension instinctive des spéculatifs alexandrins. Encore est-il qu'on retrouve des échos de la doctrine traditionnelle chez Justin et Clément d'Alcxan(hne, comme nous en trouverions sans doute chez tous les repr('sentants de la même école, s'il nous était resté d'eux autre chose que des plaidoyers adressés à ceux du dehors. Il est même remarquable que le contact plus fréquent de l'Ecriture fait ([uc nous devons à Ori gène, malgré sa conception à tant d'égards si spéculative d(^ la révélation chrétâenne,
DKVIlLonMOMU.M IIISIOIIKM K DK LA h()( TIUNK. 7'»
un t<'Mn(>i«^ii.i^<î particiilirifiiKMit ri(;lio tm nii'ilicrc; (1(^ llédcinption. M.iis ces dinVrenc-cs iiulividucllos, qu'on peut aiséinml. s'<'xpli(|U(îr, ne doivent [)as cnnpiM'lior de voii* (jih' tons 1rs l*(^rc's r(»prodnis(*nl a satiôln les mrincs ariirrnaliniis fnrnlamcutalcs sur Jésus îuorl pcnir in)ns cl ponr n()S[)<'cln'*s. r^nitc la ïi/\ <'a(h<di(jn(' est la.
MicHix encore (jnc ers allnsicnis éparses, un fait bien connu pnnivcla place essentielle (pn^ tient dans l'esprit d(* ces témoins de ri^^lise anciernie Tid^'.e d(; U('deni|)tion : c'est (pi ils se sont apï)nyés sur elle pour dt^endrc^ la cliristolo<^ie orthodoxe contre les diverses hérésies qni Font menacée : l'o'uvre du CJirist leur sert (rar^nment ponr (Hahlir — ou réta- ])lir — la vraie notion de sa personne. Pour démon- (l'cr (pie le Sanveur a été véritablement homme, on rappelh^ que c'est notre nature ([ui devait être rachetée et relevée : que, par conséquent, Jésus-Christ, s'il n'eut été homme comnn» nous et de notre substance, n'était pas capable de nous donner les exemples de vertu dont nous avions besoin, ni de souffrir enfin et de mourir ponr nous arracher à la mort et au péché. Ainsi raisonnent saint Irénée et Tertullien contre le docétisme: plus tard, les Cappadocicns opposent à Apollinaire des considérations toutes semblables. De même, pour maintenir la divinité effective du Christ, saint Athanase contre Arius et saint Cyrille contre Nestorius arguent de ce principe que la Rédemption ne saurait être efficace si elle est réalisée par nn homme ordinaire ou pai- une créature quelconque. Seul celui-là qui a fait Thomme au commencement était capable de le racheter; seul le Fils éternel de Dieu pouvait nous rendre les droits perdus à la iilialion adoptive: seul celui qui était sans péché pouvait ol)tenir aux pécheurs leur pardon.
Dans ces traits généraux, la foi des Pères de
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FKglise ne saurait être mise en doute; mais on s'est demandé quelle valeur dogmatique ils attachaient à cette doctrine. Il n'est pas question, bien entendu, d'en chercher une définition oiTicielle que rien ne provoquait; mais la place qu'elle occupe dans les écrits des Pères et le rôle qu'ils lui accordent dans leurs controverses contre riiérésie sont la meilleure preuve qu'ils la tenaient pour un élément essentiel et incontesté delà révélation chrétienne.
On a pourtant invoqué quelques textes, d'après lesquels il s'agirait là de spéculations sans importance. Parmi les questions que saint Irénée a])andonne à la libre discussion, il range celle-ci : « Pourquoi le Verbe s'est-il incarné et a-t-il souffert^? » On lit encore dans un discours de saint Grégoire de Nazianze : « Spéculez à Taise sur le monde et les mondes, sur la matière, sur Pâme, sur les créatures raisonnables, bonnes et mauvaises, sur la résurrection, le jugement, la rétribution, les souffrances du Christ. Car dans ces matières, réussir n'est pas sans profit, échouer est sans danger -. » Mais ailleurs le même Grégoire déclare que, pour être sauvés, « nous avions besoin de Tlncarnation et de la mort d'un Dieu'^ » ; il s'explique en termes formels sur la valeur rédemptrice et purificatrice du sang de Jésus-Christ. De môme saint Irénée, quelques pages avant la phrase dont on se réclame, place parmi les articles de la loi universelle cette allirmation que « le Fils de Dieu s'est incarné pour notre salut» ''.
C'est dire que nos auteurs savent déjà qu'il existe, autour des souffrances du Christ, des problèmes subsidiaires et de pure curiosité : les textes cités
i. IRF.N., Afiv. hacrrfies, 1. 10. .*^, P. G., VU, col. :i:»<i.
2. C.wv.r,. Naz., Orat. XXVll, 10 : /'. (;., XXXVI. col. ->.i.